PRESQUE HEUREUSE
Depuis la mort de Marberoux et depuis l'accusation tragique du maitre-meunier, Croix-Vitré, atteint en plein cœur, n'était plus que l'ombre de lui-même.
La douleur et la jalousie impuissantes avaient eu raison de sa vigueur et de son énergie.
Les années n'avaient fait qu'accroître cette faiblesse et quiconque l'eût quitté jadis pour le retrouver aujourd'hui ne l'eût point reconnu, dans cet homme au visage amaigri, hâve au dos courbé, au front penché vers la terre, à la démarche incer taine et chancelante.
Toute fatigue lui était interdite, depuis longtemps et, du reste, Il n'était plus capable d'en supporter aucune.
Dès lors, il est facile de comprendre avec quelle rapidité Nathalie Bourriane, dans Je désarroi de ce ménage, devint toutepuissante.
Une des premières manifestations de la terrible maladie qui allait bientôt frapper le comte fut l'horreur profonde que lui inspirait la solitude.
Il lui venait des terreurs, alors, des étouffements, des syncopes, suivis d'hallucinations, et tout cela ne se dissipait brusquement, que lorsque quelqu'un entrait, demeurait auprès de lui, fût-ce un indiflérent.
La douce martyre qu'était Suzanne fut la première à s'apercevoir de ce qu'il souffrait, la première à ne plus vouloir le laisser en proie à lui-même.
Et entre ces deux êtres, si dignes l'un de l'autre, et que l'adversité séparait, ce furent vraiment d'étranges heures...
Elle restait auprès de lui, s'offrant à lui faire la lecture.
D'abord, il avair accepté, et il avait fait des efforts pour vaincre la répugnance qu'il éprouvait pour elle.
Les premières fois, au bout d'une heure, lui voyant les yeux fermés, elle avait cru qu'il s'était endormi, mais cette pâle figure de fatigue n'était pas celle du sommeil et du repos
Il était évanoui.
Et en revenant à la vie, il avait dit :
— Votre présence me fait mal... j'aime mie'ix être seul... Allez ! Allez I...
Elle s'était éloignée. Elle avait essayé plus tard, encore. La souffrance du pauvre homme ne faisait qu'augmenter. Elle le voyait. Et s'il souffrait ainsi, c'est qu'il l'aimait toujours, en dépit de tous les souvenirs odieux. Il l'aimait en la méprisant.
Pourtant, elle avait supplié, comprenant cette torture intima :
— Ma vue vous est pénible... et ie ne puis rien pour vous.. J'ai dit que je ne me défendrais plus contre vos soupçons, et je ne me défendrai plus parce que cela est indigne de moi... Je vous plains... et pourtant j'ai souffert, moi, plus que vous... j'ai été torturée par vous,., vous avez méconnu ma tendresse
d'épouse, ma loyauté de femme, mon amour maternel... Vous avez brisé mon cœur, puisque c'est grâce à vous que je n'ai pas mon enfant auprès de moi, mon enfant qui est le vôtre. . vous avez horreur de celle qui vous aime et qui a pitié de vous, et qui, malgré tout, vous pardonne...
Elle s'était, un jour, agenouillée devant lui. De force, elle lui avait pris les mains :
— Il me semble, Hubert, que vous voulez vous rendre malheureux a plaisir... le bonheur serait encore possible si comme autrefois, vous saviez lire dans mes yeux, pour descendre ainsi dans moi, jusqu'au plus secret de ma pensée .
Il l'avait repoussée d'un geste las, et il avait dit •
~ ^'^ revenez plus jamais sur ces choses. C'est inutile. Je sou Jre, U est vrai 1 Cela est assez visible, pour que je ne cherche pas a le cacher... 3e suis plus malheureux même que vous le pensez, car la certitude de votre hypocrisie n'a pas détruit mon amour. J'ai horreur de vous et je vous aime. Comprenez-vous cette torture de damné ?... Vous le voyez donc nous n avons rien à nous envier l'un à l'autre... Laissez-moi, Suzanne, laissez-moi...
Mais elle veillait ce])endant sur lui. Quand il sortait, se hasaraait L»3ul, SI ahaibli qu'il avait une démarche de vieillard elle le suivait de loin.
Il S'en aperçut. Son cœur, fermé, ne s'émut point de cette vigilance si tendre.
Comme il avait parfois des cauchemars effrayants, elle voulut qa on installât un lit pour elle dans une chambre voisine
Lorsqu'il le sut, il la chassa dans une terrible colère •
— Je ne veux pas vous savoir auprès de moi... Ah I vous êtes belle, toujours belle, et vous avez calculé avec votre séduction avec votre beauté, comptant sur ma faiblesse et mon amour pour me faire oublier votre crime d'adultère ?
Alors, il ne se passa pas une seule nuit, sans qu'elle sortît de chez elle et s'en allât, doucement, écouter à la porte de la chambre de son mari, pour s'assurer qu'il reposait. Et lorsquelle 1 entendait crier, sangloter, elle avertissait Nathalie, dont la présence calmait le malade Et Natlialie, bientôt, ne le quitta plus
oSSJ^L^'^'^^} ^"'^"® R"* ^^ P^^^® ^-e l'autre... se rendit nécessaire et fut, vraiment maîtresse de tout, par la force lente pt irrés stible des choses... Itlthalie absente Croi.ïviïïfs'inquit tait, la cherchait partout, devenait nerveux... comme un enfant Lorsquil eatit oblige à quelque voyage, c'était Nathahe qui l'accompagnait ou bien un de ses fils, tantôt l'un, tantôt l'autre Jamais Suzanne 1 Maintenant, il ne concluait plus aucune affaire car jamais il n'avait eu de régisseur et il s'était donné la joie de diriger seul son vaste et riche domaine, sans avoir consulté Nathalie. Peu à peu, celle-ci tâta de ses doigts avides cette fortune si âprement convoitée. Elle la maniait, la soulevait la soupesait, puis la laissait comme si elle avait voulu dire • « Repose-toi et atlends-moi !... ,. D'une intelligence nette et 'virile elle fut vite au courant des moindres détails, et il n'y eut bientêt plus lia lieis, un pré, un coin de terre, une usine, un moulin «l»ut elle ne connût ia valeur.
Le lendemain de ce eoir oii Suzanne n'avait ou retenir l'éclat ce son mépris ei la vioience de sa haine secrè'te pour sa belle- ,^œur. ceiie-ci resta, aurant toute la journée, enferme© dans soju
42 LA BEAUTÉ DU DiABU
appartement. Michel et Laurent l'imitèrent. Sans doute obéis saiant-ils à un mot d'ordre. .., ,
Puis, le comte ne tarda pas à constater des préparatifs ot départ. . . ,
Et il vit entrer chez lui Nathalie, triste et grave, suivie de ses deux fils.
— Mon frère, après ce qui s'est passé hier entre Suzanne et nous, après les paroles que nous avons entendues et les reproches injurieux contre lesquels nous n'avons pas voulu nous révolter en ta présence, il ne nous reste qu'un parti à prendre : celui de nous éloigner d€ Royaumont, malgré tout notre chagrin de te quitter... » ^ ,
— Que veux-tu dire, Nathalie ? Tu me laisses ? Tu n'y penses
— J'y pense, hélas I si bien que tous nos préparatifs sont faits...' nous partirons d'ici avec le regret de n'avoir pu consacrer le reste de notre vie à te rendre heureux, mais nous emporterons une infinie reconnaissance pour tes bienfaits. Je me souviendrai toujours de ton affection et jamais Laurent et Michel n'oublieront que s'ils sont armés pour la lutte de l'existence par une éducation variée et forte, c'est à toi et à toi seul, mon frère qu'ils le doivent... Mais je suis ta sœur, je suis de ton sang et d'une famille trop flère pour souffrir qu'on me jette à la face, comme un mépris, l'aumône des bienfaits que j ai reçus... Nous sommes pauvres, nous resterons pauvres... Mes fils travailleront la terre, s'il le faut, et je ferai des ouvrages, de couture... Du moins, nous serons libres... Nous nous aimerons entre nous... Et nous aurons )a joie de nous dire que notre départ aura rétabli, sans doute, le calme et la paix dans cette demeure, autour de toi !.. , , ,. ,., x^ -^ ■ *..«
Il s'attendait si peu à une pareille résomtion qu il était interdit, atterré... . , . ..., -^ «„-
— Nathalie, je ne te crois pas... Ceci est impossible... Tu veux éprouver mon affection pour toi et tu te livres à un jeu cruel...
Non, mon frère .. et tu finirais, si nous ne partions point, par nous mépriser, toi aussi... Et mieux vaut que nous partions, vois-tu, ajouta-t-elle sourdement, car les bienfaits que 1 on reproche poussent à l'ingratitiule...
— Je t'en prie... ne cède pas à un mouvement de rancune et de colère.. Tu ne penses qu'à toi, tu ne penses pas que je me suis habitué à tes soins, à tes attentions, à tes prévenances, et que sans toi, sans la certitude de ton affection auprès de moi, la vie me deviendrait Insupportable...
— Tu n'as pas de -reproche à nous faire... la peine que nous te causerons en partant rejaillira sur nous-mêmes... Sera-ce vraiment notre faute ? ,, . . x • - vi^«
' — Ainsi, dit-il triste et résigné, ta décision est irrévocable? Elle eut peur d'ôtre allée trop loin. ^ . v
— Ta femme a méconnu l'affection que je te porte... Après ee qui s'est nasse entre nous, si je restais, tu me mépriserais...
— Non ié dirais seulement que ta tendresse a été plus forte que ton ressentiment ; que tu n'as pas voulu tenir compte de ces paroles d'tmertume, «t tu grandirais encore dans mon cœur...
— Hubert... serait-il vrai î
— Je te le jure ! , , , .^ .,. ,„ Elle semblait, maintenant, irrésolue. Lui la rsfard^it timide-
paent.
— Je t'en supplie, ne t'en va pas... ne mo lais.se pas seul, à mol-même; ce serait Ift foii'8 ou la mort... Je suis si malheureux ! si malheureux !...
— S'il ne s'agissait que de mol, peut-êtr« oublierais-je l'outrage qui m'a été fait... mais il y a mes fils... Les hommes ont plus de tierté que nous, plus de fierté ombrageuse et plus d'orgueil...
Croix-Vitré alla vers les deux frères, leur tendit les mains.
— Je me suis montré pour eux comme un père, dit-il... C'est le père qui leur demande d'oublier...
Tous les détails de cette scène avaient été sans doute prévus par Natlialie, car Michel et Laurent jouèrent l'irrésolution et, le regard tixé sur leur mère, parurent lui demander conseil et s'en rapporter à sa volonté.
Elle mumura, baissant les. yeux :
— Je les comprends... Ils voudraient que quelque chose leur fit oublier l'outrage..
Croix-Vitré alla sonner. Un domestique entra ;
— Priez Madame de vouloir bien venir chez moi, dit-Il,
Les deux frères restèrent impassibles. Ils ne sourcillèrent pas. Mais Nathalie ne put retenir un rapide geste de joie et d'envie triomphantes. Ce qui se préparait, n'était-ce pas l'humiliation de la comtesse ? Déjà, sa revanche 7... Suzanne entra.
Elle était au courant des préparatifs du départ.
Elle devina.
— Suzanne, dit Croix-Vitré^ par votre faute, par la violence injuste de votre langage, vous avez détruit, d'un seul coup, tous les droits que vous aviez à l'affection de ma sœur... Elle est prête à nous quitter, elle et ses fils... et comme elle n'acceptera rien de nous, c'est donc la gêne pour elle, l'inconnu, le hasard, et cela grâce à vous... Et pour moi, vous le savez, ce sera une grande tristesse... Un mot de vous, de repentir et d'amitié effacerait ces mauvais souvenirs... Le direz-vous î...
Elle s'approcha de son mari.
Elle le considéra longtemps, en silence. Et le long regard qu'il reçut était tout plein de pitié et de tendresse.
— Vous le voulez ? fit-elle.
— Bien 1 N'ai-je pas toujours obéi à toutes vos volontés? Elle se tourna vers Nathalie et, les yeux demi-baisses, contenant la révolte de son cœur :
— Je vous prie d'oublier ce que j'ai dit... J'ai été injuste et je vous ai offensée...
— Oh I s'il ne s'agissait que de moi I Mais c'est d'eux pourtant qu'il s'agit !...
Elle montrait ses fils. Suzanne s'avança vers eux et leur tendit les mains.
— Eux et moi, nous avons des reproches à nous faire... S'ils veulent me pardonner, je leur pardonne bien volontiers...
Quand la comtesse fut sortie, Croix-Vitré demanda avec crainte :
— Vous êtes satisfaits 7... Vous ne pensez plus à vous éloigner ?...
Ce fut Nathalie qui répondit, en soupirant et avec résignation :
— Puisque ton bonheur est en question l... Mais tu ne pou-
vais nous demander une plus grande preuve de notre tendresse. Nous tâcherons d'oublier... Il ne cl éprendra pas de nous, mais dô ta femme, qu» le calrn.© et la joie reviennent bientôt dans Royaumont...
Pendant les quatre ou cinq premiers jours, le comte avait paru indifférent à la présence de Rose-Lison au château.
Puis, lorsque l'enfant fît ses premières sorties avec le bras en écharpe, il l'aperçut si jolie et si frêle, avec sa masse de cheveux blonds et ses yeux très noirs, contraste qui donnait une vie intense à sa physionomie. Et il s'intéressa à elle, invinciblement attiré vers cette douceur et cette beauté.
Une fois, il s'approcha, lui caressa les cheveux :
— Souffres-tu beaucoup, mon enfant?
— Oh I non, presque plus, monsieur... je vous assure... ce ne sera rien du tout...
Pour qu'elle se reposât, afin de l'obliger à ne faire aucun mouvement qui eût pu la blesser de nouveau, le docteur Christian Fontenailles avait exigé qu'elle restât au lit une partie de la journée.
A plusieurs reprises, Croix-Vitré entra dans sa chambre, prit place dans un fauteuil et s'entretint avec Rose, en l'absence de Suzanne.
Un jour que Rose dormait, la mère, arrivant futivement, surprit le comte, penché sur ce lit, et comme en une ardente contemplation de l'enfant.
Elle s'arrêta, toute saisie, à la fois heureuse et craintive, et sans faire un geste, retenant sa respiration, elle attendit ce qui allait se passer.
La figure du comte, si sombre d'habitude, était éclairée d'un sourire incertain et timide, et Suzanne, haletante, regardait. Est-ce qu'un soupçon ne passait pas dans l'âme du pauvre homme ?
Et ne trouvait-il pas en cette beauté naissante la ressemblance avec la beauté maternelle ?
Ou bien, n'y avait-il en lui que le souvenir de sa fille disparue, qu'il avait reniée ?
Il prononça quelques mots.
Elle prêta l'oreille, mais n'entendit rien, car il se parlait tout bas, comme au dedans de lui-même.
Se disait-il que l'autre aurait le même âge et serait jolie, sans doute, autant que celle-ci Ou bien, soupçonnait-il la vérité 'l
Suzanne se pencha encore.
Et il lui fallut du courage pour contenir l'élan de son émotion, car voici ce qu'elle vit :
Croix-Vitré caressa, de sa main frémissante, les admirables et soyeux cheveux bloiids et la caresse fut si légère que l'enfant ne se réveilla point.
Puis, il se courba, lentement, et ses lèvres s'approchèrent du jeune front si blanc et si pur et l'effleurèrent d'un baiser léger.
Les yeux du comte étaient humides de larmes.
Son cœur trahissait sa détresse dans le silence de cette ctiambre tiède.
Suzanne fut sur le point de se montrer, de lui dire :
— Prends-la donc. C'est ton droit. Elle est à toi... Elle n'osa.
L'orgueil ot la jalousie combattratent contra elle.
LA BfiAUTÉ DU DIABLS 4S
L»s temps n'(^îf>ient pas venus d'une pareill© coafid*p.ca qui pouvait tout perdre.
Non, elle n'osa.
Son cœur, seul, répondit au cœur qui parlait :
— Puisses-tu l'aimer aujourd'hui, afin de ne pas la repousser lorsque je t'apprendrai qu'elle est ta fille...
Et elle se retira comme elle était venue, à pas craintifs, mais presque heureuse, car l'espoir était en elle...
Les Dornak habitaient une pauvre maison toute basse, composée d'un rez-de-chaussée, au-dessus duquel était le grenier. Devant la maison, c'était un terrain inculte, une bande de buis, de genêts et de « triots ». Derrière, s'étendait un jardinet clos de murs de pierres, en ruines, et qui reliait l'habitation aux premiers arbres de la forêt dHérival,
Cette maison s'appelait dans le pays ; la Mare-à-VEau.
C'est là que Rose-Lison fut reconduite par la comtesse.
Combien elle fut longue, Suzanne, à faire ce court trajet I... Et comment ne livra-t-elle pas son secret ii tous ceux, qu'elle rencontra, son secret maternel qui éclatait dans la joie de ses yeux ?... dans l'animation fiévreuse de son visage tout empreint de son bonheur intime ?
Elle sortit de Royaumont à pied et tenant Rose-Lison par la main.
A pied, elle l'avait voulu, car, en voiture, c'eût été trop tôt fini et elle eût été trop vite séparée de sa fille.
Et durant le trajet, elle ne cessa d© lui parler à voix basse :
— Tu te souviendras, n'est-ce pas, toujours, des soins que nous t'avons donnés, et du visage ami qui s'est penché audessus de toi ? Plus tard, bientôt, peut-être, oui, bientôt, je te confierai des choses graves, car j'ai foi dans le sérieux de ton caractère et dans la précocité de ton intelligence. Elles te feront peine et joie, tout ensemble... Tu me comprendras... et lorsque je t'aurai confié ces choses dont je parle, tu m'en aimeras davantage.
L'enfant secoua «raiement sa jolie tête blonde.
— C'est impossible I
— Si... tu m'aimeras comme tu aurais aimé ta mère, si tu l'avais connue...
— - Il me semble que si je la connaissais, je ne l'aimerais pas plus que je vous aime.
— Tu verras I Tu verras ! Mfiis aujourd'hui, je ne t'en dis pas plus, afin de ne pas te troubler.
Ils arrivèrent ainsi à la Mare-à-l'Eau.
Louise Dornak les avait vues de loin, et, appuyée sur le manche d'une bf^'che, elle les resardnit venir, en souriant.
Assis pa terre, les pieds nus, Henriot, son fils, achevait d'avaler, d'un appétit vigoureux, une tartine chargée d'une coucha épaisse de fromage mou.
Quant à Dornak, il travaillait dans le bois et il ne rentrait i la maison que le soir.
Henriot était un grand garçon maigre et dégingandé, aux longs cheveux de couleur incertaine lui flottant sur le cou. Ses allures indépendantes et bizarres, ses tristesses subites et ses Hccos de gaieté brusques, ses manières de liberté et de vagabondage avaient fait croire à quelques-uns que son «sprit était détraqué. On l'appelait Ciboulot ; il était, au contraire, d*un« fnfelHfî^nc^* trèsi vva, mais qui ae portait nniqiiemf^nt sur 1»9
Choses de la nature : fleurs, arbres, plantes, animaux, oiseaux, insectes. Le reste du monde ne paraissait pas l'intéresser Et. vraiment pour Ciboulot, le monde commençait à la lisière de la forêt pour finir à l'autre bout. Et ses affections n'allaient pas au delà de Dornak, de sa mère et de Rose-Lison, de Rose-Lison surtout En apercevant la comtesse, il avala sa dernière bouchée de tartine, releva sa taille efflanquée et du revefs de sa manche essuva son visage pâle, grêlé de petite vérole.
Et avec dès précautions d'une tendresse infinie, afin de ne pas effleurer le bras malade, il embrasse Rose-Lison, coup sur coup, de trois ou quatre baisers sonores.
— Quand tu auras fini de la dévorer, cette petite ? fit la Dornak, en grondant. j ,„ „„
— Dame I elle arrive juste pour mon dessert 1 riposta le galopin, aux yeux, rieurs. . i , v. ^„
Et, d'un air plaisant, se tirant une mèche de cheveux en manière de salut à la comtesse, il s'éloigna dans le bois, traînant le pied et sifflotant un air de chasse.
Suzanne resta longtemps chez Dornak, ne pouvant se séparer de sa fille. Là, seuleraent, en cet intérieur pauvre, auprès de la paysanne à laquelle elle s'était confiée depuis longtemps, elle respirait librement, sans contrainte.
Une seule parole, pourtant, s'arrêtait sur ses lèvres.
Elle n'osait encore appeler cette enfant sa fllle.
Quelle ioie et quel délire le jour où elle l'oserait, enfin !.,.
Intérieur pauvre, sans doute, mais d'une propreté rigoureuse La maison était composée de trois petites pièces assez basses de plafond. La principale, celle où se passait à peu près la vie entière de cette honnête famille, c'était la cuisine, laquelle était salle à manger, et devenait, le soir, chambre à coucher pour Dornak et sa femme. Derrièr-e, donnant sur le jardin, une chambrette, celle de Rose-Lison, juste assez grande pour un petit lit et pour une commode de bois blanc. Et, du même cote, un cabinet, jadis noir, où l'on avait percé un œil-de-bœuf et que remplissait à peu près tout entier le lit de fer de Ciboulot Mais ce qui attirait l'attention tout de suite, en cet humble lo^^is c'était, contre un mur de la cuisine, des rayons de bibliothèque qui supportaient une centaine de gros livres, toute une collection de bouquins anciens ou nouveaux de naturaUstes, des recueils d'entomologie, des dictionnaires de botanique, des inanuels d'aviculture, d'apiculture, de zoologie, de minéralogie. C'était au milieu de tout cela que Ciboulot se plongeait, avec déhces cherchant à y contrôlpr les observations qae son instinct lui faisait faire 'chaque jour, amassant après chaque lecture un peu de science de plus, et souvent d'un coup d ongle ou d'une rature rectifiant sur une page une erreur que sa jeune expérience reconnaissait au passage. Car, de ce garçon debraUle et sin<^ulier, l'amour de la nature avait presque fait un savant, déjà*! Les libéralités de la comtesse lui permettaient d'acheter ces livres qui lui paraissaient nécessaires, mais il n'y nvait recours que lorsqu'il avait épuisé ses propres ressources, c'est-adire lorsqu'il ne lui restait rien du produit de la vente du miel que lui donnaient les trente ruches établies avec soin par lui au bord de la forêt. ,. x ■ . , , x
A partir de ce jour-là, $uzann« eut un prétexte pour venir â la Mare-à-1'Eau. Mais trop prudente, trop lalcmsa d» 8«n bonbpin- elle l'ipmenrti sur ses gardas. Tout d'abord, elle y vint
sans se cacher, en prévenant même au château de sa yIslt». N*était-il pas naturel qu*^ l'on continuât de s'intéresser à l'enfant blessée par la brutalité d'Ui^ des châtelains de Royaumont î Puis, u'avait-elle pas surprix Croix-Vitré lui-même attiré invinciblement par la douceur et ^c beauté de Rose- Lison? Et s'il apprenait que celle-ci exerçait la même attraction sur sa lemnie, pourraii-il en être inquiet î
Sa joie de vivre auprès de sa ûlle était trop grande, pour que, peu à peu, elle ne se départit point de Sies premières précautions.
Les visites à la Mare-à-l'Eau, d'abord très espacées, se rapprochèrent.
Il fallut que ce fût Louise Dornak qui l'en prévint.
— Soyez prudente, madame... Savez-vous qu'à présent nous vous voyons tous les jours ?
La pauvre femme frissonna de peur.
Là-haut, dans Je nid d'aigle de Royaumont, Nathalie ne cessait de veiller... Et déjà, peut-être, elle s'étonnait...
Alors, Suzanne resta chez elle toute une semaine sans sortir... Elle allait ainsi, rejetée d'une extrémité à l'autre... tantôt heureuse et tantôt désespérée...
Puis, on la revit à la Marc-à-l'Eau, d'abord craintive...
Après quoi, elle se rassura.
C'était les heures les plus heureuses de sa vie, celles qu'elle passait ainsi. Elle avait entrepris l'éducation de l'enfant. Rose- Lison, sur les genoux de sa mère, lisait quelque beau livre à images, que la comtesse lui avait apporté, ou bien elle écrivait une page très appliquée sous l'œil attendri, qui bien souvent se mouillait
En sortant du château, Suzanne annonçait parfois le but de sa promenade. Puisqu'elle s'intéressait à la peiite,^ quoi de plus simple ?
Mais lorsqu'elle craignait qu'on ne remarquât la fréquence de ses visites, elle prenait un chemin opposé à celui qui menait ehez les Dornak.
Puis, par un rapide détour, une fois qii'elle était loin, elle revenait vers la lisière de la forêt, pénétrait dans le jardinet par la barrière du mur écroulé, entrait furtivement dans la maison. Et elle rejjartait de même.
Qu'elle y vînt ou non sans se cacher, une fois là, elle prenait toutes les précautions pour ne plus être surprise dansn ses expansions de tendresse avec Rose. Par discrétion et par prudence, Louise Dornak allait se poster hors de la maison et, de là, elle guettait les alentours. A la moindre alerte, à la moindre arrivée suspecte, Suzanne était prévenue.
Lorsque Louise n'était pas là, c'était Ciboulot qui faisait le guet. Confiante, sachait qu'elle serait avertie de tout danger possible par ses deux gardiens vigilants, la mère s'abandonnait à toutes ses eftusions. Survena'«-il au loin quelque passant qui semblait un habitant du château, vite, Louise ou Ciboulot accourait. Suzanne, par le jardin, regagnait l'abri de la forêt où elle attendait que le péril fût passé. On comprand, dès lors, combien vite fut formé le caractère de l'enfant, aux prises depuis si longtemps avec toutes ces précautions et avec toutes ces terreurs.
La défiance de Nathalie allait soumettre Rose-Liaon à uce épreuve décisive.
La parcfife pauvre ava'' commencé à voir d'uii œil iiidif/ér«nt les visites de la rciutesse à la Mare-à-l'Eau. Puis, ellu finit par les trouver étr^^ges et par s'en émouvoir...
Et dans cet càprit si prompt à la haine, des rapprochements se faisaient.
Aux projets ambitieux de cette femme, le seul obstacle de jadis avait été la naissance de Rose-Lison. Elle avait cru vraiment, à ceite époque, à l'effondrement de tous ses rêves. En dépit de la jalousie de Croix-Vitré et de l'affreuse certitude qu'il croyait avoir de la faute de Suzanne, l'enfant, avec sa grâce exquise, l'enfant avec la séduction redoutable de son innocence, n'aurait-elle pas fini par triompher de cette jalousie et par abattre cette haine 7
Or, l'enfant avait disparu...
Qui était-ce donc, maintenant, que cette fille des Dornak 7 Plus elle y pensait et plus elle sentait augmenter ses soupçons...
Est-ce que Suzanne l'avait trompée, avait trompé le cointe 7 Est-ce que la ruse patiente de la mère avait été victorieuse de tout ce 'qui s'était tramé contre elle 7
Et elle se posa, un jour en frémissant, cette question :
— Rose-Lison serait-elle l'enfant disparue 7
Nathalie n'était pas femme à rester longtemps indécise. Sans se confier à personne, elle essaya de surveiller Suzanne. Mais elle se rendit compte bien vite qu'elle ne pourrait jamais la surprendre. Toutes choses étaient si admirablement combinées par la mère, par Louise Dornak et par Ciboulot aux aguets, qu'il était impossible d'arriver à la Mare-à-l'Eau à l'improviste. Or, ce fut l'excès de c«s précautions qui augmenta encore la défiance de Nathalie.
— Elle ne se cacherait pas si bien si elle n'avait rien à ca^ cher I...
A son tour, la parente pauvre parut s'éprendre pour les Dornak et Rose-Lison d'un intérêt très vif.
Et Suzanne trembla, devinant un piège, un danger, un malheur. D'où allait-il venir ?
Plusieurs fois, Nathalie se présenta à la Mare-à-l'Eau en l'absence de Suzanne. Elle tâchait de s'attirer l'affection, la confiance des Dornak. On la recevait, avec empressement. Mais cette sympathie n'était qu'apparente. Dornak avait dit un jour à sa femme et à Ciboulot, en montrant la belle-sœur :
— Voilà l'ennemie de notre petite comtesse... Gare là-dessous I Et il n'en avait pas fallu davantage. Ils seraient désormais
sur le qui-vive. Toutefois, il fallait faire bonne fortune à mauvais jeu et l'accueil souriant que recevait Nathalie, quand elle survenait à l'improviste chez les bûcherons, ne pouvait lui laisser soupçonner combien on se défiait de son hypocrite bonté.
Elle comblait l'enfant de cadeaux. Et toujours, prétendait-elle, ces carreaux étaient envoyés par Michel et Laurent.
— Ils sont si tristes de la paine qu'ils ont fait»... Ils veulent qu'on oublie !
Suzanne n'était pas sans s'inquiéter de ces fréquentes visites. NathaliG, en faisant étalage de tant de bonté, devait nourrir une arrière-pensée.
Et elle en eut bientôt la preuve.
Un soir d'aotit. vers ouatre heures. Suzanne, plu? incruiète encore que d'habitude ei "poursuivie car un oresseritiment. 'avait
-A BEAUTÉ DU BlafttE 49
r-l^vi* ^\ ^s^ie-sœur montant l€ coteau sur l'autre nve de la Lomùeauté et se dirigeant vers l'habitation des Dornak ijUe avait pu se cacher à temps et n'avait pas été vue! nav^mpr^ilio"^* ^f 1°"^^ ^^^ broussailles, dont les triots étalent nal^?^^^;. .-.^H^u-^ suivre, s'assurer qu'eUe ne se trompait Naihlîie ^^^^ ^^ Mare-à-l'Eau que se dirigeait
fut^^lîeTus crJniwlS ^^^^ ^"' '^^ ^^'^'^ ^°"^^' ^^ ^°"^^«^^« loni-P^aiïnwf^c'^ttnr^'^ un détour, passa dans les sentiers qui momenf nnif hi^ «'ot^"" bordure et pénétra chez Dornak au ^PP^ÎraLTitluMe^^chlm^n^"'' '^'^°^'"^ '^ '^ ^^^^"^^ ^^"^^^
flv^?^nf m^itfi^P''^^^' ci-oyant la comtesse rentrée au château,
avaient quitte leur poste d'observation. Louise était allée re
oindre le bucneron, dont on entendait la cognée reenUr dans
le silence des combes, et Ciboulot s'était mis à la recherche
aans leïïJSres''^"^ ^' ''' ^^^'^^'^ '^'^^ ^^'^^^"^ P^^« leur vSél
mfr? venlit%!i;îi Sner"^"' '^'^'^^^^^* "^ '^^^«^^^ ^"« ^-
lK^Stïu7leSTs"dI'ieTeUVor^ '" ^■^^^^°- Frn^.'"io°^t ^'^'^'^^ ^i-^V,*^ ^^^ ^^^"^- C'est une méchante femme I téger. ^ ^ "■ "* ''"^- ^® ^^^^'' P^^^ '^^ *oi pour ^e Pi-o mi^^lnp'^o/^fi"^ ^^"^^ '® cabinet noir de Ciboulot. tira la porte Se attendit "^^'"^ comprimant les battements de son ?œur
et^?le"In^tSit*/^ ''°'''' "'^'' P^"" l'entre-bâillement, elle voyait
Lisoi^é^taft ânl^ ^r?^ï r'""!^ \^'^'^'- ,^'^^^^t ^ss"^<^e î"e Rosei,ison était seule. Déjà, 1 enfant, sous la parole maternelle avait eu le temps de se remettre. Puis, elle était, nous l'avons dit habituée a ces alertes. La belle-sœur ne soupçonna r en Aux L'^TnsP °^°^s.. Suzanne comprit que NathalFe^ aJait se iivreï sur Rose à un interrogatoire en rèsle. afin d'éclaircir les soun çons qui lui étaient venus. Rose serait-elle de taiîle à faire face cieusef f^"^'"' '^ ^ répondre, sans hésiter, à ces quett/oiï astu-
— Je croyais trouver auprès de toi M"»» de Croix-Vitré 7
d'i^P Lfrî pT'A-r. ^^""h "'^^^^ ^^^e «s^ partie depuis plus dune heure Elle n est restée que fort peu de temps dit la petite, avec des yeux, scandalisés. «-cmps, un la
— Elle t'aime beaucoup ?
m^.ïllS'est1orfne' '' '"* "''^^^*' "^^'^ ^"« P''^"^! ^^i" de
— Et toi, l'almes-tu ?
te^Tdr^Le^"^ '"°'' '^'^''" ^'''''^ échapper Rose, dans un élan de ré?outlit °'^'"*' ^^ '"^''® frissonna de joie et de terreur, en
— Elle Ti&nt te v«ir, t»us les jour* ?
ra7emen ' ^'' P^^^'^^^^ '^^^^' oui. à présent, elle vient plus -mn^^ ^^'' accident. av«.nt ta blessure, tu la voyais aussi î.,.
— Mais tu la connaissais 7 ^ x ..^i A^ua hi*n
- Oh } oui, mon pèP» et ma mère me pariaient d «ile bien
^°Nlmaiie. resta silencieuse. Puis, brusquement, elle hasaida
^"! gourqSoi' appe)les-tu Dornak et sa femme ton père et ta mère, puisqu'ils ne sont rien pour toi] ^^, ^. „„^ ^. ^ y^
Elle attachait sur Rose-Lison un regard ardent. Ebe ne la vn même pas tressaillir. Lenfant releva sur la parente pauvre ses erands veux doux et répondit : ^
-C'est vrai mais je porte leur nom, puisque je suis l«ur nièce Et ils me témoignent tant d'affection qu'on peut s y tromper et me prendre pour leur fille.
= Sï£ Sa'r^e-'.'S SToSHimals dit... Pourquoi le dl-
• Alors, )eur nièce, à ce que tu affirmes ^
— Mais oui, madame » ♦ > +^î 9
Et que sont devenus tes parents, à toi 7 ,,^^i,,„ ^v^n Partis chercher fortune dans un pays du Mexique, quon an^nfla Sonorâ. et ils n'ont pas voulu m'eminener. a cause dS dlmS, des dangers de toute ^o/te. des privations .Et dennis des années, des années, on na plus de leurs nouvelles... D^eiix Te ne me rappelle rien... Pour moi. ils ont toujours ete morts.
^vïfji'lfif msVoire dont il me sera facile d'acquérir la
^^Tout haut, elle reprit, la voix affectueuse :
-TU n'as gardé aucun souvenir, pauvre petite?... Veux-tu que je t'aide, moi ?
NaSfc S-?.f sTrprerr'e"ur=éSrn'vio.en,e ^e renfant
'^"i''S-éffirdîns"un pays loi. d'Ici, f", une Joli, maison, dont le jardin descendait presque tout près d une "" ,în inir Meuso aux abords de amielle tu aimais ouer... Et un soir, Srsoïrc1>mmTauiourd'hui. un homme que tu ne connaissais nas est venu avec une voiture... Et il ta saisie, emponee^ emmenée très loin, et tu n'as plus jamais revu m ta jolie m.aison, ni la jolie rivière...
iî^Sr iS^tS^e ï^es^t"p"aVfa mfe?i°?'rSâis je l'ai lue souvent
^ Na^b3i^;ï m'ord^rïes lèvres. Elle avait fait fausse route
Le visage baissé, et redevenue sérieuse, Rose-Lison ajoutait, pn rrnicant les mains sur ses genoux : . .
en croisant ^e= vont mes souvenirs, je ne vois rien
r^P tmit rela dans ma vie... Ce que je vois encore, ce sont des filur° des animaux des bois, des oiseaux et des arbres, de SraPds arbre^ touiours des arbres... qui se penchent, qui me K??ent et quï Stent... car les arbres chantent. Avezjous remaraué ça madame?... C'est Henriot qui me l'a appris He^?S 'ait tant de choses!... Et voilà, j'ai vécu parmi des affections Personne ne m'a jamais fait de mal.. Si... une fois seïïîernePt lorsque les chevaux, m'ont renversée, dans 1 ave- Une... mais c'est guéri... Voyez I
Elle remua le bras librement.
Elle parlait avec tant de nett«té, sans Uésitation, sans confusion, que la veuve seritàit peii â peu se dissiper ses soupçons.
Mais elle ne devait pas s'en tenir là.
Elle avait préparé un dernier piège, le plus redoutable pour l'enfant.
Elle avait fait venir en secret Maurepat, chez qui Rose avait été élevée autrefois. Elle aurait bien voulu qu'il amenât sa femme, pour la confronter, elle surtout, avec la fillette. Les souvenirs des femmes, pour ces choses délicates de tendresse et de coeur, se rattachent mieux qu-e ceux des hommes à mille détails minutieux. Mais Maurepat avait répondu que la vieille était depuis deux ans complètement aveugle. Alors, il était venu seul et il attendait, hors de la maison, assis sur un tronc d'arbre, que Nathalie voulût bien lui faire signe.
Elle sortit, l'appela.
Il entra, l'air gauche et embarrassé de son rôle.
Dans l'ombre cù elle se tenait, Suzanne, en l'apercevant, Joignit les mains en une sort-e de prière. Elle se crut perdue. Car l'homme, peut-être, allait reconnaître l'enfant.
— N'ayez pas peur, ma petite, disait la veuve. Personne ne veut vous faire de mal. Voici un brave homme qui a perdu sa fille, quand elle avait trois ans, dans les circonstances que je vous ai racontées tout à l'heure. îl la cherche, depuis lors, partout. Il a entendu parler de vous. Il a voulu vous voir... Approchez-vous de lui...
Bravement, Rose s'approcha de Mauret)at, Le paysan avait une bonne figure, timide et douce. Il contempla longuement la fillette, lui caressa les cheveux, et même en se penchant, les effleura d'un baiser.
Et pendant que sa pensée essayait de remonter les années écoulées :
— Sûrement, la nôtre serait aussi grande et aussi jolie... Mais après un aussi long temps, comment dire ? La femme elle-même, si elle pouvait voir, s'y tromperait... On quitte un jour une tout-e petite gosse... et on retrouve une fillette qui est presque déjft une demoiselle... Je peux rien affirmer... Mettez' vous à ma place... L'autre était bien mignonne... comme on ne peut pas l'être davantage... Elle avait des cheveux blonds comme celle-ci.,, plus blonds, même... Mais je me rappelle très bien que la nôtre avait des yeux bleus, tandis que celle-ci a les yeux presque noirs, ou 'si bruns, qu'ils ont des reflets de noir... Je voudrais bien la reconnaître, parce que je l'aimais beaucoup et que ça me ferait grand plaisir de la retrouver, mais voilà, je dois à la vérité de déclarer que ce n'est pas elle... Non, décidément, ce n'est pas celle que j'ai élevée...
Il soupira, l'embrassa encore, "et attendit.
Nathalie était rassurée. Elle s'excusa auprès de l'enfant, lui rerhit le cadeau qu'elle lui avait apporté.
Cinq minutes après, elle avait disparu avec le paysan.
Et quand Rose-Lison s'élança vers le cabinet où sa mère attendait, elle trouva là pauvre femme évanouie, tant l'épouvante avait eu de prise sur son cœur.
En revenant à elle, en apercevant Rosô-Llson effrayée et en larmes, ell» eut un cri de joi« et de colère.
— Sais-tu ce qu'elle voulait, cette femme, ce qu'il votilait, cet
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homme 7 Ils voulaient te prendre à moi, entends-tu 7 à moi qui t'aime I...
Et Rosî-Lison, flèrs et brave, répondit ;
— Je l'ai deviné tout de suite. Et voilà pourquoi j'ai si bien menti... Mais il faut que je vous ie dise, à présent... J'ai eu peur, oui, j'ai eu grand'peur... et si vous n'aviez pas été près de moi, je ne sais ce que je serais devenue...
L'enquête à laquelle Nathalie se livra les jours suivants, pour vérifier le récit de Rose-Lison, n'aboutit à aucun résultat. Depuis longtemps, Suzanne avait prévu ces soupçons, ce recit^ cette enquête. Les précautions étaient prises chez les Dornak et comme, en réalité, le bûcheron avait un frère dans l'Etat de Sonora, tout le monde fut d'accord pour affirmer que Rose était la fille de ce frère. On n'éiait pas forcé de savoir que celle-ci éiaii morte pendant la traversée.
La paix revint donc pour un temps dans le cœur de la comtesse. Mais le succès l'enliardissait. Bien que Rose-Lison vécût auprès d'elle, puisque, du balcon de sa chambre, elle apercevait le toit de la Mare-à-FEau, c'était toujours trop loin et elle la voulait plus près encore. Elle souffrait de ne pas avoir l'enfant sous ses yeux, à toute heure... Car telle était son ambition et tel était son rêve. Ce rêve, elle le réalisa.
Louise Uornak était adroite couturière. Suzanne s'ingénia à l'occuper au château. Rose-Lison venait souvent l'y rejoindre, en même temps que du côté du potager et des bâtiments de service, on voyait se profiler et déambuler la maigre silhouette de Ciboulot.
Cela dura ainsi, en cette situation indéterminée, jusqu'au jour où la comtesse s'attacha Rose-Lison comme seconde femme de chambre.
Personne n'y prit garde. Nathalie ne souffla mot. Suzanne fut heureuse.
Ayant surpris, certain jour, la tendresse instinctive de Croix- Vitré pour cette enfant, elle n'avait pas craint de lui demander conseil à ce sujet.
Et le comte, en effet, avait répondu, d'une voix lente et lasse :
— Je vous approuve... Je ne sais pourquoi la vue de cette pauvrette me rassérène et me fait du bien... Elle a une de ces beautés fraîches qu'on ne peut comparer qu'aux fleurs les plus rares et les plus délicates lorsqu'elles sont près d'éclore ; des lèvres souriantes qui obligent au sourire et des yeux de douceur qtii séduisent et qui désarment... Jadis, vous étiez belle de cette beauté-là, Suzanne... et c'est peut-être à cause de cela que cette g<:ntille enfant ne m'est pas indifférente...
L cœur de la mère battait en tumulte. Elle aurait voulu crier à cet homme :
— Tu aimes ta fille 1 Il continua, triste :
— Gardez-la donc auprès de vous. Le hasard en la conduisant vers nous a bien fait les clioses. Ces Dornak sont de braves g-ens ! Gardez-la ! Elle sera pour moi com.rae un rayon de soleil dans le château où la vie aurait pu être si heureuse, et où elle est si lourde !. . Toutes les fois que je la rencontrerai, elle me sourira... et je ne lui demande pas autre chose.
Le soir même, Suzanne avertissoit Rose-Lison.
— Veux-tu rester près de moi? Près de moi, toujours, et n« plus me (uiitlerî
LA BEAUTIÎ DU DIABLE ^'i
— Oui, pourvu que vous ne me sépariez pas de ceux qui m'ont élevée...
— Tu les vsrras ausii souvent qu'il fe plaira. Rien ne sera changé à ta vie, sinon que cette vie sera plus étroite entre nous... et que sans doute tu m'en aimeras davantage...
Rose tourna vers la pauvre femme ses yeux tendres et elle dit, naïve :
— Oîi I madame, pourquoi donc ra'aimez-vous si fort, moi qui ne suis rien pour vous ?
— Tu veux le savoir, chère petite ? fit la mère, dont la voix trembla soudain.
— Oh I madame, madame... je ne veux rien... je vous obéirai jusqu'à la mort...
Mais Suzanne semblait ne plus l'écouter. Depuis longtemps, ce secret lui pesait. Depuis trop longtemps, la suprême joie maternelle lui manquait, celle de s'entendre appeler : maman I Alors, c'était fini. Elle ne résisterait plus. Elle allait tout dire Elle balbutia :
— Ecoute... Rose... le temps est venu... Il faut que tu saches...
C'était une soirée d'automne, très douce et très calme ; il n'y avait pas un souffle dans les arbres et la lune argentait le ruban capricieux de la Combeauté. Le comte était d-escendu, après dîner, jusqu'à la terrasse du bord de la rivière et Suzanne venait de voir partir Nathalie et ses deux lils qui l'y rejoignaient. Royaumont était enseveli dans un profond silence. La comtesse, fiévreuse, entraîna Rose.
— Puisque nous sommres seules, pour un moment... puisque nous n'avons rien à craindre, viens, mon enfant, viens vite... viens apprendre le drame qui entoura ton enfance.
Elles entrèrent au château. Un instant après, elles étaient dans la chambre de la comtesse que celle-ci ferma, afin d'éviter toute surprise. Du reste, elle avait fait prévenir qu'elle n'avait plus besoin de personne.
Chez elle, les fenêtres étaient ouvertes, laissant pénétrer l'air pur de la nuit. Suzanne approcha un fauteuil du balcon, s'y assit, attira brusquement Rose-Lison, et comme affamée de tendresse, avant toute parole, elle la serra contre son cœur et la couvint de baisers.
Puis, toute son âme parut s'exhaler dans un seul cri :
— Oh I mon enfant ! ma fille I ma fille I
Interdite et frémissante. Rose-Lison se taisait. Elle attendait. Elle n'osait deviner..
Et, tout à coup, elle sentit que des larmes tombaient sur son front.
— Oh ! madame, vous pleurez ?... Est-ce moi qui vous ai fait du chagrin ?
— Tais-toi, Rose, tais-toi... laisse-moi te dire... Je sais que je peux me confier à toi, et que tu es plus grave et plus sérieuse qu'on ne l'est à ton âge... Le secret que je vais te confier est redoutatie et pourtant je n'hésite plus... Un jour, des gens méchants, trompés, ont voulu punir une femme de la faute qu'elle n'avait pas même songé à commettre, et ils n'ont pu invanter do châtiment plus grand que celui de la séparer de sa flll» qui venait de naître. Us la lui ont enlevée afin que l'enfant ftlt élevée loin d'elle... Elle avait iealement le droit de la revoir, une fois, ou deux fois par an, sous la surveillance des
yeux jaloux et cruels qui empêchaient toutes ses tendresses.. bôvines-tu ce que cette femme a dû souffrir T . , ,
Rose-Lison avait pâli. S«3 yeux soudain accusèrent de la fatigue. Elle dit :
— Lorsque votre belle-sœur est venue, il n'y a pas longtemps, me demander si je me souvenais d'un jardin qui bordait une rivière et de la voiture dans laquelle je lus emportée, j'ai répondu que je ne me rappelais pas. Je mentais. Je me souviens...
— Et de quoi te souviens-iu, enfant ? murmurait la comtesse, palpitante.
— Je me souviens qu'une femme, à de longs intervalles, apparaissait auprès de moi et qu'elle m'entraînait au fond du jardin pour tâcher d'être seule avec moi. Et là, elle me prenait sur ses genoux, et elle m'embrassait... oh ! si doucement... que j'aurais bien voulu ne jamais me séparer d'elle... Et je me souviens aussi qu'un jour elle me dit: « A bientôt, à bientôt 1 » Et ce fut quelque temps après, que, sur le chemin qui longeait la rivière, une voiture m'em.porta... Et je n'ui pas crié, je n ai pas eu peur, parce que ceux, qui m'emmenaient me dirent : « Ne pleure pas... nous venons te chercher pour que tu sois heureuse... Tu vas retrouver celle qui l'alme... ^
— Et cette femme ? ...
— C'est vous !... Et alors, alors...
Le cœur de Rose-Lison se gontla. Les lèvres s'alourdirent. Ses yeux se mouillèrent. Ses bras entourèrent Suzanne d'une étreinte délirante. Et Suzanne, folle de joie :
— Alors I... alors... que crois-tu ? que devines-tu 7... Oh ! si tu as deviné, que le nom que j'attends vienne de toi, tombe de tes lèvres... si tu as compris...
— Maman I... oh ! maman, c'est toi, c'est toi qui es maman 1... La comtesse renversa la tète sur le dossier du fauteuil, pâle et
comme privée de vie. Mais elle souriait divinement et Rose entendit qu'elle murmurait :
— Encore 1 répète encore ce que tu viens de dire...
Les deux bras de l'enfant firent un coUier autour du cou de la mère. Et la voix douce, de tendresse infinie, redisait sans cesse ;
— Oh I maman, oh I petite mère, mère chérie, mère que j'adore !...
— Oui, ta mère... qui ne sera jamais complètement heureuse, puisque, longtemps encore peut-être, il lui sera défendu d'avouer sa maternité... mais qui est heureuse, oh I oui, heureuse, pourtant, de t'avoir enfin reconquise sur ceux qui t'avaient enlevée à elle... Mais garde bien pour toi ton amour, enfant, et que personne ne sache jamais, jamais!... Il y va de notre bonheur à toutes deux... Enferme ta joie au fond de ton cœur, loin de tous les veux, comme j'enfermerai la mienne... Et nous nous comprendrons à demi-mot... En dehors des minutes fusitives où nous pourrons nous embrasser sans crainte, un regard nous suffira, un sourire sera plein d'éloquence.... Auras-tu ce courage de ne pas trahir ta mère ?...
— Je te le jure... maman!...
— A ceux qui t'ont élevée, à Louise Dornak, à, son mari, tu pourras parler de mol. car ils savent ce que je viens de te ronfler... Mais il faut que je te dise encore... L'homme qui m'a séparée de toi a été trompé... et 11 est malheureux... Un jour,
la vérité iui sera connue et il se repentira du mal qu'il aura fait... Cet homme est ton père...
— Mon père ! dit-elle, avec une sorte de craiiite religieuM.
— Le comte de Croix-Vitré est ton père... oui, mon enfant, tu devrais vivre ici, dans le château de Royaumont, entourée de luxe et de bien-être... Ce luxe, on te le doit... c'€st une cruauté de t'en priver, mais si tu aimes ta mère, tu vas me jurer aussi qu'aucune haine pour lui n'entrera jamais dans ton âme innocente... Tu as été victime de la fatalité, victime d'événements qu'on ne pouvait prévoir... En ce moment, cet homme qui ne connaît pas mon bonheur présent souffre plus que moi... il faut que tu l'aimes
— Je l'aimerai !..
— Il ne faut pas qu'il sache que tu es sa âJle...
— 11 ne le saura pas...
— Il faut que cette révélation vienne de moi... et il ne la recevra que le jour où je serai certaine que son amour paternel et sa protection te défendront contre les dangers qui pourraient te menacer...
— Je ne dirai rien, jamais, tant que tu ne lui auras rien appris I Je réglerai ma vie sur la tienne, mes regards et mes paroles sur tes paroles et sur tes regards. Tu dois avoir en moi la nlus entière confiance. Je ne la trahirai pas. Je ne veux pas compromettre ton bonheur... Et puisque la moindre imprudence nous perdrait toutes les deux, je veillerai sur ma conduite, toujours.
— Seulement, je ne t'empêche pas de te faire aimer de lui. Il y aura mille moyens pour cela. Et ce ne sera pas difficile, car il est attiré vers toi par la splendeur de ta jeunesse, par ta beauté, par ta grâce de séduction... Alors, lentement, sans qu'il se doute de ton pouvoir sur lui, tu prendras possession de son cœur... Quand il ne pourra plus se passer de toi, quand tu seras devenue, comme il l'a dii et comme, il le veut, la joie de sa vie, nous lui dirons que tu es à lui, que l'enfant qu'il chérit est son enfant... et sa haine injuste pour ia mère s'évanouira dans cet amour pour toi... et il finira par me croire, et ce sera la félicité infinie, à laquelle jai droit et à laquelle je n'ose plus penser...
— Mère, je ne ferai jamais rien que tu ne saches et je me laisserai guider par toi... toujours..
La lune atteignait le haut des coteaux et allait glisser derrière les arbres. Tout à l'heure, la paisible vallée ne sera plus éclairée et la nuit enveloppera de son mystère les champs, ies usines, les moulir.r, l'?, 'ccis, les villages.
Dans un élan brusque, la comtesse se lève.
Elle emporte sa fille presque sur le balcon et, là, comme si elle avait été jadis témoin de la scène où Nathalie, le soir de son arrivée, avait enveloppé l'horizon de son large geste amfcitieux, elle redit à Rose-Llson, presque mot pour mot, les paroles que Michel et Lau.renî avaient entendues :
— Regarde, Rose, regarde, mon enfant, pendant que la lune est encore dans le ciel, et que tu peux voir, au plus lointain... Tout cela est à toi, tout l'immense domaine t'appartient... le reyaums des Croix-Vitré est ton royaume... Nul autre que toi n'a le 4r*it d'y prétendre... Regarde bien... Ces fermes, ces fabriqués, 698 moulins devant lesquels tu passes, heureuse, en pauvre petite mendiante, sont à toi. Ces bois où ton frère Hen-
"viot te conduit seront à toi, -et ces campagnes qui s'étendent à tes pieds, tu peux les fouler avec orgueil, car il n'est pas un soin où tu ne sois chez toi I... C'est là cette fortune qui te fera un jour toute-puissante et qui te fera également bien heureuse puisqu'elle te pemiettra d'être bonne et de soulager les malheureux.
— Mère, dit Rose, très bas, cela me fait peur... Il me semble que de là viendront pour moi beaucoup de tristesses...
Mais la comtesse n'entendait pas. De même qu'autrefois Nathalie s'était exallée à ce spectacle grandiose, la mère s'exaltait à son tour :
— Regarde, rna fille, regarde bien et souviens-toi toujours de ce que je viens de te dire. En cette nuit où je t'ai révélé que je suis ta mère... Royaumont est ton royaume... Il n'appartient a nulle autre qu'à toi I...
Elle se pencha au-dessus du balcon. Des ombres se mouvaient au long des terrasses et remontaient vers le château, dans la nuit tout à fait venue.
Une de ces ombres se détachait, en avant, à quelques pas.
Celle de Nathalie...
Et l'on eût dit que les dernières paroles de Suzanne s'adressaient surtout à Nathalie, comme un défi et comme une menace...
LA REV.Ws'CHE DE L'ENF.iVT
Dès lors, entre la mère et la fille commença une vie étrange, toute pleine de ruses, de prudence, de terreurs et de mystère, pareille à celle de deux, amoureux qui seraient obligés 'de caclter leurs amours.
En ce vaste cliâteau, deux créatures n'existaient plus que l'une pour l'autre, rapportant à elles seules tout ce qui pouvait s'y passer. Du lever dti soleil à son coucher, leurs pens'ées volaient de l'une à l'autre, qu'elles fussent près ou qu'elles fussent loin. Et leurs actes, à tontes deux, concordèrent vers un but unique : se rapprocher, se voir, échanger quelques mots, ou seulement un regard, un sourire de tendresse.
La révélation de la mère ne modifia pas le caractère de Rose- Lison. Toute autre, peut-être, à sa place, en eût été enivrée Rose ne changea rien à ce qu'elle était. Elle resta humble dans l'humble condition où le hasard l'avait placée. Elle fut la servante, soumise et docile, en ce château dont elle était maîtresse. Si l'une des deux soufirît dans son orgueil, ce fut Suzanne, ce ne fut point sa fille. Et Suzanne n'en laissa rien paraître. A moins de lui créer des inimitiés parmi les gens du château, cette enfanî devait être traitée par ells comme une étrangère. D« cela dépendait leur sécurité et par conséquent leur salut.
Nathalie, malgré ses premiers soupçons, ne s'était pas opposée à rentrée de Rose-Lison dans Mon Royaume, mais ses .soupçons, si bien endormi- qu'Us eussent 'été. ne pcuvaient-iis é'évellier soudain ?
Et Suzanne sentait peser sur elle ce regard de haine satisfaite.
Car elle était, la parente pauvr©, toute-puissant», souveraine de Royaumont.
Aux premiers mots de la comtesse à Croix-Vitré, au sujet de l'enfant, Croix-Vitré avait répondu qu'il serait heureux de ce choix. Mais il s'était hâté d'ajouter :
— A moins, toutefois, que Nathalie s'y oppose I...
Et il avait fallu, qu'en tremblant, Suzanne allât supplier Nathalie I...
La belle-sœur, du reste, s'était montrée généreuse :
— Puisque vous vous intéressez à cette petite... prenez-la auprès de vous... Mais elle est déjà bien jolie, jolie comme une jeune fille, malgré ses quatorze ans... Moi, je m'en lave les mains...
Elle ne vit pas le regard farouche de la mère dont les yeux devinrent terribles.
Aux premiers temps de son séjour, Rose fut mise au courant de son service. Et, d'un commun accord, il s'écoula des journées entières sans que la mère et la fllle eussent l'occasion de se rencontrer.
Et ces journées, Suzanne les passait à se répéter sans cesse :
— Elle est ici... elle est près de moi... et nul ne s'en doute... et si je voulais la voir, je n'aurais qu'un pas à faire... qu'un coup de sonnette à donner...
Souvent, elle se mettait derrière les rideaux, d'une fenêtre, guettant les heures où elle savait que Rose-Lison ne serait pas loin, occupée à quelque besogne. Et c'était alors des joies délilicieuses, car, parfois, Rose devinait que sa mère était là I A chaque regard de la fillette, les rideaux s'agitaient lentement, imperceptiblement. Et toutes les deux, mère et fille, bien que séparées, se sentaient envahies par la même intense émotion. Mais le rideau ne s'agitait plus... et Rose comprenait que quelqu'un était survenu, troublant ainsi le bonheur maternel.
Oui, elles agissaient vraiment comme agissaient deux amoureux.
Lorsqu'elles se rencontraient, dans une chambre, elles échangeaient des mots rapides :
— Tu es heureuse ?
— Oui, mère
— Tu m'aimes ?
— Je t'aime...
Mais c'étaient, celles-là, des minutes de joie.
Il arrivait aussi qu'elles n'avaient pas le temps de se parler.
Et, furtivement, elles se serraient les mains en une étreinte délirante. •
Ou bien, sans mot dire, Suzanne attirait Rose à elle, la couvrait de baisers, et la repoussait ensuite, ne présentant plus à ceux qui pouvaient survenir et les surprendre qu'un visage impassible et triste, pendant que l'enfant s'éloignait, palpitante, grisée de la caresse maternelle, et courait se calmer, loin de tous les yeux.
Rares, bien rares furent les heures où elles purent s'abandonner, sans contrainte, à leurs tendresses. Rose-Lison avait tout son temps pris par de menus travaux. Elle ne pouvait s'échapper. Il fallait s'en remettre au hasard
Elles essayèrent bien de se donner des rendez-vous, mais au
dernier moment surgissait quelque obstacle. L'une seulement s'y trouvait, attendait, le cœur battant, et s'en revenait triste et le f l'ont lourd.
Mais, lorsqu'elles pouvaient s'y trouver toutes deux, quelle joie I
C'était, cela surtout, quand le château était à peu près vide» quand une affaire de plaisir attirait loin de là Laurent, et Michel, et que Nathalie allait à la ville ou au village.
Car ceux-là, seuls, étaient à redouter.
Le comte, lui, ne sortait plus guère de sa chambre ou d'un petit salon donnant sur le jardin. Il y passait les jours à rêver, à lire, à dormir.
Alors, sentant un peu plus de liberté autour d'elle, Suzanne prenait un prétexte quelconque pour éloigner sa femme de chambre et elle appelait Rose-Llson qui accourait tout émue.
Elles s'enfermaient. Et pendant des rninut'es, sous le coup d'un bonheur trop fort, elles s'étreignaient sans parler, cceiir contre cœur, baiser pour baiser.
Et c'étaient seulement, au lieu de paroles, des interjections passionnées :
— Mère 1 mère chérie I...
— Mon enfant ! Oh ! mon enfant...
Puis, rapidement, elles se racontaient leur dernière entrevue.
Et que de fois s'interrompait leur récit ! Que de fois le moindre bruit les séparait soudainement, dans la terreur d'être surprises ! Tantôt des voix lointaines, qu'elles entendaient dans le château ! Tantôt des pas qui se rapprochaient, leur semblaii-ii. Tantôt même le craquement d'un meuble dans une chambre voisine et qui leur faisait passer un frisson d'angoisse.
— On nous écoute I
Vite, Suzanne s élançait. Elle revenait rassurée. Il n'y avait là personne. Elles en sortaient, de ces entrevues, harassées par ces alertes perpétuelles, par ces émotions qu'elles étaient obligées de contenir, par cette terrible comédie qu'elles s'imposaient.
Et un jour qu'elle se croyait hors de tout danger et qu'elle avait vu' Nathalie disparaître avec ses fils vers le parc, un jour qu'elle venait de vivre avec sa fille pendant un quart d'heure, elle sortit de sa chambre avec un regard prudent.
La vaste galerie sur laquelle donnait l'appartement était déserte. Le château était silencieux. Il n'y avait rien à craindre
— Adieu, dit la comtesse... Il faut nous séparer.
Elles s'embrassèrent pour la centième fois. Suzanne fît quelques pas dans la galerie auprès de Rose-Lison, dont elle tenait toujours la m.ain.
Près de l'escalier qui descendait à l'oCflce et qui était dissimulé dans une des tourelles, Suzanne s'arrêta.
— Ecoute, Rose... Je souffre de ne pas te voir assez... J'ai besoin de vivre de ton cœur... Alors, j'ai pensé à une chose qui fera que nous serons plus près l'une de l'autre désormais...
— Dis, mère... dis !...
— Ecris-moi... le plus souvent que tu pourras...
— Tous les jours.
— Oui, tous les jours. Ecris-moi... et je te répondrai, mol aussi, tous les jours.
Elles se séparaient dans une étreinte furtlve et déjà Rose- Lison tendait la main vers la porte de la tourelle 'lnrc;mip brusquement, cette porte souvrit et Nathalie appartîî.
LA BEACIE DU iîUBLE ''''
La môre et la flll« se reculèrent, avec 1« mémo cri de surprise et de détresse.
Nathalie eut un pâle sourire :
ra'veuv"e%ïssa"le?ftement, oans ajouter un mot sans plu» s'occuper d'elles, pendant que les deux pauvres créatures, immobiles, éperdues, échangeaient un regard désespéré •
La veuve s'éloignait, indifférente... comme si elle n avait rien entendu...
S'ne dSnlefdlns Tattitude de Nathalie durant les lou" qui suivirent. Elles se tranquillisèrent. Et quand elles ne pouvaient se voir, elles s'écrivaient +rî«tPs^P Pt
Ce furent des lettres adorables d'amour et de tristesse et
%f4''q\ie1mîs'le5soirs, elles correspondirent ainsi. Elles avalent
choisi \a même heure de la soirée. Et ^i.JoV^^^.wpnS i l'une de l'autre, ces deux cœurs se parlaient et s entendaient bani son é1?oitè chambrette, meublée de ^^ublcs de bo^s manc Rose-Lison était aussi heureuse quelle eut pu 1 être dans le rplendide salon des Croix-Vitré, aux meubles rares avec ses tableaux d'ancêtres et ses tapisseries Precieuses^ Et la comtesse mianfi elle écrivait, se transportait par la pensée auprès ue Sant au milieu de la pauvreté, elle eût voulu finir sa vie i'?ôté d'efle. e{ cl^a lui in?portait bien ï^^upoiir elle-même ce château de luxe et de faste, où elle ava>'. verse tant de larmes. Lortque ces lettres étaient écrites, elles n'avaient Plns Qu ^ guetter le moment propice de les échanger Cela se fa sait en un eeste furtif, en quelque chambre ou le hasard semblait les Sme^fer l'une et l'autre, ou bien, simplement, lorsqu'elles se
''Ap"Ss'quot la mère rentrait bien vite cliez elle et s^y enfermait pour prendre possession de 1 amour de sa fille. Mais celle datait obligée d'attendre le soir, son service iini. et lorsque personne n'ayant plus besoin d'elle, elle remontait se couclier Une fois, Suzanne lui dit: 4 „ ^.^r«,T-l,
— Tu les détruis, n'est-ce pas? Tu ne commets pas 1 imprudence de les garder?
Rose-Lison pâlit, balbutia: ,
— Oh I mère, je n'ai pas encore eu le courage de m en se-
^— ^lï'ne faut pas... Brûle... brûle... Nous sommes en danger touiours... Tu promets ? , • • j„ ^ Ce "oir mère .. Je te le jure... Mais je les couvrirai de tant de baisers, que ton écriture en sera devenue méconnais-
^^ Non, non, détruis... pour m.on bonheur et pour le tien...
En rentrant chez elle, le soir venu, Rose-Lison fut surpribe Elle letrouvait sa porte ouverte. Et elle se rappelait lavoir fermée à clef, ain.si qu'elle faisait sdipupusement tous les matins.
Elle essaya de se rassurer.
— J'aurai cru l'avoir fermée, raurrnura-i-eilo.
Les lettres maternelles étaient cachées au fond de sa mal e et c«lle-ci ell« en était bien sûre, avait un cadenas solide dont la clef ne la quittait jamais. Le cadenas n'avait pas bouge. Bose respira. Elle ouvrit et alors le coup d'œil de l'enfant soi-
gueuse et ordonnée qu'elle était découvrit que bien que rien ne parût dans son ordre habituel, cependant certaines piles de linge avaient été froissées, et n'avaient plus leur symétrie rectlligne ; on eût dit qu'une main prudente s'était glissée entre ces toiles pour fouiller jusqu'au fond de la malle. Et le cœur de Rose-Lison se glaça d'effroi.
Un mot expira sur ses lèvres :
— Les lettres 1 Les lettres !
Dans une fièvre de désespoir, elle bouscule, vide, renverse et elle a un cri de joie.
Les lettres sont au fond de la malle I... Elle les saisit, les embrasse et elle pleure !... Que d'épouvante, en quelques secondes !... Elle les relit, dans l'ordre où elles se trouvent, c'est-àdire en commençant par la dernière, celle qu'elle avait reçue la veille même. Et au fur et à mesure, quand elle en a bien imprégné sa mémoire, quand elle est bien sûre qiie toutes ces phrases brûlantes de tendresse ne sortiront jamais de son cœur, elJe les approche de la flamme de la bougie qui les consume. Déjà, le sacrifice va être complet. Il ne lui reste plus à relire que la première de toutes l^es lettres maternelles, celle-là même que Rose avait reçue le lendemain du jour où mère et fille étaient convenues de cet échange de correspondance mystérieuse, cellelà qui, peut-être plus que toutes les autres, débordait de protestations et d'ivresse et de joie et de rêves fous...
C€tte lettre, enfin, dont elle se rappelle, mot pour mot, des passages entiers :
« Je puis t'appeler ma fille, oh I Rose, mon enfant chérie I... « Sauras-tu ce que j'ai souffert d'être séparée de toi et devines- « tu le désespoir de mes jours et de mes nuits, lorsque je « pensais que je ne te reverrais plus ? Je voudrais te faire « l'histoire de ces tortures, afin que tu prennes en pitié ta mère « et que tu l'en aimes davantage. Et je te le dirai, je te l'écri- « rai parce que je suis jalouse de ce que fut ta vie et parce « qu'en te montrant ce que fut la mienne, je te donnerai « l'exemple des confidences... Je te parlerai de moi, rien que de «moi !... Tu me parleras de toi, rien que de toi... Oh ! ma fille « adorée que je possède enfin et que tant de périls menacent « encore... toi si douce et si belle et si séduisante que rien qu'en « paraissant tu as déjà conquis le cœur du père qui te mécon- « naît, innocente et pure enfant, et qui te désire... »
— Cette lettre, ou est-elle donc 7
Elle la cherche. Elle bouscule de nouveau sa malle, n'y laisse pas un coin où ne fouille sa main tremblante. Mais il faut bien qu'elle se rende à l'évidence I La lettre a disparu...
A-t-elle vraiment disparu ?
Ou Rose, avec les autres, l'a-t-elle brûlée par mégarde 7
— Volée ! oui, j'en suis sûre, on me l'a volée... Dne réflexion, pourtant, la rassure :
— Pourquoi eût-on pris celle-là seulement, et non point les autres 7
... Suzanne, de son côté, \ient de s'enfermer chez elle. Le oo/iseil qu'elle donnait tout à l'heure à sa flUe, elle ne l'a pas suivi pour elle-même. Non, jusqu'aujourd'hui, elle n'a pas eu le courage de sa séparer de ces feuilles où éclate, dans toute son
LA BEAUlfi DU DIABLE 61
ardeur et. son euihousiasme juvénile, la passion filiale. Elle auesi les relit chaque jour et s'en imprègne et l€S apprend Jusqu'aux derniers mots. Mais le péril contre lequel elle a voulu mettre en garde Rose-Lisou -existe pour la mère. Ces lettres, ne peut-on s'en emparer ï La soudame terreur d'une pareille imprudence lui est venue.
tlle ouvre le tiroir d'un ciiiffonnier... Et son visage s'éclaire d'un sourire de joie...
Les voici... elles sont là... éparses, et elle l€s compte... Oh I ce compte, elle le connaît... Il doit y en avoir dix-huit... Voici la dernière... Une, deux, trois... dix... douze... quinze, seize, dixsept... Où est donc la dix-huitième '/ Elle a mal compté sans doute ? Alors, elle recommence... Non, elle ne sest pas trompée.. Dix-sept seulement... Et celle qui manque, c est la première que Rose-Lison lui ait écrite i... Mais ce tiroir et ce chiïlonnier, jamais elie ne les laisse ouverts... Toujours les clefs soiit sur elle... surtout depuis qu'elle leur a contié ce précieux trésor... Que croire?... Comme elie a tout à craindre de Nathalie, c'est vers Nathalie que se porte son premier soupçon...
Cette lettre, la première, la plus ardente, et la plus dangereuse aussi pour la haine qui voudrait s'en servir, ah 1 comme elie s'en souvient 1...
« Oh I ma mère, ma mère I... Je voudrais remplir ces pages « avec ce seul nom, parce qu'il résume tout ce que je peux « dire... Depuis les anciens jours ou tu venais m'emorasser loin « d'ici, au bord de la Meuse, comment n'ai-je pas deviné, à tant « d'affection, à tant de soins touchants, que tu étais ma mère 7 « Est-ce qu'une étrangère, est-ce qu'une autre femme était capa- « ble d'aimer comme tu m'aimes ï Grâce à toi, j'ai été heureuse « avant d'apprendre le secret que tu viens de me révéler... Et ■ pourtant li me semble que ma vie ne commence que du jour «de cette révélation... Sais-tu à quoi je pense? je pense « qu'avant cela c'était comme une nuit profonde, puisque je ne « connaissais pas ma mère, et que depuis je vis en pleine lut mière et en plein soleil, puisque je te connais... »
Disparue, cette lettre, car Suzane eut beau chercher. Elle ne la retrouva pas.
La même réflexion lui vint, à elle, comme à Rose-Lison :
— Pourquoi celle-là seulement, et non pas les autres ? Sans doute parce qu'on avait espéré que le vol, de cette façon, resterait inaperçu.
Bientôt, dans 1 esprit de la mère et de la fille, il ne resta aucune incertitude la première fois qu'elles purent échanger quelques mots.
Ce fut Rose-Lison qui murmura rapidement :
— J'ai iDrûlé tes lettres, mais l'une d'elles avait disparu... la première...
Alors, la comtesse sentit l'effroi monter dans son cœur.
Nathalie les avait espionnées, les avait devinées, comprises...
Elles étaient perdues si leur secret était entre les mains de la parente pauvre...
Rien, chez Nathalie, ne vint justifier leurs terreurs. Ce fut une paix trompeuse où la mère et la fille engourdirent leurs faigoisses.
Suzanne, à force de ruses, rapprochait lentement Rose-Lison
62 LÀ BiAUTÉ DU DUBLE
de son père. Jadis, c'était elle qui prenait soin des fleurs dont Croix-Vitré aimait & s entourer pendant la belle saison. Nathalie aurait pu lui enlever ce soin délicat, dé même qu'elle s'était acharnée à lui enlever peu à peu tout ce qui pouvait rappeler que la comtesse était maîtresse en ce château. Elle n'y pensa point ou le dédaigna. Au retour du printemps, car une anné« se passa ainsi, ce fut Rosc-Lisor) qui, tous les jours, alla cueillir des fleurs, elle -qui tous les jours, sous les yeux de Croix-Vitré, renouv-ela les gerbes parfumées et éclatantes. Çt parmi tout cela, si fraîche et si jolie elle-même qu'elle avait l'air d'une fleur vivante, la fée de ces fleurs.
Dans les premiers temps, le malade, absorbé, se contentait dô la suivre d^s yeux pendant qu'elle tournait, glissait sans bruit, autour de son" fauteuil ; mais, bientôt, il lui adressa la parole, en souriant. Il prenait intérêt h cette jolie enfant.
Et chaque fois qu il avait ainsi causé avec elle, quand elle le quittait et qu'il se retrouvait seul, il soupirait en une sorte d'accablement.
Dans une fièvre d'attente vraiment singulière, il se surprenait à souhaiter que l'enfant reparût, et le lendemain il comptait les minutes qui le séparaient de l'heure habituelle de sa visite.
Ainsi, elle entrait dans sa vie par la seule grâce et la seuJe gentillesse, par le seul trait de sa douceur et de sa beauté.
Sachant qu'elle n'était point la fille de Dornak, il lui avait demandé son histoire. Rose avait répété celle que Nathalie avait entendue.
Et quand elle se fut. retirée, ce jour-là, 1« comte avait murmuré, tristement :
— L'autre aurait le même âge... et elle serait aussi jolie... Bientôt, Croix-Vitré ne se contenta plus de voir ainsi Rose-
Lison une fois par jour. Il la réclama dans la journée, sous des préticxtes quelconques.
Jusqu'au moment où Suzanne, palpitante d'émotion, Insinua :
— Puisque cette gentille petite vous plaît, pourquoi ne l'attachez-vous pas à votre personne ?... Il y a mille soins qu'elle peut vous rendre...
On eût dit qu'il attendait d'y être invité ainsi.
A partir de ce moment, Rose-Lison ne le quitta presque plus.
— Tu veux bien rester auprès de moi le plus souvent qu-e tu pourras, petite ?
— Oh ! oui, monsieur... du matin au soir, si Monsieur le comte le désire...
— Je suis malade et triste, cela ne sera pas très gai pour toi...
— J'essaierai d'égayer Monsieur le comte.. Moi, J'aime à rire... et j'ai entendu dire que^e rire est contagieux.
— Nous essaierons... Je-ne ferai rien pour me mettre en garde contre toi, mais je tiens à ce que tu n'emploies pas vis-à-vis de moi ces formules de respect auxquelles tu t'astreins... Quand tu m'adresseras lf> parole, ne parle pas de moi à la troisième personne, veux-tu ?
— Oh I j'aime mieux. Je vous assure que cela me gênait beaucoup de dire à chaque instant » monsieur le comtd » par-ci, tt « monsieur le comte » par-là.
Elle ajouta après un silence, avec une émotion dont 11 n« s'aperçut point :
— C©la vaut mieux... oui... Puisque vous acceptez que je sois votr« compagne, il me semble que^ de cette façwi, je ne serai plus si loin de vous...
— Tes paroles sont douces et caressantes commd tes yeva, Rose-Lison.
Les larges yeux noirs de la fillette semblèrent vouloir s'ouvrir encore plus grands et enveloppèrent le vieillard d'une tendresse douloureuse.
— On dirait que tu m'aimes un peu, petite ?
— Oh I non, flt-eile, en riant et secouant la tèt«.
— Hein 7 tu no maimes pas ?
— Non. Je ne vous aime pas un peu. Je vous aime beaucoup. Il y a longtemps que Je vous connais. Je sais que vous êt-es très bon... pour tous ceux qui vous entourent... et que... tous ceux qui vous entourent sont heureux près de vous...
Elle pensait à sa mère qui avait versé tant de larmes.
Lui, pensait à Suzanne. Et il retint un soupir.
Maintenant, quand il sortit, Rose-Lison lut là, toujours. Parfois, il se prenait à marcher à côté d'elle, en lui mettant la main sur l'épaule. Elle frissonnait à ce contact, son regard se mouillait de larmes... Elle se sentait défaillir de joie... Et la première fois, comme elle tremblait, il se méprit et retira sa main :
— Pardon, mon enfant, je suis lourd, n'est-ce pas, et je te fatigue ?...
— Ohl non, monsieur, non, je vous jure... Appuyez-vous sur moi de nouveau. Si j'ai un peu d'émotion, c'est parce que je suis très fière de vous être utile... C'est fini, je ne tremblerai plus.
La main paternelle reprit sa place sur l'épaule mignonne, et l'homme et l'enfant marchèrent en silence.
Comme la marche fatiguait le comte, ses promenades ne variaient pas beaucoup. Il descendait tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre terrasse, s'asseyait à l'ombre et là, l'esprit au loin, regardait couler la rivière' durant de longues heures, ou il se contentait d'aller sous les beaux arbres du parc et il s'y endormait la plupart du temps, à force de rêver. Que s'agitait-il en cet esprit Y Repentir ? Remords de sa cruauté d'autrefois V Ou bien la haine et la jalousie y vivaient-elles toujours victorieuses ? En ce cerveau d'homme, que la maladie accablait plus que la vieillesse, quels souvenirs persistaient ? Personne n'ctlt pu le dire. Toutes les fois que Suzanne avait tenté de pénétrer le mystère de ce cœur, elle s'était heurtée, meurtrie... L'homme, tout à coup, avait retrouvé de la jeunesse et ses yeux avaient brillé de haine; au foyer ravivé de sa jalousie.
— Ainsi tu ne me croiras jamais ?
— Jamais !
— Rien n'apaisera ta dureté ?... Rien ne te montrera ta cruelle injustice?
— Rien !...
Et des mois, des années s'écoulaient, sans qu'elle fît une nouvelle tentative. Oui, la seule chose qui survivait, au regard de cet homme, c'était le spectacle de cette chambre emplie des ombres du crépuscule, où Marberoux, moribond, ramassant ses dernières forces dans un geste terrible, avait accusé Suzann» d'ftdultère I
Rose-Lison connaissait leurs torturés. Elle en savait la cause. ■"^'e souffrait de le^^ voir souffrir. Elle eût voulu crier à cet
homme l'Innocence de cette femme. Mais que dire pour prouver ? On ne l'eût pas crue I
— Patience ! murmurait la mère... le jour viendra, bientôt, peut-être, où il sera forcé d'ajouter foi à mes paroles I...
Et les mots prononcés jadis devant Croix-Vitré, ces mots qui semblaient renfermer comme une tragique menace, lui revinrent à l'esprit: « Si je ne réussis pas à te convaincre, un jour viendra où il faudra bien que tu croies celle qui sera morte pour te prouver sa loyauté... »
Dans ses promenades, lorsqu'il s'arrêtait en quelque coin, et qu'il se laissait gagner par le sommeil, Rose veillait sur lui, attentive à écarter tout ce qui aurait pu le réveiller. Quand les chaleurs étaient trop fortes, elle cassait une branche feuillue et l'éventait, chassant les moucherons, rafraîchissant le front de son père, lui souriant toujours durant son repos. Souvent, sûre qu'il dormait, elle se penchait sur lui et se donnai, la joie défendue de balbutier, oh! très bas, si bas que ce n'était même pas un souffle :
— Mon père 1 Mon père !...
Les jours de mauvais temps, où il était trop fatigué pour sortir, elle lui faisait la lecture soit des journaux, soit de ses livres favoris.
Et lui, se prenait à ne pas l'écouter. Il l'admirait simplement. Sur ses lèvres pâles errait parfois un vague sourire de bonheur, comme d'ime sorte d'apaisement, devant cette grâce et ce charme. Elle s'en apercevait, fermait son livre avec dépit :
— Mais, monsieur, je vous lis des choses tristes et cela vous fait rire ?...
— Ne te fâche pas, petite Lison... C'est que je n'ai rien entendu de ce que tu me racontes, et que je m'amusais à te regarder... Reprends ta lecture... Pour mieux t'écouter, je vais fermer les yeux.
Elle était nécessaire à sa vie. Il ne pouvait plus se passer d'elle. A peine éveillé, il la cherchait, il la demandait. Et 11 ne s'endormait, le soir, que lorsqu'il i apercevait auprès de son lit. C'était une adoption lente, continue, sûre, de son cœur, qui avait besoin de remplir la place, A-ide de tendresse, jadis occupée par Suzanne. Et Suzanne voyait cela. Et elle en était heureuse. Chaque pas fait en avant par Rose-Lison dans ce cœur, c'était une victoire pour la mère. Elle n'essayait même plus de la rencontrer. A quoi bon ? Rose travaillait pour elles deux. L'enfant prenait sa revanche en conquérant son père... et vengeait sa mère délaissée...
Pendant ;:es premiers mois, Nathalie n'eut avec elle que de très rares rapports. A peine lui adressait-elle la parole, pour des ordres, chaque fois, à lui donner. Elle gardait un visage sévère et dur. L'enfant la craignait. Un jour, la parente pauvre se ilt plus douce. Elle l'attira contre elle, la caressa et dit .
— Tu es heureuse au château, n'est-ce pas ?
— Oh ! oui, madame.
— Eh bien ! tâche d'y rester le plus longtemps possible... C'était tout. Mais cette douceur, plus que l'habituelle dureté,
avait glacé Rcse. Et elle pensa soudain à la lettre disparue... chez elle... et chez sa mère... Il lui sembla qu'un nuage s'épaississait au-dessus de sa tête et qu'elle entenctelt la foudre.
Coup sur coup, des événements sinistre», imprévus, troublèrent sa oulétuds.
Jusqu'alors, Michel et Laurent n'avaient pas fait attention à elle. Ils la considéraient comme une pauvresse recueillie en ce château. Rose allait avoir seize ans. Elle n'était pas très grande, mais elle était admirablement bien prise et de proportions parfaites. Puis, de sa douceur, de sa beauté, de ses grands yeux candides, émanait une séduction contre laquelle il était diftlcile de se défendre. Cédèrent-ils à une idée préconçue, à quelque projet infâme arrêté après réflexion ? Ou se laissèrent-Ils entraîner par tant de jeunesse et tant de candeur ? Désormais, elle sentit peser sur elle des regards avides, qu'elle ne comprit point et qui pourtant la gênèrent.
Toutes les fois qu'ayant obtenu du comte quelques heures de congé, les dimanches, elle s'en allait, à travers bois pour couper au plus court, vers la Mare-à-l'Eau, retrouver la famille qui l'aimait, elle étaii sûre, soit en allant, soit en revenant, de rencontrer Laurent Bourriane. D'abord, elle n'y prit pas garde. Il lui disait quelques mots... C'était tout. Puis, il lui caressa les mains, les cheveux. Elle rougit et trembla. Les dimanches suivants, elle voulut l'éviter. Il la retrouva. Elle voulut courir. Il la rejoignit. Il l'embrassa malgré elle. Ses dents claquaient et ses yeux étaient tout retournés, convulsés par l'épouvante.
—"Tu sais que tu es très jolie et que je t'aime ?
Mais il chancela en poussant un grand cri et tomba, comme foudroyé. La masse d'un énorme fagot de grosses bûches venait de s'écrouler sur son crâne, comme si elle avait été lancée du haut d'un cliène.
Quand il revint à lui, Rose-Lison avait disparu, mais à travers les ruisseaux de sang qui coulaient sur son visage de toutes les fentes de son cuir chevelu, il aperçut penché sur lui, la maigre silhouette d'un long garçon efflanqué qui le regardait tranquillement, la bouche fendue jusqu'aux oreilles par un rire silencieux.
— Vous n'êtes pas mort ? C'est ce que je voulais savoir...
Et ramassant son fagot, Ciboulot s'en alla, sans plus s'occuper de Laurent.
Au château, Laurent ne dit mot de son accident, mais Rose frissonnait sous le regard de haine qui la cherchait sans cesse.
Elle avait entrevu le danger et elle en restait peureuse. Rentrée chez elle, enfermée à double tour, elle était poursuivie par des cauchemars et pleurait.
Le matin, elle se levait toute pâlie, les paupières rouges et fiévreuses.
Le comte fut le premier à remarquer ce changement et il s'iaquiéta.
— Que t'arrive-t-il donc ?
Elle n'osait avouer la vérité. Si humble, si effacée, si peu de chose en ce fastueux Royaumont, où Michel et Laurent régnaient en maîtres, qu'aurait-elle pu dire ? On se serait moqué d'elle I On l'eût, sans doute, traitée d'intrigante I
Suzanne, vigilante, la prit à j)art :
— Tu souffres ? On t'a fait de la peine ?
A sa mère, pouvait-elle cacher quelque chose 7 Suzanne se redressa, vaillante.
— Dors en paix, ma fille... C'est à moi de veiller sur ton bonheur. .
Jrois jours après, Laurent faisait sauter la serrure de la
f58 lA BE4UTÉ DO DIABLE
chambrette de Rose, mais au moment où il allait, entrer avec un sourire de triomphe, il se reculait soudain...
La comtesse venait de se jeter devant lui.
Entre cet homme et cette femme, il n'y eut même pas nesoin d'un mot... Elle leva la main ; son geste de dégoût lui intima de partir...
Et la tête basse, la rage au cœur. 11 s'éloigna...
Désormais, Rose-Lisori coucha dans une chambre voisine de celle du comte. Là encore, le hasard fit bien les choses, car la demande vint de lui. La plupart des nuits se passaient pour le pauvre* homme en insomnies fatigantes, et il se disait qu'en écoutant la respiration régulière de l'enfant endormie non loin, cela lui rendrait un peu de calme et peut-être de repos.
Pas un des dét^iils de cette affection grandissante n'échap^ pait à Nathalie. Elle les marquait dans sa haine d'un trait Ineffaçable. „ ,, .^ . .. .
Le mvstêre qui entourait Rose-Lison, elle l'avait pénéiré, mais elle le gardait ^jour elle, ce secret ; la tendresse évulente du comte était un grand danger, car que se passerait-il si jamais il découvrait que Rose était sa fille ? Certes, dans ce cœur où rien du passé n'était oublié, une tempête éclaterait. Mais la tempête ne s'apaiserait-elle pas ? Et du môme coup, Rose- Lison ne lui deviendrait-elle pas plus chère ? Nathalie le craignait et se taisait. D'aune part, le péril n'était pas moindre si la jeune fille demeurait plus longtemps à Royaumont. Il fallait l'en faire sortir, mais l'en faire sortir humiliée, déshonorée et vaincue. ^ . ^ a *
Dans le courant de l'hiver qui suivit ces derniers événements, la paix qui régnait à Royaumont fut troublée par des histoires racontées tout d'abord très bas et qui bientôt s'amph lièrent ( tournèrent au drame. , ^ ^ ,,
A plusieurs reprises, Nathalie s'était plainte que des dentelles et des biioux lui avaient été volés. Ces bijoux et ces dentelles étaient des cadeaux de son frère. Elle ne formulait, du reste,* d'accusations contre personne. Elle en avait parlé à plusieurs reprises à Suzanne et à Croix.-Vitré. Des gens avaient entendu ces allusions et les avaient rapportées à Toffice. De là, grand émoi Le voleur ou la voleuse ne pouvait être que parmi le personnel du château. La défiance mutuelle était éveillée et tous se surveillèrent les uns les autres, prêts à s'accuser au moindre soupçon. . ,. i ,,
Vers la fin de janvier, deux perles noires disparurent, dun très grfjKl prix, que Croix-Vitré avait données à Nathahe, au premier iour de l'an. ^ , ,
Nathalie avait patienté jusque-là, cherchant le coupable. Celte fois, elle s'en ouvrit à son frère.
— Mon frère, il se passe au château des choses graves sur lesquelles je ne neux pas me taire plus longtemps... Ce serait faire preuve de faiblesse... 11 v a six mois, je t'ai dit que plusieurs de mes plus vieilles et plus précieuses dentelles avaient disparu Depuis, une broche en diamant m'a été volée. . et ce matin, j'ai constaté que mes perles noires n'étalent plus dans leur écrin...
— Es-tu bien ceratine, au moins ? fit le comte, Inquiet.
— Peux-tu penser que je les ai per(!lnps ? '^''* ^" ^•«'.'■.^ ■■v<"son ironie mordante.
Fn nç-tn nnrié h la comtesse î
LA BFAîjlK Uli !)I,Afil.i
tl
~ Oui.
— Que dit-elle ?
— Rien. Pas plus que moi, ell« ne soupçonne qui que ce soit. Les gens que nous occupons sont honnêtes. Ils sont au château depuis longtemps. Nous les croyons, ma belle-sœur et moi, incapables d'une mauvaise action, et pourtant, nous sommes forcées de nous rendre à l'évidence, 11 y a parmi eux un voleur., peut-être parmi ceux qu'on soupçonne le moins,,
— Tu semblés vouloir accuser quelqu'un...
— Non, je te le jure. , Autrement, je n'hésiterais pas.., j'aocuserais...
— Et tu aurais raison... Que désires-tu faire?
— J'ai eu beau surveiller, espionner même... je n'ai rien découvert... Puis, il y a des choses de police qui me répugnent... Fouiller dans les chambres, par exemple... Alors, comptant bien que tu m'approuverais, j'ai averti le commissaire de police du chef-lieu. Garde-moi le secret. Le secret, en cela, est indispensable. A la moindre alerte, au moindre souçon, le voleur ferait disparaître les bijoux... Tu m'approuves?...
— Il le faut bien.
— La justice a des moyens de pression et de brutalité qu9 nous ne pouvons employer. Le commissaire sera au château demain à la première heure. Jusque-là, silence... Demain, nous saurons la vérité... Je vais prévenir Suzanne...
Elle s'interrompit. Elle paraissait hésiter. Enfin, brusque, presque avec violence :
— Puis-je compter que, même à Rose-Lison, tu ne diras pas un mot ?... Elle-même, si elle savait, pourrait conmiettre une indiscrétion à l'office... et tout serait perdu.
— C'est bien, dit le comte, fatigué... Tu as ma parole...
Le lendemain, à l'aube, le commissaire se présentait. Il avait requis, à tout hasard, deux gendarmes qui entrèrent se chauffer chez le jardinier en attendant qu'on les prévînt si l'on avait besoin d'eux.
Cinq minutes après, tout Royaumont était en rumeur. Les gens du château, sans exception, étaient réunis dans le hall du rez-de-chaussée. Ils venaient d'être avertis qu'une enquête était ouverte au sujet des vols répétés dont Nathalie se plaignait, qu'ils allaient être interrogés et que des perquisitions seraient faites, séance tenante, chez la plupart d'entre eux.
C'était tous de braves serviteurs. Aucun visage ne manifesta de l'émotion. Ils n'avaient rien à craindre. Ils répondirent brièvement et simplement aux questions qui leur furent posées et facilitèrent de leur mieux les perquisitions.
Cela dura une partie de la matinée. Au fur et h mesure, chacun reprenait sa besogne.
Vers onze heures, il ne resta plus à- interroger que Rose-Lison. Elle était auprès du comte, qui l'avait fait appeler et qui se désintéressait de cette enquête.
Nathalie avait remis au commissaire la liste du personnel. Lorsqu'il prononça le nom de Rose, le dernier sur la liste, il y eut dans le regard de la veuve une telle flamme que Suzanne, Int^^rdite, entrevit un vague danger. Mais déjà la flamme s'était éteinte et la veuve avait repris' son visage de froideur accoutumée. La comtesse se hâtait d'intervenir.
— Il est inutile, monsieur, de questionner cette enfant... Je réponds d'elle...
Nathalie avait donné des ordres. On était allé chercher Rose. La porte d'un salon s'ouvrit et le comte apparut, tenant la jeune fille par la main.
— Et moi aussi, je réponds d'elle, flt-il avec une émotion singulière... Je ne veux même pas qu'il soit dit que cette enfant aura été soupçonnée...
Un silence. Nathalie et Suzanne se regardèrent instinctives. De l'une à l'autre, ce regard était un défi. Ce ne lut pas raisonné. Ce fut l'impulsion d'une haine commune.
Devant l'assurance du comte et de la comtesse, le commissaire n'avait qu'à s'incliner. L'enquête n'avait pas abouti. Son mandat était terminé. Ce fut la parente pauvre qui, doucement, insinua :
— Dans l'intérêt même de Rose-Lison, et pour la tranquillité de cette chère petite, il vaudrait mieux, peui-éire, aller jusqu'au bout et perquisitionner chez elle, oh ! bien entendu, ne ftlt-ce que pour la forme... car personne de nous ne peut la soupçonner et, certes, il ne me viendra jaamis à l'esprit de la croire coupable... ISon, non. . toutefois, je le répète... dans son intérêt...
— En effet, dit le commissaire de police... Madame a raison... C'est une mesure générale dont Mademoiselle n'aura pas à s'offenser...
— Oh ! dit Rose, en souriant, je tiens à ce que l'on fasse pour moi ce qui a été fait pour les autres... Je ne suis rien de plus...
— Je vous approuve, mademoiselle... S'il était fait une exception en votre laveur, les autres auraient le droit de se plaindre €t de vous en vouloir... Il est fort à présumer que vos relations avec eux deviendraient difficiles et votre situation intolérable... Qu'arriverait-il, en effet ? La justice n'ayant rien trouvé chez eux, un doute resterait peut-être contre vous, puisque, de vous seule, la justice ne se serait pas occupée... Tandis que, si M. de Croix-Vitré et si M^»» la comtesse veulent bien . y consentir, dans cinq minutes, un doute même ne sera plus permis... et l'enquête aura été inutile, aussi bien pour vous que pour vos camarades..
— ?.Iais oui, mais oui, dit Rose, riant plus fort... agissez donc comme il vous plaira.. Voici mes clefs... Celle-ci ouvre ma chambre, voisine de celle de M. le comte... l'autre ouvre mon ancienne chambre où je continue d'avoir mes effets... et voici les petiies clefs de mon armoire et de ma malle.
— Afin d'éviter toute suspicion, dit le comte, il vaut mieux, en effet, en passer par là...
Suzanne, seule, garda le silence. Son cœur battait douloureusement. Une voix criait au fond d'elle que Rose-Lison courait un danger et que Nathalie ne devait pas y être étrangère. Quel danger? Est-ce qu'on pouvait accuser cette enfant? Folie !...
— Pour la forme, donc, fit gaiement le commissaire, qui subissait, sans s'en douter, 1 attraction séduisante de Rose, jo vous poserai la question suivante ; des dentelles, plusieurs bijoux de grande valeur appartenant à M^^ Nathalie Bournaneont disparu en ces derniers mois. Le vol est certain. Vous reconnaissez-vous coupable de ce vol ? Vous occupez au château une situation assez particulière et la nature de votre service pouvait vous faire entrer librement partout... chez M">« Bour riane et ailleurs... Répondez I... Répondez sans trouble, ajouta-t-il non sans galanterie, car il était jeune ; le comte et 1«
LA BEAUTÉ DD DIAiBLB 69
comtesse se sont portés garants de votre probité, et moi, j'accepte d'avance pour vrai oe que vous allez me dire...
Le comte et Suzanne lui adressèrent le même regard reconnaissant.
— C'est bien seulement pour la forme que je vous répondrai aussi, monsieur. Non, je ne suis pas une voleuse. Un vol, c'est une infamie, mais cette iul'amie serait plus grande encore ctiez moi, que l'on traite ici avec tant, de bouté... Pour qui aurais-je volé î Est-ce que je porte des bijoux et des deaielles î Pour les vendre î Et que îerais-je bien de l'argent qu'on m'en donnerait?... Quant à la situation que j'occupe au cliàteau, je ne sais trop si elle me permet d entrer partout, ainsi que vous le croyez, monsieur. Dans tous les cas, M"»» Bourriane pourra vous dire que jamais je ne suis venue chez elle.
— Est-ce vrai, madame ?
La veuve répondit, doucement :
— Cela est vrai... Si Rose Lison a pénétré chez mol, c'est en mon absence... moi piésente, je ne l'y ai jamais vue...
Suzanne releva la tète, une douleur aiguë lui traversait le cœur, mais elle fut la seule à remarquer cette phrase perfide à double entente. La jeune fllle elle-même n'y prenait pas garde et souriait toujours.
Le commissaire de police ne posa pas d'autre question.
— Veuillez me conduire dans vo-tre chambre, mademoiselle. C'était la chambre coniiguë à l'appartement de Croix-Vitré.
Toutes les recherciies lurent inutiles. Du reste, Nathalie semblait s'en désintéresser. Elle était allée soulever un coin du rideau et regardait, dans le jardin, la neige qui commençait â tomber par gros flocons.
Quand ce fut fini, elle dit :
— Il y a l'autre chambre... oh I pour la forme, toujours, rien que pour la forme,
Croix-Vitré resta chez lui Nathalie et Suzanne seules, accompagnèrent le commissaire de police avec Rose-Lison. Bien qu inhabitée, la chambre était tenue proprement. Elle prenait jour par une fenêtre assez large sur les bâtiments de ia cour, par-dessus lesquels on apercevait la cime des arbres du parc, à peine visibles en ce moment, dans la rafale de neige. Comme meubles, une armoire, une commode, des chaises, un lit, une toilette et la malle de Lison, une vieille boite solide, recouverte d'une peau de sanglier, toute râpée, propriété de ia famille Dornak et prêtée à la flUetie pour la circonstance.
— Vous venez ici rarement, sans doute, mademoiselle ?
— Deux ou trois fois la semaine...
Le commissaire ouvrait les meubles, fouillait partout. La chambre était pavée de losanges de briques rouges, mais, pour remédier à la fraîcheur et l'humidité des briques, pendant la mauvaise saison, on y avait cloué une natte de paille.
— Tiens, dit Nathalie, voilà qui est singulier...
— Quoi donc 7 demanda le commissaire, relevant sa tête plongée dans le fouillis de linge blanc, rude et simple, qui emplissait la malle.
— On dirait que cette natte a été déclouée et enlevée récemment... Voyez... dans ce coin, elle est même encore repliée...
Du bout du pied, le commissaire la souleva. Rose-Lison laissait faire. Quant à la comtesse, elle avait très froid au cœur, gans savoir pourquoi. L'homme do la police restait silencieux
et immobile, les yeux fixés sur certaines brifiues, qui se présentaient disjointes, comme si elles avalent été déplacées. On n'avait même pas pris soin de rejeter la poussière dans le^ jointures.
— Une cachette ? murmura-t-il.
Il eut l'air vivement contrarié. Son front se plissa. Puis, brusquement, avec la pointe du pied, il fit sauter les briques et un trou apparut, dans lequel était caché un chiffon de grosse toile grise, pareille en tout "^ 'a toile du linge dont la pauvre Rose- Lison se servait. Rose-' m ne comprenait pas encore. Qu'étaitce que ce trou et que c aquet dont elle n'avait jamais entendu parler ? Le commissa. ^ l'avait étalé sur la commode et en faisait sauter la couture avec une lame de canif.
Des dentelles apparurent.
Et parmi les dentelles, les perles noires...
Et après les perles noires, les brillants...
Tous les bijoux volés à la parente pauvre...
Suzanne, éperdue, sans voix, se sentait mourir. Nathalie avoi un visage douloureusement impiessiouné. Rose, surprise, f contentait de regarder alternativement tantôt lune, tanti l'autre.
L'homme de la police avait repris un regard sévère et dur.
— Ce sont bien là les objets qui vous ont été volés î dcmandat-il à la veuve
— 3 e les reconnais.
— Ils y sont tous ?
— Tous.
Il se tourna brusquement vers la" jeune fllle, hésita encore un instant devant ces yeux candides, si purs, si loin de tout mensonge, puis ;
— Comment se fait-Il que ces objets soient retrouvés, chez vous, en c^tte cachette 7
— Mais, monsieur, je ne sais pas... Je ne connaissais point cette cachette et si j'avais deviné qu'ils y étaient enfouis, je m^ serais hâtée de vous prévenir... ou pluiôt, ce qui eût été in( devoir, j'aurais prévenu Madame...
— Vous étiez seule à posséder une clef de cette chambre ?
— Assurément...
— Vous ne receviez jamais personne ?...
— personne... jamais... Pourquoi ces questions étranges 7 Est-ce que vous allez croire ?...
Elle s'arrêta. Elle ne voulait pas formuler, elle-même, un aussi abominable soupçon.
— Je ne crois rien et ie n'accuse pas, dit sèchement le commissaire... Je vous prie de répondre à ma question très nette et très claire : ces dentelles et ces bijoux étaient cachés dans votre chambre... Personne autre que vous n'entrait ici... î>jul autre que vous n'en avait la clef... Donc, voulez-vous conclure vous-même ?...
- Et vous pensez que le suis une voleuse?...
— J'espère que vous allez vous défendre... je l'espère, non pas seulement pour vous, qiii seriez atteinte par une honte pareille... mais pour ceux qui vous ont recueillie, qui vous or ' témoigné tant d'affection et envers qui il faut bien que voi' vous disculpiez d'une aussi noire ingratitude...
Des larmes vinrent aux yeux de Rose-Lison.
Eu cette détresse, ce fut vers sa mère qu'elle courut.
Elle tombo aux genoux de Suzanne, mains jointes, et suppliante :
— Oh 1 madame 1 madame I c'est une infamie dont vous savez bien que je ne suis pas coupable... On a voulu me perdre..-. Pro' tégez-mol 1...
Et elle éclata en sanglots.
Nathalie murmurait, durement :
— On ne se défend pas avec des larmes... Les larmes, c'est chose facile à trouver...
— Et moi, fit la mère, re révoltant, je vous dis que cette enfant n'est pas coupable!... Je vous dis, mol, qu'elle ne peut pas être coup\nble...
— Pourquoi ne le pourrait-elle pas ? insinua Nathalie, aveo une feinte tristesse et voulant obliger Suzanne à. se trahir.
« Et puisque vous paraissez insinuer qu'une machination serait tramée contre elle, d'où viendrait cette cruauté ? Dans quel but 7 Dans quel intérêt ?
On entendit un pas lourd et traînant sur les dalles du corridor. Le comte parut. Il s'était inquiété de ne pas voir redeScendre Rose-Lison. Du premier coup d'œil, 11 devina, en voyant Lison qui sanglotait aux pieds de la comtesse, et sur la corn» mode les dentelles et les bijoux retrouvés... et cette cachette béante encore, accusation muette mais éloquente...
Et Rose, sans se relever, tendit vers lui ses bras suppliants.
— Protégez-moi... c'est odieux... je ne sais pas ce qui m'arrive... Oh ! protégez-moi I
Le malade, les Jambes fauchées par une émotion brutale, se laissa tomber siir une chaise. Un frisson convulsif agitait sa mâchoire et l'on entenrlait claquer ses dents.
— Eh bien?.. Eh bien î balbuiia-t-il... que se passe-t-il donct Ce fut Nathalie qui eut le courage de tout dire. Elle le fit sans
amertume, sans reproche, mais avec une tristesse profonde, parlant d'une voix très contenue et très basse :
— Mon frère, il faut bien que nous nous rendions à l'évidence... Ton affection, celle de ma belle-sœur, se sont trompées en se réunissant Sur... cette fille...
Rose cria, nerveuse, délirant, s'adressant tantôt à son père, tantôt à sa mère :
— Ne la croyez pas, madame... Et vous, monsieur, croyezmoi... Je ne suis pas une voleuse... Mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi aurais-]e volé î...
Nathalie reprit, avec son implacable froideur:
— Je suis tout attristée, moi-même, de ce qui arrive, car, moi aussi, cor? me vous, je m'étais attachée à cette enfant... Je la croyais digne d'intérêt et c'était une joie pour mol de la voir auprès de nous... Hélas 1 comment pourrait-on expliquer les Idées criminelles qui passent dans ces têtes de pauvres filles?... Certes, je ne la crois pas profondément coupable... Une idée de coquetterie l'aura poussée, peut-être... Un besoin de paraître, de briller... Ou, plus simplement, n'aura-t-elle pas suivi quelque mauvais conseil?...
Suzanne s'élança vers la veuve aveo tant de violence que ceux qui étaient là ne retinrent pas un cri de surprise.
On etlt dit qu'elle allait la frapper.
Puis, par un prodige d'énergie, ell» se reconquit sur ôllemôme et elle ne prouva plus son angoisse auô par 1« scm de s» voix assourdie et raugue.
— Vraiment, vous avez bientôt fait d'accuser, vous, ma sœur, et de briser en la déshonorant la vie de cette chère petite I...
— Défendez-la, Suzanne, et prouvez qu'elle est innocente... Je serai la première à m'en réjouir et à lui demander pardon... Autrement., et à moins que ces bijoux ne soient venus ici se cacher tout seuls...
Les deux femmes, l'une vaincue, l'autre triomphante, se regardèrent ardemment. Et elles se comprirent.
Nathalie comprit qu'elle était devinée par sa belle-soeur... et que Suzanne savait quelle main avait préparé cette cachette pour y enfouir ces bijoux...
Suzanne comprit que Nathalie avait pénétré le secret de sa maternité et qu'il ne fallait pas chercher autre part celle qui avait dérobé les lettres passionnées de la fille à la mère, de la mère à la fille...
Dans les yeux de Nathalie, elle lisait une provocation cruelle :
— Parle!... Dévoile ton âme... Parle donc !... Je t'en défie... Un moment, Suzanne eut envie de s'agenouiller, ainsi que
Rose-Lison, aux. pieds de Croix- 'Vitré ; un moment, elle voulut crier :
— C'est ta fille que l'on accuse odieusement !...
Mais si le comte répondait, fidèle à sa rancune, à la terrible douleur d'autrefois :
— Celte fille n'est pas la mienne... Je ne la connais pas... Et elle est la vôtre, pourquoi ne serait-elle pas coupable, à son tour, ainsi que fut sa mère ?
Le commissaire intervint :
— Madame, pour innocenter cette fille, il faudrait prouver que, par je ne sais quel sentiment bas et méprisable, par envie, par haine, ou par vengeance, on ait voulu la faire accuser de ce vol, et qu'on ait tout préparé pour cela... 'Vous avouerez que ce serait une invention bien romanesque... sinon impossible... Par malheur, la vérité me semble tout autre... Je n'ai pas à rechercher les mobiles qui ont poussé Rose-Lison à commettre ce crime... Ce sera l'affaire du juge d'instruction... et les aveux de la coupable l'y aideront sûrement... car elle est trop jeune pour mentir lon^^^emps et elle finira par comprendre que le repentir lui sera plus profitable que le mensonge... Donc, les mobiles m'échappent, mais le vol est évident... Jusqu'à preuve du contraire, cette fille, pour moi, est coupable... Dano ces conditions, une plainte ayant été déposée, je vais me retirer en emmenant Rose-Lison, qui passera la nuit à la gendarmerie et que je ferai conduire demain à la maison d'arrêt de Remiremont...
Rose se releva d'un bond, demi-folle de douleur, de honte, d'épouvante.
— Ah 1 madame, laisserez-vous faire cela 7... Monsieur, ah 1 monsieur, elle est donc bien fragile, l'affection que vous paraissez avoir pour Rose-Lison ? .. Est-ce que, si j'étais coupable, je ne trouverais pas de paroles pour me défendre ? Et si j'y suis impuissante, ne voyez-vous pas que c'est parce que je stiis affolée par cette accusation 7... Pourquoi est-on venu me chercher, dans la pauvre famille où je vivais heureuse ?...
Et, tout à coup, baisant avec passion les mains de sa mère :
— Ah I madame, madame, est-ce donc cela que vous m'aviez promis ?
LA BEAUTR DD DIABLi 73
— Non, mon enfant, je vous connais et je na vous laisserai pas accuser... Vous ne rencontrerez en ce château personne pour penser que v.ous êtes coupable... personne en dehors de Madame, dit-elle en se lournant vers Nathalie.
— Vous estimez sans doute, ma sœur, que c'est moi qui suis venue cacher mes bijoux dans cette chambre...
Suzanne fut sur le point de crier :
— Vous, ou vos fils !. .
Mais elle se retint, car, au même moment, le comte, lui-même, intervenait :
— Non, moi non plus, Nathalie, je ne peux croire que cette pauvre petite ait pu songer à commettre ce vol... Je m'y refuse... je m'y refuse... Comment se serait-elle emparée de ces bijoux ? A quelle heure de ses journées aurait-elle pu s'introduire, sans craindre d'être surprise, chez toi, Nathalie ? de ses journées qu'elle me consacrait tout entière?... Vois ces larmes, vois sa pâleur et son émotion... Si elle était une voleuse, est-ce qu'elle aurait cet air de candeur et d'innocence ?...
— Tout l'accuse, et sa candeur peut n'être que de l'hypocrisie...
— Tout l'accuse et, cependant, moi, je suis stir qu'elle est innocente.
— Et moi, dit Suzanne, âpre et dure, moi, je dis qu'elle est plus qu'innocente et qu'une infamie a été tramée contre elle dont elle est victime.
— Par qui ?
— Le sais-je ? Si j'étais certaine, je n'hésiterais pas à vous le dire... Il y a ici des gens qui sont jalouii de l'intérêt que nous portons â cette enfant...
— Non, Suzanne, non, fit la veuve, personne ne la jalouse, et nous trouvons cette sympathie naturelle. Nous la partageons. Nous sommes très affligés de ce qui arrive, croyez-le... Souvent, les mauvais instincts restent cachés bien longtemps, jusqu'au jour où la première occasion les fait éclater en pleine lumière... et alors, on est tout surpris d'avoir mis tant de confiance en des créatures méprisables et viles, et qui ne la méritaient pas...
Suzanne enveloppa Rose-Lison dans ses bras :
— Ma petite I ma petite !
Et la mère, contre son cœur, sentit battre tumultueusement le cœur de sa fille.
La parente pauvre se trouvait tout près d'elle. Très bas, elle lui glissa :
— Vraiment, vous avez pour elle une affection singulière... Prenez garde de vous trahir I...
Mère et fille entendirent. Et, lentement, la fille se détacha des bras maternels.
— En somme, reprenait Nathalie, mais tout haut, cette fois, c'est vous, Suzanne, qui êtes à plaindre de vous être trompée sur le compte de cette enfant... D'où vient-elle 7 Qui est-elle? C'est à peine si nous le savons. Elle n'est rien pour vous comme pour nous. Et il serait regrettable qu'à cause de cette étrangère vicieuse et menteuse, la discorde se mît entre nous. Elle ne mérite ni vos soins, ni votre affection. Laissez-la donc s'en aller dans la vie qu'elle a voulu se faire... Vous ne penserez plus à elle, demain... Demain, elle sera effacée. de votrfi (jou venir...
74 U 9&AUTÉ PU liUtî.t
Le comte avait pris la main de Rose-Lisoa et la seiTalt 'Je toutes ses forces : . ,., , . ^
— RoBe Rose, jo ne crois pas que tu sois coupable, mais ne peux-tu donc te défendre?... Si tu le peux, n'hésite pas, poui l'épargner un grand malheur...
Rose tourna vers sa mère des y«ux suppliants, terrines. Li. sa mère dit, gravement :
— Elle le pourrait, j'en ai la certitude...
— Alors, qu'elle le fasse donc, dit le commissaire^vivemci hts yeux de Rose interrogeaient Suzanne,
Ils demandaient :
— Le veux-iu 1
Et Suzanne baissa les siens, n'osant répondre, partagée entre la crainte de voir cette accusation peser sur sa fiilc et la crainte d€ la perdre à tout jamais, si le comte apprenait son secr.^v Son regard baissé, sa pâleur profonde, ses lèvres tremblani' tout cela signifiait, pour Rose :
— Quelle que soit ta décision, one tu parles ou que tu taises, je souffrirai pareillern'ent... N'écoute que ton cœur et, f; comme tu l'entendras.
Le commissaire de police insista :
— Pouvez-vous vous défendre, ma fille, et si vous le pouvo ■ pourquoi hésitez-vous ? Il s'agit de la prison et d'une copda; nation certaine...
Le visage de Suzanne se convulsa dans une contraction douleur intime. L'enfant répondit doucement:
— Je ne peux, rien dire... sinon que je n'ai pas volé...
— Alors, vous allez me suivre...
— Nathalie, dit le comte, c'est de toi que dépend le sort cet€ petite... C'est toi que l'on a volée... C'est toi qui as poi plainte... Si tu retires ta plainte, rien ne sera connu de ce triste affaire... Tu n'auras pas fait le malheur de l'enfant... Et qui sait, si, bientôt, peut-être, le véri-table coupable ne sera pas connu?... N'ébruitons rien... Personne, à Royaumont, ne saura ce qui vient de se passer entre nous... ni que tes bijoux ont été retrouvés dans cette chambre... Nous organiserons une surveillance active... Rose-Lison, comme par le passé, restera près de moi... Alors...
— Alors, dit la veuve, vous m'obligez à vivre auprès de cet'" fille, à la reacoiiirer sans cesse, et à deviner sous son air i dique le triomphe de son hypocrisie et de son mensonge Non mon fière, ce que vous me demandez n'est pas possib^
Il faut cliûisir entre elle ou moi... Pour vous prouver que sais aussi montrer de l'indulgence, je consentirai à retirer plainte et à ce que cette malheureuse affaire rpste ignorée, m à. une seule condition...
— Parle, Nathahe, fit le comte, craintif devant la femme qui le dominait.
— Elle sera chassée de c© château pour n'y reparaître jamais !.. Du moins, ajouta-t-elle avec une ironie méchante, jusqu'au jour où elle aura prouvé quelle n'est pour rien dans ^" vol...
— Nathalie, tu es sans pitié pour cett-e enfant...
— E.st-ce que je ne l'épargne pas, au contraire f
~ Tu es sans pitié pour moi, qui me suis attaché à elle...
Le dur regard de la veuve s'abaissa sur son frère. On eût
dit qu'elle voulait le mettre h l'épreuve, stire de vaincre, afia
<3o prendre possession de lui, et de n"avoir plus rien, à redouter, pour l'avenir.
— Tu es le maître dans Royaumont... frère... et tu peux gai* der cette voleuse près de toi, si tel est ton bon plaisir... Moi, je partirai... Tu n'auras plus besoin de mon affection et de mon dévouement, puisque ta femme te restera, pour veiller sur ta faiblesse et t'épargner tout souci... et puisque tu n'auras pas craint de continuer ta confiance à, celle qui a fait main basse sur ce que j'avais de plus précieux...
Croix-Vitré devint mi peuplus pùle. Cette nouvelle perfidie portait sur lui.
Quelle vie serait la sienne, entre sa femme, dont la vue lui était si pénible, et cette filiette accusée d'une faute odieuse et qui ne s'en était pas disculpée ?
Nathalie le regardait avec une sorte d'ardeur méchante.
Sortirait-elle victorieuse de l'épreuve redoutable où elle mettait sa toute-puissance?
Quant à Suzanne, les yeux humides, elle implora :
~ N'écoute que la justice qui parle dans ton cœur... Ne prends conseil que de toi... et si tu n'es pas convaincu, aie pitié...
Mais chez 1<3 mari outragé, la haine était toujours la plus forte.
Il soupira en répondant à sa sœur :
— Puisque tu consens à retirer ta plainte, et puisque tu le veux... cette... fille sortira du château...
— Aujourd'hui même?
— Aujourd'hui...
La veuve allait demander encore : « Pour n'y rentrer iamais ! » Mais la faiblesse de Croix-Vitré était si grande qu'elle n'osa pousser plus loin sa victoire. Tout à coup, elle prit un air doucereux et sa voix trembla de larmes contenues :
— Je te fais de la peine, mon frère, et à vous aussi, ma sœur, je vous en demande pardon... car, mol aussi, je l'aimais cette enfant, et j'ai été trompée dans mon affection.
Elle se retira après avoir fait signe au comjnissaire de la suivre.
— Je te reconduirai moi-même chez tes parents. Rose, dit la comtesse, et personne, entends-tu ? personne au monde ne m'empêchera d'aller t'y revoir...
On eût dit que, éperdue de douleur et de désespoir, c'était au comte qu'elle adressait cette menace. Le comte la laissa tomber, sans y prendre garde. Il était absorbé. Il se leva, après un silence et, avec une émotion visible :
— Rose, vous allez partir... toutefois, je désire que vous ne quittiez point ce château sans être venue me..faire vos adieux..:
— Oh I monsieur, monsieur I dit la jeune fille, éclatant en sanglots, dans une détente nerveuse.
Une henre après. Rose entrait chez Croix-Vitré. Elle était prête. Toutes ses afiaires avaient été rangées dans la malle recouverte d'une peau de sanglier. Un domestique de Royaumont devait la porter le .soir chez les Dornak, lorsque la trombe de neige aurait cessé. La pauvre et jolie Rose avait enveloppé sa tête et ses épaules d'une cape de laine ; elle était très pâle «t ses yeux étaient très rouges.
Le comte la laissa d«)9«ut devaj^t lui ^ews lui dia» d'api^iaebdr de son faut«till.
Il la considéra longuement. Au fond, il éprouvait une souî Irance singulière, un mécontentement, du remords, comme d'une méchante action à lacjuelle 11 prêtait les mains, s'il ne l'accomplissait pas lui-même. Cette sensation aiguë et troublante, il ne l'avait pas éprouvée depuis bien des années, depuis le jour où, cause de tant de maux, il avait Jeté dans la boue la pièce d'or que Marberoux y avait ramassée avec ses dents.
Il se décida enfin à parler, très doucement, avec un reproche Infini :
— Rose, tu n'avais donc pas d'affection pour moi ? Elle tomba aux genoux du malade :
— Ne mp croyez pas coupable, je vous prie... Oh I mon Dieu, je vous jure...
— Ne jure pas. et dis-moi... La comtesse a prétendu tout à l'heure, devant nous, que si tu le voulais, tu pourrais te défendre. . Est-ce vrai?
— C'est vrai î
— Eh bien ! défends-toi... Je garderai pour moi tes confidences... Tu resteras maîtresse de ton secret et je n'en userai que si tu veux bien me le permettre...
— Je ne peux rien vous dire...
— Tu refuses?... Tu es donc ingrate? Tu ne m'aimes pas?... Et ma sœur ne se trompe donc pas, lorsqu'elle affirme que tu caches ta vraie nature sons des dehors de mensonges 7...
— Monsieur, monsieur, épargnez-moi, par pitié !...
Les genoux ph'èrent. comme si on lui avait mis sur les épaules un trop lourd fardeau, et elle s'affaissa aux pieds de Croix-Vntré, les yeux fermés et sans vie.
Il la releva, la prit dans ses bras, la coucha sur un canapé et il allait sonner pouT- lui faire donner des soins, lorsque son regard fnt attiré vers Pose par un biiou qu'elle portait autour de son cou Oh I un biiou bien simple, une toute petite croix d'or, attarhép ?i un chaînon très léirer. Mais cette croix, il la reconnaissait. Elle anpartf^nait à Suzanne. C'était un biiou que Suzanne avait porté lorsqu'elle était tout enfant, dont il savait qu'elle ne s'était séparée jamais, bien que, depuis longtemps, elle ne le portAt plus
Et un affreux soupçon lui venait:
Est-ce qiie. cette croix d'or et cette chaîne d'or, l'enfant les avait volées ?... Alors, c'était donc vrai ? Et Nathalie avait raison 7
fînsp rouvrait les veux. Elle se souleva, se remit sur pied.
Elle vit 1p regard effaré du comte fixé sur l'humble collier de vierge Elle fnt aupMues secondes sans comxprendre, puis ses yeux s'emplirent de larmes
— Oh I monsieur ! monsieur ! One venez-vous de penser là ? Suzanpp sp montrait sur le seuil de la porte. L'enfant s'élança
vers sa mère.
Et arrachant la chaînptte, d'un geste brusque de colère :
— Tenez reprenez-la! il a cru mie le l'avais volée!... Suzanne étail profondément troublée.
— Je lui al donné ce souvenir, monsieur, afin d'adoucir un P'^u son chasrln.
-- l'ai eu, en effet, une mauN'else pensée. Suzanne... et puisque Je me suis trompé, l€ n© demande pas mieux que de hii
f^ir^ Bas» BS*«>J«-98,
— Venez, Rose...
Elles partirent. La porte resta ouverte. Au moinent rie disparaître^ la jeune nile tourna vers le vieillard un long regard chargé de tristesse.
Elle était chassée de la maison de son père.
Puis, elle appuya les doigts sur ses lèvres et lui adressa un baiser d'adieu.
Une souffrance mordit Croix-Vitré au cœur. Est-ce qu'il n'était pas le maître, après tout, dans ce château? Il n'avait qu'à dire un mot et sa volonté serait obéie I
Oui, mais qu'il la manifeste, sa volonté !.. qu'elle demeure au château, cette enfant, malgré l'accusation qui pèse sur elle, malgré Nathalie !... Et Nathalie disparaîtra à son tour, cédant la place à la voleuse. Et devenu faible et timoré, le comte avait besoin d'une énergie auprès de lui pour pouvoir vivre...
11 se tut.
Il se dirigea vers la fenêtre, souleva le rideau et les regarda partir. La comtesse avait voulu reconduire Rose-Lison, ellemême, malgré la neige. Celle-ci avait cessé de tomber, mais il y en avait sur le sol une couche profonde. Les petits pieds de Rose et de Suzanne enfonçaient jusqu'à la cheville. Suzanne tenait Rose par la main.
— Elle se retournera encore ! pensait le comte.
Mais l'enfant, ne sachant pas qu'on la regardait, ne se retourna plus. Alors, il eut un profond soupir. Il les suivit das yeux, aussi longtemps qu'il put. Il rêva.
C'était une étrange affection que la comtesse avait pour cette petite... Quel pouvoir de séduction avait-elle donc, Rose, pour attirer et retenir ainsi les tendresses ?
— Oui, c'est bien singulier ! murmurait-il.
Elles avaient disparu. Il alla tomber, accablé, dans son fauteuil.
— Est-ce vraiment singulier? Pourquoi Suzanne ne l'aimerait-elle pas, puisque moi-même je n'ai pas pu résister à l'entraînement que j'érrouvais pour elle?
La neige assourdissait tous les bruits autour de Royaumont, tous les bruits de la campagne. Le château était tellement silencieux, qu'on eût dit qu'il était désert. Le comte baissa la tête sur sa poitrine.
Bien qu'il stît que Nathalie et ses fils n'étaient pas loin, il se vit seul.
Il eut, autour de lui, le sentiment d'une solitude lourde, absolue, comme s'il avait été dans le calme éternel d'un tombeau
C'était la revanche de l'enfant.
Et l'enfant, même loin, continua de conquérir son père.
Les jours suivants, le comte essaya d'oublier. On le vit fiévreux.'chercher des occupations auxquelles il avait renoncé depuis longtemps. Il voulait s'étourdir. Et même, 11 partit, seul, pour passer le reste de l'hiver dans le Midi, ce qu'il n'avait jamais fait, car, attaché à. Royaumori, il s'en éloignait bien rarement, et chaque fois pour quelques jours.
11 revint avec les premiers soleils d'avril. Il y avait encore de la neige, par places, sur les plus hautes cimes des Vosges, vers le Donon et le Ballon d'Alsace ; mais les creux des vallées commençaient à reverdir et de pâles fleurettes apparaissaient timidement dans les prairies, au bord de la Combeauté.
Au ohAteaiii il retrouva même silence et mftmo solitude.
Jadis, après ses couilcs absences, il y rentrait avec une sortt de ferveur, avec une joie reposante et profonde. Cette fois, lortqu'en arrivant, il aperçut les tourelles se prolllant sur le ciel gris, son cœur se serra, sous des pressentiments funèbres. Il n'avait plus la foi dans l'avenir ; tout le passé qu'il avait vécu était gros d'orages menaçants.
Il brûlait de s'informer de Rose-Lison. Il n'osa. Qu'était-elle devenue ? L'avait-on revue au cliâteau? Non, sans doute. Qui sait si elle n'avait pas quitté le pays î Un mot, une question adressée à Suzanne l'eût renseigné aussitôt. Mais ce mol eût trahi ses préoccupations secrètes, et il ne voulait pas faire voir quelle place la jeune fille avait gardée ciiez lui. Il avait l'orgueil de paraître indifférent. Autour de lui, du reste, pas une allusion, comme si chacun avait pris à tâche de ne plus éveiller ces souvenirs.
Il reprit son existence triste. Il avait usé toute son énergie dans l'effort qu'il venait de faire en se condamnant à voyager. Il n'essaya même plus de s'occuper, écouta distraitement Nathalie qui lui rendait compte de ses affaires et de ce qui était advenu pendant son absence, de même que les rapports de Michel et de Laurent sur l'état du vaste domaine agricole et Industriel.
Dès -le lendemain de son retour, Suzanne, sachant combien la solitude lui pesait, tenta de se rapprocher de lui. Elle savait quelles étaient les heures où il aimait à se trouver en quelque endroit du château afin de jouir d'un point ou de l'autre de l'horizon, ou de s'intéresser à quelque travail des champs auquel il semblait présider ainsi de haut. Et de si loin qu'ils fussent, le devinant même plutôt que le voyant, les campagnards envoyaient en agitant leur casquette un salut cordial à cet homme qu'ils aimaient
Il souffrit la présence de Suzanne durant les premiers temps. Il cherchait à s'y habituer, combattu entre la terreur d'être seul et l'aversion dont son âme était pleine.
Comme toujours,- hélas ! ce fut l'aversion qui fut la plus forte.
Elle, voyant qu'il ne la renvoyait pas, qu'il la souffrait auprès de lui, renaissait à l'espérance.
Il se lasserait bieU; cet homme, et les années qui s'ajoutaient les unes aux autres, finiraient bien par avoir raison de cette haine persistante.
Elle se trompait. L'illusion ne dura guère.
Un jour, de sa voLx lente et fatiguée, il lui dit :
— Je vous sais gré, Suzanne de vos intentions et de vos efforts. Sachez-moi gré, également, d'avoir essayé de supporter la vie nouvelle où vous vous rapprocheriez de niai... mais c'est plus fort que tout... Je ne le peux... Lorsque v.ous n'êtes pas sous rnes yeux., j'arrive à oublier l'atroce scène d'autref^Ls.. et l'agonisant qui a brisé ma vie... Lorsque vous êtes i)res de moi, savez-vous ce que je regarde ?... Je regarde vos yeux qui se sont plongés avec amour dans les yeux de cet homme. . et vos mains qui se sont liées à ses mains... à vos pieds, impatients, qui ont couru aux rendez-vous qu'il vous donnait... et je regarde vos lèvres aussi, vos lèvres qui ont reçu et qui ont rendu les baisers de cet homme... et lorsque vous me faites la lecture, ce n'est pas ce que vous lisez que j'entends et que j'écout«... je n'écoute et je n'entends que le son de votre voix et que les
,H.x de votre paBsion dont l'homme s'est mïnè... Cet homme MU heureux, il a été aimé par vous, Suzanne...
EU« se taisait... blême... en une détresse atroce...
Ainsi, touiourp, touiours ce souvenir, cette croyunte... ceiic haine I Toujours, éternellement, l'abominable mensonge pèseia sur elle !...
— Mon Dieul mon Dieu I. . . ^, . +^ i„o nvrpc-
-Mors elle rangea avec des mouvements d automate, les livres uu'il préférait, et qu'elle s'était mise à préférer aussi, parce que c^était ceux-là que Rose-Lison avait lus à son père et a chaque paire elle y trouvait la présence de la jeune hlle. t-ije Rangea fes travau^ auxquels elle se livrait, quand, le malade B' étant endoimi, elle cessait sa lecture. ^^ ^a
Et l'âme déspHpôrée, dans le découragem-ent immense de ce dernier effort, elle s'éloiena, pour, pleurer chez elle, impuissante contre l'accusation fatale...
L'accusation contre laquelle rien ne pouvait I
L'accusation du mort... .
. Une semaine après son retour, Croix-Vitré parut vouloir modifier ses habitudes. Au lieu de sortir, comme il faisait autrefois le motin et le soir, ou bien, au lieu de rester dans le salon ou dans son cabinet de travail, il alla régulièrement s in.staller dans la bibliothèque, une vaste pièce encombrée de hvres, qui
lit située au deuxième étage de Royaumont.
Là, il restait des journées entières, ne descendant guère uu'aùx heures des repas. , ,. . «i t „.,^a
Cette vie nouvelle intrigua fort Nathahe et ses fils. Leurs tentatives pour le surprendre restèrent inutiles, car toutes les fois que l'un eu l'autre voulut y pénétrer à l'improviste, la porte fut trouvée fermée. , ^ .
Seule, Suzanne, avec l'instinct de sa tendresse, devina.
Elle devina, car souvent elle s'était servie de celte bibhotnenue pour suivre, au loin, par-dessus la vallée, les allées et venues de Rose-Lison chez les Dornak. Une des larges baies donnait sur la forêt d'Hérival, et avec une jumelle, les chobes et les gens se voyaient comme à quelques pas.
Et la pauvre femme pensait: T'û,.fant
— Est-ce de Rose que viendra pour moi le salut ï L enians prendra-t-eile sa revanche jusqu'au bout, pour elle et pour sa mère ?...
Suzanne ne se trompait pas. .
Le comte s'enfermait à la bibliothèque, non point pour y travailler ou même pour s'isoler, mais parce que, de là, il lui était plus facile de suivre au loin ce qui se passait à la Mare-
^Lorsque le temps était clair, il y avait certains jours où il aurait pu, à peu de détails près, reconstituer la journée de Rose-Lison surfout à cette époque de l'année ou les hommes et les femmes de la campagne sont occupés aux travaux de jardinage. Il la voyait sortir de bonne heure. Elle allait chercher •du lait dans une ferme -voisine. Ensuite, avec Louise Dornak, elle faisait le ménage, sans doute, car durant une partie
- la matinée, on ne la revoyait que rarement Avant raidi, : mtôt c'était Ciboulot qui, un panier au bras, allait porter la soui^e au bûcheron, dans les bois ; mais souvent Ciboulot était lui-môme au travail avec son père et Rose-Lison épargnait la course h sa mère adoptivo et d'un pas leste et rapide, s entoft»
bO ~ LA BEAUTÉ DU DIABLB
çait sous les frondaisons naissantes. Une heure après elle reparaissait. L'après-midi, quand il ne pleuvait pas et que la terre était bonne, elle se mettait à bêcher, à sarcler, à désherber. Louise venait bientôt l'aider ; parfois, Ciboulot, robuste, avançait la besogne en leur consacrant une heure ou deux de son tem-ps. Le comte voyait cela. Il les voyait, tour à tour dans le jardin, peiner et se reposer, debout, les mains appuyées sur le manche de la bêche ou du hoyau.
Ou bien, par les après-midi de soleil, Rose-Lison venait s'asseoir sur une chaise devant la maison. Elle étalait sur une autre chaise, toute sorte de lingeries, des draps, des serviettes, des torchons, et elle ourlait, cousait jusqu'au soir.
Lorsqu'elle s'interrompait dans son ouvrage, elle faisait quelques pas sur la lande qui rejoignait le chemin vicinal. Il y avait là un sapin de trente ans qui n'avait pu, l'hiver précédent, résister à une bourrasque. Celle-ci l'avait saisi par la cime, l'avait secoué, tordu et brisé à un mètre au-dessus du sol Des racines émergeaient, pareilles à une araignée gigantesque, aux pattes monstrueuses. Rose-Lison venait s'accouder là. Et elle regardait au loin, droit devant elle, longtemps, sans bouger, comme si elle faisait corps avec les ruines de cet arbre.
Et que regardait la jeune fille, la tête levée comme vers le ciel, si ce n'était, en face, le château juché sur la colline opposée, comme un nid d'oiseau de proie.
Elle regrettait sans doute la vie qu'on lui avait faite, à Royaumont, et les visages amis de Croix-Vitré et de Suzanne... Et son âme était pleine de rancœur, pour cette infamie dont on l'avait accusée et contre laquelle elle n'avait pas voulu se défendre î...
Puis, le soir descendait. Les ombres ensevelissaient la vaUée. Le comte ne pouvait plus rien voir. Alors, il re^-agnait sa cham.bre, moins triste, parce qu'il était presque -^ùr que chaqua lendemain lui apporterait les mêmes joies douces... Il prenait part à la vie de Rose-Lison, de loin, comme s'il avait participé à cette vie, de tout près, en réalité. Lorsqu'une raison quelconque empêchait la jeune fille de sortir, il en était triste. Parfois, il essayait de réagir contre ces préoccupations.
— Quelle est cette enfant ? Est-ce que je la connais ? Une espèce de petite abandonnée ? presque une mendiante ?... Et peut-être une voleuse ?
Mais cela ne durait guère.
— Elle, voleuse? Tu ne l'as jamais cm !
Un jour, il passa tout un après-midi âans l'angoisse. Il avait vu partir Rose-Lison avec le panier çai contenait le déjeuner de Dornak. Et aussitôt, d'une touffe de broussailles, en bordure de la forêt, une apparition étrange : un homme en guenilles se levait, suivait la fillette en se courbant afin de se dérober le mieux qu'il pouvait et il entrait derrière elle dans le bois. Evidemment, cet homme était là depuis longtemps. Et il avait, sans doute, auparavant, étudié les habitudes de Rose. Il savait qu'elle ne craignait pas de se hasarder seule en Hérival. Il la guettait. Il la convoitait, à cause de sa jeunesse radieuse et de sa beauté délicate. Les frontières sont ainsi traversées de rôdeurs et de vagabonds, lie des peuples, qu'ils se renvoient l'un à l'autre, sans vouloir les garder.
Le comte trembla pour Rose, puis s'éloignant de la fenfitroj
LA BEAUTÉ DO DIABLS Bl
— Eh I que m'Importe 7 Qu'il arrive malheur à oette petite, est-ce que cela m'intéresse ?
Mais il parlait contre son cœur. Il revint à la fenêtre. Son regard obstiné ne quitta plus la Mare-à-l'Eau. Les heures s'écoulaient. Jamais l'enfant n'était si longtemps restée loin de la maison. Alors, c'est donc qu'il lui était arrivé malheur 7 L'homme en guenilles l'avait rejointe et surprise 7
Ce fut vers quatre heures seulement qu'il l'aperçut, sortant, tranquille, d'un sentier qui aboutissait à la lande.
Dornak et Ciboulot l'accompagnaient. Il n'y avait rien de particulier dans leur attitude et Rose les quittait, les rejoignait, allant et venant autour d'eux, fort occupée à grossir de cueillettes incessantes une énorme gerbe de fleurs que Ciboulot portait dans ses bras.
Croix-Vitré se rassura. Même il se mit à rire, haussant les épaules.
— J'ai cru à un danger... Quelle folie I...
Folie ou non, et sans même essayer de se raisonner, cela lui fut un prétexte dès le lendemain pour se rapprocher de la maison de Dornak. Oh I ce fut très timide, d'abord. Il était parti en se disant :
— Le mieux est de les avertir, de façon qu'on veille sur cette petite..
Quand il arriva non loin de la lande, il n'osa s'aventurer plus loin. Des sentiments contraires comlDattaient dans son âme. U redoutait le ridicule, l'âpre et méchante ironie de sa sœur, des sarcasmes, lorsqu'elle apprendrait qu'après avoir chassé Rose- Lison du château, il était venu en secret, la retrouver à la Mare-à-l'Eau. Et pour se donner du courage, il se répétait : « Ce n'est qu'une voleuse I » Il revint sur ses pas. Personne ne l'aperçut. Le lendemain, il considéra que c'était une lâcheté de laisser l'enfant courir un danger si facile à éviter. Et il repartit. Mais il croisa, en chemin, Michel et Laurent qui rentraient à Royaumont. Il rebroussa et revint avec eux, inquiet et triste.
— S'il lui arrive malheur, c'est moi qui serai coupable...
Dans ces tentatives, il s'arrêtait, presque toujours, soit derrière les hautes futaies qui bordaient la route vicinale et qui le dérobaient à la vue des Dornak, soit à la lisière du bois quand il faisait un détour par Hérival. Quelques centaines de pas le séparaient de la maison. Mais cela lui apparaissait comme un vaste désert, comme une solitude immense, et il n'osait s'y hasarder. Tous les jours, il partait avec la même résolution et la même hardiesse, tous les soirs, il rentrait, ayant été chaque fois aussi lâche que la veille. Souvent, par le bois, il s'approchait si près qu'il entendait et reconnaissait les voix, celle de Louise, celle de Dornak ou de Ciboulot, et celle dQ Rose-Lison qui chantait à son oreille, si délicieusement.
Un jour, Ciboulot dit à Rose :
— Tu sais, Lison, qu'il vient Ici tous les après-midi T
— Qui donc ?
— Eh I le comte de Croix- Vitré...
— Tu es sûr 7
— Est-ce que tout ce qui se passe dans la forêt, Ciboulot ne Ib voit pas 7 Est-ce qu'il y a quelque chose, dans la nature, dans la campagne, que Ciboulot ne connaisse pas, à dix lieues autour de la Mare-à-l'Eau 7... Alors, quand c'est un 6vénet«enl
m i* BSAuîÉ et! C'iASis
qui t'intéresse, uia iJQtite Lison, j'ai Taille paires (l'on.'ilijs el mille paires d'yeux...
— Que vient-il faire T , , , , , ., -Te regarder... Il te guette... Et iJ s en va... uii dirait
qu'il a envie de to parler et qu'il nose... C'est drôle, neui / Un grand seigneur comme lui a la frousse d'une gentille ci pauvre tille comme toi...
— Je ne l'ai jamais aperçu...
— Il se cache... bien pour les autres... mal pour moi... idutôt, il vient par la route... s'arrête au bout des tnots... tantôt, par Hérivai et ne va pas plus loin que le mur du jardinet... Du fond des broussailles, il te dévore des yeux... mais ses yeux n'ont pas l'air méchant... ils ont l'air très triste... Tu n as nen à craindre de lui I... Et tu sais bien, Lison 7 Ciboulot ne se trompe jamais!... ,- i 4^+0
— Pourquoi ne m'as-tu pas parle plus tôt?
— Je voulais être stir de ses intentions... Tu es eous ma garde petite Lison... ^ .,, . ^ „„^
Et le long garçon efflanqué redressa sa taille maigre, beb veux intelligents, mais rêveurs, et comme noyés de brume s'allumèrent d'une flamme de tendresse, en même temps qu il prononçait ces derniers mots. C'était vrai. Ces deux enfants ne s'étaient jamais quittés, depuis le jour où Dornak avait amené Boae dans sa maison. Il s-était fait le compagnon de- la netite On I0 rencontrait partout, très fier, la conduisant par la main. S'il avait eu uno sœur, assurément il ne 1 eut pas aimée davaniage... Peut-être l'aurait-il amiée moins^ Du rtbte, silencieux comme tous les gens habitués des grands bcis et qui vivent dans la solitude, Henriot ne parlait pas beaucoup. Il n'avait jamais fait à l'enfant autrefois, a la jeuiie hlle depuil aucune protestation de tendresse. Pour lui, c'étaient. des paroles inutiles et perdues. Pose ne devait-elle pas savoir a quoi s'en tapir là-desgus 1 . , .
Tu es sous ma garde, petite Lison 7 ^ , *„
C'était la première fois qu'il manifestait son affection, forte pf vifiî6
— Ecoute Henriot... tu vas me faire tme promesse...
— Hum I C'est que le m.e connais, si je te lais une promesse, je serai obligé de la tenir... Et je voudrais bien savoir auparavant.. ^^^ promettre de m'avertir. la première fois que M de Croix-Vitré vienc?ra ainsi --''^r rian« les environs... Veuxtu te dépêcher de promettre?
— Soit, après tout 1...
Il grommela, pour lui-même : ... ^^-*„„t
— Je serai là... Est-ce que je ne suis pas toujours partout,
®°"ErtVn?serL pas là pour me garder ? Tu m'entends;
La maigre figure de Ciboulot s'allongea Mais ele ne prêtait pas à rire. Une tristesse poignante s'y lisait. Et U y avait de l'effarement dans ses yeux.
— Oh ! Lison ! Lison ! pourquoi nî*as-tu parlé durement 7 Rose, toute saisie, lui prit les deux mains. Elle ne 1 avait ja-
°^-\]e"nrlot^^u lu trompes... Et puisque tu ia veux, eh tien I
^*D'im°^coup, brusquement, le sombre nuage sa dissipa. Dans
LA BKACTÉ DU DIABLt 83
un rire énorme, Ciboulot ouvrit sa large bouche, meuWéo de dents blanches comme celles d'un jeune loup.
— Alors, dit-il, je vais te satisfaire tout de suite... Et puisque lu veux que je te montre M. de Croix-Vitré, bien caché dans nos parages, tiens, approche-toi de la fenêtre... écarte le rideau avec précaution... écoute bien les indications que je vais te donner et tu l'apercevras comme moi... Prends la rlirection du mur de jardin, entre les deux pans écroulés... la forêt est derrière... et il y a un faux chemin encombré de viornes et de ronces... Suis ce chemin juscju'à l'alisier qui n'a pas encore de feuilles... et là, derrière l'alisier, dans les ombres deg arbres, est-ce que tu n'aperçois pas une ombre un peu plus noire 7. .
— Oui, je vois, je vois...
— Eh bien I Lison, cette ombre-là, c'est le comte de Croix- Vitré qui te guette... qui voudrait peut-être . venir jusque chez nous... et qui n'ose...
Le cœur de la jeune fille battait en tumulte. Elle noua une cape sur sa tête,
— Où vas-tu ?
— A lui, Heuriot, puisqu'il a peur de venir à moi...
— C'est drôle, tout de même, cet attachement qu'il a pour toi, murmura Cibouiot.
— Et le mien pour lui ne te paraît pas drôle T
— Si... j« me suis souvent demandé...
— Je t'expliquerai plus tard... parce qu'on peut se fier à toi... €t alors, quand je t'aurai tout dit, tu tomberas des nuages, mon bon Henriot...
Ciboulot ouvrit de nouveau des yeux larges comme une porte cochère, mais il n'eut pas le temps de questionner de nouveau. Rose-Lison était partie. Elle fit un détour par-devant la maison et quand elle fut certaine de ne pas être vue, elle revint sur ses pas. se jeta dans le bois et prit le fameux chemin de l'alisier, où Croix-Vitré l'attendait. Dix minutes après, elle arrivait derrière lui sans qu'il eût soupçonné sa présence et, doucement, elle disait :
— Pourquoi n'entrezvous pas chez nous, monsieur, lorsque vous en êrfès si près 7
« On vous alrne là. comme on vous aime partout... et vous ne trouveriez que des gens heureux et fiers de vous recevoir...
Il avait tressailli violemment. Et il se retourna vers celle qui parlait.
— Ah ! Rose., par où c: t^ . enue 7...
Et se remettant, jouant l'indifférence, ne voulant pas paraître tenir trop à elle, il essaya d'expliquer :
— Je me suis égaré dans ce petit sentier... je croyais qu'il aboutissait à la plaine et, pas du tout,- il aboutit au mur du jardin de Dornal<, de telle sorte que me voici obligé de retourner sur mes pas... Dis-moi, petite Lison. j'étais aux environs d'ici ces jours derniers et j'ai rencontré des figures suspectes... Tu sors quelquefois... Sois sur tes gardes...
— Je vous remercie, inonsieur ; je sais de quoi voua voulez parler... un contrebandier qui m'a suivie... mais je n'avais pas peur... Henriot n'était pas loin... L'homme n'a pas osé m'aborder...
EU'e s'arrêta, émue, pui^, après un silence ajouta :
" Vous prenez donc encore intérêt à la pauvre vc>l«u««, puis-
que vous vous êtes dérangé de Royaumont pour l'avertir d'un danger possible ?
Il répliqua, presque avec dureté :
— Je n'ai jamais cru que tu fusses une voleuse...
— Pourtant, vous m'avez chassée... oui, chassée d'auprès de vous...
— Non... C'est faux... Mais toi, toi... tu regrettes donc aussi d'être partie ? Et tu n'as point de rancune contre moi ?... Il ne faut pas m'en vouloir... Je suis malade, je suis faible... De pareilles discussions me font perdre la tète... Tu comprends?
— Oui. Je ne vous en veux pas... Mon affection n'a fait que grandir depuis le jour où je ne peux plus vous la témoigner...
L'obscurité du sous-bois empêchait de voir la pâleur du comte, mais au tremblement de sa voix, il était facile de juger de son émotion.
— Allons, adieu, petite Lison... Je ne suis pas mécontent de l'avoir rencontrée...
11 s'en alla en trébuchant contre les racines et les ronces rampantes. Il la savait là, derrière lui, qui le regardait. Mais il ne se retourna point, par orgueil. Du reste, l'orgueil ne tint pas longtemps, pendant les jours qui suivireiit, contre son envie de revoir ia jeune tille. Il s'inventa à lui-même un tas de prétextes, afin de diriger ses promenades vers la Mare-à-l'Eau. Il prenait les rnèm.es précautions que par le passé, mais cette fois, c'était, non plus contre les habitants de la pauvre maison, mais contre Nathalie. Oui, maintenant, à Royaumont, ils étaient deux à se cacher de la veuve...
Et ces deux-là, par un hasard singulier, c'étaient le mari et la femme.
D'un commun accord, sans qu'ils eussent échangé un mot, Croix-Vitré et Rose se rencontraient, partout, soit à la Mare, soit dans la coupe exploitée par Dornak, soit en quelque coin de bois dont ils ne semblaient pas convenir d'avance, mais où ils étaient sûrs de se retrouver. Par exemple, Rose disait :
— Demain, je serai bien occupée... Je vais être retenue à la Croix-Bnsée presque tout l'après-midi à laver le linge...
Et le lendemain, elle avait à peine mis son linge à tremper, que le comte apparaissait, comme par hasard, lourdement appuyé sur sa canne, et s'exclamait en joyeuse surprise :
— Tiens, te voici, petite Lison ! .. Je ne te savais pas de ca côté...
Il s'asseyait et il en avait pour des heures.
Cibonîot devenait triste. Parfois, il arrêtait sur Rose des regards soupçonneux. Elle finit par s'en apercevoir. Un jour, elle l'entendit qui murmurait :
— Non, ça n'est pas naturel... et ça finira par se savoir... Alors, on jasera.
— De qui et de quoi parles-tu, Henriot V
— Je parle de ce qui se passe entre toi et le comte ?...
— Et tu penses ?
— Je pense qu'il n'a pas de raison pour t'aimer tant que ça... et alors...
— Alors 7
— Il est amoureux, voilà, et ce n'est pas bien, non, ce n'est pas bien...
Et le long garçon détourna les yeux, embarrassé, la rougeur fcu front, pour dire i
— Ça ne serait pas la première fois C[u'on verrait des riches comme lui, et vieux, et quasi impotents, suborner des jeunes filles... Et ce n'est pas joli, non, ça ne l'est pas...
Rose-Lison restait interdite. Comment une pareille pensée lui serait-elle venue? Oui, c'était vrai, pourtant. Cette pensée pouvait venir aux autres... quand on aurait pénétré le secret de ces rencontres si fréquentes... Les autres ne pouvaient pas savoir ce que les Dornak savaient... et ce que le bon Ciboulot ignorait...
Ciboulot reprit, les lèvres lourdes de sanglots comprimés :
— Je te fais de la peine, Lison?...
— Henriot, l'autre jour, je t'ai dit que je t'expliquerais certaines choses, parce que je n'avais pas peur de me fier à toi... Je crois qu'il ne faut pas que je tarde davantage, à cause des pensées folles que tu viens d'avoir... Ce que je vais te dire, ton pè-re et ta mère auraient pu te l'apprendre... Jure que tu garderas le secret...
Ciboulot s'était assis sur un tabouret de bois. Il ramena sous lui ses longues jambes et croisa ses mains entre les genoux,
— Je lure^. je jurerai tout ce que tu voudras... mais réflécliia avant de parler...
— J'ai réflécbi..
— Pas assez, peut-être... parce que j'ai peur que ce que tu vas me dire... ne... me fasse... beaucoup de peine...
— Alors, tu devines donc ?
— Non, je ne devine rien... mais chez moi, tu sais 7... c'est l'instinct qui parle... Et l'instinct me dit que depuis tes premières années de vie, j'ai été lié à toi par une affection très forte... une affection... où il y a comme de l'orgueil... l'orgueil de te protéger... d'être plus robuste que toi... de savoir plus de choses que toi... Pense... au chagrin que j'en aurais... si quelque chose était changé entre nous deux... et si je ne pouvais plus t'aimer de la même façon...
— Il n'v a pas deux façons d'aimer, Henriot... Si tu m'aimes bien, tu m'aimeras toujours, dans l'avenir, comme par le passé.
— Oh I oui, oh I oui, touiours, ma Lison... je me fais l'effet de ressembler aux lierre? de notre forêt... qui rie meurent même pas, quand est mort l'arbre autour duquel ils ont puisé la vi6... Parle. Lisnn. qu'est-ce que tu as à me dire?
— Tu étais déjù grand quand je suis arrivée chez vous... Te rappelles-tu mon arrivée ?
— Oui... j'étais si content de t'avoir que je n'en ai pas dormi durant des' nuits. Ce que j'ai reçu de taloches de maman, à cause de ça I
— Et c'est tout ? Tu n'as jamais rien appris? De mon vrai père et de ma vraie mère?
— Ton vrai père?... Ta vraie mère?... Ce n'était donc pas l'oncle et la tante?
— Non... Ici, il n'v a que toi qui l'ignores... Il demanda, très bas. la voix assourdie :
— Alors qui une ça peut bien être ?
— Regarde là-haut, en face de toi, Henriot. Que vols-tu ?
— Je vois Royaumont, tout noir, sur le soleil qui se couche par derrière...
— Mon pèr« et ma mère habitent là... Henriot... ma mère qui sait bl^n que je suis sa fille... mon père qui l'ignore... mai3 gui m© chériîi rjomms ?1 1î> *^'"''a ^'r^n »ypM v«?ixln s^ v<sinsî8?
«6 I.A BEAUTÉ DU DIAELK
ainsi tlu mal qu'il a fait à ma mère eu luuiiHumiui. a elle... Ciboulot s'était dressé brusquement. Sa voix s'étouffa, rauque :
— LiSon... Lison... que dis-tu ?... Ce n'est pas vrai î... On ta menti î... Tu n'es qu'une pauvre fille, comme je suis un pauvre paysan.. Tu n'es pas la flile de ces gens trop puissants et trop riches... Tu serais trop loin de... nous... de... moi... El je t'ai bien dit, Lison. que lu allais me faire de la peine...
Elle murmurra, séduisante et douce :
— Pourquoi. Henriol ?.,. Puisqu'il n'y a pas deux façons d'aimer ?...
— Ça devait m'arriver, disait-il. J'ai vu, ce matin, une chouette qui s'était dérangée de son creux d'arbre. Elle voletait, apeurée, de branche en branche, en se cognantt les ailes partout, et tous les petits oiseaux de la forêt la poursuivaient en criant... C'était signe d'un malheur.. Il y a, comme ça, des choses à quoi personne ne se trompe...
Le crépuscule tombait sur la vallée. Ils étaient seuls, assis l'un auprès de l'autre sur le seuil de la maison, en face des nuage-s rouges dans lesquels le soleil venait de se coucher.
Ils se regardèrent en silence.
Ils se regardèrent longuement, les yeux dans les yeux, sans douto en essayant l'un et l'autre de pénétrer jusqu'au fond de leur âme et d'y écouter, d'y surprendre ce que les lèvres ne disaient pas...
Leur cœur se gonfla d'un soupir...
Et comme l'heure approchait où Dornak rentrait de son travail. Rose se leva pour mettre le couvert... lente, ce soir-là, accablée d'une lassitude inquiète qu'elle ne connaissait pas, et s'arrètant parfois pour tourner, vers Ciboulot, resté sur le seuil, bras ballants et tète baissée, des yeux pleins de tendresse, mais aussi pleins de larmes.
Rien ne pouvait échapper à la vigilance de Nathalie.
Elle fut vite au courant des mystérieux rendez-vous de Croix- Vitré.
Et elle eut peur.
Elle eut peur parce qu'elle se rendit compte de la toute-puissance de séduction de Rose, qui triomphait même de l'accusation portée contre elle.
A bref délai, tant que le père ignorait sa fille, rien n'était à craindre
Plus tard, s'il apprenait, toutes les catastrophes étaient à redouter, car, après la première surprise, apr' ; 'a première colère, ne s'attendrirait-il pas ? Et pour que celte affection profonde, instinctive, qu'il avait pour Lison, se changeât en une tendresse paternelle, il fallait bien peu de chose. De l'une à l'autre, la distance n'était pas bien grande. Ce grain de sable pouvait déranger l'admirable construction élevée par son ambitieux génie
Quand cette pensée lui vint, elle eut un geste de mépris :
— Nous verrons bien f
Le soir, très tard, elle priait ses fils de monter chez elle. Ils avaient besoin d'être prévenus du danger qui les menaçait... Et tous trois, ils allaient se concerter.
Quand ils furent entrés, surpris et troublés de l'air grave qu'ils voyaient à leur mère, celle-ci s'assura que 1«b portes étaient fermées et qu'en ne pouvait les entendre.
IK BEAUIÉ DU UIABLB ?•■?
— ISous avous à causer, mes flls, et de choses sérieuses... Je ne vous ai jamais fait un reproche sur la vie de dissipations, de paresse, que vous mené?.... Comme je suis là pour veiller à. vos intérêts et que je fais passer vos iulérêts avant toutes choses, je ne pense pas plus aujourd'hui qu'hier à vous faire de tels reproches... Vous savez que je vous aime et vous en abusez...
Ils voulurent protester. Elle les arrêta d'un geste.
— Laissez-moi parler. Je sais ce que vous pourriez me dire. Mes flls, un danger vous menace, et ce danger vient de Rose- Lison.
En quelques mots rapides, elle les mit au courant. Puis, elle résuma :
— Rose-Lison est la fille de la comtesse... Je n'ai pas dit qu'elle fût la fille du comte... mais ceci importe peu au point de vue de la loi... La loi considérerait comme enfant légitime cette enfant de l'adultère... Ce qui nous sauve encore, c'est que mon frère n'a pas le moindre soupçon... Mais ce qui est grave, c'est que Rose n'ignore rien de sa naissance... Or, le jour où la comte, qui est malade, qui est timoré, viendrait à la reconnaître, ce jour-lù, mes flls, vous n'auriez plus qu'à boucler vos valises, à quitter Royaumout, et à chercher fortune ailleurs...
Les deux jeunes gens restèrent silencieux ; ils étaient pâles et attentifs.
— Vous n'avez donc plus que deux chances en votre faveur : « La première: c'est que je me sois trompée dans mes prévisions et que, la jalousie du comte persistant malgré les annéee, la haine qu'il a contre Suzanhe retombe sur fille de Suzanne... Je n'y crois pas trop, à cette chance., h.^^ est possible, toutefois ; mais je préfère ne la point courir.
« La seconde...
Malgré sa cruauté, l'inflexibilité de son caractère, malgré l'âpreté avec laquelle cette femme poursuivait son but, depuis son entrée dans Royaumont, elle parut gênée et n'oser formuler ce qu'elle pensait...
Machinalement, elle releva les yeux sur ses flls.
Ses flls, ardemment, la regardaient.
Ils se devinèrent. Et ce fut Laurent, le plus mauvais des deux, celui qui déjà avait échoué contre Lison dans sa tentative infâme, ce fut l'aîné qui parla.
— La seconde de nos chances, celle que tu n'oses dire... la plus sûre... après quoi nous n'aurions plus rien devant nous... ce serait la disparition de la fillette, n'est-ce pas ?... C'est bien cela que tu rêvais î...
Et il ajouta, d'une voix plus basse, avec un léger tremblement :
— Sa disparition sans retour... c'est-à-dire... la mort !.,. Tous trois, blêmes, baissèrent les yeux, brusquement. Ils se
trouvaient, en effet, devant cette situation rigide, devant ce dilemme implacable. Contre l'ambition de la veuve, il n'était qu'un seul ob.stacle au monde : Rose-Lison. Mais cet obstacle pouvait amener la ruine de ses projets. Rose-Lison morte, ou disparue à tout jamais, c'était la victoire complète, le triomphe absolu I
Le fantôme du crime à commettre se dressait devant eux. Uû moment, leur cœur s'arrêta de batte. Ils avaient peur.
Michel, le moins mauvais, murmura ;
èâ LA BÉADTÉ DU DIABLg
~ Il est une troisième chance à laquelle vous n'avez pas pensé... Nous n'en serions pas moins surs de l'avenir si Rose- Lison devenait la femme de l'un de nous. Dès lors, à nous toute la fortunf', et par des arrangements préparatoires... afin que l'envie ne vienne, ni à l'un ni à l'autre, de s'approprier le tout, nous pourrions vivre en sécurité...
Nathalie eut un geste de mépris :
— Oui, c'était un bon moyen. Je vous l'avais indiqué. Vous n'avez su l'employer. El Laurent, par sa brutalité et son imprudence, s'est barré ce chemm à tout jamais.
— Laurent, sans doute, mère, mais, pas moi.
— Je ne t'empêche pas d'essayer, bien que je n'aie pas confiance. L'enfant n'agira point sans le conseil de sa mère, et sa mère aura vite fait de deviner le sentiment d'intérêt et de crainte qui vous fait agir...
— Qui sait?...
— Dans tous les cas, si tu échoues, nous reprendrons cet entretien. Si tu échoues, la situation restera celle que je vous indique... L'obstacle sera à supprimer. .
Ce fut Laurent qui répliqua, yeux cruels et front barré :
— On la supprimera, je t'en réponds I
A partir de ce jour, Micliel entoura Rose-Lison de tout tin habile écheveau d'intrigues amoureuses. Son frère avait voulu triompher par la brutalité. Il voulait, lui, au contraire, triompher par la douceur, la persuasion, la séduction. Il ne se pressa pas. 11 y mit tout l'été. Pendant tout l'été, Rose-Lison se vit l'objet de soins et de tendres attentions. Michel se montrait timide, réservé, vraiment épris.
— Ça marche, dit-il à Nathalie, vers la fin de septembre. Je crois avoir si bien manœuvré que la petite ne se doute de rien. A présent, je vais livrer l'attaque...
— Ce qui veut dire ?
— Pardieu ! je l'aime pour le bon motif, tu sais bien 7 fit Michel, en riant. Par conséquent, je vais obtenir d'elle, pour toi, la permission de venir la demander en mariage. Demande officielle... pour la forme... Tout le terrain sera conquis, n'aie pas peur..
— Je souhaite pour elle qu'il en soit ainsi, dit la veuve, d'un air sombre.
Ce fut le lendemain qu'eut lieu cette entrevue. Michel était décidé, on le voit, à ne pas laisser traîner les choses.
Par hasard, la famille était au complet, chez Dornak, lorsque le jeune homme entra, et comme c'était la première fois qu'il mettait les pieds dans l'humble logis, il s'y manifesta une surprise qui n'était pas sans effroi. On faisait plus que haïr Michel et Laurent dans le Val-d'Ajol. On les redoutait. Ils s'étaient fait une réputation de sévérité implacable pour les petits et pour les humbles et on les disait capables dé tout.
— Monsieur Dornaii, dit Michel sans autre préambule, je ne suis pas sans comprendre que ma visite vous étonne quelque peu. Toutefois, je crois pouvoir vous affirmer qu'il y a ici au moins une personne qui s'y attendait et qui, au contraire, doit trouver cette visite toute naturelle.
Il se tourna vers Lison et lui dit avec un sourire tendre :
— N'est-il pas vrai, mademoiselle ?
— Il eat vrai.
*- Ceci étant, et M"» Rose connaissant le sentiment gui
JOQ'amène, je ne Jouirai pas plus longtemps de votre surprise et je vous expliquerai d'un mot le motif de ma venue... J'aime Rose de toute mon ardeur et je viens vous prier, vous, ses seuls parents, de me la donner pour femme...
Après quoi, M''hel attendit avec calme l'effet de cette déclaration. Dornak t Louise étaient trop émus pour pouvoir parler. Ils roulaieit' de l'im à l'autre des yeux énormes. Mais c'était Ciboulot qui avait trahi le plus d'émotion. Lorsqu'il eut compris, il se dressa brusquement, de toute sa longue taille, renversant le tabouret de bois sur lequel il était assis. Une grosse sueur couvrit son front. Et il regarda Rose avec une terreur si évidente qu'on etît dit que la vie ou la mort allait dépendre, pour lui, de ce qu'elle allait répondre.
Seule, Ijson conservait un calme absolu.
— Puisque mes parents font attendre leur réponse, dit-elle, et il ne faut pas leur en vouloir, leur émotion est toute naturelle, c'est moi. monsieur, qui vous dirai combien nous sommes honorés d'une démarche aussi inattendue... aussi singulière. Je ne puis pas croire que mes seuls mérites y soient pour quelque chose... et j'ai trop le sentiment de mon humble condition pour rêver jamais le sort que vous me faites entrevoir... J'ai compris depuis quelques mois que vous me recherchiez. Vous y aurez mis, du moins, plus de douceur que votre frère... Je suis très flèrè de l'amour que je vous inspire, m^ais, moi, ]e n'ai point d'amour... et je ne songe pas à me marier... Réfléchissez, monsieur... Il se peut que vous ayez des raisons pour être pressé... Moi, je n'ai que seize ans... et j'ai le temps d'attendre...
Michel, interdit, se mordait les lèvres.
— Que ce ne soit pas votre dernier mot, mademoiselle. Il est impossible ..
— Que je refuse?... Si, je refuse... Ma pauvreté ne me pèse pas,.. Je suis heureuse... Là-haut, je ne sais pourquoi... j'ai peur auprès de vous... Puis, monsieur, ne l'oubliez pas, pour vous et pour votre mère, que suis-je? Une voleuse... Car, c'est votre mère seule qui m'a accusée... Si, depuis des mois où je vous vois tourner autour de moi, j'ai paru vous laisser faire, c'est que je me disais que du jour où vous viendriez ici solliciter ma "main, 11 ne resterait rien de l'accusation qui a été portée contre moi... Mes parents n'avaient nul besoin d'une pareille preuve pour me savoir innocente... Il n'en est pas moins vrai que je suis ravie que vous la leur ayez donnée... Et je vous en remercie pour eux et pour moi...
Un silence. Michel pâlissait sous cette cinglante ironie. Tout à coup, comme en menace :
— .Ainsi, mademoiselle, je ne dois rien espérer? Grave, résolue, Rcse-Lisôn répliqua, nettement :
— Non!
— Ne dites pas non, mademoiselle, et laissez-moi croire...
— Non I... refit-elle avec une sorte d'âpreté farouche.
Il se leva fit quelques pas vers la porte, s'arrêta, puis partit, brusquement.
Louise Dornak murmura :
— Tu as bien fait de répondre ainsi, tu ne pouvais pas faire autrement, mais mon cœur me dit qu'il y a des dangers qui s'accumulent autour de nous...
(Tout à COUD, ils se retournèrent... Oa entendait d«» sanglots
eaurds, qui venaient du fond obscur de la cuisine enfumée. C'était CiiDOUlot qui fondait eu larmes. Et Lison, troublée :
— Mon Dieu I Henrlot, qu'as-tu donc t Qu'est-ce que je t'ai fait?
— Je ue sais pas... dit le garçon, qui se mit soudain à sourire... Non, je ne sais pas pourquoi je pleure... sinon que c'est peut-être parce que j'ai cru, un instant, que tu allais acceptei* d'être sa femme...
— Toi, fit Dornak, en colère, tu ne seras jamais qu'un Imbécile I...
Mais Rose-Lison, gentille, avait pris les mains de son orni et les caressa doucement :
— Est-ce que tu l'imagines que j'aurais accepté sans te demander conseil ?
— .'Mors, comme ça, avant de te marier, tu me demanderas conseil, toujours?
— Toujours 1
— Tu me le promets? C'est juré?
— C'est juré I.,.
Ciboulot essuya ses larmes d'un revers de la maiu. Et 11 murmura, à part lui ;
— C'est bon... Je suis tranquille...
Le soir de ce môjne jour, Michel rendait compte à Laureut et à sa mère.
— J'avais prévu ce résultat, dit Nathalie... Mais ce quc jô ii'avais pas prévu, c'est qu'elle se jouerait ainsi de nous... Décidément, elle est très forte, cette petite...
— Raison de plus pour l'écarter de notre chemin... fit Laurent avec rudesse.
Et reconduisant Nathalie jusqu'à la porte :
— Va... luisse-nous, mère... Michel et moi, nous avons à causer. ..
Elle hésita. Peut-être avait-elle peur, en se voyant sur le point de franchir les derniers pas qui la séparaient des choses irrémédiables... Puis, presque poussée dehors, elle disparut...
Le résultat de cette conversation mystérieuse ne se fit pas attendre longtemps. Ciboulot avait dit à Lison :
— Puisque des dangers te menacent, tu ne sortiras plus sans moi.
Mais Rose avait des secrets pour Ciboulot. Elle ne lui disait pas toutes les fois qu'elle allait se rencontrer avec son père, car Croix-Vitré s'était aperçu de la surveillance du jeune garçon et il s'en était plaint à Lison.
— Tu n'as donc pas confiance en moi 7
Alors, souvent, Lison se cachait de Cibot lOl pour voir le comte.
Et un soir qu'elle était sortie ainsi, un soir qu'elle avait rejoint son père le long de la Combeauté, un soir que cette entrevue avait été plus affectueuse encore que d'habitude et que, l'âme épanouie de tendresse, Rose s'en revenait à la nuit vers la Mare-à-l'Eau, elle fut soudain, au détour d'un sentier qui fuyait entre deux murs de clôture en ruines, assaillie par derrière, renversée brutalement. Elle était vaillante. Elle se débattait. Malgré les ténèbres, elle put voir ses agresseurs, deux homme vêtus de guenilles et dont la figure était mosquée complètement par un foulard noir où l'on avait seulement percé deux trous pour les yeux. On lui' jeta un voile sur la tête en
L* BtAUÎfi |iU DIABLS S»
lui serrant fortement la bouohe, mais elle avait eu le temps de crier :
— A moi ! A moi 1 Au secours 1
Elle avait eu le temps, aussi, de mordro, avec uno rage de jeune tigresse, la main qui s'était approchée trop près de sa bouciie. Puis, ce fut tout. Elle fut muette et elle fut aveugle. Elle sentit qu'on la transportait, couchée sur l'épaule d'un homme qui l'avait enlevée comme un fétu dé paille. Elle sentit, tout à coup, qu'on la balançait, comme pour faire prendre un élan à son pauvre corps inerte. Elle sentit enfin qu'elle était dans le vide. Tout cela avait duré à peine quelques minutes et Lison conservait sa présence d'esprit.
— Ils m'ont jetée dans un précipice... Je vais être broyôe 1...
Elle tomba dans quelque chose de doux qui s'enfonça, ou plutôt dans quoi elle s'enfonça. C'était la rivière dans un de ses remous les plus dangereux. Si Lison avait eu les membres libres, elle se fût fait un jeu de reparaître à la surface. Mais les hommes masqués lui avaient lié les bras derrière le dos, et entravé les jambes avec deux ou trois tours de corJe. Alors, elle coula. Quand elle sentit le fond, elle eut pourtant l'instinct de donner un violent coup de pied qui la fit remonter à la surface. Le foulard qui l'étoullait comme un bâillon se dénoua. Elle put crier encore.
— A moi I Je me noie i Au secours ! Puis, elle perdit, cette fois, connaissance.
Or, Ciboulot avait des yeux et des oreilles de sauvage. Il avait dit à. Lison avec orgueil : « Rien ne lui échappait de ce qui se passait à dix lieues à la ronde. » Il venait de rentrer à la Mare-à-l'Eau où il avait constaté avec inquiétude l'absence de son amie. Il était sorti, au hasard, le nez en l'air, se laissant guider par son instinct, comme un bon limier. Et à travers l'espace, le premier cri d'appel de Rose était parvenu jusqu'à lui.
Ses. longues jambes se détendirent avec la force d'un ressort puissant et en quelques secondes il fut à la rivière, grimpé sur un peuplier '
De là, à cent mètres en amont, il vit le crime...
M se laisse tomber sur le pré, où 11 rebondit avec l'agilitô d'un écureuil, et il arrive juste à temps pour voir une dernière fois flotter la pauvre Lison, pour entendre une dernière fois le cri de son désespoir.
Quelques secondes après, 11 la ramenait sur le bord. Elle revenait à elle.
— Tu vois, Lison... Si tu ne m'avais pas désobéi!...
Il ne lui fit qu'un reproche, très doux, mais il pleurait.
Il l'avait déliée. Il là .prit dans ses bras, chastement, comme eût fait un grand frère, et la transporta chez Dornah. Une heure après, il n'y paraissait plus. On la questionna :
— Tu ne les as pas reconnus, ces bandits?... Tu n'as pas entendu leur voix?
— Ils n'ont pas prononcé une parole... Et ils avaient la tête et le visage enveloppés d'un voile noir. . Impossible de distin-
fuer les cheveux, ni rien... Mais c'était sûrement des vagaonds... Ils portaient des vêtements déchirés et sales,,.. Pourtant...
— Pourtant ? répéta Ciboulot. qui écoutait avec une singulière curiosité.
— CeJuL que j'ai mordu avait la main très blanche... Je l'ai dû blesser grièvement, car j'ai cru que je lui arrachais un doigt...
— C'est ça qui aurait été une fameuse preuve I murmura le père Dornak.
Ciboulût haussa les épaules avec pitié et se contenta de dire :
— Moi, j'ai vu les deux bandits qui s'enfuyaient, je les al vus du haut du peuplier.
— La belle aftaire ! dit Dornak ; suffit pas d'avoir vu, faudrait les reconnaître 1...
Entre le père et le fils, il y avait une amusante rivalité, celle de demi-sauvages, habitant les forêts... A celui des deux qui aurait les sens les plus fins, les plus aiguisés...
Ciboulot se contenta de sourire, avec une compassion respectueuse, mais visible.
— Du moment que je dis que je les ai vus, c'est que je les ai reconnus... Pour tromper l'oeil de Ciboulot, faut faire mieux que de s'attifer avec des vieux paritalons et de se coiffer d'une serviette noire... faut plutôt changer son allure et sa façon de marcher... Les deux, je le jure, c'étaient Michel et Laurent Bourriane, les deux fils de la veuve I...
— T'es sûr ? fit Dornak, qui eut un geste Instinctif vers sa hache de bûcheron.
— Oui... pour ceux qui ne croiraient pas, les petites dents de Lison auront marqué la preuve sur le plus grand des deux, qui est Laurent, car, tout en fuyant, il soutenait sa main droite avec sa main gauche...
Le père Dornak eut pour Henriot un regard envieux., mais admiratif.
— Je vas prévenir les gendarmes, dit-il.
— Restez, père, dit Rose. Nous sommes de pauvres gens... Ces misérables trouveront peut-être le m.oyen de se disculper... Gardons le silence, ça vaut mieux.
Ciboulot hocha la tête. Il murmura :
— Je crois bien, tout de même, qu'ils ne le porteront ni l'un ni l'autre en paradis...
Parole mystérieuse, dont on eut l'explication quinze jours après. Pendant quinze jours, en effet, Ciboulot n'avait été occupé qu'à cliercher la rencontre des deux frères. Lison avait peur. Dornak la rassurait.
— Henriot a son idée... Faut pas la lui ôter, il en ferait une maladie.
— Mais s'il lui arrive un malheur, à Sron tour?
— A lui ? fit Dornak, avec un naïf orgueil... Impossible .. Il entend pousser le blé, et il voit ce qui se passe derrière les nuages...
Quinze jours après, un charretier de Laître, qui passait dans une grande avenue herbeuse de la forêt d'Hérival, rencontrait un ciieval soigneusement attaché à un sapin, et, couché dans l'avenue, le corps de Michel... Michel n'était qu'évanoui... Près de. lui, un bâton était ensanglanté. Et son bâton, qu'il tenait encore dans sa main crispée, prouvait qu'on l'avait obligé à se défendre et qu'on ne l'avait point pris en traître. Dans ce duel ï'ustique, 11 n'avait pas eu le dessus. Il avait une épaule luxée et cinq ou six plaies à la tète...
Au château, il raconta qu'il avait été assailli dans le bois.
mais il relusa de doimcp d'autres explications sur ce qui s'était passé.
Huit jours à peine s'écoulaient que pareille aventure arrivait à Laurent.
Ou le ramassait dans le bois, à moitié mort. Mais, près de lui, tombé dans l'herbe, un revolver, dont deux coups étsiient déctiargés, prouvait que l'aîné des deux frères, averti par l'accident de l'autre, s'était mis sur ses gardes.
Près de lui, aussi, l'agresseur avait abandonné son arme, un solide bâton, lourd comme une massue. Et il y avait du sang après la massue.
Sans doute que les deux coups de revolver, d'ailleurs inutiles, avaient irrité les nerfs de l'homme au bâton, car Laurent fut six semaines à se remettre...
Il avait le crâne en irès mauvais état et un bras cassé.
Comme Michel, il refusa de porter plainte.
Ciboulot, à chacun des deux, avaii déclaré nettement :
— Vous allez vous battre avec moi, au bâton, je ne connais pas d'autre arme .. Je ne vous tuerai pas... je vous assommerai seulement. Après quoi, si vous dites un mot de ce qui s'est passé... si vous prononcez mon nom... je vous avertis que je vous dénonce à la justice pour avoir tenté d'assassiner Rose- Lison ; j'ai des preuves !...
Michel et Laurent, blêmes, n'avaient soufflé mot.
Ciboulot avait fait comme il l'avait dit..
Il les avait assommés proprement ; il maniait le bâton avec élégance.
Mais Laurent, ayant voulu le prendre en traître et ayant déchargé deux fois sur lui son revolver, sans l'atteindre, Ciboulot avait eu un mouvement d'impatience...
Et il a^-ait frappé plus fort, voilà tout !...
Nathalie adorait ses fils. C'était la seule excuse de son ambition effrénée. Elle ne leur souffla mot de cette aventure, tant qu'ils furent au lit. Mais lorsqu'elle les vit debout, prêts à recommencer la lutte, plus, aptes à la curée, parce qu'ils avaient senti s'accumuler en eux, contre Lison, une haine mortelle, elle les prit à part :
— Je ne vous crois pas de force à lutter contre cette flllette..
— Nous prendrons notre revanche... et sans ce vagabond qui la protège...
— Ce vagabond n'est pas seul à la protéger, dit-elle rudement. Il y a aussi le diable... Et elle nous portera malheur, si nous n'y mettons bon ordre... Le temps presse... attendre serait une irréparable faute.. Je vais me mettre à l'œuvre...
— Ton projet ?
— Oh 1 il est bien simple, dit la veuve avec un sourire cruel, je vais persuader à mou frère de partager entre vous deux, pai! acte régulier, le domaine de Royaumont.
Ils sursautèrent, restèrent un instant sans parler.
— Mais c'est un projet fou. Jamais notre oncle ne consentira à se déposséder, même en notre faveur, et malgré qu'il n'ait pas d'enfant...
— Qui donc commande, en ce château 7
— Toi, mais pourtant...
— Est-il à Royaumont, depuis longtemps, une autre volonté que la mienne T
— Assurément, notr« oncle t'a laissé prendre chez lui la^
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toute-puissance. Tu fais de lui ce que tu veux. Il ne te résiste plus. Il tremble devant toi... Mais...
— Mais î... dit-elle en haussant les épaules, avec une ironie suprême.
— Mais le domaine de ses ancôtre.s, reconstitué avec tant de peine, et qui lui a donné tant de soucis et aussi tant de joie, ce domaine iui est plus cher que tout au m.onde... Le diviser, le morceler de son vivant... jamais... c'est un rêve que tu fais, pour tes fils, dans leur intérêt... mais c'est un rêve...
— Vous doutez de votre mère... soit... Votre mère agira sans vous...
Depuis longtemps déjà, elle préparait l'esprit de Croix-Vitré Elle avait eu l'audace, un jour, do lancer cette idée, crûment :
— Puisque tu n'as point d'enfant, pourquoi n'arranges-tu pas tes alïuires à loisir, en partageant Royaumont entre tes deux neveux qui t'aiment comme des fils î...
Il avait balbutié, dressé soudain de son fauteuil de malade :
— Moi, je serais capable?... Je ferais pareille chose T.. . Et l'ayant faite, je vivrais pour voir cela de mes yeux î... Es-tu folle, sœur ?
Elle avait été plus d'un an sans hasarder aucune allusion. Mais elle savait bien que ce grain, jeté dans ce cœur, n'y était pas mort. Elle saurait bien l'y retrouver, un jour, et le faire germer...
Ce p-artage qu'elle demandait, c'était chose en somme facile. Rien n'y mettait obstacie. Il n'existait pas d'enfant connu, ni naturel," ni légitime, car Rose-Lisqn ne comptait pas... Quant à Suzanne, le comte l'avait épousée sous l€ régime de la sépa"ration de biens... Elle était trôo pauvre... Elle avait eu quelques milliers de francs de dot... Cette fortune-là ne pouvait donc empêcher l'acte suprême de renonciation auquel t-endaient les efforts de la veuve.
Pendant un an. ce fut, chez Nathalie, une comédie de tristesse et de larmes, qui suivit cette première attaque. Elle eut tant d'adesse, que, tout en ayant l'air de se cacher de son frère, elle était surprise toutes les fois qu'elle pleurait.
Il l'interrogeait. Un silencce plein de reproches douloureux, voilà tout ce qu'il obtenait d'elle.
Ou bien, soudain, elle lui demandait:
— Es-tu sûr de mon affection ?
— Ne m'en donnes-tu pas chaque jour des preuves T
— Alors... alors...
Puis, elle s'enfuyait, comme pour ne point parler, et parce qu'elle aimait mieux renfermer en elle les causes de son affliction.
Nathalie dépérissait... Oui, elle eut l'art de se rendre malade... On la vit, toute languissante et toute pâle, se traîner dans les allées du Jardin et du parc. Parfois, lorsqu'elle croyait ne pas être vue, ou, plutôt, lorsque c'était tout le contraire, elle s'arrêtait, les deux mains appuyées sur son cœur, comme si elle avait été sous le coup d'une" crise d'étouffement et elle s'assej'ait, ou se coucbait,
Croix-Vitré fut sa dupe. Comment ne point l'fttre î II B'alarma.
— Tu devrais consulter un médecin 7
— A quoi boni ie connais raon mal... Le médecin ne peut y Tiédler...
- Et de quoi souffrês-tu ?
— Je souffre de n'avoir pas rencontré ici raffectloii que jo mérite.
Et ell« se hâta de s'éloigner afin de n'être pas obligée d'en dire davantage, laissant le comte interdit. Il esssayait de comprendre. Le souvenir de ce qu'elle avait demandé une fois lui revenait k l'esprit. Etait-ce cela ?... Ce partage ?... Non...
Elle consentit à recevoir son médecin. Celui-ci trouva en Nathalie une femme robuste, sans aucune faiblesse et destinée à vivr-e cent ans. Mais la veuve eut l'art prodigieux de se plaindre, en donnant des détails précis. Le médecin ne pouvait voir, par ses propres yeux, une maladie qui n'existait pas. Il ne pouvait la voir, cette maladie, que par les yeux de Nathalie.
— De quoi soufîre-t-elle ? questionna Croix-Vitré.
— C'est le moral qui est atteint chez elle... surtout 1... Elle n'est donc pas heureusse auprès de vous?
Nathalie entendit la phrase. Elle en frémit de joie. Elle n'en désirait pas davantage
Le comte pénétra chez sa soeur.. Il lui prit les mains, la regarda avec tendresse :
— Dis-moi la vérité... tu n'es pas malade, -et pourtant tu souffres, tu dépéris...
— Cherche dans ton cœur, Hubert, et vois si tu as été pour ta sœur le frère que tu aurais dti être... Vois si ton affection a vraiment répondu à la mienne... et si à ma confiance et à l'amour si profond de mes fils, tii n'as pas répondu par la défiance, une défiance injustiflée, Ae défiance Injurieuse...
Elle ajouta tout bas, mais 11 l'entendait :
— Une défiance qui me tue, moi... et qui éloignera de toi mes enfants... qui les aurait éloignés, s'ils n'étaient retenus
• par moi... Car tu ne sais pas tout... tu ne sais pas ce qu'ils souffrent, dans leur fierté d'hommes, de la cituation humiliant© où ils vivent chez toi... Oh ! ce n'est pas eux, certes, qui t'en parleront I... Ils t'aiment trop. Ils ne voudraient pas troubler ton existence retirée et déjà si triste par une réclamation de ce genre...
— Dis-moi tout. En quoi suis-je coupable vis-à-vis d'eux 7
— Toi, coupable ? Ai-je dit cela ? Que leur dois-tu t Rien. Tu les as recueillis eux et moi, alors que nous étions dans la misère et depuis tu nous as fait vivre dans le luxa, dans l'abondance... Tu as suffisamment payé l'affection dont nous avons entouré les années écoulées auprès de toi.
— Nathalie! dit-il avec reproche...
— Moi, je ne compte pas, dans tout cela, reprit-elle, en s'anlmant. Je ne parle que de mes fils. Le monde, ponr moi, se résume en toi et en eux. Eh bien I il faut que je t'avertisse. II ne faut plus espérer que tu les garderas auprès de toi toujours.
— Ils songent à me quitter 7
— Je te l'ai dit. Je les ai retenus. Je no peux plus rien contre 1. ur volonté.
— Mais pourquoi ? Pourquoi 7
— Parce qxie, depuis trop longtemps, ils entendent autour ''^';v des allUwSions dont ils comprennent le sens. Personne
n'Ignore, dans le pays, que tu les as recueillis mourant de faim et on le leur fait bien voir... on ne s'est pas encore habitué à les considérer comme les neveux, de ton sang, les fils de ta sœur, on ne les regarde que comme des mendiants de choix, plus heureux que d'autres, et auxquels tu fais largement l'aumône de ta générosité.
— Nathalie, tu exagères... Ne sont-ils pas ici comme seraient mes deux fils 7
— Pour toi, sans doute... Pour les autres, non, cent fois non I Mendiants, te dis-je, mendiants, et parents pauvres que tu reçois à ta table pour leur donner un peu d e ton superflu. Et cela est si vrai que cette situation a excité autour d'eux la haine... Et vo-ilà pourquoi on a essayé d'attenter à leur vie... Et pourquoi on me les a rapportés, l'un et l'autre, à demi morts...
Elle essuya ses larmes.
De véritables larmes, car la vpuve avait l'art de pouvoir pleurer quand elle voulait.
— Pourquoi ne m'as-tu jamais parlé de cela ?
— A quoi bon ? Pour te faire de la peine ? Ne sommes-nous pas ici, au contraire, pour éloigner de toi l'ombre même de la souffrance ? Si tu n'avais pas deviné ce que je te cache, si tu n'avais pas interrogé, tu n'aurais jamais rien su !... Mes enfants ne sont même pas considérés, dans le pays, comme l'eussent été des gérants ou des régisseurs de tes propriétés... Dans les premières aunées, on est resté vis-à-vis d'eux sur une prudente réserve... puis ce fut la révolte... ils avaient montré de la douceur. On se moqua de ce qu'on prit pour de la faiblesse. Ils montrèrent de la sévérité. Us reçurent des menaces... C'est alors que chacun leur fit comprendre qu'ils n'étaient rien, qu'ils ne vivaient que par ton aumône... et que s'il te plaisait de la leur retirer, ils tomberaient dans la misère...
— Mais, mon Dieu I que veux-tu que je fasse ?
— Ce que ton cœur, ou plutôt ce que ta justice et t-es intérêts l'inspireront, dit-elle en voilant l'éclat soudain de ses yeux sous ses paupières baissées... Si tu as un parti à prendre, hâtetoi, frère, hâte-toi... Peut-être est-il déjà trop tard...
— Trop tard ?... fit-il, inquiet.
— Oui. car mes fils sont écœurés de ces humiliations. Oh ! ce ne sont pas des ingrats. Ils ont voulu rester. Ils ont résisté jusqu'au bout. Pourtant, il arrive une heure où la coupe est trop pleine et déborde... Ils en sont là... Je l'ai su, non par eux, par d'autres... car les pauvres enfants ont redouté de me confier leurs projets...
— Mais enfin, que rêvent-ils donc ?
— Ce n'est plus un rêve. Us sont prêts à partir.
— Où vont-ils ?
— J'ai appris que dans quelques jours ils comptaient s'embarquer pour les Etals-Unis où ils trouveront aisément l'emploi de leur vigueur, de leur activité, de leur intelligence... Ce que je te confie là est encore secret... Je l'ai su, ce secret, par les amis auxquels ils se sont adressés, afin de réunir fa petite somme dont ils ont besoin, là-bas, dans les premiers temps, pour la mise en train des affaires qu'ils préparent... peu de chose... quelques milliers de francs...
— Us n'ont même pas songé à s'adresser à moi?...
— Le pouvaient-ils, puisqu'ils tenaient, avant tout, à c« qu« leur résolution fût cachée?... Puis, ils sont fiers... De toi. ils ont déjà trop reçu !...
— Ils ne partiront pas... je le leur défends I...
— Ils partiront, frère, car. justement, ils savent aussi quel tu es leur maître, et ils ont hâte de reprendre leur liberté...
— Ce sont des ingrats, oui. des ingrats...
— Non, ce sont des hommes... et ils souffrent de partir, car Ils t'aiment... Et moi, moi qui t'atme, et tu n'en peux douter, crois-tu que je ne suis pas malheureuse?
— Des ing:rat5, te dis-je... Laissons-les partir, et quand Ils auront couru d'aventuré" en aventure, ils nous reviendront, heureux de retrouver noire foyer...
Elle laissa passer un long moment sans répondre, comma pour donner plus de poids h ce qu'elle allait dire. Sans doute, elle avançait l'argument décisif.
— Non, frère, une fois partis, nous ne reviendrons jamais plus...
Il eut un brusque geste d'effroi.
— Toi. dit-il... toi aussi, tu me laisserais?
— Ne suls-je pas leur mère ?... Ici, j'étais dans la joie malgré tout, car, moi, je n'ai point d'orgueil et je ne pensais guère à la position humiliante où me mettent tes bienfaits... Je ine réjouissais de vivre auprès de vous tous... Mais, pui= ' 's vont au-devant de la miser?, puisqu'ils vont ?» la lutte âpr *--/-^p le pain quotidien, pui-s-je les abandonner aux découragemei. »? Et lorsqu'ils rentreront dans leur losris. meurtris de cœur, fatigués de corps, ne faut-il pas qu'ils retrouvent l'amour de leur mère, qui les réconfortera pour le lendemain 7...
Il dit, faible :
— Mais je ne veux pas, je ne veux pas...
Puis il abaissa son front dans ses mains jointes et resta silencieux.
Il paraissait en proie à une Incertitude, à une perplexité torturante.
Le mot, le mot décisif, n'avait pas encore été dit entre eux- Chacun des deux y pensait. Aucun des deux n'osait le prononcer.
Ce fut elle qui s'enhardit :
— Tu as le malheur de n'avoir point d'enfants, de n'avoir point d'héritier A qui tu pourrais laisser Royaumont... Voilà de quoi tu souffres...
— Oui, et nue faire? Que faire?
— Tes enfants, ceux qui te manquent, ne les as-tu pas retrouvés en tes neveux? Je t'ai déjà... indirnié... un jour le seul moyen pour toi d'analser tes craintes de l'avenir... Au lieu de laisser la loi diviser Rovaumont. alors que tu ne serais plus là. ni moi peut-être, pour y veiller, pnnrnuoi. de ton vivant, et pendant quo le suis encore là moi-même pour te donner des conseils, pourmioi ne présides-tu pas au par+age ? Lst-ce fpi'il serait vraiment divisé, ce Rovaumont que tu aimes, si tu le remettais aux mains de mes fils?... Tls ne se miitteront pas et Rovaumont restera touiours pour eux ce qu'il a été pour toi, pour nous, pour notre famille : Mon Royaume.
Il l'écoutait. pâie^ et ne répondit rien. Partager le domaine I Etait-ce possible T
— Pour mes fis. Ils ne demandent rien, ni aujourd'hui, ni
plus tard, La preuve dô leur bonne fol et de leur déslntéressf sèment tu la trouves dans leur projet de s'expatrier. Mai Ù faut pourtant que je te le dise... Considère comme leur sltua- Hon à tons rieux serait chanprée si tu suivais mon conseil!.. Lorsqu'on apprendra à quel rang tu les élèves, et que do l'humble condition où ils vivent, lu les fais monter tout à coup auprès de toi, ceux qui les ont méprisés, ceux qui se sont révoltée, ceux qui n'ont pas voulu reconnaître le manriat gu'il tenaient de toi, seront les premiers à fnire acte de soumission.. Mes fils pourront com.mander et veiller efficacement aux inlefêtB de Royaumont, puisqu'ils seront devenus les m.aitres, à l'égal de tbi... Le sentiment public était contre eux. Tu le verras changer et leur être au contraire favorable. Et toi, Hubert, ton repos d'esprit sera dès lors absolu, car tu vivras, non plus au milieu de la pêne, rie la conirain 3. des arrièrepensées si pénibles dont notre existence était faite, tu vivras au milieu de la joie <le tous., et cette joie finira bien par réagir sur ta tristesse, mon pauvre frère.
Il gardait le front dans les mains, tout accablé.
Au bout d'un instant, elle lui toucha l'épaule, du bout du doigt.
Il tressaillit violemment, comme s'il avait reçu un choc douloureux.
— Veux-tu que je te dise h quoi tu penses ?
Il releva la tête et la regarda avec épouvante. Et cette femme, qui était, le bourreau de cet liomme, ajouta dans sa froide cruauté :
— Tu penses à l'enfant de ta femme, à l'enfant disparue, ù l'enfant née pendant ton mariage... et qui n'est pas de ton sang...
— Tais-toi, tais-toi, tu me fais souffrir !,,,
— Le chirurgien aussi fait souffrir, mais c'est pour amener la guérison... Donc laisse-moi poursuivre encore, laisse-moi achever tout ce que j'ai à te dire, car cet entretien, entre nous, est trop pénible pour qu'il puisse se renouveler souvent. Celuici doit être décisif... Et de ton côté, comme du nôtre, il doit en découler de graves résolutions.
— Parle, mais hâte-toi, arrive au bout de cette torture... Elle n'eut pas pitié. Elle n'avait que dédain pour la faiblesse
de cet homme dont elle maniait l'âme avec une adressse savante.
— Cette enfant... elle a disparu... tu ne sais ce qu'elle est devenue... Nous pensons qu'elle est morte... rien ne le prouve... elle est peut-être vivante... Qui prouvera que C':^tîe disparition mystérieuse n'est pas l'œuvTe de la mère ?... Et que la mère n'attend pas que tu ne sois plus, pour venir, avec son enfant, réclamer ses droits sur Royaumont?,.. Et alors, alors, frère, ne frémls-tu point en pensant que ton domaine, cher à ton cœur, devl-^ndra la proie de la femme qui t'a si indignement trompé et la dot de l'enfant, dans les veines de laquelle coule le sang odieux de Jérôme Marberoux...
— Tais-toi, oh ! tais-toi ! dit-il, la voix étouffée.
n pencha la tête sur le dossier du fauteuil. La torture était trop forte et il perdait connaissance. Ses veux se fermèrent. Son visage, d'une beauté si triste et si régulière, son visage ds bonté et d-8 résignation était si pâle qu'on eût çn.t eue, désor- EoaJs. rien ne le' ranimerait.
LA BfiAtJÎÉ 00 DIASL8 f'3
La veuve attendit, patiente, qu'il revint à lui.
Elle ne fit pas un geste, elle ne voulut pas appeler, m«ttr« un tiers entre elle et lui, atténuer reliet de ses paroles par une intervention étrangère qui eût sans doute changé le cours de ses idées.
Il fût mort ainsi qu'elle ne l'eût point secouru.
Et lorsqu'il rouvrit les ^y eux, il retrouva devant lui, implacable, son bourreau.
Son bciineeau qui, profitant de sa faiblesse extrême, voulait lui arraciter une parole qui engageât l'avenir, une parole de promesse.
— Tu penseras, frère, à ce que je viens de te dire... Tu penseras à nos flls, qui songent à s'expatrier... et qui ont souffert en silence... Tu penseras à moi, qui suis malade à cause de tout ce que je vois... Tu penseras à ton bonheur et à la paix complète de ta vieillesse que je t'oKre ainsi... Et tu penseras au danger que je te signale et <iul viendrait, pour Royaumont, de l'entant disparue, de l'enfant do l'adultère...
Il balbutia ;
— Je souffre... Nathalie... n'insiste plus...
— Pardon, mon frère, pardon !
Elle eut le courage de se mettre aux genoux du comte et lui embrassa les mains.
— Oui, tu m'aimes... je le sais... je le vois... Dès lors, comment veux-tu que je vive si tu t'éloignes de moi ?
— Hélas I
— Pue tes flls de surseoir à leur résolution... qu"'ils ne partent pas...
— Ils partiront, frère, à moins que tu ne leur promettes...
— Laisse-moi réfléchir... Oui, je te promets, à toi, à eux... ce que tu demandes. Mais il faut que je m'habitue à cette idée... Je te demande le temps de m'y préparer... Ne m'accable pas... lais.=e-moi quelques jours...
InflexiblG, elle ajouta :
— Je sais, non point par eux, mais comme je te l'ai dit, par d'autres, je sais que mes flls vont partir dans cinq jours... Ils n'attendront pas au delà... j'en ai peur... Et j'ai peur que ta promesse même n'ait aucune prise sur leur volonté.
— Cinq jours, Nathalie, je ne te demande pas plus de ces cinq jours... Tu as ma parole, dès maintenant... tu peux la leur apporter... Le délai dont j'ai besoin, ce n'est point parce que j'nésiie... non... c'est parce que je souffre de ce mal nouveau qui s'ajoute à tous mes autres maux... Cinq jours, ce n'est pas beaucoup pour une résolution aussi grave... Ce que tu désires, c'est la rtn de ma vie... Cinq jours, ce n'est pas beaucoup pour en terminer avec elle...
Elle continuait de lui embrasser les mains, avec une sorte d« ferveur.
— Ce ne sera pas la fin de ta vie, mon frère, mais lô recommencement... Je vais parler à mes flls... Ils attendront sur ma prière... et, s'il le faut, sur mon ordre.
Elle monta chez Michel et chez Laurent.
Ils étaient chez eux. Ils connaissaient la démarche dé leur mère et ils en attendaient le résultat dans une Impatience fiévreuse.
Ils n'eurent pas besoin de l'interrogef.
Est ce que tout, chez Nathalie, le visagâ rayonnant, rcmge
lOU U BEAUTÉ DU DIÂËLS
d'animaiion, les yeux éclairés d'une lumière étrange, es4rC« que tout n'annonçait pas la victoire éclatante et définitive? Elle dit, résumant la lutte d'un mot trivial :
— C'est fait 1
— Il a consenti î
— A tout ce que j'ai demandé!...
— Sans conditions ?
— LJue seule... oh 1 ne vous en effrayez pas... Comme le coup est trop rude pour lui, il m'a priée de lui laisser quatre ou cinq jours pour réfléchir, non point pour se décider... mais pour s'habituer à la pensée que Royaumont va tomber entre vos mains... J'ai consenti... en exigeant que ce délai ne dépasserait pas cinq jours I
— Ah 1 mère, mère ! c'est le triomphe de ta vie !...
— Je ne l'ai cherché que parce que vous êtes mes fils et parce que je vous aime, dit-elle. J'en serai trop payée, si vous êtes heureux !...
Et elle disait vrai, cette femme si redoutable. Bonnes ou mauvaises, ses actions n'étaient dictées que par un sentiment : l'amour profond, aveugle, faible jusqu'à la lâcheté qu'elle avait pour ses enfants...
ADŒU, ROYAUMONT !.
Le lendemain, Croix-'Vitré ne sortit pas. Cette conversation l'avait abattu. Mais le surlendemain, dans la soirée, on le vit, sans rien dire à personne, prendre sa canne, se diriger lentement vers la Combeauté et disparaître dans les détours des sentiers qui traversaient le vaste domaine.
Nathalie avait l'art de deviner, d'instinct, tout ce qui se passait che? cet homme.
Elle dit à ses fils, en le leur montrant :
— U va faire ses adieux à Royaumont 1...
Et c'était vrai.
Oui, dans une brusque reprise de sa vigueur d'autrefois, il voulait refaire, à pied, pas à pas, le tour de ces bois, de ces fermes, avant de les diviser, de les partager pour toujours, et de les remettre aux mains de Michel et de Laurent.
Ah I ce n'était pas sans douleur, et non sans déchirement, qu'il avait accepté cette idée. Ce domaine, c'était toute sa vie, de même qu'il avait été toute la vie de son père et toute la vie de ceux qui avaient précédé.
Car tous ces Croix-Vitré avaient été pareils aux paysans, des hommes attachés à la terre. Jadis, ils n'avaient été ni courtisans, ni soldats.
Ils ne s'étaient attachés ni au clergé ni à la magistrature. Ils restèrent indépendants et rudes.
Royaumont leur avait suffi.
Ils étaient nés et ils avaient grandi là, pareils aux sapins de ]A montagne et aux chênes des vallées qui puisaient leur sève,
LÀ BEAXyit DO D1ABL8 101
leur force, jusqu'aux entrailles des Vosges. Il n'y avait pas eu, ch«z eux, d'autre ambition que de rester attachés a celte terre. Et on pourrait dire, vraiment, qu'il n'y avait pas eu, pour eux, d'autre raison de vivre...
Et Mon Royaume allait se dissoudre, s'effriter, échappant des mains devenues débiles, trop faibles pour diriger...
Elle était prévue, cette catastrophe, puisqu'il n'avait pa,s d'enfant, et pourtant, à force de se retourner dans ses rêves, il avait cru qu'elle n'arriverait jamais 1...
Pas d'enfant 1...
Un fioi de rancune et de colère gonflait son cœur...
Lorsqu'il descendit, ce jour-là, du château, s'appuyant sur sa forte canne, sa démarche était moins lourde que d habi-
*\a lièvre le soutenait, le faisait agir. Et les paroles haineuses odieusement habiles, de Nathalie, bourdonnaient dans sa tête : a Prends garde que Royaumoni ne devienne la proie de « la femme qui fa trompé et la dot de l'enfant dans les veines « de laquelle coule le sang des Marberoux... »
— Cela, jamais 1 jamais 1 disait-il, tout haut.^
Et il voulut le revoir tout entier, le beau domaine.
Ce fut d'abord la scierie de Malgoutte, sentant bon la résine et les planches de sapin. voyait
Elle venait de son père, le vieux comte Philippe, qui 1 avait rachetée, avec les terres des alentours, morceau par morceau, dix ans après son retour d'émigration.
Puis ce fut les ruines du Clos-des-Moines. Jadis, c'était une vaste 'abbaye. La Révolution de 93 l'avait rasée. De vieilles légendes, les unes amoureuses, les autres horribles, voltigeaient autour de ces pierres. . * ,„ ^„ii
Les moines qui avaient habité là n'y passaient pas fe meilleur dt, leur temps à chanter les vêpres. Ils aimaient la bonne chère et. en vigoureux gaillards, s'amusaient à courtiser les filles Le comte l'iiilippe avait racheté le tout, et avec les ruines avait construit les bâtiments d'une ferme. Une chapelle de l'abbave. avec son clocheton, avait survécu au desastre, par hasard. On y entassait les gerbes de blé ei cl'avome, en août.
Ce fut la ferme de la Faloise, riche en pâturages et de su-
^^Ce^utTa^fenne'de Bois-Nibelle. la plus fertile en céréales.
Ce fut la ferme des Aigriottes. avec ses mnomorables cerisiers, si pressés les uns contre les autres, qu en mai lo squ'ils étaient fleuris, ils ressemblaient a une vaste foret toute
^^ÎÏÏl^%îaiî°lîi'paîïe de Royaumont qui lui avait été léguée
^ït îuf Hutfert, avait mis son existence à compléter le reste... tout autour du château juché comme un oiseau de proie sur
^^l/'ravtit'^compiété en rachetant la terre de Clairsemé, qu'il
"\t SsÏÏn iS'for^eTdfïa Tremblade. créées par son y^? mlts qu'il avait achevées, où il avait amené travail.
^'âfaïheKSlussfleToniaino avec le château de Louvièr*. Le ihâteau. inhabité, était moins imposant que Royaumom, (Dais non nioins confortable.
I('^ .'.* WAVTÉ DU DIApr.P.
• Il parcourut tout cela.
Il revit tout.
La nuit était venue. La lune était levée, blanchissant la vallée de ses lueurs incertaines et il marchait encore, soutenu par la tièvre.
Oui, Il avait voulu tout revoir, comme si, le lendemain, il avait dû s'exiler à Jamais et il avait fait ees adieux à chacune de ces choses qui lui rappelaient des années de luttes, de jeunesse, d'espoirs, d'inquioiudes et de triomphes.
il avait senti bien des fois des larmes monter à ses yeux, et il avait refoulé ces larmes.
Que lui avait-il manqué pour ôire complètement heureux? pour être un des Ifonimes les plus heureux de la terre ? .
En revenant au château, très tard, sous la froide clarté lunaire, 11 longea la bordure du domaine et passa devant le Moulln-Joli.
Il n'y avait point pénétré depuis la mort de Jérôme Marberoux.
C'était par une soirée pareille, bien des années auparavant, et 11 s'arrêta devant la gentille maison, au bord de l'eau évoquant ces souvenirs.
Le rez-fle-chaussée du moulin était dans les ténèbres Et dans tout le bàiim.ent, une fenêtre, seule, très large, sorte de baie sur la rivière, était éclairée vivement.
Croix-Vitré tressaillit : cette fenêtre était celle de la chambre Où le moribond avait fait, autrefois, l'aveu tragique de l'adultère.
Et sans savoir pourquoi, sous le coup de ces funèbres souvenirs, le comte s'arrêta, invisible parmi un massif de grands ormes.
Il regardait.
Devant la baie lumineu.se, ouverte à la fraîcheur de la rivière, une silhouette s'agitait, éclairée, par derrière, par l.-i lumière d'une lamne, et, en avant, par les rayons de la lun< qui donnaient en plein sur elle.
Il la reconnut tout de suite : c'était la fille unique de Jépme, c'éiait Germaine Marberoux.
Il la voyait aller et venir, grande, élancée, dans sa taille tout à la fois hardie et souple et la posture qu'elle prenai' faisait valoir cette taille, en la cambrant fortement.
Germaine, qui ne pouvait se croire observée, procédait sau? gêne, sans contrainte, à sa coiiïure de nuit.
Elle était très brune, avec des veux noirs larges, sombreet impérieux, et des cheveux épais et soyeux,' qui, en c; moment, flottaient sur ses épaules. Comme elle avait les bras relevés, les larges manches de sa robe de chambre descendaient jusqu'aux épaules, et sur celle nudité, les rayons de la lampe et de la lune produisaient des jeux de 'lumière étranges et chan^reants, violents ou adoucis.
Elle vivait seule au moulin, dont elle dirigeait l'indiistrio avec l'initiative et l'adresse d'un homme rompu à ces affeire?
Recueillie par une sœur de sa mère, après la fin de Morb»^ roux, on l'avait envoyée, de douze à dik-huit ans, dans une pension de Nancy. Depuis deux ans, elle s'était réinstallée au moulin; et tout de suite elle avait mamfcsté son autorité en faisant mait^on uett« et en appelant à, elle un perBonnel nouveau.
U. BEAUTÉ DU UIABLE 103
Dès lors, OU S'habitua, dans le pays, à la rencontrer parut où ramenaient ses affaires ou ses fantaisies, tantôt à che-
: 1, le plus souvent dans une voiture très légère, attelée d'une bête de sang et qu'elle conduisait à fofld de train.
Germaine et Rose-Lison étaient les deux plus jolies filles de la vallée.
Mais quelle différence entre ell^s!..
— Beauté du diable I disaient en riant les gens de la Combeauié.
C'est que le diable emploie à son service toute sorte de séductions.
Les séductions de Rose, c'était sa. délicatesse, la pureté de ses yeux bruns, le joli sourire qui découvrait ses dents humides, et aussi cette fraîcheur de visage inaltérée, fraîcheur qui tous les jours était celle de la rose éclose le matin. C'était par toutes ces gentillesses, par toutes ces exquises perl'ections de jeunesse et par tous ces parfums de printemps, qu'autour de Lison, innocente et chaste, le diable tentait les liommes.
— Il les tentait autrement avec Germaine.
Bien que cette tille passât pour être honnête, elle avait une de ces séductions provocantes qui font naître les plus mauvaises pensées.
Elle semblaitt être le foyer môme de la passion.
L'ardeur de ses yeux qui avaient l'air de recevoir le reflet de flammes intérieures, la langueur ou la force de son jeune corps qui rappelait les plus belles des statues antiques, l'éx-
Sression mobile de son visage, cette peau si brune qu'auprès e Lison la. jolie meunière paraissait d'une autre race, tout en elle trahissnit un sang impétueux, un caractère violent, une volonté redoutable.
Pour différencier ces deux beautés et ces deUx tempéraments, il faudrait dire que la douceur de l'une la conduirait peut-être au suicide, si elle devait ainsi échapper à la souffrance d'un amour malheureux.
Alors que la violence de l'autre, dans le même temps et ''•lus le même but, la mènerait, peut-être, droit au meurtre..
Croix-Vitré regardait. Et ce n'était pas une vaine curiosité : ù le faisait rester là., au milieu du massif. Il ne pouvait détacher les yeux de cette image de Marberoux. Car elle ressemblait à son père
Pendant une seconde, môme, il eut une hallucination étrange.
En se coiffant, la jeune fille venait de serrer l'une de se3 nattes défaites entre ses dents et ainsi elle n'offrit plus à Croixvitré, soudain, que le front et les yeux. Tout le reste disparut sous la retombée des noirs cheveux en désordre.
Il laissa échapper une sourde exclamation.
C'est qu'elle venait ainsi de faire surgir à sa mémoire une image que le temps n'avait point effacée, le seul remords de sa vie loyale.
L'image de l'homme cjui, un jour, dans la boue, avait ramassé une pièce d'or avec ses uents blanches...
L'image du chemineau au regard terrible qui lui avait dit,
a s'élolgnant :
a Je ne vous remercie pas, vous savez ? »
JamsiB il n'avait revU cet homm^..
104 r.A BEAUTÉ DTJ DTABI.E
Il venait de le revoir, en une lueur de folie, sans doute.. Germaine avait entendu l'exclamation du comte. Elle se
fiencha, essaya de voir, puis ferma la fenêtre et fit descendre es lourds rideaux qui la cachèrent.
L'apparition s'était évanouie...
Il remonta, inquiet, vers Royaumont. Et, pendant toute la puit, il revit cette vision, dans des cauchemars.
yii
[E PARTAGE DU BOYADMB
Sur une table de jardin, dans un angle de la terrasse d'en bas, celle qui se trouvait tout près du bord de Teau, le comte avait étalé une grande carte du domaine de Royaumont.
C'était une carte qui datait du siècle dernier. C'était la carte qui avait servi au comte Philippe et à Hubert pour s'y reporter souvent et se dire :
— Ce terrain était à nous. Il ne nous appartient plus. Il nous Tant le reconquérir.
Cette carte était leur livre de chevet. Etalée devant eux. contre le mur, dans leur chambre à coucher, ils la vovaient le soir, lorsqu'ils s'endormaient, et le matin en s'éveillànt. Elle était là pour leur rappeler leur devoir et leur travail. Ils ne 6'étaient arrêtés, dans ce travail, que le jour où, sur le terrain, la carte s'était trouvée, de nouveau. Intacte, exacte. Aucun bois, aucun pré, aucune terre, n'y manquait. Une carte dressée la veille par l'arpenteur n'eût pas été plus régulièrement tenue que ce vieux parchemin qui était âgé de plus d'un siècle Et si elle restait dans leur cham.bre, affichée contre le mur. ce n'était plus pour faire souvenir à Croix-Vitré qu'il avait à tra vailler encore, c'était pour lui faire comprendre que tout travail était terminé et que son devoir était accompli... Toutes les séparations des domaines entre eux y étaient dessinées en gros traits... les fermes y étaient marquées par des maisons lilliputiennes... les deux châteaux par des tourelles et des clochetons... les bois par des arbres verts... les champs par dea hachures... et dans tout cela roulaient, au fond de la vallée, les eaux en bleu indigo de la Combeauté... Croix-Vitré avait ajouté de sa m.ain les bâtiments du Closdes-Moines, dans les Ruines, et les forges de la Tremblade. C'était tout.
Il avait déplié la carte sur la table.
Et, assis dans un fauteuil de rotin, sa canne entre les jambes, 11 la considérait avec une tristesse profonde. De temps en temps, il relevait les yeux et portait le regard, autour de lut, un peu sur tous les points de l'horizon, car le domaine entier se ramassait là, sous sa main, pour ainsf dire, et il pouvait presque l'embrasser d'un coup d'œil.
Nathalie et ses fils avaient pris place, près de lui, sur un banc du jardin.
Très émus, tons les trois, eux aussi, mais non point de la
même émotion. Certes, en voyant approcher l'heure décisive, ils étaient infiniment troublés.
Depuis dix-huit ans, la parente pauvre s'acharnait à un travail gigantesque.
Aujourd'hui, l'œuvre allait s'achever.
Nul obstacle, désormais, n'était prévu par elle
Et, depuis une heure déjà, ils étaient là, écoutant Croix-Vitrô — 1 écoutant même lorsqu'il se taisait, car ils devinaient les dernières uttes de sa résistance vaincue, les débats suprêmes de sa faiblesse. ^
Ils l'écoutaient parler.
il vantait les richesses de chaque parcelle de Royaumont :
— hn faisant le partage équitable du domaine, on peut arriver a taire également le panage équitable de ses revenus L'un de vous, Michel et Laurent, mes cbers fils, laissez-moi vous donner ce nom, en ce moment surtout, l'un de vous ne sera donc pas avantagé au détriment de l'autre, grâce au soin qui présidera au partage que j'ai résolu.
Michel se leva, vint embrasser la main tremblante du comte •
— Puiîque vous avez bien voulu nous appeler vos fils, nous continuerons, de notre côté, à vous appeler notre père. . Je ne parle qu'en mou nom. Laurent parlera au sien, tout à l'heure... C est bien comme des fils, des fils respectueux et tendres que nous vous aimons et que nous vous avons toujours aimé .. Nous avons reçu vos bienfaits depuis que vous avez bien voulu nous recueillir, nous qui allions périr de misère, et aujourd'hui vous mettez le comble à ces bienfaits en nous donnant ce beau domaine, dont vous êtes si fier •et qui vous tient tant au coeur... Nous n'avons pas mérité tant de bonté... Nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour vous prouver notre aftection filiale, mais si, jamais, sans le savoir, nous avons encouru quelque reproche, que votre indulgence aurait trop vite oublie, nous vous en demandons pardon, père nardon à genoux... ^
Nathalie, devant ces généreuses paroles, détourna la tête et essuya une larme.
Ce fut le tour de Laurent. Michel s'était reculé. Laurent prit sa place. Ainsi qu'avait fait son frère, il embrassa énergiquement la main du vieillard.
On eût dit que cette comédie avait été de longue date pré-
p£Lrt:36.
— Père, je m'associe à tout ce que vient de vous dire Michel . Je n aurais pu exprimer mieux qu'il l'a fait la tendresse que ] éprouve pour vous. Père, nous acceptons avec effroi le don royal que vous vous préparez à nous faire. Oui, avec effroi car nous n'en sommes pas dignes... et nous craignons de ne pouvoir gérer ces vastes biens ainsi que vous l'avez fait vousmême. Du moins, vous serez là... Vous nous donnerez vos conseils. Vous continuerez d'être la tête qui dirige et nous serons les bras qui exécuteront... Puis, ce qu« mon frère ne vous a pas dit, parce qu'il voulait me laisser quelque chose à dire c'est que nous traiterons votre Royaumont comme vous l'avez 'traité veu8-mem«. Royaument partagé ne sera point divisé. Père, ce aéra toujours votre Royaumont. Et vous en serez toujours la roL ^
Les yeux de Creisc-Vitré sw roGutilèrent Mais il répliqua :
l;;tJ LA 6£AUïl W DIAPLB
— 3e ne puis vous obliger à engager ainsi votre avenir. Mais le vous remercie, oui, je vous remercie du fond de mon cœur, de la pensée que vous avez eue, et de l'engagement que vous vouliez piendre. Que jusqu'à ma mort Royaumont reste ce au'il pst Que je n'éprouve pas la grande tristesse de le voii S'effriter, pour retourner peut-être à ceux à qui je lavais re tiré. Je ne vous en demande pas davantage. Ainsi, ma Im sera
^^^Père^' nous maintenons l'engagement que nous avons pris. Michel leva la main :
— Nous le jurons !
Le comte resta quelque temps silencieux.
Il fit un geste bizarre qui parut s'étendre sur la cane ae
Royaumon^ part de Michel... Je lui donne Clairsemé, et les forges de la Tremblade, et la belle ferme du Clos-des-Moinf et fe lui donne aussi le château de la Louviere, ou il dem.' rera si bon lui semble. Tous ces domaines som, agglomerc^ autour de la Louviere, ainsi que les autres autour de mou Boyaumont. J'y joins la terre de la Faloise.
— Père, vous resterez le maître de tout.
\ Laurent, je donne Rovauniont, d'abord, avec tout ce q l'entoure et ensuite, la scierie de la Malgoutte et la ferme ae Bois-Nibelle, et la ferme des Aigriottes... Cest tout... enfants... le n'ai plus rien à donner., , ■ ♦
Il s'arrêta encore. De grosses goutte? de sueur coulaient son front. Nathalie s'approcha de lui et les essuya teudremevi
— Tu souffres ?
— Un peu...
— Nous t'aimons.
™ iMGrci
Et il lui 'serra les rnaius en môme temps qu'il soulfvait vers elle son regard douloureux, un regard navré.
Tout à coup, ils tressaillirent. . . , , ^^^
A leurs pieds, du bas de la terrcsse, une voix, montait, qui partait du bord de l'eau, une voix criante et furieuse
En même temps, ils entendirent que l'on grimpait le long des, pieJres et une tète apparut sur le rebord de la muraille, unetête maigre, aux yeux flamboyants, la tête de Ciboulot.
Et Ciboulot, prit place sur le mur, commodément
-^EKcSsèl.'ïe vous prie, monsieur le comte, et vous la compagnie. J'ai un défaut; voyez-vous, c'est d'ê re partout, par ont Su il faut et partout où il ne faut pas.. Alors jetais en bas le long de la rivière, à relever des lignes de fond, quand je vous ai surpris en train de régler vos petites affaires. Ce n'est pas Sa aute.. J'ai tout entendu... Eh bien, monsieur l^.conie vous vous fâcherez si vous voulez. Ça m'est égal, mais vous mérUeriez qu'un vous enferme pour donner ainsi votre saint- Susnuii à d<i.s çjens qui ne vous aiment pas, qui se soucient de vîus comme d'une mouche qu'on écrase et qui n'ont qu une idée dans la tête, celle de vous çruger votre bien... Michel et Laurent avaient pâli devan le hardi ë^pon Tous les deux, la canne haute, s'étaient élances vers lui. Ciboulot les regarda venir et bo fit pas un mouvement: -Monsieur le comte, dites à vos neveux; qu'ils ne sont pas ae tailla contre moi, surtout au jeu du bâten... Ça leuç rap-
, LA BKAUTÉ DU L'IABLE 107
^^^'^«ta'^^iP^'f '^ ^^ ^^* ^' arrangés dans le Jbois d'Hérival Ca ne date pas de si loin qu'ils ne s'en souvienrent Et si "nela vous étonne de .savoir que c'est à n,oi qu'ils doivent d'avoir été
batTus E?'vr!^ff ■ ^r.'^^' ^^'^'^ ^'^,^^ ^-^'''^ pourquoi Te es a' nattas ht voila... ces messieurs dés rent-ila nue le fassp cnn. naître a monsieur le comte pourquoi Cibou ot IcsV tour à tnuî en combat loyal et singulier, si joliment rossél 7 '
nhnntnt''rlnr.Pn^.1P'"''''^- ^l'""^'^^ ^^ Laurent étaient domptés. Ciboulot 1 éprenait, tranquille, <^u haut de son mur •
..a~ 9^® vous partagiez votre bien ou non. ça ne me reaarde pas. Je ne SUIS pas votre héritier. Mais iè suis nronhèiâ le hfpn ^^J"' '^"'l-''' ^"^ ''°"^ arrivera. Il vous arriver^a ?avemuJe b en connue d'un vieux paysan de chez nous, le père Lamine?
?ot^t cl aulfnJsSSni't'^^'r^'V* ^^^' ^-^^^^^ ^ BefdetixTls ?é eraussil i rîSnnP i^i;f''ii^ ^'''Î'S.'? 'ï^'' ^^s fll^ le nourriraient ei aussi lui aoiineiaient le toit et l'entret en. Pendant deux an'i
fl^''ï?^f ^/.'"- ^M^°^^' ^e ^^""'^ ans, on trouva qS" niak-eait trop, et de 1 un a l'autre, les deux flls se le renvoyèrem Si
nUiés''Se'y mif.n'.f d^: passer son temps à trimbaler' 'ses guïninea cie la maison de l'aine a la maison du cadet in^nuan
irnuiJT^'-' °"' ]' '^-^^^ «* l'-^î^é ayant refusé de ifrecevoFr on trouva le vieux Laminet tout raide mort dans la neige ' Liboulot se mit a rire. ** '
,-o"^„^^ ^'^^^ *°"* ^® ^^^ j^ voulais vous confier, monsieur Si iw""'' ^°* "•'."^V^'.' "3"^ ^"o^'t les maîtres, vous cbas?ent" de ^?nH •?"">;•• ^:o"l^liez pas que vous connaissez le chemin qui conduit chez Dornak... Mais, pour y venir ne choisissez nas un temps de neige La neigé, c'est (ïangereux pour les vieuÇ rih^i,Pn?''.^''^°"J^^' ^' Pï-ophète qui sait le présent et l'aveSr Sans adieu !°" "" ^'''^°''^' ^'^'* ""^^ «^^ ^^^^ 1^ d^sTl- ■
On l'entendit qui dégringolait le long des pierres et s'abat-
e oi?!!,'i, ^'m^.T^?- ^"*'' ^^ ^'""'^ ^« 3^^ sabofs s'affafbli?dans le lointain. Mais il ne se pressait pas. Il avait l'air d'ètro rpr. tain qu'on ne songerait guère à le poursuivre
boulof^^ ^ °'^^ rompre le silence qui suivit le départ de Q-
Le comte avait fermé les yeux, peut-être pour concentrer
mieux toute sa pensée sur une vision que ces paroles Slent
'loir'e'T.mentn'Sp' T^ ^-^ ''7' P-"^^ "'« P°^^^ la'^connaître rS vl,,l-t "*^?^? '^y- P^^^ Laminet. Lui-même, bien des fois L^„?i* i-encoutre, dans les durs et longs hivers de ces monl tagnes brouettant ses pauvres hardes d'un village à l'autre d'un flls à un autre fils. Mais ces catastrophes si tragfques" cest. bon pour les humbles. Jamais elles n'a teindraient Croix! Vitre, qui resterait puissant même après le pariagé Tout de
.même, n etait-ce pas un avertissement, que cette voix î
parSiirpauv^ef'''''"'''*'''* ""^ '"'' ^"^^'''"'^ *''°"^^® interrogea les
boTs ft''si'blen'inuf? '''' ^'^''°' ^"^ "°"« '^^ «"^P^^« ^^"^ 1«
— Il le dit. Nous l'ignorons. Et nous ne le croyons pas
- A quoi voulait-il faire allusion lorsqu'il semblait vous me-
108 LA BEAim? nu DTABI.F
nacer de me révéler la cause mystérieuse d'une pareille sgres- Bion?
— Ce garçon est un peu fou, et il ne sait ce qu'il dit. Dès lorp comment nous autres, expliquorions-nous ce que lui-même r>r pourrait faire comprendre?
Le comte pencha la tête.
— Oui, Ciboulot a des allures bizarres, bien souvent, mais il n'est pas fou... .. ^. ^
Un sifflement aieu attira en cet instant leur attention. Ce sifflement paraissait partir du ciel et ils relevèrent la tête.
A la cime mince d'un peuplier, à peine assez fort pour supporter le poids léger de son corps, Ciboulot se balançait.
n agita la main vers la terrasse.
C'était lui qui avait siffié pour attirer l'attention.
Sa voix perçante, poussée à pleins poumons, arriva jusqu au comte et redoubla le trouble de Nathalie et de ses fils.
Il était de toute impossibilité que les derniers mots du comte, proférés d'un ton bas de tristesse et de lassitude, eussent été entendus même à l'autre bout de la terrasse.
Or, le peuplier où se balançait Ciboulot, pareil à un oiseau énorme, était à plus de cinquante mètres dé là, au bord de la Combeauté. Ciboulot criait ■.
— Merci, monsieur le comte, tie me défendre contre eux. . Non, je ne suis pas fou !
Il dépringola et on ne le vit plus.
Nathalie n'était guère accessible à l'émotion. Cependant, si Croix-Vitré avait été sur ses gardes, il eût pu voir qu'elle se troublait. . „
— C'est le diable que ce maudit garçon ! murmura-t-elle. Mais elle se calma vite, reprit son visage doux et attendri. Et, comme si rien d'anormal ne se fût passé depuis quelques
minutes : . -, .. rr. „
• — Mon frère, tu nous as fait connaître ta resolution. Tu as dû réfléchir depuis longtemps sur les avantages qu'elle présentait pour toi. . Me permettras-tu, cependant, de te demander si tu as songé à Suzanne?... Suzanne a été ta compagne, et quels que soient ses torts que, seuls Ici, nous sommes à connaître, tu ne peux l'oublier... et je suis certaine que tu ne 1 a pas oubliée...
Il appuva la main sur son front.
— Elle continuera de vivre de ma vie. et si ie meurs avant elle, comme cela est inflniment probable, j'aurai pris nies précautions léîrales pour qu'elle puisse être dans l'aisance, a 1 abri de tout souci ..
— C'est bien, frère, car tu l'as épousée pauvre..
— Oui .. et sous le régime de la séparation, de par la volonté testamentaire du comte Philippe, mon père... Et je ne prévovais pas qu'un imir j'aurais à recourir à cette clause ae notre contrat de mariage...
— L'as-tu mise au courant de tes décisions 7
— Pas encore...
— Ou 'attends-tu pour cela 7 fit la veuve avec crainte.
— J'attendais d'être décidé moi-même..
— Tu ne peux tardei" davantage. Suzanne élèvera sans doute des objections à ta volonté. Elle ébranlera peut-être ton esprit. L'offre somptueuse que tu nous fais, mon frère, mes flL» ne l'accepteront que si Suzanne eLle-taôme s'y ré^proA
LA BEAUTÉ DU DIABtS 109
De la haine passa dans les yeux du malade.
— Je ne lui reconnais pas ledroit de s'y opposer.^ Et elle n« *'y opposera pas.
'ils entendirent un frou-frou de robe et un pas léger qui deficendalt les marchés des terrasses d'en haut. Tout de suite après, apparut la comtesse.
— Devant vous tous, le vais la prévenir de ma volonté arrêtée, dit le comte.
En voyant ces flsrures sérieuses et dont les yeux la fuyaient, Suzanne devina que quelque chose se tramait' contre elle. Mais elle n'en laissa rien paraître. Elle se dirigea vers l'escalier qtii conduisait sur la rive de la Combeauté. Un appel du comte l'arrêta :
— Suzanne !. . J'allais vous demander... Veuillez vous arrêter un instant...
Elle fît quelques nas, lentement, vers le groupe et se tint debout, devant son mari.
On efit dit que Croix-Vitré hésitait. Oui, on eût dit qu'il se rendait compte de la monstrueuse injustice qu'il était prêt à commettre. Mais la haine, en ce pauvre cœur ulcéré, la haine accumulée par des années de solitude pendant lesqiielles il s'était , nourri de sa ialousie et de son malheur, la haine entretenue chez lui par la veuve avec une perfidie géniale, la haine fut plus forte que tout.
A cause de ce silence, elle crut s'être trompée et dit :
— J'ai crTi que vous désiriez me parler, mon ami ?
Il commença honteusement d'abord, mais il s'enhardit à chaque mot. Il expliqua pour quelles raisons il avait décidé de partager le domaine entre Michel et Laurent ; il sentait ses énaules trou faibles pour soutenir le poids de cette responsabilité et, d'autre part. Il avait voulu faire cesser la situation d'humiliante dépendance, oui était celle des deux frères. Il s'étendit lopsruement. Il avai' besoin de s'étourdir. Il eût voulu, poil'- être relancé, des obiedions de Suzanne. Parfois il se tal-
s .'omme poiir les attendre, comme pour les solliciter... Rien
ne venait... Aucune réponse..
Lorsqu'elle comprit, la pauvre mère se sentit envahie par un froid mortel.
Elle n'osait croire... non, pareille cruauté 7 Envers sa fille, la tendre et douce Lison !
Puis, elle se remit, et elle écouta iusqu'au bout.
Tout cela était clair. Elle assistait au triomphe de Nathalie. Ce triomphe, elle l'avait vu venir de loin ! Elle en avait surpris, depm's de lonç-ue? années, les préparatifs souterrains, les travaux minutieux et prudents...
Et au fur et à mesure mie le comte s'exprimait, avec des nauses, pour laisser place ?i des réponses nui n'arrivaient pas, le visage seul de la comtesse trahit les différents états de son âme.
La stupéfaction, la douleur, la colère, puis le mépris pour tant de bassesses, oh ! un invincible mépris... de l'outrage et du déçroût se vovaicnt sur ses lèvres.
Enfin, il avait tout dit. Il ne parlait plus.
Elle, doucement :
— Sans doute, tu as reçu de .rrandes crotestatlons de tendresses pour ce cadeau royal 7 Ils ont dû te dire qu'il? t'aiment p?5r-d<'r;''ns *'^ii* C^la ^-^t ^<vi% In p^inq. F,t ils ont dû trouver.
pour tô le dire, des termes tels que tout ce que je pourrais terrier, te paraîtrait indifférent et froid... Tu as bien fait de disposer, en dehors de moi, de la fortune qui fappai lient. Je n'y ai pas droit. Et, du reste, pour moi, je ne demande ni ne veux rien... Ne voulant et ne demandant rien, je suis donc bien à l'aise pour te dire... mon époux, toi qui as été ma vie, et qui m'as possédée tout entière, toi que je plains et que je n'ai Jamais cesser d'aimer, comme au premier jour, Hubert, frère de mon cœur, tu viens de commettre une méchante action... Puis :
— Vous n'aviez pas d'autre confidence à me faire î
— Non.
Elle passa sans regarder Nathalie, ni les autres. Elle paraissait ne les avoir pas vus,
La veuve la crut résignée à son sort. Elle se trompait. Le soir même, Suzanne, lorsque sa belle-sœur fut remontée chez elle, entra chez Croix-Vitré. C'était la première fois, depuis de longues années, qu'elle se permettait une pareille audace, elle, la pauvrette dont la venue, en cette chambre, était jadis si erdemmeat souhaitée, dans les temps où Ton aurait pu croire que le mari amoureux ne serait jamais lassé de la beauté de sa femme.
Et cependant, il ne fut pas surpris. Il savait qu'elle viendrait. Il l'attendait,
— Hubert, fît-elle, comma si elle eût continué de lui parler, sans qu'il y eût eu interruption depuis la soirée, Hubert, j'ai dit que tu étais sur le point de commettre une mauvaise action.
— Il y a plus, madame, cette tnauvaise action est commise...
— Les actes ne sont point signés ?
— Us sont prêts, à Remiremont, chez mon notaire et n'attendent que nos signatures, celle du donateur, celle des donataires...
— E«t-ce donc Irrémédiable T
— Oui. Telle est ma volonté.
— Ta volonté, sans doute. Mais il doit y avoir des lois qnl ee mettent en travers de pareilles injustices et qui empêchent les pères abusés et trompés, de dépouiller leurs enfants... Et, sans que personne me l'ail dit, je suis bien certaine que vos actes seraient révoqués par les juges, le jour où votre fille, disparue et que vous croyez morte, reviendrait réclamer sa part de votre vie...
— Il est vrai... Mais je ne crains pas un événement pareil.
— Pourtant...
— Je ne le crains pas, vous dis-je, car je n'ai jamais €u d'enfant.
— Ma fille, Hubert, ma fille I...
— Votre fille n'est pas la mienne... ne sera jamais... n'eût jamais été la mienne...
11 s'animait. Il se rappelait les insinuations perfides de Nathalie.
— Oui, je comprends très bien votre pensée, et J'ai pénétré vos projets... Votre fille? Vous me parlez de votre fille? Vous avez cette audace?... Ah 1 c'est que vous savez bien qu'elle reyjeadra, n'est-ce pas?
— Peui-être 1
ir.. Oui. cette flllû, c'est vous qui l'avez enlevé*?... .a. vouez-la..,
— Peui-èi'-c ..
LA BEAUTÉ OtJ DIABLB ]U
— Et VOUS ia cachez, depuis lors, à tous le? yeux?...
— P€ut-être, peut-être I disait-elle, n-erveuse.
— Et vous attendez, en me voyant si faible et si malade, grâce à vous, vous attendez que ma rnort vous délivre touteâ a«ux ? Alors, votre fille reviendra, afin de vous faire, elle et vous, riches de ce domaine... Et vous vivrez eu paix, dans la honte du crime d'autrelots î. Non, non, cela ne sera pas... Voila pourquoi j'ai voulu, de mon vivant, arranger toutes mes affaires, Kt je déjoue ainsi tous vos projets, madame... Il vous restera votre enfant... Ne serez-vous pas heureuse ?...
! — Non, je ne serai pas heureuse... tant que cette enfant n'aura pas retiouvé sou père...
— Ah 1 elle existe ? elle existe ? misérable I
— Si elle était morte, crois-tu donc que j'aurais survécu ? dit- ^lle avec simplicité.
— Où est-eiie ? Tu vas me dire où elle est, n'est-ce pas 7
— Oui, je te le dirai, mon pauvre ami, mais seulement le jour où ma fille n'aura plus rien à redouter de toi. je te le dirai, mais seulement le jour où, au lieu d'être ce que tu as été, son ennemi et son bourreau., tu seras devenu son protecteur...
— - jamais I Jamais I
— Je xe le dirai... et ce jour-là tu l'aimeras, parce que je t'aurai donné la preuve que cette enfant est ta fille...
— Une preuve, dit-il, incrédule...
Puis soudain, devant cette parole, devant un pareil espoir, sa colère tomba. 11 regarda Suzanne avec effarement, presque avec épouvante.
— Une preuve T... Ceci n'est pas possible... Contre l'accusation de l'homme qui agonisait, que pourrais-tu dire ? Et si tu avais une preuve, pourquoi aurais-tu attendu si longtemps avant de me la donner?...
Il ne s'apercevait pas qu'il tutoyait Suzanne comme autrefois, comme si un seul mot avait rétabli déjà un peu de l'intixTQité de leur jeunesse.
Et il poursuivait, haletant :
— Si tu la possédais, cette preuve, pourquoi ce silence ?... Ce silence dont je meurs 7
— Tu comprendras, lorsque je te l'aurai donnée, pourquoi j'ai hésité si longtemps. D'abord, j'ai cru que ma douceur et mes larmes et ma résignation seraient victorieuses de ta cruauté. Oui, j'ai cru, longtemps, que tu finirais par te dire qu'une vie ne peut se passer ainsi dans un perpétuel mensonge, dans une éternelle atmosphère d'infamie, sans qu'une imprudence vienne, un jour trahir cette infamie et ce mensonge... J'ai cru cela.. J'ai vécu dans cette espérance et dans ce rêve... J'ai guetté tous les matins ton visage et t€s yeux en me demandant si tu n'avais pas enflu entrevu la vériie durant les insomnies de tes nuits... Et rien n'est venu... rien...
— - Une preuve ? redisait-il... Tu viens de m'apprendre que tu peux me donner une preuve de ton innocence, du mensonge atroce de Murberoux, une preuve que cette enfant était vraiment ma fille... et qu'en la repoussant, je me suis montré bourreau 7 Une preuve ? Tu prétends posséder une preuve ? Et tu te tais ?... Parlé I Parle I si tu ne veux pas que je croie à quelque nouveau et misérable subterfuge I...
Les yeux de Suzanne se troublèrent.
— Tu te tais 7... Ah 1 tu cherchais à' me tromper «ncore I
ii2 LÀ BEAUÏÉ DD DIABLE
— Non, je ne cherche pas à te tromper... Par tout le bonheuf que je souhaite à ma fille, je te le jurel... Mais celte preuve est terrible, vois-tu ? E\ lorsque je te l'aurai donnée, tu seras si désespéré de m'avoir obligée à recourir à un pareil moyen, que le reste de ta vie en sera empoisonné... Voilà pourquoi j'hésite, et pourquoi j'ai peur...
— Que veux-tu dire 7
— Je ne peux plus clairement m'exprimer..
— Pourquoi cette preuve entrainerait-elle tant de calamités 7
— Elle n'entraînera qu'un malheur... mais ce malheur rejaillira sur tous...
— Je ne comprends pas...
Elle eut un geste suppliant des mains qui se levèrent. Dans son regard se lisait une immense lassitude. A quelle résolution venait-elle de s'arrêter, ou pensait-elle depuis longtemps î Et il fallait que ce fût bien tragique pour qu'au dernier moment elle reculât toujours ?
— Je ne comprends pas, redit-il, et je doute... L'espérance qu'elle avait fait naître en lui, s'affaiblissait peu
à peu. Est-ce que tout cela n'était pas une comédie ?.. Que croire? En qui se confier?
— Une preuve, Suzanne, et j'oublierai tout ce que j'ai souffert, cette faiblesse prématurée qui est votre œuvre... cette mort lente dont j'ai vu les progrès depuis le jour où, dans son lit, le moribond vous a accusée... Une preuve, Suzanne, et je vous bénirai... et je retrouverai ma force et ma gaieté et mon bonheur d'autrefois, ]ix vie, la vraie vie, à la place de ce long calvaire que je monte...
— Ce misérable, non plus, ne voua donnait pas de preuve... Et, cependant, vous l'avez cru...
— Puisque ce fut sa suprême parole, avant sa fin, il ne pouvait mentir.
Elle eut un geste d'exaltation.
Et la voix sourde, elle lui répéta pour la troisième fois, la troisième fois en ces année.s écoulées, ces mots qui auraient dû le mettre en défiance, éveiller ses soupçons, lui faire deviner le projet insensé qui ne pouvait surgir que dans l'imagination d'une mère aux abois :
— Oui, un jour, tu me l'as dit : « On ne ment point quand on va mourir. » Et j'ai retenu cette parole... Et il faudra que je meure, pour te prouver ma loyauté, n'est-ce pas ?... Ensuite, tu me croiras, mais il sera trop tard... Hubert, tu ne signeras pas les actes qui dépouillent notre fille...
— Votre fille... Suzanne... non la mienne... jusqu'à ce que vous m'apportiez la preuve que j'attends de vous...
Elle soupira... La mort... La mort hideuse se dressait devant elle... N'était-elle pas excusable d'hésiter encore, au moment de franchir le dernier pas ? Et ce qui la faisait hésiter, ce n'était point la peur, la peur de la souffrance physique, c'était la crainte délaisser après elle, Rose-Lison îans défenseur... Qu'adviendrait-il de l'enfant lorsque la mère aurait disparu ?... Le terrible aveu de la mort aurait-il convaincu le père? Ou biea, la veuve, perfide et adroite, ne réussirait-elle pas à reprendre toientôt son Influence sur le malade?...
Elle se débattait dans ee mystère «t daiw ces» ueires tarreurs.
Croix- Vitré pencha sur le dossier du fauteuil sa tét« taUgMde^
U BiCÀUTE OU DIABLâ il9
— Vous serez bénie, Suzanne, le jour où vous m'apporterez une preuve de votre amour constant et de votre ûdélité... Jusque-la, nous reprendrons loin l'un de l'autre notre vie... si étrangère... Si vous le pouvez vraiment, et si vous n'avez pas voulu vous jouer de moi, il ne dépend que de vous que cette existence redevienne commune... et bien douce...
Il lui fit signe qu'il désirait rester seul.
Un instant, elle eut envie de mettre son fatal projet à exécution, et d'en finir là, en ce soir d'été, sous les yeux de son mari.
Elle ne l6 fit pas.
Elle se dit :
— Non... pas aujourd'hui, pas avant d'avoir embrassé Rose- Lison encore une fois, la dernière fois. Ensuite, je serai plus courageuse...
Elle s'inclina devant son mari et le laissa.
Deux jours après, elle profitait du prétexte de courses à faire à Epinal pour y donner rendez-vous à Rose-Lison. Chacune y vint de son côte, afin de n'éveiller aucun soupçon. Elles restèrent ensemble jusqu'au soir Ce fut une journée délicieuse, d'un bonheur étrange pour Suzanne... Elle vécut au centuple la vie de ce jour-là, sachant bien que, sans doute, c'était le dernier.. Elle agissait avec une fièvre intense, si bien qu'à plusieurs reprises, Lisou, inquiète, demanda :
— Qu'avez-vous, mère ?
— Je n'ai rien. Je suis heureuse... plus heureuse que je ne l'ai été depuis longtemps, p&rce que je suis auprès de toi, et que je te possède sans contrainte, €t que personne n< fait attention à nous... et parce que ceux qui nous rencontrent et qui ne vous connaissent pas, disent en voyant notre tendresse : « Voici la mère et la fille... »
Sur la fin de la journée, quand il fallut se quitter, ce furent de nouveaux baisers. Suzanne ne pouvait se détacher de l'enfant. Et malgré son énergie, malgré tous les efforts qu'elle faisait pour dissimuler, des larmes lui vinrent aux yeux.
— Mère, mère, vous souftrez 1
— Non, je te dis que je n'ai jamais été si heureuse... Et puis, ma Rose chérie,, je vais t'annoncer une nouvelle, une grand© nouvelle... que clora bien cette journée de bonheur et qui mettra le comble à ta joie... Demain... Oui, demain, je te rendrai ton père... Demain, il saura qui tu es... que tu es sa fille... et il n'aura plus de doute, plus rien... Ce sera pour lui la certitude absolue... Je te le jure... Demain, demain sans faute... et tu viendras prendre auprès de lui... auprès de moi, dit-elle la voix plus tremblante, la place à laquelle tu as droit...
Elles se séparèrent.
Lorsqu'elle rentra à Royaumont, Croix-Vitré, Nathalie et ses fils descendaient de voilure. Nathalie avait des yeux éclatants de triomphe. Ils revenaient de Remireinont. La veuve, profitant de l'absence de Suzanne, avait emmené le comte chez le notaire. L«s acte» étaient prêts, n'attendaient plus que la signatupe.
Ils avaient signé.
Suzanne le comprit. Son eteur s^ serra. Pals, elle releva la tête.
£Ue pensait :
•— Qu'importe œ qui & été fait... Ê« (ftii a éié fait s«ra K^vch
lU LA BEAUTÉ OU DIABU
que, lorsque surviendra l'enfant légitime, dont les droits priment tous les autres...
Elle piisfea lu uuit sans essayer de dormir, accoudée aur son balcon. Suuveni, la nuit, il arrivait à la mère et à la fille de S'éveiller, à certaines iieures convenues, et de se faire de8 Bt« gnaux lointains, avec des lampes allumées parues et disparueg devant les fenêtres ouvertes.
Ce tut ainsi celle nuit-là.
Croix- Viiré se levait tard. Elle n'essaya pas de le voir dans la matinée. Vers deux heures, au moment où il se disposait à gortir, pour une courte promenade, elle se dirigea vers lui.
— Vous avez signé hier l'acie qui consacrtj voire i!ijuôlice...
— Oui... il était mutile d'attendre la preuve que vous m'aviez promise...
Elle dit, les yeux fermés, douce :
— Venez 1 Suivez-moi... Je vous l'apporte !...
Alors, sans un mot, très pâle, docile comme un enfant, il la suivit ..
Nathalie les vit partir. Suzanne était dans une sorte d'exaltation.
La veuve se demanda :
— Où vont-ils donc ?
Elle n'avait plus nen à craindre, maintenant que les actes étaient signés. C'en était fait, le partage était consommé. Michel et Laurent étaient les maîtres du domaine...
Alors ?...
Malgré tout, son âme n'était pas tranquille. Elle voulut les suivre, se hâta, finit par les retrouver assez loin du château, au moment où ils s'engageaient dans la forêt. Suzanne avait pris son mari par la maui et l'enirainait, comme on entraîne un petit garçon. Il se laissait mener, sans réflexion, sans résistance, inerte, parce que les yeux ae la comtesse étaient égarés, pareils à des yeux de fclle.
Nathalie les guetta, en se cachant d'eux. Mais Suzanne, s'étant retournée, l'aperçut et s'arrêta court.
— Encore elle I
— Qui as-tu vu î
— Ta sœur..
— Tu t€ trompes.
— Non, là, derrière ce buisson, elle se baisse pour nous échapper... Je ne veux pas qu'elle nous accompagne... C'est elle qui a apporté }e malheur dans notre maison... C'est depuis qu'elle est entrée chez nous qu'il n'y a plus, chez nous, que des larmes... Ce que j'ai a te dire ne doit ôtre entendu que par toi, Hubert... Et ce que tu verras n'aura d'autre témoin que toi, après Dieu.
Elle rebroussa chemin jusque vers la belle-sœur. Celle-ci, se voyant découverte, se montra, paraissant assez décontenancée.
— Pourquoi nous suivais-tu ? demanda le comte av«c vivacité.
— Je te sais faible... et je n'aime pas t6 voir t'aventurer dans des promenades aussi longues...
— Merci, Nathalie, flt-il en se radoucissant... mai* J« vais bien... tu n'as donc rien à craindre et tu peux aa© laisser poursuivre mon chemin...
— Tu ne désires pas que j« t'aeccuapagne T
LA DtAUTÉ DC DiABLS 115
^ Non.
-— Tu m© chnsàes ? dit-elle, pâlissant.
— Eri quoi vois-tu que je ^ols vis-à-vis de tui autremcut que les autres jours... Je ne te chasse pas... mais tu devrais comprendre que je désire rester seul avec Suzanne... Dès lors...
— C'est bien... Je vous demande pardon à tous deux...
Elle reprit son air doucereux, les paupières abaissées sur l'éclair de ses yeux et elle s'éloigna lentement, pendant que le mari et la femme continuaient leur chemin.
Suzaime saisit de nouveau la main du comte et l'entraîna.
Nerveuse, exaltée, elle murmurait :
— Viens i
— Où me conduis-tu ?
— Tout près. Maintenant nous n'en avons plus pour longtemps...
— Il n'y a aucune maison habitée du côté où nous allons. — Noua nous arrêterons au Saut-du-Pic... tu sais?... près de l'abîme?...
— Oui, je connais... l'endroit est dano:ereux... Le 9entler qui côtoie le précipice est sujet à des éboulements fréquents... Du reste, ce sentier n'est plus fréquenté.
Il s'arrêta, regarda Suîîaûne. Un souvenir fimèbre lui revenait.
Il pensait qxie c'était I& que Marberoux était mort... Et il pensait aussi que Suzanne s'était accusée de cette mort...
— Oui, dit-elle, ce sentier n'est pas fréquenté depuis que le misérable a été retrouvé, le corps brisé, au fond de l'abîme où je l'avais poussé...
Il eut un frisson. Elle s'accusait encore. Après de si longues années, pourquoi? Et pourquoi le conduisait-elle vers cet endroit sinistre du val des Roches où maintenant, pour perpétuer ce drame, on avait planté une croix de fer ?
Ils montèrent les sentiers sinueux, à travers les sapins.
Et elle ne disait que ce mot, toujours le même:
— Viens ! Viens...
— Pourquoi là plutôt qu'autre part?
— Viens... prends courage, tu vas vers ton bonheur... Puisqu'il te faut une preuve, jr te la donnerai... et tu me croiras...
Il s'effraya de son air étrange :
— Qu'as-tu? Que prépares-tu?... Tu m'inspires Je ne sais quel effroi...
— Viens, te dis-je... Dans un Instant, tu sauras que je t'ai toujours été fidèle... Dans un instant, tu sauras que tu es vraiment le père de ton enfant... et je te dirai qui elle est...
Il s'arrêta, frémissant :
— Suzanne, ne me donne pas un vain espoir... Ce serait me tuer...
— Non, aïe confiance, tu ne douteras plus...
— Pourquoi m'as-tu fait attendre si longtemps T Elle mit un doigt sur ses lèvres et dit, souriante :
— Chut ! .Après, ttr comprendras tout !... Pourquoi j'ai hésité et pourquoi j'ai pris, enfin, la résolution de te convaincre...
Jamais il ne l'avait vue ainsi. Elle parlait par saccades, d'une voix qu'il lui semblait entendre pour la première fois, «t qu'il ©e reconnaissait pas.
Oiiand Ils arrivèrent en haut des Roches, au Saut-du-Plc, tous deux haletaient, lui de fatigue, «lia de fièvr*. Ils s'arrêtèreat.
Elle lui montra du doigt un coude du sentier depuis longtemps envahi par les broussailles. On ne pouvait suivre le sentier plus loin. Et les broussailles qui avalant poussé là, penchaient leur tête sur le vide de l'abîme.
— Tu vois cet endroit, tout près de ce houx 7
— Oui.
— C'est là que je m'étais assise, en revenant de Remiremont, non point parce que j'étais lasse, mais parce que j'étais si heureuse que mes idées s'en affolaient et que j'avais besoin d'y remettre un peu d'ordre, avant de rentrer au château. Je possédais un si grand bonheur, et ce bonheur j'allais te le faire partager .. J'étais mère... J'en avais la certitude et tu l'ignorais encore... mais j'allais te l'apprendre... quelle joiel...
Elle appuya la main sur son front.
Elle s'avança jusque sur le rebord même des roches. De là, on voyait l'abîme. De l'autre côté de cette crevasse, les bois de sapins, sur la montagne, s'allongeaient en croupes d'un vert sombre. Le ciel était pur. la nnture était silpncieuse.
— C'était par une après-midi pareille à celle d'aujourd'hui, dit-elle, comme se parlant à elle-mêm-e. Je m'étais m.ise à rêver h la joie que j'apportais, avec la révélation de ma miaternité... Et c'était f) toi que je pensais, à toi uniquement, car tu n'as pas cessé d'être ma vie, lorsque derrière moi un homme troubla ma solitude et mon rêve. Cet homme, c'était Marberoux Il me poursuivait de sa pP!=3ion. 71 voulut abuser de ma faiblesse et de mon épouvante. Nous étions seuls. II était fort. Aucun secours ne pouvait me venir. Et de lui je n'avais aucune pitié à attendre. Alors, je me suis défendue et je l'ai poussé brusquement vers l'abîme...
Elle hocha la tête à plusieurs reprises et dit, bizarrement:
— C'est la vérité... Cela se pas?a ainsi... Et toi, tu as cru que j'avais été la maîtresse de cet homme... Non, je ne t'ai jamais trompé, je te le jure... La pensée miême ne m'en est jamais venue... sois tranquille...
11 s'était appuyé contre un sapin et avait fini par reprendre . haleine.
— Est-ce pour me raconter cette histoire que tu m.'as amené en cet endroit ?
— Non... pardonne d'avoir évoqué un pareil souvenir.. On songe tout de suite au mort, quand on se trouve devant sa tombe ?
— Fci-ce ici que tu me donneras la preuve que je te demande 7
— Oui.
— Quelle est cette preuve 7
.^vant qu'il pût se défendre contre le geste d'amour. pIIo se pendit au cou de son mari, et le serra contre elle avec un*» sorte de fureur.
— Ainsi, tu ne me croiras pas sans preuve ?
— Non '^-■^
— Même si je te dis qu'en agissant ainsi tu te prépares un remords éternel ?
— Même si tu me le dis.
— Hubert, je n'oi pas de preuve à te donner... du moins, je n'ai pas à te donner le genre de preuve que tu attends sans doute... Avant tout, et pour la dernière fois, je voudrais faire anpel è ta droiture et te deraander si tant dei le.rm^s s#>er^te»,
tant d'années passées dans la douleur ne t'ont pas convaincu? Ceci, mon ami, je fe le demande pour la dernière fois... Il secoua la tête.
— Les suprêmes paroles d'un mourant sont scellées sur se-s lèvres pour l'éternité ! redit-il. ainsi cfu 'autrefois.
— Oui... je sais, je sais... Alors, c'est bien... ma résolution est prise... Aux paroles d'un agonisant, je t'opposerai les paroles d'une a.îronisante, car je vais mourir.
— Suzanne !
— Je vais, je veux mourir... rien ne me retiendra, rien ne m'en empêchera...
Il lui saisit les bras pour l'empêcher de commettre cette folie Oui, vraiment, en cette minute, elle était, la p.nuvre mère, en une exaltation voisine de la folie... Elle ne songrca pas à se défendre contre lui. Tl était si faible qu'elle savait bien qu'elle lui échapperait aisément.
Et elle disait, toute folle et toute souriante :
— Ta fille p'^t bien ta fillo. je te Ip iure... Et c'est moi cmi te l'ai volée, jadis, en l'envoyant chercher à Dinant... Et c'est mol qui l'ai cachée à tous l^s yeux, et tu ne t'es pas douté qu'elle était près de moi, tout près, tout près 7 Est-ce que j'aurais pu vivre loin d'elle, même si j'avais été coupable ? A plus forte raison, puisque je suis innocente. Oui, près de mol, et près de toi aussi... et même elle habitait sous' ton toit, et regarde, Hubert, regarde comme Dieu est miséricordieux... il a ouvert ton cœur à l'affection de cette enfant, et déj?i, depuis longtemps, sans savoir qu'elle est ta fille, tu t'es mis h aimer Rose-Lison, comme si elfe était ta fille...
Et elle riait, et elle pleurait, éperdue, si belle dans sa douleur et son désespoir, si douce et si tendre dans sa prière I...
— Rose-Lison ! dit-il. lui-même affolé... Ah ! la preuve promise I la preuve I... Suzanne... et je demanderai pardon, à genoux... mais la preuve !... la preuve !...
— Patience ! Lorsque tu la posséderas, cette preuve, tu regretteras d'être obligé d'y croire... et ta vie ^era hantée par le remords... Mais il est trop tard... Oui. Rose-Lison est ta fille... Bien des choses, maintenant, s'expliquent pour toi. n'est-ce pas? Ce qui s'explique, c'est l'affection instinctive qui te poussait vers elle... une affection si grande, et qui te prenait si bien tout entier, qu'après que la pauvre enfant eut été chassée du château, tu ne pus t'empêcher de la rechercher et d'aller la retrouver chez Dornal<. Et ta vie n'était plus auprès de nous. Elle était auprès de ta fille. La paix de ton âme et un peu de bonheur, ce n'était plus à Poyaumont que tu essayais de les rencontrer. Tu savais bien qu'il n'y avait plus là ni paix ni bonheur, puisque Rose-Lison avait tout emporté avec elle... Ce qui s'explique encore, c'est pourquoi j'ai vrinlu défendre l'enfant qu'on accusait d'une ignominie... Ma fille, une voleuse ! 1 comprends-tu ?... Une voleuse, ta fille ! ! Car elle sait ce qu'elle est... Si tu savais comme elle est grave et sérieuse, malgré son âge... Alors, je n'ai pas eu peur de tout lui confier... Elle aurait pu crier à ceux qui l'acciisaient de vol : « .Te suis la maîtresse de tout ce crui est en ce château... Pourquoi voulez-vous qvie j'aie volé ce qui m'appartient ? » Elle a nréféré se taire, parce que je le désirais, parce que le moment n'était pas encore venu de tout révéler... Ce qui s'explique enfin, c'est la haine «îcnt ta Bceur et tes neyoux ont poursuivi notre enfant...
118 LA BEAUlt DU DIABLE
il Ût un mouvemeut comme pour prolester coiiire ce qu'elle disait.
— Ne m'interromps pas. 11 faut que je ta dis» tout, aujourd'hui, à l'heure où nous sommes, et elle est solennelle, Hubert, je te le iuie, et elle est terrible, cette heure... Oui, Nathalie et s€s flls la poursuivirent de leur haine... Pour uuelie cause î Une enfant Innocente î... C'est parce que Nathalie a deviné la vérité... Nous nous écrivions, Rose et moi, ne pouvant nous voir aussi longtemps que notre amour le désirait, et Nathalie, qui était aux aguets et m'espionnait sans C€sse. Nathalie a surpris une lettre de Lison, une lettre de moi... Elle sait que Lison est ma fUle, la tienne... Et cela renverse les projets de son. ambition... tous ses pians audacieux et perfides...
— .le ne veux pas que tu parles ainsi de ma sœur, dit-il, troublé...
— Je n'ai rien dit encore... Attends donc, pour m'imposer silence, que je t'aie appris que Laurent a tenté d'entrer la nuit dans la chambre de Lison alln d'abuser d'elle. Elle n'avait même pas quinze ans, le pauvre ange... Ne crois pas que je mens... C'est moi qui ai empêché ce crime !... Attends encore, poui; m'imposer silence, que je t'aie appris comment les deux frères, en guenilles et masqués, ont dressé un guet-apens, attendu Lison, l'ont bâillonnée, liée, et jetée dans la rivière... Ce fut Henriot qui les reconnut, et qui la sauva... et plus tard, Henriot qui vengea Lison... Voilà, mon ami, parmi quelles a"ectlons tu t'es habitué à vivre et à quels désintéressements tu abandonnes le soin de veiller sur ta viellîesse...
Le visage du comte avait revêtu une sévérité extraordinaire. Douleur et iierté et colère, et aussi le besoin de faire ju^itice. avaient remplacé on lui toute sou hésitation maladive habituelle.
Il avait redressé sa taille courbée par la triatesse et les regrets, bien plus que par l'âge, et dans ses yeux brillait une nanime qu'on n'y avait pas vue depuis longtemps.
Elle murmura ;
— Ah I je te retrouve !... Te revoici comme autrefois !..,
— Tes accusations sont si précises, que justice sera faite... le te le Jure... Mais parce qu'il faut que justice soit faite, il faut que tu me la donnes enfin, la preuve que tu me promets... Attendre une minute de plus, ce serait me faire croire à autant de calomnies... La preuve, Suzanne, la preuve I...
— A l'instant, dit-elle, les yeux troubles et hagards... Mais tu me jures aussi, n'est-ce pas ? qu'aussitôt que tu auras reçu cette preuve... et si elle te paraît suffisante, tu me rendras ta conliance et ton amour d'autrefois..:
— Je te le Jure... La preuve, Suzanne?... Pourquoi hésltes-tu î
— Oh ! Je n'hésite pas...
Elle lui prit la main et l'entraîna.
Elle le ht monter jusqu'à l'extrême bord de l'abîme. Cela était si profond qu'à peine on distinguait les tôtes des hauts sapins, qui, partis du fond, s'élançaient là-haut, en tâchant d'arriver jusqu'à la lumière... Croix.-Vitrô sentit que la main de Suzanne se glaçait s<;nsiblement...
A. cette seconde tragique, elle l'enveloppa d'un regard de tendresse iafînie...
U 8ËAUTÉ OU DiABLB liS
Ce matin-là. n-algré tout le bonheur qu'elle avait éprouviS la veille d'une journée passée auprès de sa mère, sans contrainte, ce matin-i*à, Rose-Lison s'était levée accablée d'une tristesse sans cause et d'inquiétudes san^ objet.
Et après le frugal repas de rnidi, Ciboulot lui avait dit :
— Viens vagabonder par les bois.,. Ce soir, tu auras recouvré la gaieté.
D'un coup d'œil câlin, elle demanda la permission à la mère Dornak
— Oui, va, ma Lison... Et ne sois point triste. Tu n*as pas de raison pour ça
Cibouloi et Liscn s'en allèrent donc, lui, heureux de l'avoir ainsi pour lui tout seul pendant des heures, elle, essayant de retrouver son calme habituel et son habituel sourire.
Elle n'aimait rien tant, du reste, que de se promener ednsi avec lui dans les grands bois de sapins qui couvrent les flancs des. moatagnes, ou par la foret d'Hérival. Ce garçon était vraiment un amant de la nature. 11 l'adorait. El la nature, généreuse, semblait reconnaître celle adoration en lui révélant ses secrets, les grands et les petits. Il s'était adonné à l'étude de tout ce qu'il avait rencontre, les insectes et les plantes. Il savait quelle était l'utilité de celles-ci. Quant à ceux-là, il avait observé leurs mœurs et il s'amusait à lire dans leurs journées de travail, dans leurs heures d'amour, dans leurs devoirs comme dans leurs plaisirs.
Et il expliquait ces choses à Lison tout en marchant.
Oh 1 ils ne faisaient pas beaucoup de chemin. Avec Ciboulot, c'était impossible, bien qu'il eût des jambes de cerf. Mais il avait la manie de s'arrêter à chaque pas, parce qu'à chaque pas, tout à coup, son attention était éveillée. A son allure dégingandée et paresseuse, tirant le pied, on n'eût pas dit qu'il voyait ou qu'il entendait tout, ainsi qu'il s'en vantail. Pourtant, c'était vrai. Parfois, elle le surprenait la tète fourrée au plus épais d'un buisson dont il sortait la ttgure éraflée de piqûres d'épines, mais quand même rayonnante, et ponant délicatement quelque insecte entre deu:x doigts. Il en avait po'ur un quart d'tieure d'explications. Il relâchait i'inliniment petit et repartait à une autre conquête. Voilà qu'il s'aplatissait ventre contre terre, comme si ses pieds s'étaient enchevêtrés à des ronces. Pas du tout. Il criait :
— Viens donc, Lison, viens donc !
11 fallait qu'elle accourût, et il la grondait si elle ne se pressait pas assez, et il fallait aussi qu'elle s'étendît auprès de lui, le nez contre le sol.
Et il lui ntontrait sa découverte en cette posture.
Ou bien, il s'élançait dans les arbres avec une gymnastique prodigieuse, ei il en redescendait de même, avec quelque nouvelle victoire.
Et il était très fier, naïvement, de savoir tant de choses.
— Est-ce que dans les écoles on apprenait tout ça?
— Mais oui, je pense, il y a des écoles pour tout.., 11 riait, mcréduie :
— Alors, tu crois que la batamîjue, par exesaple, ça ae s'apprend que dans les bouquins ? ^
Sans rien dire, il avait mis dans sa besaee, qui q§ le quittait jamais, uue grosse miche de pain et des posâmes. C'était ua«.
i2ô LÀ BEAUTÉ DU DIABL6
précaution pour sa petite co-mpagri'e. Mais il n'y pensait pius. Or, vers quatre heures, elle s'arrêta et dit en riant:
— Cette promenade m'a donné faim... Rentrons, Henriot...
— Rentr-er, par ce beau, temps, quand la forêt est si calme ?... Allons goûter...
— Où cela ? Nous sommes loin...
— Pas loin de la cascade du Saut-du-Pic... Elle nous donnera son eau fraîche... Et puis, tu sais bien que Cibouloi pense à tout... Regarde...
Il tira la miche et les pommes,
— Dépêchous-nous. . Il fera nuit quand nous rentrerons à la Mare-à-l'Eau.
— Près de moi, tu n'as pas peur, je pense ? dit-il avec tendresse.
— Non, mais je ne veux pas être grondée...
Ils grimpèrent, arrivèreiit au Saut, sur l'autre rebord de l'abîme, et prirent place sur la mousse épaisse, auprès du ruisselet qui formait cascatelle et qui, de roche eu roche, rebondissait jusqu'en bas, près de la Croix-de-Fer, avec une jolie écume très blanche et vaporeuse.
Il coupa une grosse part de la miche, choisit la plus belle pomme. La pomiEe était jaune et rouge. Elle mordit du côté rouge et cela &e confondit avec les lèvres de la même couleur. Il remarqua ce détail et s'en amusa :
— On ne saii plus où commencent tes lèvres ni où elles finissent, dit-il en riant.
Soudain, il s'arrête.
— Sa main se porte, instinctivement, pour ravertir, sur le bras de la jeune fille.
— Mon Dieu 1... Lison I... Regarde...
Il ne fait plus aucun geste. Elle suit la direction des yenx de Ciboulot...
Elle a ime exclamation étouffée :
— C'est maman !
En face d'eux, de l'autre côté de l'abîme, on aperçoit la comtesse, en effet.
Et presque aussitôt apparaît Croix-Vitré, Lison murmure :
— Mon père I
Que viennent-ils faire là, tous les deux, en cet endroit si dangereux, du sentier ? Ils sont trop loin, les uns des autres, pour s'entendre.
De loin, avec l'abîme qui les sépare, les deux jeunes gens assistent à ce qui se passe, ne voyant que les gestes de la comtesse, suppliante, et l'attitude du com.te.
Ils assistent à. ce drame, éperdus, prévoyant un malheur, le cœur étreint de détresse, essayant de comprendre, ne comprenant pas...
Ciboulot regarde son amie.
Elle est d'une pâleur de mort, près de s'évanouir.
— Lison I ma Lison !
Et elle dit, ou plutôt 11 deviae qu'elle dit:
— Oh I comme j'ai peur I...
C'était à cet instant que Suzanne racontait : « C'est là que je m'étais assise, ea revenaat de RemiremoCÎ... mm parce que j'étais lasse, mais parce que j'étais heureuse... » Rose-I-ison la vit s'ajsnrocher de l'ablsie et s'y p«ieher
[,A BEATITÉ nu DIABI.B 121
comme pour voir. Et les doigts de la fillette se crispèrent autour de la main de Clboulot.
Ciboulot murmurait, essayant de la rassurer:
— Tu n'as pas besoin d'avoir peur... Ils ont bien le droit de se promener...
Mais il n'était pas rassuré lui-même.
Ouand elle se penclia, c'était au moment où la comtesse disait :
« Un après-midi comme celui d'aujourd'hui... Je m'étais aise à rêver h la joie gue te t'apportais, avec la révélation do ïna maternité... »
— Henriot, fit Lison, il me semble que ma vie est attachée â ce qui se passe là devant nous et dépend de toutes ces paroles qui n'arrivent point jusqu'à nous...
C'était à la minute précise où Suzanne se pendait au cou de son mari.
— Re{,'arde, Henriot, elle se débat contre lui... oh I mon Dieu... C'était au moment où elle venait de lui dire :
« Aux paroles d'un agonisant, je t'opposerai les paroles d'une agonisante... »
— Vois, Henriot, vois... on croirait maintenant qu'il l'implore...
C'était au moment où Croix-Vitré disait : « Je te demande pardon à genoux... »
— Vois, Henriot, que lui dit-elle donc pour qu'il se redresse ainsi... et il tend la main comme s'il lui faisait une promesse solennelle...
C'était au moment où Croix- Vitré avait dit: « Justice sera faite ! I »
Puis Rose-Lison venait de se jeter contre la poitrine d'Henriot, avec un cri d'épouvante, un cri affreux,
— Maman I Maman I
Et inerte, sans vie. elle avait roulé aux pieds de Ciboulot...
De Ciboulot qui, effaré par le spectacle rapide auquel il assistait, ne songeait même pas à la retenir, se mettait à trembler de tous ses membres, claquait des dents et se sentait devenli; fou...
Car, sur l'autre rebord de l'abîme, voici ce qui venait de se passer :
Avant que le comte ait pu deviner son lugubre projet, comprendre à quel désespoir Suzanne en était réduite, et qu'elle songeât par la mort, à sortir d'une situation pour elle sans autre issue, la mère avait jeté ces paroles ba*?tantes, rapides ;
— Souviens-toi de tout ce que je t'ai dit... Et les paroles d'un mourant sont scellées sur ses lèvres pour l'éternifé.. Assez longtemps tu as cru Jérôme Marberoux. Désormais, tu peux me croire... Adieu... Je t'aime !..
Elle était si près de l'abîma qu'elle n'avait eu qu'un pas à faire.
Elle y était tombée.
D'un" bond, devinant trop tard, il s'était élancé vers elle, l'avait retenue pendant une seconde, mais, la dentelle du corsage lui était restée entre les mains et il n'avait plus rien vu...
Les profondeurs noires du gouffre avaient englouti la pauvre femme.
Il bégaya :
— Suzanne! Suzanne 1... Ma. ,
uis, ses genoux fléchirent, comme fauchés brusquement; ses br^^^ essayèrent encore de se soulever. Il s'affaissa sur la roche, iminotile, les yeux sans regard... Des sons inarticulés sortaient de ses lèvres.
Peic.-uiie n'aurait pu deviner qii'il appelait au secours..,
vni
LE ^îonT-VTVA^■T
(^ L-iaii ufia que Lisuii ei iiLiuiw!, tivaiciu vii, vi.-iuii ret'iio, terrible, et pourtant vision de cauchemar.
Henriot a gardé un peu de présence d'esprit.
L'eau glacée du ruisseau fait revenir Lison à elle.
Alors il remporta dans ses bras, sans guère se soucier d'un fardeau si léger. Il court, malgré cela. Il redescend la rampe opposée, afin d'arriver par un détour et les sentiers familiers jusqu'au fond du creux où Suzanne doit dormir son éternel somu'eil. Eilc d'abord. Après, il sorigera au comte.
Bientôt, Lison peut marcher. Elle vacille. Il la soutient.
Entre eux pas un mot n'est échangé. Pas môme un regard. Leur respiration est rauque. Leurs yeux sont tous.
Il leur faut une heure pour le détour et pour arriver au fond.
Où est-il le pauvre petit cadavre de la femme élégante, mignonne et frêle '? Brisé, en lambeaux, parmi les brour^saiUes et les roclies.. Dans quelle direction?
Ciboulot lève les yeux.
Des morceaux de dentelles, accrochés à des branches de sapins, Indiquent le trajet suivi par le corps dans sou effroyable chute.
— C'est là I dit le garçon.
Et derrière des blocs de pierres énormes, on découvre Suzanne, sanglante. Elle n'est qu'une plaie. Les membres sont broyés. Le sang a collé la belle chevelure blonde sur le front, partout sur le visage... la belle chevelure dans laquelle à peme se voient quelques fils d'argent.
Et la malheureuse respire encore I Une plainte douce s'échappe de ses lèvres. Et depuis qu'elle est tombée là, elle a eu le temps de revenir à elle...
Et elle reconnaît Ciboulot...
Elle reconnaît Rose-Lison...
— Rose 1
C"esi le dernier souffle de sa vie... Elle réunit ce qui Itil reste de forces pour dire :
— Je t'avais promis de to rendre à ton père... Il sait tout .. Ma fille !
Elle lui sourit.
Elle est moite. Et le sourire est lîgé sur les lèvres niqUinelles, pour toujours.
Rose-Lison ne sait plus ce qu'elle fait. Elle s'est ajrehouillée. E!le a pris une main de Suzanne, la baise Bvec passion et elle
LA figAUTS pu FIABL8 3*3
parle & sa mère comme si sa mère pouvait l'entendre, sans s'apercôvoir que la mort g'est arrêtée là. Ciboulot balbutie :
— C'est fini... Heste tout de même auprès d'elle,. Mon Di«u l quel malheur I .. Moi, je vais tâcher de monter là-haut, parce qu'il me semble que M. de Croix-Vitré, lui, a besoin de secours...
Et Jl se hâta, laissant Lison en prières auprès de Suzanne.
Dans le trajet qu'il est obligé de faire pour regagner le haut du Saut-du-l'ic, Ciboalot traverse la route.
Il entend grincer une voiture, aperçoit une charrette qui descend à vide vers la vallée. Il raconte la catastrophe au charretier.
-^ N'aileîî pas plus loin... A nous deux, nous transporteron.s le corps de la comtesse dens la voiture et nous la ramènerons à Royaumont... Et il y a aussi le comte... il doit lui être arrive quelque chose...
Le voilà suivant le sentier oil tout à l'heure s'était hasardée la comtesse, entraînant son mari.
Il est au Saut-du-Pic...
Le comte est là, toujours étendu, les yeux ouverts, mais san^ regards.
— Monsieur le comte ! Oh ! monsieur I dit Ciboulot
II veut l'didcr à se relever. Mais c'est un poids énorme, car Croix.-Vitré ne s'y prête pas. Il reste inerte entre les bras du robuste garçon.
— Vous souffrez, monsieur? Seriez-vous blessé?
Il n'a pas l'air d'avoir entendu. Rien ne sort de cette bouche entr'ouverte. Et pourtant, il est vivant, bien vivant... Vivant, oui, mais frappé d'une congestion cérébrale...
— Répondez-moi, monsieur...
Vivant, en effet, comme peut vivre une misérable créature frappée de paralysie.
Ciboulot comprend à demi, sang se rendre compte de cette crise terrible. Il se met à genoux, ramène sur son dos, avec mille précautions, ce cadavre de la vie, se relève, et d'un pas lent, sîir, il redescend le sentier, emportant jusque vers la route ce fardeau lugubre. De loin, le charretier l'aperçoit et vient à son secours. Le comte se laisse faire, inerte, comme une masse. Puis, les deux hommes se hâtent de rejoindre Rose- Lison.
A genoux, elle pri-e encore.
C'est une pativre loque humaine qu'ils relèvent, saignante, horriblement brisée.
— Oh 1 la petiote, comme, elle est arrangée I dit le charretier, s'apitoyant.
Et un quart d'heure aprè.s, mari et femme, comte et comtesse, roi et reine de Royaumont, sont l'un près de l'autre dans la charrette. Et le cheval, au pas, reprend la route du château.
Le comte a-t-il reconnu Suzanne, étendue, et dont quelques gouttes de sang ont giclé jusque sur ses mains ? Son regard ne la quitte pas. Un regard étrange. Peut-être que quelque lutte effroyable se livre en ce moment^ dans ce cerveau, entie la folie et la raison, entre la vie et la mort...
Ciboulot, qui marche au long de la voiture, le considère avec; attention.
1B4 LA BËAUÏË OU UiÂBLË
Rose-Lifeuu, dijimée, iiuit, poursuivie par un abominable cauchemar, ce lugubre convoi qui transporie ce qu'elle aimait le plus au monde. Croix- Viiré s'est-il rendu compte î
On dirait qu'un rayon d'iirieliigence est passé dans ses yeux.
A plusieurs reprises, ses lèvres s'ouvrent et se ferment. H «st évident quil a l'inieniiùn de prononcer quelques paroles.
Cibùulot se penche, écouie,avidement...
Mais toujours les mêmes sons inarticulés... pareils à des cris étoullc'S. .
C'est tout.
Comme uans un tombeau, cette intelligence, qui n'est pas éteinte, va vivre renfermée. Elle verra, entendra, comprendra. Et tout restera tragiquement enseveli, sans qu'il en apparaisse rien au dehors... a peine devinera-t-on qu'il pense et qu'il veut dire quelque chose... Mais on ne devinera rien de ce qu'il pense, ni rien de ce qu'il veut dire...
Et lorsque la charreue entre dans la cour du château, c'est bien vraiment deux cadavres qu'elle ramène...
L'un, tranquille pour l'élernitê.
L'autre, qui va souffrir, damné en cette vie... souffrir en son corps et en son âme... souffrir des tortures s-ans nom....
Bientôt, tout le monde, dans la cour de Royaumont, entoure la voilure. Les uns interrogent Lison, les autres le charretier, d'autres Henriot.
Lison, éperdue, ne sait pas ce que l'on veut d'elle, et ne comprend rien.
C'est Hennot, seul, qui donne quelques détails et raconte ce qu'ils ont vu,
Natliaiie et ses flJs sont accourus. Un moment, la veuve est décontenancée devant une catastrophe aussi terrible et qui sert si bien ses projets. Car, d'un coup d'œil, elle a jugé la situation : Suzanne morte et Croix-Vitré paralysé I Etait-il possible d'imaginer une chance plus audacieuse ? Et cette chance qui la poursuit, à force de la favoriser, ne se lassera-t-elle pas, à la fin, et ne se retournera-t-elle pas contre elle ?
La parente pauvre ne s'occupe pas des détails de l'accident.
Elle laisse ses fils s'informer et faire leur première enquête.
Déjà, le corps de la comtesse est transponé dans sa chambre et Croix-Vitré est chez lui. Le médecin de Laitre est justement à la ferme des Aigriottes, en train de remettre une jambe cassée ; c'est un jeune homme, savant, aimé, honoré, Christian Fontenailles, fils de ce vieux docteur de Remiremont, auquel Suzanne était allée demander, jadis, conseil, lors de sa maternité naissante.
Nathalie le fait prévenir aux Aigriottes et il se présente presque aussitôt.
Tout le château est en deuil. Un morne silence, un silence de cimetière, plane sur la noble maison. Les gens n'osent parler Tous les cœurs sont pleins de sanglots.
Nathalie, Michel et Laurent l'accompagnent, le guident, tous les trois tort pâles, interdits par la soudaineté de pareils évé nements.
Suzanne?... Hélas! un simple regard suffit à Christian pour be rendre compte,
— Elle n'a pas dû survivre à. une aussi effroyable chute... Devant Croix-Vitré, son examen est long, minutieu.x. Il palpe, ausculte, questionne.
LÀ BEAUTÉ OU UIABLï 129
Retirés au l'ond de la chanibre, les oiseaux de rapine alieudent et écoutent, faisant leur profit de ce qu'ils voient et de ce qu'ils vont eni-endre.
— Monsieur de Croix-Vitré... Regardez-moi...
Il fallut qu'il lui répétai la question à plusieurs reprises. Elle n'arrivait pas jusqu'à sa raison. Cependant, à la fin, le comte tourna lentement son regard morne vers 1« jeune médecin.
Celui-ci eut un mouvement de joie
— Il m'a compris... Tout n'est pas perdu peut-être...
11 s'empressait auprès du malade, tout en lui parlant ainsi. Il avait envoyé chercher de la glace, à la glacière de Royaumont, et il en enveloppait le Iront, le crâne de Croix-Vitré. Il mettait des révulsifs violents contre les pieds.
— Le comte est en danger, je passerai ici la nuit... dit-il, après de longues et cruelles minutes. Pour le moment, nous avons un peu de répit...
Alors, il s'éloigna du lit, pour la première fois, et pour la première fois, promena son regard calme et sûr autour de lui.
Lison et Cibouloi, l'un contre l'autre, serrés comme s'ils avaient eu froid, restaient sans bouger dans un angle de la chambre
Son regard s'arrêta sur la jeune fille, devint attentif, se nuança d'inquiétude.
Il s'approcha d'elle vivement. Elle présentait l'image d'une épouvante affreuse. Tout son corps mignon était secoué misérablement de commotions violentes. Ses beaux yeux, d'un noir de velours, se retournaient dans leur globe, ne laissaient voir que le blanc ; les lèvres se contractaient, se relevaient, découvrant les dents serrées à se briser.
Ciboulot murmurait, pleurant :
— Lison I Ma Lison I
— Quelle est cette jeune fille ? demanda Christian, alarmé. On le lui expliqua. Ciboulot ajoutait :
— Nous étions à la cascade, et de l'autre côté, sur le Saut-du- Pic, nous avons assisté à :e grand malheur, sans pouvoir l'empêcher...
— Madame, dit le médecin à Nathalie, cette enfant est très malade. 11 lui sera impossible de rentrer chez elle à pied...
— Je la porterai dans mes bras, dit Henriot, elle n'est pas lourde...
Mais déjà Nathalie sonnait, donnait des ordres. Une voiture était attelée. Il fallut qu'on y transportât Lison. Du reste, elle ne se rendait compte de rien.
— Je passerai chez vous en retournant à Laitre, dit Fontenailles.
Ce fut le matin seulement, à l'aube, qu'il quitta Royaumont.
Il y avait peu de changement dans l'état de M. de Croix- Vitré I La vie, du moins immédiatement, n'était plus en danfer, mais il restait paralysé, le corps envahi par une léthargie trange, à peu près incapable de tout mouvement, dans l'impossibilité de proférer des paroles, sinon incohérentes...
Mais l'esprit lucide !..
A quoi pouvait lui servir d'avoir conservé son intelligence, ion cœur, son âme, puisque tout cela ne se manifesterait plus î Puisqu'une pierre énorme avait scellé ces choses, comme un^ pierre tombale sur laquelle on eût écrit :
3?3 tA SEAUTâ DU DîaBlS
« Ci-gît celui qui fut le comte Hubert de Croix-Vjtré i... « Il est vivant et il eçt mort I »
En quittant Royaumont dans sa voiture, le docteur Fontêtiaillep s'étaii fait conduire h la Mare-à-l'Eau, chc?, Dornak.
Ses prévisions s'étaient réalisées.
Rose-Lison était en proie à une fièvre dangereuse, accompagnée de délire.
Craignant un transport au corveau, il resta auprès d'elle jusqu'à midi, prescrivit les soins et les précavitions à prendre, promit de P^vcnir dans la soirée. Lorsqu'il quitta cotte pauvre famille alarmée, il laissait Lison un peu plus calme. Avant de partir, il resta longtemps près de son lit à la considérer en silence. Elle, de son côté, le regardait avec une fixité maladive, la pupille dilatée, les yeux grandis, presque trop gran.'ls...
La belle figure, sérieuse et grave, du médecin, s'attendrit devant tant de fraîcheur et de jeunesse
— Rose-Lison I mtirmnra-t-'il, comme si ce nom charmant, déjà, eût été doux, à son cœur.
— Vous ne la laisserez pas mourir, n'est-ce pas ? implorait Henri ot.
— Non. Comptez sur mes soins. Je viendrai autant qu'i\ le faudra...
Sur le seuil, il se retourna et la regarda encore.
— Comme elle est bejle I
Ainsi, sans s'en douter, Lison répandait la séduction autour d'elle.
Le médecin soigna Rose avec im dévouement rare. Il lui sauva la vie et la roison, car pendant près d'un mois sa raison et sa vie furent en dançer.
Enfin, arriva le jour où il put hii dire :
— Je vous permets de vous lever, je vous permets de faire quelques pas dehors, en compagnie d'Henriot... C'est fini... vous voici redevenue comme autrefois...
Elle baissa la tète Les larmes emplirent ses yeux.
— Conime autrefois !' avait-il dit.
Hélas ! hier, sa mère était vivante et l'aimait ! Aujottrd'hul, plus personne...
Elle avait interrogé Ciboulot :
— Que se passe-t-il au château ? as-tu appris quelque chose 7
— J'ai appris ce que tout le monde sait... le comte est para- Ij'sé... dang rimposfiibiiité do marcher, de parler, de se faire comprendre... Combien de temps durera cet état ?... Peu de tem^ps ?... Longtemps ?... Toujours eî jusqu'à la mort ?.. On ne le dit pas... Le médecin, qui continue de le soigner, se tait là-dessus, comme s'il avait peur de se compromettre, avec un diagnostic sur lequel il se tromperait... En un pareil état. Je dis, moi, qu'il vaudrait mieux qu'il fût mort.
Elle frissonna.
— Henriot... C'est mon pèrel
— C'est vrai I dit-il vivement, je l'oubliais... Oui, c'est vrai,
pas
ne le pourrait pas... Il ne dit rien... 11 n"a pas l'air de penser... Immobile dans son fauteuil, à ce qu'il paraît, 11 dort tout le
temps. OU, du moins, s'il ne dort pas, 11 é. les yeux fermés, . c'est tout comme.,.
— As-tu entendu les dernières paroles de maman ?
— Oui. ton père sait qui tu es... La belle avance I Qu'en pense-t-il ? De quelle manière a-t-11 pris cette révélation?... voilà ce qu'on ne saura pas... Et s'il ne te restait, au monde, que ce défenseur, ma Lison, pour écarter de toi les dangers qui te menaceront, ça serait une triste chose...
— Et moi, Henriot, je suis sûre qu'il m'aime... oui, auparavant il m'aimait déjà, sans savoir... A présent, il m'aime davantage, puisque je suis sa fille... Alors, c'est horrible, mon pauvre père désire sans doute me revoir, m'avoir auprès de lui... que faire?
— Et personne ne comprendra jamais ce qu'il désire... oui, c'est horrible...
— Que faire, Henriot, que fqire ?
— Reste auprès de nous, ma Lison, puisqu'il y a là dea coeurs qui t'aiment...
Elle dit simplement :
— .T'irai où le devoir m'appellera ; j'écouterai ce que m'aurait dit ma mère, et je ferai ce qu'elle eût voulu... En ce moment, il y a, au château, un homme qui souffre et qui se désespère, et chez lequel rien ne manifeste ni sa souffrance ni son désespoir... Il me semble que ma présence auprès de lui adoucirait ses tortures... Et je voudrais être auprès de lui... à le soigner, à veiller sur lui...
— Etre au château, c'est tomber entre les griffes de ces tigres I Y penses-tn, ma Lison ? dit-il avec effroi.
Timide, ellô répondit :
— J'y pense... quand j'écoute au fond de moi, j'entends ma mère qui murmure : « Oui, ta place est là-bas I... »
— Tu sais bien qu'ils t'en ont chassée I Et que tu es teur ennemie... et que c'est à toi qu'ils en veulent...
— Je sais tout cela I
— Eh bien ?
— Puisque maman ordonne... je lui obéirai...
— Pour cela, il faut que les autres viennent te chercher... Or, je suis bien tranquille... Ils ne viendront jamais I...
— Qui sait, Henriot ? fit-elle, mystérieuse.
L'AMOUH D.4NS LES B0I8
Guérie, certes, elle l'était Mais elle restait accablée par une tristesse profonrle. Guérie, elle le fut par le jeune docteur, qui soignait le corps. Mais qui rendrait à Rosc-Lison la joie €t le sourire des anciens jours ? Pendant les longues semaines Où sa vie fut menacée, où sa raison chancela, le vagabond amoureux du plein air et des grands l)Oiè qu'êtHlt Ciioulot 09 la quitta point.
— Je n'ai pas besoin de toi au travail, avait dit Domak. Je tAcherai d'en abattre pour deux. Reste auprès d'elle. .. Maintenant qu'elle n'a plus que nous, cette enfant, elle nous est devenue doublement précieuse...
Lorsqu'elle fut debout, Dornak dit encore à son fils :
— Elle a besoin de distractions. Promène-la... Tâche de l'égayer, la pauvrette !...
L'égayer? C'était facile à dire. Mais il en fallait trouver les moyens. Et quand il avait fait tous ses efforts pour cela, quand, pour amener un sourire sur ces lèvres où la vie et la santé ramenaient pourtant un peu de fraîcheur, Ciboulot avait usé son imagination et qu'il n'avait pas réussi, alors, lui, comme elle, se sentait pris soudain d'une mélancolie infinie...
Et quand il voyait la fillette pleurer, il n'était pas loin d'en faire autant.
A ce compte, on devine que la gaieté n'était pas près de rentrer au logis. Lison reprit peu à peu son travail auprès de sa mère adoptive. La brave femme, elle aussi, lui prodiguait vainement ses tendresses. Le souvenir de la comtesse, trop récent, planait sur la maisonnette de la Mare-à-l'Eau et l'effroyable catastrophe du Saut-du-Pic restait comme un cauchemar dans l'esprit de Lison.
Alors, souvent. Louise Dornak faisait un signe à son fils.
Cela voulait dire :
— Emmène-la. . Trouve des mots pour l'arracher à ses souvenirs.
Il comprenait. Et à Lison :
— Viens-tu dans la forêt 7
Dans les premiers temps, elle avait refusé, prétextant de la fatigue. Elle aimait mieux se nourrir de sa douleur, ressasser sa tristesse à l'infini. Puis, à force d'insister, il finit par lui faire accepter.
— Oui, je veux bien, pour te faire plaisir, mon Henriot...
Ils s'en allèrent, par un bel après-midi de septembre, où l'été, avant de s'évanouir, semblait ramasser sa splendeur et ses éhlouissements.
— Nous ne marcherons pas trop vite, pour ne point te fati guer. Nous nous arrêterons toutes les fois que tu voudras. Où désires-tu aller ?
— En Hérival... mais par les sentiers des futaies... Souvent, elle lui donnait le bras, ou la main. 11 se sentait tout
fler. Il se redressait.
— .le ne sais pas tout ce que je f.erals, et je ne sais pas tout ce que je donnerais bien pour te rendre hétireuse, ma Lison, disait-il." Tu n'as pas l'idée d'une chose à exiger de moi, pour ton plaisir, et qui serait h peu près impossible ?... J'essayerais...
Elle sourit, cette fois. Et il en eut, tout plein lui, une grande douceur.
Il lui arrivnit, certains jours, de lui conter les légendes Inrrain^^s qu'il recueillait partout, auprès de vieilles gens avec lesquels \\ aimait à causer, le soir, en hiver. Car s'il adorait sa forêt vosjiienne, il adorai! non moins les histoires fabuleuses dont la forêt gardait le souvenir, les histoires murmurées par les ruissseaux, très douces, en été, effrayantes quand les ruisseaux devenaient torrents et roulaient roches et troncs d'arbres ; les histoires murmurées par les arbres qui penchaient l'un vers l'autre Icirs grosses têtfs en manière de conversation, pour
r..\ r,FAVTÉ PTT DTABI.F- 1-9
se rhTirhctr>r âc?, clioses drôles guand c'était seulement la brise qui soufflait ex des ctioses terribles et formidables quand s'élevait l'ouragan ei que Ja forêt retentissait de hurlements.
Ce jour-là, il lui dit, en s'asseyant près d elle, à l'ombre,- BOUS les sapins :
— Connais-iu l'histoire de YOiseau (fe Vérité ?
— Non... Tu ne me l'as jamais contée...
— On dirait que c'est la tienne... Dans tous les contes, il y a toujours une part de vrai... Et puis, le vrai se déforme avec les âges, en passant de bouche en bouche, et d'imagination en imagination... Et ça constitue les féeries et les légendes... Il ne faut pas s'en moquer... Il n'y a rien de beau comme une légende quand on sait bien la" comprendre et qu'on démêle tout ce qu'il y a dedans... Ainsi, l'Oiseau de Vérité, c'est presque ton histoire, ma gentille Lison...
— Dis-moi l'Oiseau de Vérité...
Alors, il lui conta qu'il était une fols un roi et une reine. Et la reine avait accouché d'un fils et d'une fllle pendant l'absence du roi. La mère de celui-ci, qtii n'aimait pas la reine, enleva les enfants, les enferma dans une' boîte et les fit jeter à la mer en envoyant dire à son fils que la reine avait mis au monde un chien et un chat. Et le roi répondit que sa mère avait eu raison de s'en débarrasser...
— • C'était ime bien méchante femme ! dit Llson, en souriant.
— Elle ne te rappelle pas quelqti'un de ta connaissance, a Royaumont, qui a voulu te faire passer pour une voleuse et te faire ensuite assassiner ?
— Continue, Henriot î fit Rose, en frissonnant.
— Les dettx enfants purent se sativer et partirent !\ la recherche de leur père...
— Comme moi I dit Lison.
— Oui. Et ils arrivèrent devant un château qui était relui du roi, leur père. Et là, on les occupa à laver la vaisselle et à vider les écuries. Et ils faisaient si bien leur service que la mère du roi les prit en haine et dit att roi : « Le petit s'est vanté d'aller chercher l'eau qui danse! » Alors, à moins d'être brûlé vif, il fut condamné a aller chercher l'eau qui danse. Heureusement, il rencontra une fée lorraine qui le renseigna et il rapporta l'eau qui danse. Mais la vieille reine dit au roi : « Le petit s'est vanté d'aller chercher ia rose qui chante. » Et, à moins d'être brillé vif, il fallut trouver la rose qui chante. La bonne fée du pays vosgien le renseigna encore et il rapporta la )nse. La vieille reine ftit de plus en plus haineuse et dit au roi : « La petite s'est vantée d'aller chercher l'oiseau de vérité. » Elle le trouva, grâce à la fée...
Ici, la voix de Ciboulot devint étrange. Elle parut trembler et s'assourdir.
— Il y avait bauconp d'oiseaux dans le bocage. La fée avait averti la petite fllle en lui répétant : « Tous te diront : C'est moi (pli t'aime!... Tu choisiras celui qui te dira: C'est moi gui ne l'nim.e pas!... L'oiseau de vérité ce sera lui... Il dira qu'il ne t'aime pas, et c'est lui, seul, qui t'aimera... Alors, la jeune fllle trouva l'oiseau et le rapporta. On mit l'oiseau dans une <:age, au chSteau, et leau qui dansevet Ja rose qui chante vgur un buffet. Mais il fallait prouver les effets des enchantements, et que l'eau dansait, et que la rose chantait et si ces deux miracles s'accomplissaient, alors, on écouterait ce que dirait
l'oiseau, et jl fandraît bien croire à ce qu'il dirait, attondu que par un nouveau miracle, ce serait la vérité...
— Et que fit-on ? interrogea Lison.
— On lit un grand festin. La vieille reine criait partout : « Ces enfants sont des imposteurs et des mécréants. Ils se moquent de nous. Il faut les taire bouillir dans de l'huil-e. » Mais le roi n'écouta plus sa mère... On mit l'eau sur la table du festin... et l'eau se mit à danser... On apporta la rose, dans un va.se magnifique, et la rose se mit à chanter... Alors, ie roi dit • <■• Ces enfants nont pas menti... Ce que dira l'oiseau sera la vérité... » On apporta l'oiseau dans sa cage tout en or...
— Et que dit l'oiseau ?
— Il dit que la pauvre jeune reine n'était pas accouchée d'un cb.ieri et d'un chat, mais d'une fille et d'un garçon, tous deux beaux comme l'aurore d'un jour de soleil... et qiic la vieille les avait fait jeter à la mer... Et. comme le roi restait incrédule, l'oiseau reprit : « Aussi vrai que l'eau a dansé et que la rose a chanté, ce que" je viens de dire es-t la vérité... et ces deux enfants sont ceux que vous voj'^'ez... »
— Alors ?
— Alors, le roi les embrassa en pleurant, les rétablit auprès de lui sur les marches de son trône. Et comme il fallait un châtiment à tant de crimes, ce fut la vieille reine qui fut jetée dans l'eau botjillante...
— Oui, dit Rose-Lison, pensive, il y a de la ressemblance entre moi et les enfants de ta légenfle, Henriot. Mais je ne connais pas la rose, à la voix qui charme, ni l'eau qui se mettra à danser... Et il n'y a plus de bennes fées, dans les forêts vosgiennes, pour venir me montrer l'oiseau qui dira la vérité...
— Peut-être, Lison... Des enchanteurs et des fées, ça se trouve encore quand ou cherche bien. Seulement, il faut chercher, et il faut bien coîmaître sa forêt... Quant à l'oiseau... il y en a tnnt et tant, autour de. nous, ma Lison, que ce sera bien difficile de savoir quel est celui qui pourra dire la vérité I...
— Si j'en crois ta légende, Henriot, ce ne sera pas ceux qui me diront : « Je t'aime I » ce sera celui qui me dira : k Je ne t'aime pas! »
— Peut-être, Lison ! fit-il, la voix troublée.
— Surtout si celui-là m'aimait, alors qu'il me dirait qu'il n9 m'aime pas...
— Peut-être, Lison !
— Mais si celui-là m'aimait, pourquoi mentlrait-il à son cœur?... E5t-ce pour obéir à la légende?
— Peut-être, Lison !
— Ou bien par timidité ? Et parce qu'il n'aurait pas confiance en lui Y
— Peut-être, ma Lison. •
— Ou bien, est-ce parce qu'il croirait, tout en aimant, qu'on ne l'aime pas ?
— Peut-être, Lison, oui, tout cela est possible... Il faudrait la bonne fée lorraine pour nous expliquer ces choses. C'est trop difficile pour moi...
Elle le regarda un instant, soupçonneuse et indécise.
— Je croyais, Henriot, que tu te flattais souvent de tout deviner et de tout expliquer.
— Oh ! Lison, je me vante...
J^lle resta silencieus*».
I,A BEAUTÉ DU DIABLE l^îl
Lui, sans doule pour se donner une contenance, paraissait 1res occupé à n'importe quoi. Il avait coupé une baguette et il laisaii un trou dans les aiguilles tombées des sapins. Elle le regarda, une seconde fois, a la dérobée. Les beaux yeux bruns s'emplirent de tendresse et d'un peu de gaieté émue, tout à la l'ois.
Mais Ciboulot ne vit pas cela. Il était trop affairé à élever en cône le ta-s de brindilles qu'il avait retirées du trou.
Au bout d'un silence très long, «lie se mit debout :
— Si nous marchions? J'ai les jambes engourdies...
— Marchons...
Elle reprit la main rie son ami. Et ils repartirent.
Tout le reste de la journée, Ciboulot fut d'une gaieté nerveuse, bavordant à tort et à travers et, tout à coup, se taisant et s'abîmant, sans qu'il s'en aperçût, en des silences, en des préoccupations étranges.
Rose-Lison s'abandonnait au charme de leur course vagabonde en plein bois et ne paraissait plus pensera l'observer.
— Les cigales sont venues, cette année, dans notre pays... Tu n'en savais rieii ?
— Ma foi, non... je n'en ai jamais vu, si ce n'est celles qu'on appelle cigales dans notre région du ISord... ei qui ne sont que des sauterelles, à ce que tu m'as dit...
— Ecoute, en voilà une qui chante... dans le buisson... Le bois est clair, le soleil pénètre jusqu'à elle, ei il n'en faut pas plus pour la mettre en joie... Elle est bien heureuse, hein, Lison ?... Parfois, on voudrait être à la place des bêtes, sous prétexte que les bétes ne pensent pas. En quoi on a tort, parce que les bètes pensent, rêvent, souffrent et sont heureuses, à leur manière, autant que nous... C'est drôle, dit-il soudain...
— Quoi 7 Qu'est-ce que tu trouves drôle ?
— Les cigales, c'est signe de bonheur quand on les entend à une certaine heure de la journée, le treizième jour de la lune... et qu'il n'y a plus un nuage dahs le bleu du ciel... Et tout cela, nous l'avons!... Et nous ne sommes pas heureux!... Toi, à cause de tout ce qui est arrivé... et moi, à cause de toi, puisque tu es dans les larmes.
— C'est peut-être du bonheur pour plus tard I fit-elle, en soupirant.
— Faut croire... Ecoute-la chanter de plus en plus. On dirait qu'elle comprend ce que nous disons et qu'elle vient nous rassurer... Je vais siffler ce môme air... Elle ne s'envolera pas... Tu peux t'approcher d'elle... En m'entendant siffler, elle viendra se poser sur mou bâton... Une fois, j'en ai attiré une presque sur le bout de mon nez, pendant que je chantais sou air...
— Essaye encore, Henriot ! dit-elle, amusée.
Lui fut content de voir que, pour une minute, elle ne pensait plus à son chagrin. Il se mit à siffloter d'une manière tremblotante, en imitant à peu près le cri de la cigale, mais de maîiière à le dominer. La cigale l'écouîa, interrompit son chant de temps à autre et se mit à descendre lentement au long de sa branche pour se rapprocher de Ciboulot. Quand elle fut au bout de la branche, il lui présenta son bâton. Elle s'y posa et continua d'avancer. 11 sifflait toujours. Il éleva son bâton progressivement jusqu'à la hauteur de sa figure.
Et la cigale vint se poser sur son nez.
— Voilà, ma Lison I dit-il, en riant, pendant que la jolie bête, effrayée, repartait. Et, tu sais, ce n'est pas pour me vanter... je connais mieux tout^es ces choses que le bon La Fontaine... Ses l'abl-es sont des chefs-d'œuvre, ma'is le poète avait la réputation d'être distrait, à ce que j'ai lu, et il a dû mettre toutes ses distractions dans ses fables. Ainsi, il fait chant^er la cigale pendant tout l'été, alors que la pauvre bestiole ne vit que pendant quelques semaines. Sa vie est très courte. Lorsqu'elle se trouve dépourvue, quand la bise est v^enue, il y a longîeinps qu'elle n'a plus besoin de rien, attendu qu'en octobre, novembre, toutes les cigales sont mortes, même dans le Midi où elles sont si nombreuses. Dans tous le cas, elle se serait bien gardée d'aller chercher du grain chez la fouraii, sa voisine, attendu que la cigale se nourrit uniquement de la sève des gands végétaux et que, d'autre part, In fourmi est carnassière et qu'elle n'a rien à taire avec les grains de blé... Hein, Liï.on ? tu vois ce qu'il reste de la fable, en dehors de son enseignement moral !.. Et dire que si le bon La Fontaine s'était donné la peine d'étudier la nature et de regarder au-dessous de lui, il n'aurait pas commis tant d'erreurs... et ça ne l'aurait pas empêché d'écrire ses chefs-d'œuvre... voilà !...
Ce fut lui, cette fois, qui reprit la main de Lison.
Us marchèrent sans rien se dire, pendaiït quelque temps. Us avaient regagné la bordure de la forêt. Devant eux s'allongeait la vallée. Le soleil corumengait à décliner. Ils ne pouvaient pousser plus loin leur promenade. Par les petits sentiers, ils ga^U'eraient du temps et rentreraient avant la nuit.
En eifet, le soleil n'était pas encore couché lorsqu'ils aperçurent, tapie dans l'ombre des grands sapins, la maison de la Mare-à-l'Eau. Rose-Lison s'arrêta.
— Ne rentrons pas encore, dit-elle.
Elle s'assit sur une pierre moussue. Lui, devant elle, resta debout.
— Comme tu voudras... Chez nous ou hors de chez nous, je suis toujours heureux quand je suis près de toi...
Elle dit, doucement :
— Tu es toujours bon pour moi, Henriot. Mais, aujourd'hui, il m'a semblé que tu avais encore plus d'affection que d'habitude. Pourquoi ?
— Je ne sais pas, Lison...
— C'est peut-être parce que tu me vois malheureuse 7
— Sans doute... Mais il y a des fois, aussi, où il me prend l'envie de te dire toutes sortes de tendresses et où je ne te dis rien... parce que les choses que je voudrais te dire sont si belles, si magnifiques, qu'il faudrait des paroles du même genre poitr bien les faire comprendre...
Et il ajouta, naïvement, en détournant les yeux. :
— Des paroles qui seraient tout en or et tout en diamant.. Lentement, le jour s'assombrissait. Le soleil disparut derrière
les sapins des montagnes et ce fut la nuit, presque sans transition.
Elle rêvait.
— A quoi penses-tu, Lison ?... Tu ne t'es pas trop ennuyée avec moi ?
— 3e ne m'ennuie^ jamais avec toi. Ton esprit est sans cesse en éveil pou'- me distraire et tu es plein d'inveutious... Ainsi...
— Tu hésiteôî
LA à£;ÀCX£ ÛU OUBLE 133
— Je suis certaine que ton histoire de tout à l'heuye...
— Celle de l'Oiseau de Vérité ?
— Oui. Je suis certaine que lu ne l'as point lue at que lu l'as créée de toutes pièces.
Il rougit, la regarda sans mot dire. Il avait l'aiç très embarrassé.
— Je t'assure, Lison... essaya-t-il, à la fin, d'expliquer...
— Peu m'importe... Ce n'est pas à cela que je voulais en venir... Il y a une lacune dans ton récit... Cet oiseau de vérité qui joue un si grand et si beau rôle dans l'histoire que tu m'as contée, tu ne m'as seulement pas dit quel est son plumage... C'était un oiseau bleu, ou vert, ou de toutes les couleurs ?...
— C'était un oiseau qui n'avait rien pour attirer les regards... On passait à côté de lui sans le 'emarquer... Et personne, parmi ceux qui pouvaient le voir, n'aurait, deviné qu'il avait le don d'être utile et qu'il était enchanteur... C'était un oiseau gris, tout humble et tout modeste, et qui fut bien surpris et gêné lorsqu'on le mit dans une cage aux barreaux dorés... U ne se croyait pas tant d'importance...
— Et son chant ? Il se distinguait, du moins, par son chant 7
— U ne se distinguait par rien, il ne chantait pas. Il n'avait qu'un cri et c'était pour dire la vérité, quand cette vérité concernait les autres, parce que lorsqu'il y était intéressé et que cela le concernait, il n'osait plus, s'envolait à tire-d'aile ou se taisait, ou bien disait le contraire de ce qui était renfermé dcins. sa petite âme d'oiseau humble et craintif...
— Et comment tait-il sou nid ? Et tait-il bon ménage avec la gentille oiselle qu'il va chercher dans les arbres, à la saison des amours ?
De rùuge que Ciboulot était tout à l'heure, il devint très pâle.
— Pourquoi me demandes-tu cela, Lison ?
— Parce que ion oiseau de vérité m'intéresse.
— Et pourquoi est-ce à moi que tu le demandes ?
-~ Parce que tu vols, tu entends et tu sais toutes choses, Henriot.
— Je crois, dit-il, que les mœurs de l'oiseau sont très pures, et qu'il aime bien l'oiselle et ses petits et qu'il les défendrait contre toutes les bêtes de rapine, jusqu'à mourir pour les sauver... En cela, il ne fait rien d'extraordinaire. L'instinct de la défense est partout dans la nature.
— Les qualités que tu lui prèles sont celles d'un homme... Et tu disais toi-même, tout à l'heure, que les légendes peuvent aisément s'expliquer et qu'en remontant à leur origine, on trouverait des faits réels... Cette légende, si elle est de ton invention, a voulu personnifier mi eue comme nous dans cet oiseau. A qui pensais-tu, Henriot?... Car, si tu veux que je l'aime, ton oiselet de vérité, il faut bien que je sache comment il est... Et tout ce que tu m'en as dit ne me renseigne guère... Un oiseau gris qui ne chante pas, qui se cache... c'est très bien quand on vous le montre... mais, moi, comment ferai-je?...
— L'aimerais-tu si on te le désignait, si on te disait : « Le voilà » ?
— Oui, certes... fit-eUe avec élan, d'une voix profonde et basse.
— Ahl dit-il, je ne te connaissais point cette voix-là...
Us se regardèrent tous les deux, très émus, sa cachant l'uii
14 lA BEAf ïÉ DU DIABLE
S, lauti-ft ce qu'ils éprouvaient, sous un sourire tremhiaat el
incertain.
Elle reprit : ^
~ Mais pour l'aimer, il faudrait qu'il fût ce que je veux qu'il soit...
— Et comment voudrais-tu le voir, Lison 7
— Je ne sais pas encore...
— Il ne faut, pas lui demander trop, au pauvre oiselet tout, gris, qui ne chante pas et qui n'a pas de charme... Tu l'effaroucherais... il prendrait son vol... et tu ne le reverrais plus...
Elle secoua la tête.
— Non, il ne s'en ira pas... Dans ton histoire, n'as-tu pas conté qu'il disait à la petite fille du roi : « Ce n'est pas moi qui t'aime I » parce que, justement, il l'aimait ?... Alors, s'il m'aime, il ne sen ira pas...
— Quand tu sauras comment tu veux qu'il soit, ma Lison, est-ce que tu le lui feras savoir?...
Avec malice, elle murmura :
— j€ voudrais hien, mais comment 7... Toi seul tu sais où le trouver I
— Je lui répéterai ce que tu m'auras dit...
— Alors, je te le promets...
Elle se releva.
— Voici la nuit tout à fait venue, rentrons... Il soupira.
Ils firent le rest-e du sentier côte à cote, s'abaudounant à leurs pensées douces et un peu inquiètes.
Mais, comme si quelque pudeur les eût séparés, ils ne so donnèrent plus la main.
Ce fut fini, à partir d€ ce jour-là, de leur ancienne intimité si fraternelle. Du jour où chacun d'eux, devina qu'un autre sentiment pouvait exister au fond de leur cœur, ils n'eurent plus, l'un pour l'autre, les abandons d'autrefois. Une crainte vague, mal définie, retenait sur leurs lèvres les paroles même les plus innocentes. Ils s'entretenaient de choses indifférentes, de riens, de la pluie et du beau temps. Derrière tout cela, ils sentaient très bien leur gêne.
Mais ce fut chez Ciboulot, surtout, que la révolution fut complète.
Il passa des nuits blanches à so ressouvenir de tout ce qu'ils avaient dit, en cette journée dont la mémoire devait rester tu leur existence, et de tout ce qu'ils n'avaient pas dit, car que de fois les silences ne valent-ils jjas les paroles ?
Il pesa, dans sa tète, chacune des réjponses de Lison.
A chacune, il Unissait par trouver plusieurs sens contradictoires. Mais il y en avait une, surtout, qui le mettait dans l'angoisse.
C'était lorsqu'elle avait dit qu'elle aimerait, mais, pour cela, qu'il fallait que celtii qu'elle aimerait fût bien comme elle le voulait.
Alors, elle n'aimait pas encore?
Et si elle n'aimait pas encore, il était facile de déduire que c'est parce que lui, Ciboulot, ou tout autre, ne réalisait pas le rêve qu'elle se formait..
Il en fut malheureux, eut de la fièvre toute la nuit :
— Elle ne m'aimera jamais... Pourquoi m'aimprait-elle?... Et puis, maintenant qu'elle sait qu'elle est la fille da Royaiunont,
LA BKAUTÉ DU DIABÎ.E i:'>5
bien qu'elle reste pauvre, elle me m(^prisera, car je suis trop loin, à cent mille lieues d'elle I... Si elle restait pauvre, passe encore, maig qui sait si elle ne sautera pas, un jour, d'un bond, de notre misérable cabane de la Mare-à-l'Eau, à cet orgii'eilleux chât-eau qui devrait être son héritage?... Et toi, Ciboulot, le vois-tu châtelain de Royaumont, rêveur, et misérable foui...
Et il ressassait la même idée :
« Il faudrait que l'homme que j'aimerai fût comme je veux "çu'il soit. »
Dès le lendemain, il y avait un changement absolu dans la kïianière d'être d'Henriot vis-à-vis de Lison. Sous l'inlluence de ses réflexions nocturnes, de l'amour naissant dans ce cœur timide où peut-être il allait se développer et grandir sans être vu ÔQ personne, Henriot ne regarda plus Lison qu'avec une certaine crainte.
Elle s'en aperçut dès la première heure et en fut toute saisie.
Elle crut l'avoir fâché. Mais elle ne lui fit aucune réflexion.
Il se surprit à l'appeler : « Mademoiselle ». Alors, elle s'iii- ■^iéta.
Il 'expliqua, comme il put, qu'il avait réfléchi !\ la. différence de leurs conditions et qu'il avait compris qu'il devait cesser toute familiarité.
— Ce que tu dis là, Henriot, le penses-tu vraiment ?
11 n'osa répondre. La jolie figure fraîche et rose avait en ce moment des yeux qui brillaient d'un singulier éclat. Et il n'eut pas )e courage d'en soutenir les rayons.
— Alors, tu veux, vous voulez bien, que ce soit commue par le passé ?
— Henriot, dit-elle, grave, demande-moi pardon de toiit ce que tu as pensé et dit...
11 eut envie de pleurer et murmura, la voix lourde de pleurs :
— Oui, Lison, je vous... je to demande pardon...
Mais, quand même, ils avalent beau faire. Ils n'étaient plus comme autrefois. C'est ainsi qu'ils ne parlaient plus d'aller se promener, ensemble, dans la forêt. Les deux Dornak, sans défiance, n'étaient pas sans les y convier, toutefois :
— Henriot, promène-la donc... Elle aime tant les bols... C'est une distraction.
Il se tournait vers la Jeune fille et demandait :
— Est-oe que tu le désires ?...
— Mais... si tu veux... de ton côté... toi, Henriot.,,
— Oh 1 moi, tu sais bien...
Et ils restaient ù, se regarder, sans rien décider et sans ajouter un mot.
Un autre changement se fit en lui.
Jusqu'à présent, il s'était montré fort négligé dans sa tenue. Peu lui importait, vraiment, ce qu'il avait sur le dos. Les étés et les hivers, il avait à peu de chose près les mêmes vêtements, insensible à la neige ou au soleil, ajoutant simplement un tricot d'3 laine quand les hivers étaient trop rigoureux»
On le vit plus soigné, plus ordonné.
Il se fit couper les cheveux, très ras. Et comme il n'avait pas un poil de barbe, malgré ses vingt ans, il avait l'air d'en avoir quinze.
Il rapporta, un jour,- de Remiremont, un costume complet de drap brun et des souliers et des chemises de toile empesée. Toutes les économies de sa vie entière, q\i'il conservait religleu-
13G I.A nEATITÉ nu DIABLE
sèment an fond d'une ancienne boîte à sardines, toutes Ses éconoraies y avaient été employées.
Le dimanche, il fut paré comme pour un mariage.
Et rouge comm.e une cerise, croyant que chacun le regarderait. Cs fut le soir seulement qu'il se tranquillisa, en voyant qu'il ne lui était arrivé aucun malheur. Mais il fut long à s'habituer à son heau costume.
Elle lui dit, un jour, avec un sourire :
— Dans ton histoire, est-ce que l'oiseau de vérité changeait de plumage ?
— Je vois hien que tu te moques de moi!... fit-il, avec reproche.
Il travaillait dans les ventes et dans les exploitations forestières avec Dornak, et robuste et adroit, il débitait autant de besogne que son ppre.
— C'est un fude ouvrier, le meilleur bûcheron du pays I disait Dornak, avec orgueil.
Quand ils rentraient, le soir, après une lourde journée, Dornak mangeait, fumait sa pipe et se couchait. Presque incontinent, on l'entendait ronfler. Mais Ciboulot ne songeait pas à se reposer. Il n'était jamais fatigué. Il allumait une petite lampe à pétrole et lisait ses livres sur les plantes et les insectes. Il les savait par cœur, car il était doué d'une mémoire extraordinaire. Il les relisait, les étudiait, comparait, réfléchisssait en apportant ses observations propres dont il augmentait les observations qu'il recueillait dans les livres. Son gotît très vif de la nature se développait de plus en plus...
Mais il était triste.
Et souvent elle le contemplait, le front dans les mnlns, nccablé.
Souvent aussi, en détournant vivement la tête, elle le surprenait pendant qu'il la regardait, croyant qu'il ne serait pas vu.
JJne autre fois, dans la forêt, elle passa auprès de lui I...
Lui, qui voyait, qui entendait tout, ne la vit, ne l'entendit pas, cette fois-là.
Et elle crut remarquer qti'il pleurait...
C'est que d'autres événements se préparaient, dont il était témoin, qu'il pressentait, et qui allaient augmenter, autour de lui, les tristesses.
Autour de Rose-Lison, les dangers..
ŒS DEUX BEAUTÉS DU DIABT.E
Malheureux, 11 l'était. Désespéré, m^me Et nous allons dire pourquoi.
Le jour de la mort de Suzanne, Christian Fontenailles, appelé en toute hâte à Royaumont, s'était trouvé pour la première fols en présence de Rose.
Pe Rose malade, menacée de foli«, menacée dft mort;
Et de cette première rencontre s'étaient dégagées, pour lui, différentes impressions très fortes et dont ohacune avait une cause étrangère aux autres.
La première, ce fut ïe souci du médecin en face d'une malade qui réclamait des soins et qu'il lui fallait sauver.
L'autre lui fut inspirée par la beauté effrayante, séduisante dans sa douceur, de la jeune fille, et qui s'augmentait encore, en cette heure tragique, de sa pâleur, de la convulsion de ses membres, de l'horreur peinte sur cette physionomie charmante où passait encore la vision du drame du Saut-du-Pic.
Et cette impression devait laisser, dans ce cœur ardent, loyal et généreux, des traces ineiïables, une éternelle empreinte.
Mais ce n'était pas tout, et lorsqu'il entendait prononcer, devant lai, ce nom de Rose-Lison, le regard soudain qu'il attacha sur la jeune fille x-efléta un intérêt puissant.
L'intérêt de l'homme pour qui cette enfant n'était pas uno étrangère...
De l'homme qui était le lils du vieux docteur Barnabe Fonteuailles, chez lequel était allée frapper la comiesse de Croix- "V'itré ; le vieux médecin de Royaumont avait reçu la confidence -de cette maternité... Mieux, t/etait lui qui avait donné a Suzanne la certitude de son bonheur... et pendant les queJques mois qui suivirent, il avait attendu l'appel du mari pour la délivrance de la femme...
Aucun appel n'était venu...
Et les années s'étaient écoulées sans qu'il entendit parler da l'enfant, de l'héritier de ce vaste domaine.
Alors, l'angoisse avait étreint cet honnête homme.
Mais nul ne pouvait le délier de son secret, excepté la comtesse elle-même.
Lorsque se manifestèrent les premiers symptômes do la faiblesse persistante du comte Hubert, le docteur fut mandé au .château.
Il y revint fréquen)ment.
Fréquemment, il eut ainsi l'occasion de revoir la comtesse. Et il fut frappé de la tristesse de cette demeure fastueuse où jadis il avait connu le bonheur. Il fut frappé, surtout, de la pâleur tragique de cette figure de Suzaimc, où il semblait que jamais plus ne fleurirait un sourire.
-— Quel est donc le drame qui s'est passé ici 1
Interroger la comtesse, il y pensa.
Mais le devait-il ? Le pouvait-il ?
Non. Du moins, il tenta d'amener ces coniidences par dei allusions prudentes.
Il feignit un jour d'attribuer cette pâleur et cette tristesse à la crainte que la santé dtt comte inspirait à la jeune femme.
Il lui dit, paternel et dotix :
— Ne soyez pas inquiète... La faiblesse de M. de Croix-Vilrâ me paraît tenir à des causes morales... que vous connaissei: sans doute... Lorsque ces causes disparaîtront, la faiblesse n'existera plus !... L'œuvre du médecin, ici, est à peu près nulle... En général, les médecins ne soignent que le corps.. Pour guérir les âmes, quand le médecin est un ami, il ne faut plus s'adresser à son expérience, mais à son amitié...
Et, comme elle restait silencieuse, dans une évideaite détresse, il ajouta :
— A son amitié et à sa discrétion..»
loS LA iibÂU'lli OU DUBLË
Alors, elle fùadi^ eu larmes.
Elle 8'abima, pour ainsi dire, sur le cœur du vieillard.
— Un crime, un grand crime a été commis...
Et elle ne lui caclia ri^en de ce qui s'était passé, ni l'accusation infâme, in l'accouchement clandestin, ni l'enlèvement de l'enfant dont le comte, pourtant, n'avait pas eu la cruauté d3 )a priver complètement, mais qu'elle ne pouvait voir, qu'elle ne pouvait emijrasser qu'en secret, loiri de tous les yeux, comme si, en embrassant sa fille elle avait été coupable d'une faute. Elle ne cacha rien, ni sa lojigue dissimulation pour arriver k conquérir sa fille, ni son triomphe, le jour où l'enfant lui avait été rendue. Elle dit aussi à quels honnêtes gens elle l'avait confiée, non loin de Royaumont, à la Mare-ù-l'Eau. C'est ainsi qu'avec des prodiges d'adresse, de ruses, de mensonges, mère et fille avaient réussi à vivre l'une auprès de l'autre. ,
Le vieux docteur avait écouté 1© récit avec tme émoUoû qu'il n'essayait pas de réprimer.
— Que puis-je faire pour vous, madame?
— Rien, docteur. Kon, vous ne pouvez rien. A vrai dire, depuis longtemps, je m'attendais à avoir avec vous, à ce sujet, l'explication que vous étiez en droit de me demander. ' Vous L-uViCi: que j'euUa mère. Kest-ii pas naturel que votre cuiiosité et que votre inquiétude se soient éveillées lorsque vous avez remarqué que ce foyer continuait à être vide, et qu'il n'y avait pas d enfant à ÎRoyaiiinont ?
— En effet. Depuis longtemps, j'hésitais à vous en cutreleuir.
— Je suis heureuse de savoir^ que ce secret, vous le partagez avec moi... Qui sait ce que l'avenir me réserve?... Et si je mourais sans avoir pu prouver à mon mari qu'il fut injuste envers moi et crue] envers notre enfant, celle-ci serait à tout jamais perdue... Si quelque jour, les yeux de mon mari s'étant ouverts à la vérité, personne ne se trouvait auprès de lui pour lui répondre, alors qu'il réclamerait sa fille ; « Voilà Rose-Lison, prends-la ! »
— Certes, vous avez sagement agi en me prenant pour confi (lent. Vous avez mon serment d'honneur que ce secret ne sera jamais livré par moi... et que jamais une parole ne tombera de mes lèvres, tant que vous n'aurez pas fait appel à mon témoignage... Mais le jour où vous aurez besoin de moi, je serai là... pour vous rendre le bonheur...
Elle lui serra les mains avec effusion.
Rentré chez lui, le docteur Barnabe Fontenailles reprit ses occupations iiabîtuelles. Toutes les fois qu'il eut l'occasion de venir au château, il n'y eut pas une aïiusion, entre la comtesse et lui, à ce qui avait été dit.
I^is le vieux, docteur fut malade.
Il se sentit gravement atteint, comprit que la fin approchait
11 usa le reste de ses forces, dans ses suprêmes lueurs de raison, ù écrire, clairement, tout ce qu'il savait de ces événements, depuis la première visite de Suzanne à Remiremont, Jusqu'aux confidences de la comtesse. Lorsqu'il eut terminé, il cacheta, écrivit une lettre à Suzanne et fît venir son fils.
— Mon Christian, il y a là, dans cette enveloppe, un secret très grave, qui intéresse une grande famille, une pauvre et noble fenmie. Cette famille est celle de Croix-Vitré ; la femme, c'est la comtesse. Je sens que Je vais mourir. Kous autres.
méd-ecins, nous avons ceci de précieux, que nous pouvons, la plupart du temps, calculer notre et vie et compter les dernières heures qui nous restent. Dans deux heures, je ne serai plus... Lorsque tu m'auras conduit au cimetière, tu iras, sans plus de retard, trouver M"^» de Croix-Vitré... Tu lui parleras, lorsque tu pourras la rencontrer seule... Au besoin, lu solliciteras d'elle, en mon nom, un rendez-vous qu'elle ne te refusera pas... Tu lui remettras cette enveloppe cachetée de cinq cacliets à mes initiales, et, en plus, cette autre lettre...
— Ensuite, mon père...
— Attends... j'ai un peu d'oppression... Je crois que je m>e suis trompé... Ce n'est pas deux heures qui me restent... c'esï une heure, seulement...
Il reprit sa respiration.
— Ensuite, tu attendras ses ordres... Et tu t'y conformeras... Christian resta auprès du vieillard. Il adoucit les derniers
moments, jusqu'à la dernière minute. Le vieillard ne souffrit pas.
Son mot suprême fut : /
— Le secret I...
Lorsque Christian fut revenu du cimetière, il se rendit à Royaumont.
Il réussit à parler à Suzanne, seul à seule. Et il lui tendit les deux lettres.
Suzanne décacheta la moins volumineuse.
Elle disait :
« J'ai i^crit et signé ce que vous m'avez confié. Le récit que a vous m'avez fait se trouve sous la seconde enveloppe. Mon « fils ;g;:ore tout. C'est mi garçon loyal, d'une amitié stlre... Je « vou.i jaisse le soin de décider si vous estimez utile à vos in- « îéréts, à ceux de votre enfant, que vous reversiez sur mon « fils la confidence si grave à laquelle tient toute votre vie..^ « Mol vivant, j'aurais pu vous servir, au jour du châtiment ou « des revendications... Mon fils, c'est moi qui revis... Réflé- « chissez I >
La comtesse tendit cette lettre à Christian.
— Monsieur, dit-elle, vous verrez que je suis malheureuse... et que votre père peut-être, quelque jour, m'aurait aidée à reconquérir un peu de bonheur... Voulez-vous vous engager ù être pour moi, au besoin, ce qu'aurait été le bon docteur Fontenailles.
— Madame, dit Christian, avec simplicité, mon père m'a dit : « Va trouver la comtesse. Elle te donnera des ordres I » Je suis prêt à vous obéir...
— Vous lirez cette lettre lorsque vous serez rentré dans la maison vide où vous retrouverez les souvenirs attristés de votre père. Lorsque vous en aurez pris connaissance, vous lirez également le récit écrit par votre père et qu'il a scellé de ses cinq cachets.
— Et que ferai-je, après cela, madame?
— C'est tout, j'ai confiance en vous... Vous attendrez... Rentré chez lui Christian, parcourut les deux lettres, avec
émotion.
Le soir même, il écrivait :\ Suzanne.,
140 LA BEAUTÉ DU niABl.E
« Madame, vous pouvez compter sur tout mon dévouement..» « J'attendrai votre appel... »
Le temps passa. L'intrigue se noua autour de Lison et de Suzanne. Nathalie et ses fils devinrent tout-puissants à Royaurnont. Le partage du domaine fut décidé. Suzanne, en détresse, voulut empêcher sa fille de tomber dans la misère. Elle venait de prendre la résolution de mourir, en donnant ainsi à Croix- Vitré la preuve tragique de son innocence.
Et la veille du jour où elle devait mourir, elle fit passer un mot à Christian :
« Demain, je n'aurai plus besoin de personne. J'aurai fait « tout ce qu'une mère peut faire pour le bonheur de sa fille... ■ Vous savez qui elle est, où elle est... De loin, veillez sur elle... « S) le père est impuissant à la défendre... »
Le lendemain, Christian était appelé aux Aigriottes, auprès d'un ouvrier blessé. Et presque aussitôt, on Je mandait nu château.
Suzanne était morte 1...
1^ comte, paralysé, condamné à l'immobilité et au silence!...
Lt il se trouva tout à coup en face de Rose-Lison, de cette enfant autour de laquelle s'agitaient tant de passions, se helirtaieni tant d'intérêts, que menaçaient tant de dangers...
L'enfant, victime, innocente et martyre...
Rose-Lison, la fille de la comtesse, ayant vécu miséreuse en ce château, dont elle eût dû être la souveraine !
Rose-Lison qui venait d'assister, spectatrice impuissante, à la mort de sa mère et que ce spectacle semblait avoir rendue folle I
Ainsi, résumant et éclairant les situations qui ont précédé les évéenements qui vont suivre, il arrivait ceci :
Dornak, Louise et Henriot connaissaient le secret de la naissance de Rose-Lison. Mais ils ne pouvaient rien. Ils ne pouvaient être invoqués que comme des témoins qui eussent raconté ies faits auxquels ils avaient été mêlés. Car si les pauvres gens avaient voulu prendre quelque initiative, ils auraient été traités d'imposteurs et de fous.
Fon tenailles connaissait ce même secret. Qu'allait-il faire? Ce secret ne lui appartenait pas. Suzanne et Croix-Vitré, seuls, pouvaient le délier de son serment de se taire, serment d'honneur qu'il avait hérité du dévouement paternel. Et Suzanne *^tait morte I Et Croix-Vitré était pareil à un cadavre !... Avaitil le droit de se servir de ces confidences contre ce cadavre, pour réparer une grande injustice ?... Et que pensnit-il, que voulait-il, ce mort-vivant?... Problème redoutable!...
Un homme aurait pu lui dire :
— Parle I
Et les lèvres de cet homme étaient closes, closes peut-être pour l'éternité.
Le jeime médecin eut un geste d'orgueil et de colère, devant re paralysé gisant inerlp dan? son lit:
— Tant qu'il lui restera un souffle, je mp battrai contre la mort !...
Trois autres, encore, ronnaissalent ce sériât. Nathalie et fPs fils
Mais tous trois avaient intérêt à ce qu'il restât éternellement enseveli dans les ténèbres. Déjà, tous trois n'avaient pas reculé devant des crimes. Ce n'était pas le secret qu'ils avaient voulu supprimer. Ils avaient voulu supprimer Rose-Lison elle-même.
Le hasard avait combattu pour eux. Il s'était fait si visiblement leur complice que Nathalie en avait été effrayée.
Et le hasard devait la protéger encore.
Une force allait se joindre à leur force. Leurs ambitions effrénées allaient se fortifier par l'alliance d'un nouveau venu sur lequel ils ne comptaient pas.
Et ce nouveau venu, toui-puissant, luttant pour eux, unissant sa haine contre Lison, faisant avec eux cause commune:
C'était l'amour de Germaine Marberoux.
Que pensait le mort-vivant? Quelle était la volonté qui s'agitait. Impuissante et- invisible, au fond de ce cerveau où toutes les manifestations de l'intelligence étaient ensevelies comme au plus noir et au plus mystérieux des tombeaux,?
Christian aurait bien voulu le savoir.
Il lui semblait, en effet, que la mort tragique de Suzanne se rattachait à ce drame de la naissance de Lison à ce drame d'autrefois où Jérôme Marberoux avait joué un si terrible rùle.
Il n'avait pas voulu questionner Rose-Lison, de peur de renouveler son horreur dé ce spectacle de mon. par des paroles imprudentes.
Mais il avait pris Ciboulot h part :
— Que sais-tu ? Qu'avez-vous vu ?
Henriot n'avait pu retenir un long frisson d'épouvante.
— Nous avons vu le comte et la comtesse qui causaient entre eux, vivement, avec de grands gestes, tout auprès du Saut-du- Pic, et la comtesse était suppliante !... Et ils étaient si prés de l'abîme que c'était presque tenter le diable que de s'en approcher ainsi... Et tout à coup, nous avons vu la comtesse qui tombait dans le vide.
Le jeune médecin demand;». en hésitant :
— Est-ce que le comte l'a poussée ?...
— Oh 1 dit Ciboulot avec un regard éperdu, que pensez-vous là ? Il a tenté de la retenir.
— Alors, un suicide de la comtesse ?
— Je ne sais pas... Il aurait fallu entendre les paroles... et nous étions trop loin, Lison et moi... l'abîme nous séparait...
— Alors, un accident, peut-être ?
— C'est possible. Je ne sais pas... Ne me rappelez plus ces choses-là, monsieur le docteur, c'est trop triste... Je vous jure que je n'ai rien compris à ce qui s'est passé, et que, si frivais compris, je vous le dirais.
— Et Lison 7
— Pas plus que moi, la pauvrette, elle ne s'est rendu compte. De ce côté-là, le docteur ne devait rien apprendre. Et tournant
sans cesse dans le même cercle, il en arrivait toujours au même point: le comte, seul, détenait la cief de ces mvstéres.
Et le comte était muet.
Christian essaya, pourtant, de descendre dans cette tombe.
Un intérêt puissant le ramenait vers Croix-Vitré, auprès duquel il passait à peu près tout le temps que ne "lui prenaient pas ses autres malades.
Il l'observait, durant des heures, guettant la lueui* de vie.
guettant la niijiute pendant laquelle, grâce à ses soins constants, grâce à ses médications énergiques, le vieillard parlerait, exprimerait une pensée lucide, une volonté.
Et, par ses allusions, par ses questions, il essayait de la provoquer, cette minute suprême.
C'était toujours la même scène, les mêmes mots presque...
C'était toujours le même mutisme, et la même immobilité... et comme une tragique indifférence de cet homme à tout ce qu'il voyait, entendait, comprenait... alors que tout ce qu'il comprenait, entendait, voyait, devait remplir d'iiorreur cette vie qui s'agitait dans ce tombeau.
— Monsieur de Croix-Vitré, pouvez-vous entrer en communication avec moi?... Je suis presque certain que rien de ce qui se passe autour de vous n'échappe à votre observation... Cependant, je voudrais le savoi"... Par un signe extérieur pouvezvous me le dire?... Un signe dont nous conviendrons?... Voici votre main que je liens dans la mienne... Tâchez de me la presser... si légèrement que ce soit... Vous me direz ainsi que vous me comprenez... et que, bien réellement, vous vivez encore, de toute la vie qui vous entoure...
Aucun sigue, aucune pression ne répondit à cet appel... Un jour, Christian lui dit :
— Je veux que vous sachiez que je suis votre ami et que vous pouvez avoir une confiance absolue dans mon dévouement... Je connais le secret qui a mis le deuil en ce château... Mon père en fut, jadis, le confident obligé... Ce secret restera en moi tant que vous ne m'aurez pas délié de mon serment, de mon devoir de médecin... Tâchez de bien saisir le sens de mes paroles... Je n'ignore pas quelle est votre fille et quels dangers la menacent... Vous voyez donc que je suis un ami... A nous deux., nous pourrons peut-être lutter contre les dangers que je vous signale... Seul, vous ne pouvez rien... Et moi, seul, je suis impuissant... irrésolu...
Même silence et même immobilité.
Pas même un regard de supplication envers le noble jeune homme.
Pas même un regard de reconnaissance...
La mort ! !
Un autre jour, il crut voir passer une émotion dans les yeux du paralytique... Ce fut si rapide I ! Et pourtant, le médecin resta troublé, remué jusqu'au fond de l'âme, avec cette impression singulière qu'on am-ait d'avoir pénétré les mystères oui se dérobent dans l'au-aelâ.
Il avait dit, dans l'espérance d'émouvoir cette Insensibilité :
— La mort de votre femme me paraît inexplicable... à moi qu'elle avait eu soin d'avertir, la veille même, par un mot énigmatique, qu'elle n'aurait plus besoin de personne le lendemain... Cette mort fut donc un suicide?... M™» de Croix-Vitré s'est donc tuée devant vous, après avoir décidé qu'il en serait ainsi ?... Pourquoi ?... Pour sceller, par la mort, les dernières paroles tombées de ses lèvres... afin que vous, qui n'aviez plus foi en elle de son vivant, vous fussiez forcé de croire, quand elle ne serait plus?... Et ce remords a fait de vous le cadavre que j'ai devant moi ?...
Penché sur le vieillard, il l'observait avec une attention fiévreuse.
Et c'est alors qu'il crut voir les yeux du malade sattendrir.
LA BEAUl'Ii OU Dl.VBLE 1*^
se mouiller... refléter pendant la centième partie d'une sccoude un désespoir sans borne...
— Est-ce vrai ? i\e me suis-je pas trompé ?
Déjà les yeux étaient redevenus sans lumière, trouLlcs comme des yeux de mort...
La grave maladio de Rose-Lison avait ramené souvent le docteur à la maison de la Mare-à-l'Eau.
Et lorsque Lisou fut hors de danger, Cliristian continua ses visites, bien qu'elles fussent devenues inutiles. 11 les continua, conduit vers les Dornak non point par l'habitude, non point seulement par l'intérêt que lui inspirait la situation si intéressante et si dramatique de la jeune hlle, mais poussé dès les premiers temps et sans qu'il y prît garde, par un sentiment très tendre qui n'était ni la pitié, ni l'amitié, qui était mieux...
Il aimait...
Mais il aimait avec une sorte de tristesse, presque avec une sorte d'effroi. On apprendra bientôt de quelle nature étaient les impressions si diverses qui se combattaient en lui.
Toutes les fois que quelque visit-e à un malade des environs l'amenait à passer, avec sa voiture, sur la route qui bordait la forêt d'Hérival, il ne manquait pas de faire un détour. Il arrêtait sou ciieval devant la maison des Dornak, entrait, causait. Lorsque Lison était là, il ne pouvait plus s'en aller, trouvant tous les prétex.tes du monde pour s'attarder. Lorsque Lison était absente, il trouvait d'autres prétextes pour l'attendre, afin de ne point partir sans l'avoir vue, sans lui avoir parlé.
Une fois, le soir, Dornak dit à sa femme, en bourrant sa pipe :
— J'espère bien que voilà des visites qu'il ne nous fera pas payer, le docteur?
Dornak et Louise échangèrent un sourire d'entente.
Ciboulot, lui, n'avait pas compris.
Il ne se doutait pas encore de la vérité.
— Et pourquoi ne les lui payerait-on pas? iiiterrogea-t-iL ~ Mais, il n'y a plus personne de malade, che^ nous?...
— En fait de malade, il n'y a plus, que lui, et ça le tient au cœur...
Ciboulot entrevit l'allusion. Il sentit quelque chose de très douloureux qui l'étreignait à la gorge. Et son regard s'arrêta, effaré, sur Hose-Lison qui dressait la table. Mais Rose-Lison resta indifférente, soit qu'elle n'eût rien entendu de ce qu'on avait dit, soit qu'elle n'eût rien voulu comprendre. Alors,^ Ciboulot sortit ; on le vit s'éloigner à grands pas, puis prendre sa course vers les bois et on fut très inquiet, car il ne rentra que très tard dans la nuit, harassé, en désordre.
— Mais qu'as-tu donc, mon Henriotî demanda la mère, alarmée.
— J'ai eu une douleur là, dit-il en appuyant la main sur son côté gauche.
— Et maintenant, c'est passé ?
— Oui, mère, c'est passé... à force de courir, dans les odeurs de sapins... dans les genêts, dans l'humidité, ça m'a guéri...
On vit bien, pourtant, qu'il n'était plus comme à son ordinaire. Il devint distrait, préoccupé, triste. Il en oubliait de manger. Et les soirs, à la veillée, quand il .ouvrait ses livres, c'était par un reste d'habitude, car un le voyait absorbé sur la même
l'ti LA Bi^AUl'i^ OU UIÂBLE
page peiidaut des heui'es entières. Il pensait à autre chose. Son âme était très loin, vagabondant parmi des mondes imaginaires. Et il faui croire que dans ces mondes-là, Ciboulot ne trouvait pas le bonheur, car il finissait par fermer brusquement son livre et s'en allait hors de la maison, pour qu'on ne surprît pas les larmes qui montaient à ses yeux et roulaient sous ses paupières.
Seulement, comme le soupçon d'un grand malheur était entré en lui. il ne cessa plus de surveiller Rose-Lison, et quand Christian Fontenailles apparaissait, il n'était plus un regard, une parole, même une inflexion de voix, même un silence qui ne fût jioté, retenu, examiné par le pauvre garçon.
Rose-Lison ne s'apercevait de rien.
Christian ne passait plus de semaine sans venir deux ou trois fois. Alors que Lison avait recouvré sa belle santé, il s'informait d'elle quand même. Il lui prenait la main, tâtait le pouls.
— 11 faut encore des précautions, disait-il... Ne nous eudorïnons pas...
Puis, pour calmer les inquiétudes de Dornak sur tant de visiies dont les honoraires finiraient bien par être présentés, il lui dit en riant:
— Je viens en ami... 3c ne fais jamais payer les pauvres...
Dès lors, Domak et sa fenune furent tranquillisés. Le médecin les honorait de son amitié et même de son intimité. Cela les flattait, bien qu'avec leur finesse de paysans, ils eussent depuis longtemps deviné le but de ces visites.
A plusieurs reprises, il arriva naturellement que Christian se trouva seul avec la jeune fille, seul, du moins, il le croyait...
Le jeune homme prenait plaisir à la voir aller et venir autour de lui et il essayait de surprendre chez elle quelque émotion qu'elle eût éprouvé de se trouvr ainsi en tête à tète avec lui.
Mais Rose ne paraissait nullement troublée. Elle vaquait à ses petites affaires de ménage avec ses soins habituels, suj)pléant Louise Doriiak qui commençait à devenir un peu lourde rt prenant pour elle, vaillante, la plupart des travaux fatigants. Il n'osait pas lui laisser voir qu'il connaissait son secret... Sou devoir, au contraire, était de le lui cacher. Mais comme Lison ignorait que ce secret fût connu du docteur, c'était, rie ce fait, un iivantago qu'il possédait sur elle. Toutes les paroles qu'il lui disait, lui étaient inspirées par la connaissance qu'il avait rie la naissance de Rose, alors qire toutes les réponses qu'elle faisait ne venaient, chez elle, gue de la certitude où elle était de ne jamais sortir de sa position précaire.
— Vous voici remise, Lison, et plus jolie que jamais...
— Oh ! jolie, monsieur le docteur... dit-elle en riant. Vous nie voyez avec des yeux indulgents...
— Mais si... très jolie, Lison... car vous ne devez pas ignorer comment l'on vous surnomme, affectueusement, dans le pays...
— Comment, monsieur le docteur?...
— On vous appelle la Beauté du diable...
— Et pourquoi cela, s'il vous iDlaît ?
— Parce que vous êtes un danger pour la paix publique, dit-il en souriant.
Elle rougit. Mais ouelle esf la fllle à laquelle un compliment ue fait pas plaisir. Cependant, elle répliqua;
U HUUJii^ UU UIÂëLE 143
— .Tai entendu cela, parfois, sur mou passajie, tiu «liuL
— Vous voyez bien.
— Mais Je sais aussi qu'il n'y a pas qu'à moi qu'un a. duuné ce surnom... Et c'est mieux mérité... Je veux parier de Germaiiie Marberoux...
— La memaière ? dit ie docieur.
— Oui.
Chrisiian avait paru se troubler, à ce nom. Il se remit promptement. Avait-elle mis quelque intention, en jetant ainsi entre eux l'image violente de la jeune lille ? ou bien, élait-ce par hasard, simplement ?
— C'est vrai, on l'appelle ainsi, dit-il, rêveur... Pourquoi, à ce même surnom si populaire, faut-il qu'on ait mis deux sens si différents ? Vous Lison, vous représentez plutôt la beauté du bon Dieu... si l'autre, violente et passiomrée, représente la l>eaule du diable...
Après un léger silence, il repnt :
— Les hommes, surtout quand ils sont jeunes, sont toujours avides do savoir ce qui se passe derrière le front mystérieux des jeunes tillés... Lison, vous n'êtes pas sans avoir fait des rêves d'avenir, quelquefois?
— Vous prenez intérêt ;"i moi, monsieur le docteur?
— Certes! \'ons avouerui-je quo je me sens attiré vers vous par ic pouvoir très doux mais très réel quo vous exercez sur tous ceux qui vous approcJient? Et cela, dès le premier jour oii je vous ai vue. Rose-Lison, au chàiean, le soir de la mort horrible d'une fennne qui vous aimait de tout so)i cœur, .la n'ai, d'abord, été ramené auprès do vous que i)ar mon devoir de medechi. Vous étiez en danger. ..le devais vous guérir.
— Sans vous, je serais morte ou folle !... dit-elle.
Elle lui tendit la main, avec émotion. 11 la prit, et la ^arda avec tendresse.
— Puis je suis revenu, après que vous n'aviez plus besohi Un moi. Je suis revenu pour vous voir, parce que je ne vous avais pas revue, et qu'il me passait des inquiétudes... singulières... Bien que je fusse rassuré sur votre santé, on aurait dit que jo n'accomplissais pas mon devoir... en ne venant pas. . Vous n'avez pas remarqué lout cela, je suppose?
— Ma foi non, monsieur le "docteur... mais comme je vuii.s étais reconnaissciiito de vos soins aiïectueux, je prenais grand plaisir à vos visites.
— Et vos rêves de jeune fille ? les rêves dont jo parlais ?
— Vous êtes si curieux tiue ca?
— Je suis cuiieux rie tout ce qui est vous... de tout co (|ui vous touche... de tout ce qui pourrait vous apporter quelque bonheur...
- Je n'ai poui'tant rien fait pour mériter de si douces uaroles...
— Vous ij'avez qu'à parnilre, Lison, à regarder, à, parler, et a sourire... Je vous ai dit tout à l'heure que vous aviez la beauté du bon Dieu...
— Des rêves, fit-elle après un instant, je n'en fais jruère .
— Cependant... *
— Les filles comme moi ont trop de besogne sur les bras pour penser à autre chose. Je n'ai pas d'autre rêve que celui de rendre heuçeux ceux qui m'entourent et qui se sont montrés si iiona pour moi... Quand iig seront vieux et que leurs bras seront
146 r.A BtAUlB DU DIABLE
i'aibits et qu'ils ue pourront plus travailler, moi je serai là... Mon travail les fera vivre... et j'espère qu'ils ne inanquerout de rien...
— Mais, Lison, tout votre av-enir n'est pas là... Vous aurez vous-mèrue un foyer, une fauulie... Vous n'y pensez donc pas ?
— M'6 marier?.,. C'est cela que vous vouiez dire, monsieur le docteur ?
— Oui... qui sait si vous n'avez pas, déjà, quelque amoureux ?
— C'est bien possible... On ne peut pas empêcher la pluie de tomber... fit-elle en montrant toutes ses dents au jeune lionnnê, qui restait troublé ef hésitant.
— L'important nest pas d'avoir des amoureux... c'est d'en avoir un... qu'on aime...
Elle baissa les yeux. L'allusion resta sans réponse. Il n'osa plus questionner. Mais chaque fois qu'il la revoyait, l'entM lien roulait sur le même sujet. Et plus Christian la voyai jdus il se sentait épris. Cependant, il devait souffrir, car, paifois, alors qu'il était près de s'abandonner à un aveu devant , la jeune fille, tout à coup il se retenait conme si quelque image menaçante s'était interposée brusquement entr-e elle et lui. Elle s'en aperçut même à plusieurs reprises, sans deviner, et s'en inquiéta.
— On dirait que vous avez mal, monsieur le docteur ?
Pas mi mot de tout ce qui se disait ev.rre eux n'échappait h Henviot. Sans savoir jamais quel jour devait venir Christian, il devinait cette visite et il était là, caclié en quelque coin, dans son cabinet noir, immobile, silencieux.
Il écoutait, le cœur étreint par l'angoisse.
— 11 l'aime... Oui, c'est sûr !... Couuneut ne i amici;ixi-il pas 1.\, Je raim« bien, moi... Et elle l'aimera, c'est à n'en point douter... Il est beau, distingué, il est riche et il est savant... Et puis, et puis, il mérite qu'on l'aime, parce qu'il chérit les pauvres et qu'il fait le bien autour de lui... Déjà, Lison est troublée quand il lui parle... Elle comnience à comprendre ce qu'il veut dire... Quand il prendra sur lui d'avouer son amour, ça sera chose faite... elle ne résistera pas... Elle répondra qu'elle aime aussi... Pourquoi refuserait-elle une si belle situation î... Elle n'a rien, la pauvrette... elle n'a que sa misère... Les gens du château ne lui rendront pas son avoir... C'est donc inespéré pour elle, le mariage... Car ils se marieront, c'est sûr!... Et moi? Et moi?...
11 essuyait avec ses poings de grosses larmes qui coulaient.
— Moi, je n'ose même pas lui (Ûro r;uu je l'aime... et elle vivra, elle sera heureuse... et elle vieillira... et elle mourra sans que j'aie jamais osé lui dire que je l'aime... Voilà !...
Lison, pourtant, comme si elle avait deviné ce chagrin, se montrait plus affectueuse avec lui.
11 la re.gardait tiistement, ne parlait pas. Une fois, il la repoussa :
— Va-t'en ! je ne veux plus te voir.
Mais elle éh l'ut si interdite, toute tremblante et pâle, qu'il s'enfuit, les mains sur les yeux, en lui criant :
— Pardon ! Pardon !...
C'est toujours ainsi qu'il agissait, dans ses grosses émotions. Il partait, il s'en allait, dans sa chère forêt, cacher ses alarmes. Sùus Jes ténèbres des grands arbres, il se réconfortait Daus
la nuit, il leuliait furtivement, gagnait son lit et le lendemain, il n'y paraissait plus. Du moins, en apparence. Une lois, Lison lui dit, les yeux dans les yeux:
— Après qui cours-tu donc, quand tu t'en vas de la sorte ?... Te prendrait-il l'envie, par hasard, de me rapporter l'oiseau de .Vérité ?
Pendant longtemps, après cette parole, il se demanda :
— Qu'a-t-elle voulu me dire?
Christian aimait.
Maintenant, ctiaque fois qu'il arrivait à la Mare-à-l'Eau, il avait pris la résolution d'ouvrir son cœur à la jeune fille et de lui dire :
— Voulez-vous de moi?
Lorsqu'elle serait sa tenmie, elle n'aurait pas de meilleur protecteur que lui. Puis, au moment où il allait ainsi se déclarer, une dernière crainte le retenait. Il lui semblait que Rose était indifférente à tout-es ses émotions. Ne voyait-elle donc pas qu'on l'aimait ? Et si elle le voyait, pour rester froide ainsi, c'est donc qu'elle n'aimait pas?
— Ce sera pour demain, se disait-il tous les soirs.
Enfin, un jour, il partit. Il n'avait pas de prétexte. Ni malades à visiter, ni rien. Il fouetta son cheval et le mit au galop.
La route passait devant le Moulin-Joli. La nuit était venue. Quand il aperçut, ou plutôt quand il devina les bâtiments du moulin, il fouetta de nouveau. Le cheval galopait à fond de train, lorsque, tout à coup, une ombre se dressa sur la route que blanchissait la lune. *
L'ombre d'une femme...
Et cette femme étendait les bras, comme pour barrer le chemin.
Elle risquait de se faire écraser.
Il anêta son cheval.
La femme disait :
— Descendez, Christian, il faut que je vous parle 1 C'était Germaine Marberoux.
Alors, docilement, sans se plaindre, sans rien dire, il descendit, dompté par cette apparition.
Leurs amours dataient de quelques mois. Ils s'étaient rencontrés souvent sur les routes, car Germaine n© laissait à personne le soin de diriger les affaires du Moulin-Joli. A cheval ou en voiture, elle était un peu, tous les jours, par monts et par vaux. Une fois, le soir, <:hristian l'avait sauvée d'un danger, alors que son cheval venait de s'emballer, et que sa voiture, jetée par-dessus le garde-fou de la route, pendait à demi dans un ravin. Il était arrivé au moment où Germaine, susi>endue â l'une des roues, perdait ses forces, et allait se laisser tomber, entraînée par le poids et les efforts du cheval. Il l'avait saisie par les deux bras, l'avait enlevée. Un évanouissement s'en était suivi. Il la fit revenir à elle, la ramena au moulin dans son cabriolet.
Et pendant la semaine qui suivit, il vint prendre de ses nouvelles.
Ce tut le début de leurs amours.
Amours rapides, presque brutales.
L'imagination ardente de Germaine Marberoux, avait été frappée par le danger couru et par l'apparition de ce beau et robuste garçon qui l'avait arrachée à un* mort certaine.
14S r '. REAUTf Dîî mm.F.
Lui, d'autre part, ne fut pas sans deviner qu'il avait fait impression sur la jeune fille et, s'il avait été aveugle, elle se fût bien chargée de le lui faire comprendre. Tout, en elle, criait l'amour. Ses yeux pleins d'éclat, tour à tour très doux, puis impérieux, interrogeaient le cœur de Christian et lui disaient:
— Rends-toi !... tends-moi les bras... Je suis prête à y tomber... Il hésitait, pris de craintes, de scrupules. Elle le grisait de sa
beauté triomphante et de ses caresses, tout à la fois naïves et adroites. Lorsqu'il la quittait, lorsqu'il était loin d'elle, il se reprenait, il redevenait calme, et il se demandait:
— D'où vient donc le pouvoir que cette fille exerce sur moi ? Pouvoir sensuel et voluptueux, où le co3ur n'entrait pour rien.
Alors, quand il restait quelques jours sans la voir, limage de Germaine semblait s'effacer, devenir imprécise, finissait presque par s'évanouir...
S'il ne l'avait pas revue, il l'eût oubliée...
Mais en elle était née, grandissait une passion redoutable. Elle n'avait pas encore aimé. Et elle se donnait, à. cet amour, avec la violence qu'elle mettait en toutes choses, la violence et la persévérance qu'elle avait héritées du caractère de Jérôme Marberoux...
Lui, ne l'aimait pas, et pourtant revenait sans cesse... Il lui /'Chappait de loin, elle le dominait et l'affolait, quand il était j)rés d'elle...
Quand, loin d'elle, il pouvait réfléchir, il se demandait où le pourraient conduire de pareilles amours ? Au mariage ? Non, ce n'était pas cette femme qu'il ré .-ait pour son foyer... Une maîtresse, certes, et charmante, et admirablement belle, et qui, ;ï tout cela, réunissait l'indépendance complète, puisqu'elle vivait seule.
Digne d'être aimée, peut-être... et pourtant il en avait peur.. Il essayait de la comprendre et de descendre jusqu'au fond de cette âme... 11 n'y parvenait pas... Elle avait des soubresauts de caractère inquiétants... Elle se reprenait tout à coup, brusquement, après des abandons de tendresses pendant lesquels il semblait à Christan découvrir une flUe qu'il ne connaissait pas... Tout en elle était énigme... On ne voyait pas clair dans son cœur.
Mais ce qui était évident, c'est qu'elle l'aimait.
Et ce qui devait arriver aiTiva. Les papillons ne tournent pas impunément autour de la flamme sans s'y brûler les ailes. Il s'y brûla. Elle se donna à lui avec l'emportement qu'elle mettait en toutes choses.
Pendant les premiers temps, il s'eni\Ta d'elle, car c'était vraiment de l'ivresse et il n'avait pas le temps de réfléchir.
Le jour où un événement de sa vie lui eût permis de réflé- 'chir, c'en eût été fini de cet amour. Avec son instinct de femme amoureuse, elle arrangeait leur existence de façon à ce que rien ne lui permit de se reprendre. Non qu'elle devinât ce qui se passait en lui, mais parce qu'elle comprenait peut-être qu'elle n'avait pas tout conquis de cet homme et que ce qu'il y avait de meilleur en lui elle ne le possédait pas.
Ce fut une existence toute de mystère, de rende7-vous nocturnes, toute de joies inconnues, déhrante pour elle seule.
Ils n'avaient pas de peine à se voir.
Le Moulin-Joli n'avait aucun voisinage immédiat. On y accédait facilement. Germaine, la nuit, attendait s «n amant et
l'amenait jusque dans sa chambre. Il repartait avant le jour et regagnait Laître.
Il la reçut même chez lui. C'était elle qui l'avait voulu. Comme il n'avait que deux domestiques, un cocher et une cuisinière, mariés, qui couchaient au tond d'un grand jardin, elle pénétrait facilement dans la maison. Celle-ci était isolée hors du village, et il n'avait pas pu refuser de lui confier une clef.
Deux ou trois fois, elle arriva sans qu'il l'attendît, le surprenant en plein sommeil et le réveillant en sursaut.
— Toi, Germaine ?
— Je t'aime... .j'ai fait un mauvais rêve... où je voyais que tu m'abandonnais et que tu me méprisais...
Il voulait la reconduire iusqu'au Moulin-Joli à cause des rencontres de vagabonds, rôdeurs de frontières, qu'elle pouvait faire dans la nuit ; elle s'y refusait toujours.
— Je suis brave... et j'ai l'habitude d'être seule...
Tantôt chez lui, tantôt chez elle, telle était leur vie d'amour. et ils ne commii'ent aucune imprudence. Nul ne les soupçonna. (îermaLne était heureuse : ses yeux brillaient d'un éclat étrange. Jamais, ennore, elle n'avait été si belle!...
Ce fut alors que Christian vit Rose-Lison au château.
Et il emporta, de cette rencontre, une vision de douceur, de pureté, de charme attendri, qui ne devait plus s'effacer de son souvenir. Egalement belles, toutes deux, mais de beautés si différentes. C'était vraiment entre elles un contraste absolu. Et ce fut sans doute de ce constraste, qui l'obligeait a comparer et à réfléchir, que naquit, chez Christian, l'amour, car ce fut l'amour, cette fois, puissant, destructeur en Jui de tout ce qui avait existé jusqu'à ce moment...
Et l'amour est si égoïste et si cruel, que Germaine lui devint presque odieuse.
Ils se voyaient deux oti trois fois par semaine : depuis le jour de cette rencontre, depuis la vision, il chercha des prétextes pour retarder ces rendez-vous ou pour Jes renvoyer à d'autres jours. Elle en fut peinée et surprise. Mais d'abord, Tuil doute ne lui vint qu'une rivalité conire elle fût possible. Elle se savait si belle, elle connaissait si bien le pouvoir de ses yeux, qu'elle vivait dans une certitude complète, celle de régner entièrement et pour toujours sur ce cœur d'homme.
Les fCTunies no s'y trompent pas longtemps.
Lentement, voile par voile, la vérité devait bientôt lui apparaître...
D'abord, il fut gêné devant elle, car des derniers scrupules de délicatesse et de pitié l'obligeaient h soutenir un rôle qui lui déplaisait, et à jouer lUie comédie où il se dotitait bien qu'on finirait par voir clair.
Quand elle eut son premier soupçon, elle se garda bien de lui en parler.
— Oh ! non, se dit-elle, non, ce n'est pas possible !
Et elle observa, attentive maintenant aux moindres manifestations de cette volonté qu'elle avait cru dompter et qu'elle trouvait rebelle.
Elle fut longue à deviner la vérité. La vie du docteur n'avait rien de changé, en apparence. Il continuait de se donner tout entier à ses malades. Du matin au soir, il était absent, courant rie visitée en visites dans les villages, les hameaux, les fermes.
les fabriques des environs, rentrant à des heures irrégulières, menant la dure vie de fatigues incessantes et de dévouement admirable des médecins de campagne. Et même, on remarqua qu'il se montrait plus charitable encore que de coutume. Riche, savant et jeune, cet homme avait un grand cœur et comprenait son rôle. Et comme il n'avait aucune ambition politique, la charité, qui venait de lui, que n'inspirait aucune arrièrepensée étrangère, était vraiment la charité... Peut-être, en cette droite nature, y avait-il malgré tout un remords : celui d'avoir été l'amant de cette fllle, d'en être encore aimé, et de ne plus aimer... Mais un fait brutal se soulevait devant lui, contre lequel il ne pouvait rien : il n'aimait plus !... .4vait-il aimé ?... Non !...
Toute frémissante, une nuit, à l'heure où il allait sortir du Moulin-Joli, elle s'était mise à ses genoux, dans une posture humble et soumise qu'elle aimait prendre d'autant mieux qu'elle se croyait maîtresse de cet homme.
— Ne pars pas encore !
— - Il faut être prudent... Toi-même, tu me le répètes sans cesse...
— Il est trois heures... le jour ne vient qu'à six heures... tu as bien le temps de faire le trajet, de rentrer chez toi, et de dormir...
— Et si quelque malade avait besoin de mol7... Si l'on venait sonner ? me demander ?
— Voici la première fois que pareil scrupule te vient... Deux fois, on est venu ainsi, et tu as trouvé des prétextes pour expliquer ton absence... Nul n'a eu de soupçons...
— Et la seconde fois, je faillis perdre un malade... dit-il d'une voix altérée.
Elle haussa les épaules avec indifférence.
— Tu ne l'as pas perdu !...
— Par bonheur... J'en aurais eu des remords comme d'un crime...
— Tu ne les sauves pas tous...
— Sans doute, m^ais cette fois, la mort serait survenue faute de soins immédiats...
Elle le regarda très longuement, puis, presque avec dureté :
— A ce compte-là, -comme nous ne pouvons nous voir que la nuit, si tu n'oses plus venir la nuit, nous ne nous verrons plus... que chez toi...
Il ne répondit rien, laissa tomber l'allusion comme sans l'avoir entendue.
— Moi, je brave l'opinion et le n'ai pas peur du scandale... Puis, il y aurait un autre moyen de tout arranger... achevât-elle, la voix adoucie et tremblànie.
Les yeux de Christian, seuls, l'interrogèrent:
— Tu n'as donc jamais pensé que je pourrais être ta femme ?.... Oh ! je ne réclame aucun droit... 3e me suis donnée parce que je t'aime... et parce que j'ai cru que cela pourrait durer toute la vie... Mais depuis cpielque temps, des craintes me viennent... vagues... folles... dont j'ai honte... Tu n'es plus pour moi ce que tu étais autrefois... Il y a, entre toi et xnoi, quelque chopp... .le ne sais quoi... Rassure-moi, veux-tu?
— Il n'y a rien... et je suis ce que j'ai toujours été...
Elle retint un soupir. Elle attendait mietix que cette parole froide. Ah 1 s'il l'avait prise en ses bras, sfirrée contre lui, s'il
i.A bJLAbli:. UU UlAbl.l:;
avait, cherche ses lèvres prêtes aux baisers, ea lui disant : « tai^-toi! » Elle ne demandait que cela!... Un élan de tendresbe !... Un chagrin de la voir se plaindre !... Et elle eût xetrouvé .sa confiance !... Il &e tut 1...
Ell^e éiait toujours à genoux. Elle se laissa glisser, assise, sur le tapis de la chambre.
~ Pourquoi ne me parles-tu pas? ne nie dis-tu rien ?... Tu es gêné et triste... Et tu ti'oses me regarder en face... Tu as donc des repruclies à te taire, à cause de moi?... Tu ne m'aimes pas assez... Voilà ce que tu penses*.. Tu ne récompenses pas mon amour par un amuur égal... C-est la vérité... Mais, de cela, je no me plains pas. Je t'aime tant que je comprends très bien que tu ne puisses pas m'aimer comme je l'aime... 3e me contente de ce que tu me donnes... et j'en ai été heureuse jusqu'aujourd'hui... Je viens de te parler de mariage, mais ne crois pas que j'y mette tout mon bonheur... C'est toi d'abord, que je veux... Garde tu liberté, pourvu que je garde ton cceur... N'estce pas? Tu veux bien... Et surtout, ne l'elîarouche pas de tout ce que je te dis... Tu sais que je suis orgueilleuse de moi et que je n'aimerai que toi... Je me rends compte de la laute que j'ai connnise quand je me suis donnée... Tpute la faute est à îuoi... J"ai ouiîiie ma fierté et mon orgueil, parce que tu m'as rendue folle... Mais je veux que tu m'estimes toujours et que tu saciies que nul autre ne possédera jamais Germaine... J'ai été élevée librement, sans contrainte, eii toute indépendance et ])ersoniie n'était là, dans nion enfance, connue dans ma Jeunesse, pour contrôler mes actes... c'est ainsi que j'ai grandi... Je te l'ai dit cent fois... Tu as ma vie, et tu l'as entière, pour jamais... En revanche, je te demande la tienne... C'est trop juste...
Il la laissait parler. Il la regardait. Son âme était loin.
Elle était là-bas, dans l'hunible cabane de la Marerà-l'Eau auprès d'une enfant au doux et chaste sourire et dont la beauté tendre n'avait pas moins de splendeur, et pas moins de séduction de cell<> qui, à ce moment, le tentait.
— A quoi penses-tu, au lieu de m'écouter ?...
Et soudain, pâlissant, elle reprit avec une dureté menaçante .:
— A qui penses-tu ?
— A qui et à quoi pourrais-je penser, en écoutant les jolies choses que tu me dis ?
Si vague et si banale que fût la réponse elle s'en contenta Ijourtant.
Lui. avait hâte partir.
— Ne me retiens p'us... Ne me laisse pas surprendre chez loi par la fin de la nuit...
— Reste encore... Tant pis si on te surprend!... Si je me cache c'est pour te plaire... moi, je mets tout mon orgueil dans mon ainoxir...
Le jeune homme eut un geste rapide de mécontentement. Elle s'en aperçut.
— Ah I dit-elle... t'eunuies-tu auprès de moi?... Si tu t'ennuies, c'est que tu ne m'aimes plus... et si tu ne m'aimes plus... c'^est que tu en as remarqué une autre...
— Tu es nerveuse... laisse-moi... une autre fois tu seras plus sa^e...
Elle avait lié ses doigts dans les doigts de Christian.
— Emploie la lorce, alors... mais tu ne l'eu iras pas avant
io^ LÀ at-XUlÉ DU DIABLL
que j'aie tout dit !... Je voudrais que tu baciies que je mets *ii tout la uième violence... et que je te haïrais, au besoin, avec toute la fougue que j'ai apportée dans mou amour...
— Ou jurerait presque que tu penses à me menacer ? dil-il en souriant.
— Non... Je n'en suis pas îà... du moins, je le crois... à défaut de menace, si tu veux, ce sera un avertissement. Il faut bien que tu me connaisses, et que tu saclies que je ne te pardonnerais pas si tu me délaissais, de même que je ne pardomierais pas à celle qui m'aurait remplacée dans ton cœur...
— Je le vois... c'est bien une menace...
Elle réfléchit, puis, le regardant bien en face, elle dit doucement :
— Soit I...
11 se leva brusquement et délia ses mains qu'elle encliainajt. Il avait les sourcils fronces, un air de déil tout à la fois, et de tristesse. Elle se remit à genooi:, et toujours eu cette positiou de suppliante, elle reprit :
— Je suis extrême en tout... Voilà ce que je veux que tu u'ouliJies pas... Et puis, pourctuoi iruis-iu chercher autre part 1o bonheur que tu peux, trouver près de moi? Serait-il vrai que iu ne connaisses pas encore toute la grandeur de la passion que tu m'inspires?... Peut-on vivre comme nous avons vécu, depuis des mois, en s'ignoraut ainsi l'un l'autre ? Demandemoi des sacrifices et des dévouements. Je suis préparée à tout. Je consentirai à tout. Mais aime-moi I... Ce n'est pas bien difticile, ce que je te demande là.
— A quoi vois-tu doue ffue j'ai cessé de t'aimer?...
— A toutes choses, à rien... Oh 1 mon Dieu, comme je voudrais me tromper I
Le crépuscule du matin blanchissait les vitres des fenêtres.
— Regarde ! Voici le jour..,,
— Oui... Va... Je ne te retiens plus...
Quand il tut dehors, il éprouva un grand r^iùiiciytMntiut. Et presque aussitôt, il s'en repentit. 11 se i-etourna. "Un rideau s'agita faiblement, comme soulevé par une brise légère. Une petite main qui lui disait adieu...
Il répondit par un baiser.
T/amour qu'il envoyait ainsi était tout co qui restait dans son cœur...
Bientôt, dans les jours suivants, il crut s'apercevoir, à certains indices, que Germaine le surveillait. Depuis leur liaison secrète, ils évitaient toutes les occasions de se rencontrer, lomme autrefois, lui en faisant ses visites, elle en courant le )»ays pour s'occuper de ses affaires. Ils n'avaient pius besoin de' ces rencontres xjour se voir, maintenant que l'accord était complet entre eux. Au contraire, après la scène qne nous venons de raconter, il la rencontra plus fréquemment que jamais. Rien, du reste, en elle, ne laissait transparaître ses soupçons. Chez elle, où il revint doux fois, elle ne fit plus aucune allu- .sion à ses craintes. Elle semblait être rassurée. Mais ce joug d'amour pesait lourdement sur l'âme du jeune homme.
A plusieurs reprises, lorsqu'il sortait de la maison de la Mare-à-l'Eau, il crut surprendre, dans l'ombre, une silhouette élégante qui disparaissait vite au détour de quelque sentier.
D'autres fois, le ha.^ard fit que sa voiture se croisa avec celle tle Germaine juste à l'heuie oii il quittait Rose-Lisou.
LA Br.\UTi^ nrr diahle iri;^
Ces î-pncontres, était-ce bien au hasard qu'il fallait les attribuer ?
Et c'est alors qu'il se posait à lui-même cette question, qu'un soir, résolu à avouer son amour à Rose-Lison, eu dépit de l'effroi instinctif que Germaine lui inspirait, c'est alors, disonsnous, qu'un soir, il passait au galop de son cheval, devant ie Moulin-Joli, lorsqu'une femme se dressa soudainement devant son cabriolet, au risque de se faire écraser.
— Descendez, Christian, il faut que je vous parle... Il avait obéi.
Il se trouva devant Germaine. Bien que la nuit fût venue, il pouvait la voir encore, ei distinguer son visage. Et il constata qu'elle était agitée de frissons et dans une émotion extraordinaire. Tout à l'heure, très calme au moment où elle avait pris sa résolution, elle avait, en ce moment, commue des convulsions de sanglots qui soulevaient son corsage.
— Remettez-vous, Germaine...
— Oh ! ie ne vous retiendrai pas longtemps, sur cette route où chacun pourrait nous voir... .A. la rigueur, vous pourriez entrer au moulin, comme un médecin qui vient voir une malade.
-— Vous êtes souffrante ?...
— Une parole de vous me guérira... ou me condamnera à mort... mais n'essayez pas de lue mentir... Je vous préviens que ce serait inutile...
Christian comprit que l'explication allait être décisive.
Son parti fut pris : le joug était trop lourd.
Déjà les liens venaient de se desserrer ; comme d'un commun" accord, ils avaient cessé de se tutoyer.
Germaine reprit, la voix basse et rauqtie, à cause de son émotion :
— Vous ne m'aimez plus... Et je vais vous dire quelle est relie que vous aimez.
Jl attendit. Il ne s'était pas trompé ! Elle l'avait surveillé. Et le nom qui allait sortir de ses lèvres, c'était le nom de Rose.
-— Vous aimez Rose-Lison I...
Elle s'attendait à quelque protestation. Elle espéra une réponse. Il se taisait.
— Ah î j'ai deviné, j'ai deviné ? fit-elle en lui prenant le bras, le secouant. D'abord, tu allais chez elle, parce qu'elle était malade. Rien de plus naturel. Mais il y a longtemps qu'elle est guérie et qu'on la rencontre de nouveau vagabondant partout, dans tous les chpmins et dans tous les bois, avec cft illuminé, ce fou dont elle est la maîtresse...
— Germaine I dit-il avec violence,
— Ah I tu la défends... Tu l'aimes ?... Avoue donc cpiP' tu l'aimes?... Tu ne l'oses ?... Non, devant moi, tu ne l'oserais pas encore, parce que ce serait trop cruel... Tu as pitié de ta maîtresse... Merci... Je te sais gré, vraiment... Réponds, réponds donc !
— Vous le voulez ?
— Oui.
— J'éprouve auprès d'elle un bonheur infini... un bonheur très calme et très doux... et j'emporte, après toutes mes entrevues avec elle, une paix de mon âme que je ne connaissais pas...
— Mais ce n'est pas d« l'anjour, cela... L'amour est fait de
loi LA BEAUTÉ DU DIABLE
violence et de passion. Compare-le donc à celui que (u ressentais pour moi...
— J'ai comparé.
— Eli hienî dit-elle, anxieuse, suspendue à ce qu'il allait dire.
Mais il n'osait pas prononcer la fatale parole. Il avait pitié et remords.
ElJe se méprit
— Ah ! tu vois bien, c'est moi que tu aimes... Tu rlétourne» les yeux !... Non, tu as comparé, dis-tu? Et tu ne me regarde qu'avec effroi ? Tu ne m'aimes plus ? Et c'est cette fille de rien, cetio vagai)onde, qui me remplace dans ton cœur?... Non, je ne le crois pas... Toi non plus, tu ne peux le croire... C'est une fantaisie de ton imagination, mie folie de ton cerveau... Mais ce n'est pas vrai, entends-tu ? Ce n'est pas vrai... Pourquoi ne ramasses-tu pas, pour les aim-er, les mendiantes au long des routes... Et elle t'aime ? liein ? elle t'aime ? Parbleu ! Il fanerait voir qu'elle ne t'aimât pas ?... Tu vaux bien le Ciboulot arec lequel tous les bûcherons et les schlitteurs la rencontrent dans les endroits les pins tranquilles et les plus solitaires de la forêt ! Comprend-tu ?...
— Je comprends que vous êtes méchante, Germaine, et que vous calomniez à plaisir la pureté de cette gentille enfant!...
Tout d'abord, elle fut comme saisie...
Puis ses doigts se raidirent sur le bras de Christian. Et elle riait, riait, en une crise nerveuse...
Elle s'apaisa.
— C'est vrai... je suis méchante... C'est ta faute... Ne m'oblige pas à devenir méchante... prends garde... tu ne sais pas de quoi je serais capable... Je finirais par te haïr autant que je t'ai aimé... et je haïrais ceux que tu aimes... et je me vengerais de toi, de tous... Je ferais retomber ma vengeance sur toi comme sur eux...
— Je saurai, s'il le faut, la protéger contre vous...
— Non. Quand il s'agit de haïr, et quand il s'agit d'aimer, les femmes sont plus fortes que vous... A ce combat, tu seras vaincu...
— A quoi penses-tu donc, malheureuse ?
— A rien, encore, ie te jure, mais j'ai l'imagination f^ertile... Aie confiance, dit-elle en ricanant.. Du reste, je serai belle joueuse et je ne te prendrai pas au dépourvu... Tu seras prévenu de ce que je veux, faire...
Mais tout à coup sa colère tomba, avec cette crise de nerfs. Elle se mit à pleurer, torturant, pétrissant dans ses doigts les mains de Christian.
— Je t'en supplie... aim.e-moi, ne me quitte pas... Ne revois plus cette fille... promets-le, dis? promets-le...
Il détourna les yeux. Les larmes de Germaine cessèrent brusquement.
— Bien. Nous ne nous aim-erons plus. Adieu. Mais n'oublie rien de ce que je t'ai dit... Elle et toi vous aurez en mol une ennemie...
— Adieu I
Elle s'en alla vers le Moulin où il la vit disparaître sans qu'elle eût regardé une dernière fois de son côté.
Et lui, troublé par cette violence, retourna vers La'tre sans pousser iusqu'à la Mare-à-1'Fau. Il verrait Rosp-î i^rin nn f^M^vQ