‹ La beauté du diableChapitre 4 sur 8 · I.A BKàUiE nu UIABLE l'-i · texte numérisé non relu

I.A BKàUiE nu UIABLE l'-i

iuui'. li essaya dt* tiavulller, resta 1res tard à son bureau et fniit par se coucher, haraâsé de fatigue I En vain il appelait le f^omnieil. Il pensait à Rose. Il pensait à Germaine. De quoi Liait capable la lille de Marberoux? D'un crime ?... .Vers minuit, toujours éveillé, il crut entendre un pas léger dans la maison. Il écouta plus attentivement. Il n'entendit plus )icn, d'abord, puis le parquet craqua, et il y eut un frôlement (le clef qui tâtonnait et qui, dans l'obscurité, cherchait la serrure.

— Germaine I

Car ce ne pouvait être que la jeune fille. Elle seule venait et ])Ouvait venir aijisi. Il releva la lumière d'une lampe-veilleuse vt de nouveau prêta l'oreille. On semblait hésiter, de l'autre côté de la porte. Sans doute elle venait faire une suprême tenlative auprès de son amant, et, à la dernière minute, elle hésitait, par orgueil ou par crainte d'être repoussée.

La clef tourna, la porte s'ouvrit doucement ; elle entra et s'appuya contre un meuble, tant son émotion était forte. Les . battements de son cœur s'entendaient.

Elle murmura :

— C'est moi, Christian... J'ai voulu venir te rendre... ta clef. . Prétexte d'amoureuse qui cherchait un rendez-vous. Que de

liaisons se sont renouées ainsi qui paraissaient pour toujours rompues I...

Il s'était jeté hors du lit, s'était vêtu hâtivement. Mais il était mécontent, et elle vit, dans les yeux du jeune homme, une (hu'eté qu'elle ne leur connaissait pas. Longtemps, il garda le eilence. Il avait pitié d'elle. Mais il sentait trop bien que c'était lini. Aujourd'hui, demain, qu'importe. Il ne pouvait lui laisser d'espoir.

— Tu ne me dis rien 7

— Je croyais, Germaine, que tout était lini entre nous?

Les genoux de la jeune fiHe fléchissaient. Elle se redressa par un effort d'énergie.

— As-tu réfléchi, Christian ? As-tu choisi 7

— Choisi ? 4

— Entre mon amour ou ma haine 7

— Si j'essayais de t'aimer encore, après tes menaces, II sernl>lerait que je ne t'aime plus que par crainte. Est-ce cet amourlà cjui te rendrait heureuse?...

Elle dit très bas : '

— Pourvu que tu me restes... Peu importe pourquoi tu uute restes... Alors?

— Germaine, vous m'aviez dit adieu...

Elle comprit, tendit la clef d'une main qui tremblait violemment et la plaça sur une table.

Puis, elle se recula 'jusqu'à la porte, d'un pas lent, trébuchant.

— N'oublie pas mes paroles, Christian.

— Je serai sur mes gardes, puisqu'il le faut.

— Oh I toi, personnellement, tu n'as rien à redouter de mol !... C'est elle... Tu m'as dit tout à l'heure que je calomniais la pureté de cette fille... Sans doute, c'est sa pureté qui t'attire... ell'e cache son jeu !... Ce .sont ses yeux qui t'ont séduit, ses yeux qui te donnent la comédie de la douceur et de la chasteté... Eh bien, je te la rendrai si déshonorée et si perdue, qu'elle te fera horreur, et que tu reviendras, repentant et heureux, Christian,

1j6 Là BEÂUIÉ du DIÂELE

tu me revieiicirao !... Tu revi'Gncii'as chercher auprès de moi l'amour que je le garde... Car. je te l'ai dit, Cliristian, je suis trop tière et trop orgueilleuse de moi pour jamais appartenir à uii autre... Enfin, adi^eu...

Elle attendit encore. Rien ne vint de sou amant. Elle disparut, silencieuse comme une ombre.

Le lendemain, Christian arrivait à l'improviste chez Dornak.

Rose-Lison étaii seule. Ciboulot, lui-même, était absent. Et Cibouiot, d'être absent ce niatin-là, jouait de malheur, car s'il avait pu assister, témoin invisible, à la scène que nous allons raconter, il en eût emporté de la joie pour toute sa vie.

Mais Ciboulot n'était pas là. Et Cibouiot ne sut rien.

11 était onze heures. Un soleil pâle essayait de sortir des nuages. Et le vent soufflait avec force. Certains signes, déjà, annonçaient l'hiver, précoce en ces pays de l'Est. Le vent était dur et froid. Et les nuages avaient une vilaine couleur de plomb qui faisait présager des tomoées de neige. Chaque coup de vent dans la forêt enlevait aux arbres le reste des feuilles desséchées par les premières gelées. Et parfois, sur la lande devant la Mare-à-l'Eau, le tourbillon les ramassait en tournoyant, mélangées de pierrailles et de poussières, les surélevait en cônes, puis entraînait ce cyclone dans une coiuse rapide de cheval au galop.

Lison travaillait, près de la fenêtre, à un ouvrage de couture. Sur la cuisinière, le déjeuner cuisait. Ce matin-là, on avait mis le pot-au-feu. De temps en temps, sous le couvercle entr'ouvert, la vapeur formait des gouttes d'eau qui glissaient le long du ventre de la marmite et tombaient presque à intervalles réglés sur le fourneau avec un long frisson.

Le vent soufflait sous les portes et parfois, s'engouffrant dans la cheminée et dans les tuyaux de la cuisinière, repoussant des relents de charbon qui forçaient Rose à ouvrir un moment la fenêtre en toussant.

Elle reconnut de loin le docteur.

La voiture s'arrêta devant la maison.

Le docteur descendit, attacha son cheval à un arbre voisin et entra. Du premier coup d'ceil, elle remarqua qu'il était très pâle et semblait très ému.

Et. en -effet, quand il fut entré, quand il l'eut saluée, ce fut d'une voix mal assurée qu'il demanda :

— Vous êtes seule. Lison?... J'en suis heuretix, pour les choses que j'ai à vous dire.

Elle laissa reposer un instant sur ses genoux, l'ouvrage auquel elle travaillait et, sans répondre, curieuse, elle attendit qu'il s'expliquât.

— Non point que je ne voudrais pas dire devant vos parents adoptifs l'aveu grave auquel je suis résolu... Mais auparavant, Lison, je désire interroger votre cœur... et je vous prie d'être franche avec moi. Quoi que vous disiez, vous avez et vous aurez en moi un honmie sur la profonde affection duquel vous pourrez compter... Ce que vous me direz me causera peut-être une très arande joie — peut-être une douleur cuisante N'importe, Lison... Douleur ou joie, je suis votre ami... Mieux que votre ami... car je vous aime !...

Elle releva sur lui ses graads yeux limpides, dont les cils frissonnèrent. C'était la pz-emière fois qu'elle entendait tm aveu d'amour. Car c'était bien un aveu d'amour. Elle ue pouvait s'x

U BEAUÏE DO DXàBLÈ lî>*?

luepreudre. Le trouble d© Christian le trahissait. Elle n'eu était pas surprise. Depuis longtemps, son instinct l'avait avertie quo oet aveu se préparait. Elle l'avait vu se rapprocher chaque jour, pour ainsi dire.

Si avertie qu'elle fût, son trouble égalait celui du jeuno hornme.

Et il s'y méprit, devant son silence prolongé, en la voyant rougir et pâlir. II s'y méprit et crut un instant qu'il était aimé.

Mais il ne voulait pas profiter de ce trouble. Il ne voulait pas même effleurer d'une parole trop audacieuse cette fleur délicate et si exquise...

— Je ne vous demande pas de me répondre aujourd'hui, tout (. de suite... Dites-moi seulement que je ne vous al pas déplu...

— Non, certes 1 lit-elle avec élan, les deux mains tendues vers lui.

Il les serra, leb baisa passionnément. Elle les retira, d'un geste irréfléchi.

— Pardonnez-moi... Je vous ai effrayée?

U y avait sur le visage de l'enfant une sorte de bonheur pudique, mais creuntif.

— Je n'ai rien à vous pardonner... je suis très fière d'avoir été remarquée par vous, à cause de ]a situation que vous occupez et de l'humble condition qui est la mienne... Je ne suis qu'une pauvre fille... Je ne suis rien... Et si j'ai appris quelque chose... si mon éducation et mon instruction n'ont pas été aussi négligées qu'on le croirait, je le dois à l'affection et aux bienfaits d'une femme... dont je garde, pour toujours, le souvenir très cher dans mon cœur... ajouta l'enfant avec des larmes soudaines...

— La comtesse... je le sais...

.\près un silence où il y avait quelque tristesse, CJiristiaa ^ jeprit :

,' — Rose, aviez-vous deviné que je vous aime ?

— Non... Vous le voyez, je suis franche, et vous m'avez demandé de la franchise... mais j'avais cru remarquer, du moins, que je ne vous déplaisais pas...

— Et que pensiez-vous de moi ?

— Vous m'avez sauvé la vie... vous m'avez soignée connue si j'avais fait pai'tie de votre famille... Je ne puis penser à vous sans plaisir...

— Rose, je n'ose pas vous demander si vous m'aimez... Du moins, ne me repoussez pas... et dites-moi si vous m'aimerez... plus tard...

Les yeux limpides reflétèrent un peu d'embarras. Il attendit la réponse et la réponse ne vint pas. Alors, il eut froid au cœur et, timidement :

— Rose... ma chère Rose?...

— Je ne sais pas...

— Vous n'avez jamais rencontré personne auprès de qui vous ayez de la joie à vous retrouver, auprès de qui vous vous sentiez plus heureuse et plus gaie, comme s'il avait manqué jusque-là quelque chose à votre cœur, et que, tout à coup, ce qui vous manquait vous était donné?... Et lorsque celui-là vous quittait, vous n'avez pas senti qu'un peu de vide se faisait eu .vous, comme s'il empoïtait avec lui un peu de vous-même?

— Non, dit-olle, naïve, je u'ai jam.ais ressenti çe^ imi^re??* sious... jEt pourtant..»

1;»5J 14 BEAUTÉ DU DIABU

— Pourtant ?

— Il y a quelqu'un à oui je pense... Et quand je le vois Joj'eux, "je suis joyeuse... trist-c... je suis triste... L'affection que j'ai pour lui est très douce et très tendre... Pour toutes les richesses de la terre, je ne voudrais pas lui fair-e de chagrin... Et lui, de son côté, sacrifierait pour moi ce qu'il a de plus cher... Si j'étais obligée de me séparer de lui, je ne sais comment je vivrais... Et je crois aussi que lui ne pourrait pas vivre sans moi... Est-ce de l'amour?

— De l'amitié, peut-être... dit-il, alarmé.

— Alors, l'amitié est une chose très douce... Notre vie et nos pensées sont communes... La plupart du temps nous n'avons même pas besoin d'ëclianger nos idées, pour nous comprendre. Il nous suiflt de nous regarder. Il est devenu nécessaire à ma vie, et je suis nécessaire à la sienne... L'un sans l'autre, il nous semble que nous ne sommes rien, des corps sans âmes... Les rares fois où cela nous est arrivé, nous avons été bien malheureux... Croyez-vous que celui dont je vous parle m'aimo d'amour ?...

— Il vous le dira, I,ison, si vous voulez qu'il vous le dise... Il semblait à. Christian que des voiles de deuil l'entouraient

de ténèbres Etait-il arrivé trop tard dans le cœur de cette enfant ?... Oh ! non I non !... En aimait-elle un autre ? Non ! pas, pas ce malheur !

Il avait l'air si accablé qu'elle se hâta de dire :

— Définir ces choses, c'est trop difficile et trop subtil pour moi... Je vous dis ce que j3 pense... et ;\ qui je pense...

11 la posa, enfin, cette question menaçante:

— Et quel est celui qui occupe ainsi votre pensée ?

Elle se pencha à la fenêtre, regarda un instant vers la lande, en soulevant le rideau. Puis, se retournant vers le docteur, elle mm'mura :

— Le voyez-vous, là-bas, qui sort de la forêt ?

Il se pencha à son tour et aperçut la longue silhouette d'Henriont.

— Vous l'aimez comme votre frère I...

— Peut-être... -le ne sais pas...

— Et lui?... Vous a-t-il donc avoué?...

— Non I

— Alors, qui vous fait croire ?

— Son affection pour moi est aussi tendre et au.ssi profonde que la mienne pour lui... Et si la sienne, c'est de l'amour... la mienne est de l'amour aussi.

— Mais si vous vous trompiez... sur ce qu'il ressent pour vous 7 Si lui, de son côté, n'avait jamais pensé à lier sa vie à la vôtre... Si, enfin, tout ce que vous croyez n'était, chez vous, qu'imagination et qu'illusions ?

Elle resta indécise, un peu pâlie.

— Je le lui demanderai... Il me le dira...

— Pourquoi, s'il vous aime, ne vous l'a-t-il pas dit encore T Elle ne répondit pas à celte question. Elle ne le pouvait.

— Si vous le connaissiez, mon Heuriot, vous l'aimeriez également... Il n'y a pas de nature plus dévouée, plus affectueuse... Et personne ne sait ce qu'il vaut... à cause de ses habitudes, parce qu'il adore la forêt et les arbres, et le.'-, plantes, et les fleurs, et les animaux, et les insectes, jusqu'aux tout petits. Pai-ce qu'il s'intéresse à ces choses qui laissent Indifférents

la plupart des hommes, on se moque de lui... Pourquoi, puisqu'il cherche à s'instruire ?... Dans les secrets de la nature, il est déjà plus savant, peut-être, que beaucoup de ceux qui enseignent la science... En vonlez-vous une preuve?

Elle alla tirer im rideau de serge rouge qui glissa sur une tringle par des anneaux de cuivré et découvrit un vaste renfoncement de la muraille, dans lequel on avait aménagé des rayons de bois de sapin.

— Regardez, voici les livres qu'il lit ei; relit sans ces&e et qu'il connaît presque par cœur, et sur lesquels il passe des nuits entières...

Elle vint repreiidre sa place près de la fenêtre. Cltristian restait triste. Mais il ne voulait pas partir avec una jncertitude.

— - Rose, dit-il... je vous aime... et je suis venu vous demander si vous cons€;ntiriez à être ma femme... à partager ma vie... eî je vous promets. Rose, que la vôtre serait très heureuse...

— Il me semble que je vais vous faire de Ja i>eine si j'hésite à vous répondre... Vous avez entendu ce que je vous ai dit tout à l'heure... \os paroles me causent beaucoup de plaisir... Mais dites-moi ù votre lour.., croyez-vous que si j'acceptais, Henriot ne serait pas malheureux ?..^

— Vous l'interrogerez. Rose... et après, j'attendrai ce qu'il vous plaira de me dire...

Sa voix s'altéra quand elle murmura :

— Je n'avais pas encore réfléchi à ces choses... .Te l'avoue... je les avais soupçonnées seuiement confusément... Je vous parais cruelle... en vous parlant ainsi?...

— Je vous avais priée d'être franche. Parfois, la franchise ne va pas sans cruauté... Vous êtes la femme loyal-e que je rêvais. Mon amour pour vous grandit encore.

— Vos yeux se troublent et se détournent... Vous souffrez?

— Oui. l

— A cause de moi ?...

— A cause de vous... à cause de l'incertitude où je vais vivre jusqu'à demain...

— Et vous allez me quitter sans doute avec de la rancune dans le cœur î

— Non, avec plus d'amour... Je vous le redis... Je vous le jure...

Elle soupira. Elle-même était triste.

— Vous êtes bon... Vous méritez d'être heureux... Pourquoi faut-il que ce soit de moi que vous vienne ce chagrin ?... Après tout, monsieur Fontenailles, ce n'est peut-être pas de l'amour que j'ai pour Henriot... dit-elle, avec une adorable na'iveté... Ce n'est peut-être qu'une tendresse vive... la tendresse d'une sœur pour son frère... Et lui, peut-être, n'a jamais pensé à Lison autrement?... Le voici qui vient... veuillez vous retirer... demain, si vous venez ici à la même heure... je vous dirai oe qu'il m'a répondu...

— Rose, comptez sur mon affection, toujours et malgré tout... Et il se hâta de disparaître.

Tout ce qu'il fit ensuite fut machinal : remonter dans sa voiture, prendre icf; guides, éviter les fossés, choisir la route au carrefour... Ce fut son cheval qui le conduisit... En passant devant le Moulin-Joli, il aperçut pourtant Germaine, dont \Q noir regard s'arrêta un instant sur lui.

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Ef nno crainte vînt s'ajouter à sa tristesse.

IJ avait créé autour de Rose-Lison un danger de plus. Qu'il fût ou non aimé de Rose, il l'aimaii et il l'aimerait...

Germaine se vengerait.

Le cheval, ne se sentant plus conduit, avait pris le pas.

Mais une généreuse pensée était née dans ce noble cœur.

« Si elle aime Henriot... je veux qu'Henriot soit digne d'elle !... Je le guiderai dans ses études et dans ses travaux... 3'achèverai de former cette intelligence... et je ferai de cette âme l'image de la mienne... Tout ce que Je sens de bien en moi, je le ferai passer en lui !... Je lui apprendrai à aimer Lison, plus et mieux encore qu'il l'aime... Et ce sera moi, c-e sera mon âme que Lison aimera en lu^.. »

Et pendant qu'il se laissait aller à ces nobles et touchants projets, au Moulin-Joli, une jeune tille, somtoe et le regard chargé de menaces, rêvait à lui ei à Rose-Lison.

— Comment me vengerai-je ?... Et quelle vengeance inventerai-Je bien pour qu'il ait horreur de cette fille ei qu'il vienne, repentant, me redemander mon amour à genoux?

Accoudée à sa fenêtre, devant les eaux troubles dR la Combeauté, qui charriaient des feuilles mortes et que grossissaient les récentes pluies d'automne, elle rêva ainsi longtemps, les yeux vers le tournant de la route, où la voiture de son amant avait disparu.

Et, tout à coup, un terrible sourire contracta ce beau visage.

Elle avait trouvé, sans doute, ce qu'elle cherchait.

Ciboulot, qui avait disparu depuis quelques instants dans le chemin bordé de haies d'épines, reparut et s'avança vers Ja maison.

Il entra. Rose-Lison était encore émue, très animée.

ïi la regarda d'un air soupçonneux et triste.

— Le docteur sort d'ici. J'ai' reconnu s.a, voiture.

— Il a passé une heure près de moi.

— Je trouve qu'il vient bien souvent sans raison. Qu'est-ce qu'il te disait ?

— Des choses aimables, comme toujours. Il est plein de bontés pour moi.

— Et ça te fait plnisir, je le vois.,, tu es toute rouge et tes yeux brillent.

— C'est que aujourd'hui, en effet, il m'a parlé de choses très graves, auxquelles je ne m'attendais guère... 11 faut même que je te demande, là-dessus, ton avis...

— 'Oh ! mon avis... tu es bien assez grande pour ne prendre conseil que de toi !..,

— - Tu es méchant, ce matin. Henriot... Qu'est-ce que tu as?

— Rien... Alors, le docteur le disait des choses... graves ?

— Oui... qui intéressent mon avenir...

— Je parie qu'il t'a fait une déclaration d'amour?... dit-il nvec imp sorte de rudesse.

— Tu as deviné juste...

Il eut un brusque geste, pour se rlônner une contenance, il avait tourné le dos, et rangeait des outils dans im coin. Ell<' ne pouvait donc le voir. Il était devenu étrangement pâle. Mais quand il revint auprès de Lison, .«;a figure avait repris son air habituel. Il avait dompté son émotion et refoulé ses larmes.

De le voir si calme» en apparence, elle fut surprise. Elle fut triste

l.k BEAUTÉ DU DIABL8 1(11

— n t'a dit qu'il t'aime, cet homme T ~ Oui, il me l'a dit.

— Et tu ne t'en es pas offensée î

— Je n'ai pas eu à m'offenser, car il m'a avoué son amour avec autant de respect que d© tendresse...

— Et, sans doute, cet aveu t'a causé beaucoup de plaisir î

— Je le reconnais. J'en ai été flère. Je ne m'attendais pas à, ce qu'une pauvre fille comme moi fut distinguée et aimée par un homme comme lui ?

— Ça prouve ta naïveté... L'amour, ça ne choisit pas le rang et la condition, la pauvreté ou la richesse... L'amour, ça aime partout...

— Est-ce que tu as déjà réfléchi sur l'amour, toi, Henriot 7

— Ma foi, non... dit-il, toujours avec presque de la méchanceté dans la voix... J'abats des arbres dans la forêt, avec mon père... Ma vie est là I...

— Cependant, tu aimes aussi, toi, Henriot 7

La gorge du pauvre garçon se contracta. Il toussa. Puis, tout à coup, en grommelant:

— Ça sent la houille, ici... Le vent renvoie la fumé« par les tuyaux... Ouvre la fenêtre...

— Le vent est tombé. Ça ne sent rien, tu te trompes... Réponds-moi...

Et Lison, pour se donner à son tour une contenance, alla écumer le pot-au-feu

— Certainement, je t'aime... beaucoup... N'est-tu... pas en quelque sorte... ma sœur?

— C'est que le docteur ne m'a pas dit seulement qu'il m'aim« d'amour...

-— Ça suffit pourtant bien... Qu'est-ce qu'il a pu ajouter?

— Il m'a demandée en mariage...

Sourdement, Ciboulot répliqua :

— C'était prévu.. Quand on aime, on s'épouse...

— Alors, tu me conseilles d'accepter ?

— Mais., pourquoi veux-tu que je te donne... ce... conseil T

— Donne-le-moi, puisque je te le demande ?...

— Dame 1 c'est difficile... Ça te regarde... Est-ce que... tu... l'aimes, cet homme ?

~ Jamais je n'avais pensé que je pourrais être un jour sa femme... Il est se.vant, il jouit d'une grande réputation dans le pays... populaire dans nos campagnes, autant et peut-être plus que l'était son père à Remiremont... Il passe pour avoir de la fortune...

— Il est très riche, c'est sûr...

— Tu comprends... les pauvres filles comme moi ne font pas de pareils rêves ?...

— Mais si, Lison, dit-il à voix basse... Quand on fait des rêves, on est dans les nuages... et les nuages, c'est toujours audessus de nous...

Le pauvre garçon était torturé par ce qu'il entendait. Ce qui arrivait là, il le prévoyait depuis quelque temps. Ces visites du docteur, depuis si longtemps que Rose, guérie, avait repris sa vie ordinaire, ces paroles d'émotion contenue, qu'il avait surprises entre lui et elle, tout cela indiquait assez que Christian était amoureux. Un jour devait venir, où il déclarerait son amour, où Lison répondrait. Ce jour était venu. Ah I comme il y avait pens« 1 Et avec qiiell» détresse !.. Et seul dans la forôt.

en face de la situation où il se débattait, du problème à résoudre et de la résolution à prendre... seul devant les grands arbres qu'il aimait et auxquels il demandait vainement un appui, que de iarme-s il avait versées! Il l'aimait, cette enfant qu'il avait toujours vue auprès de lui. Il l'aimait profondéraeni ! Mais avait-il bien maintenant le droit de l'aimer ou de lui laisser voir qu'il l'aimait? Ciboulot, l'humble bûcheron de la forêt d'Hérival. avait-il le droit d'aimer la fllie de Royaumont? Oui, si cette fille devait rest-er misérable comme mi? Non, si quelque espoir restait encore de lui reudre la situation, le titre et la fortune qui lui étaient dus !... Et alors, elle serait vraie, en partie, cette histoire qu'il lui avait contée... Tous les oiseaux devaient dire à Lison ; « Je t'aime » et seul, l'Oiseau de la Vérité, celui qui l'aimait plus que les autres, devait lui dire : « C'est moi qui ne t'aime pas I »

Donc, il mentira.

Devant le médecin dont il connaît la noblesse de caractère, la droiture, la bonté, et dont il est jaloux parce qu'il le sait capable de rendra Lison heureuse, il mentira.

Devant Lison, si Lison s'est douté de son amour ,et si elle veut l'interroger, il mentira...

Il mentira devant tous.

Il ne dira la véri^, il ne se plaindra, il ne pleurera, il ne sanglotera que devant ses vieux amis, les arbres — les arbres séculaires qui, autour de leurs branches, à l'ombre de leurs feuilles, ont vu tant de tristesses et tant de joies, tant d'amoureux qui s'aimaient et tant d'amoureux qui en étaient venus à se haïr... Il ne se confiera qu'à la solitude.

Lison ne saura rien.

— Henri ot, disait la charmante fille, tu n'aurais donc pas de chagrin d-e me voir quitter ce logis, pour toujours? Cela ne te ferait donc pas de peine de savoir que je ne te verrais plus aussi souvent, et aussi librement qu'autrefois T...

— Cela me ferait grand plaisir d'apprendre (jue tu es heureuse et enviée, et honorée, parce que je connais ton coeur... je sais que tu n'en seras paa orgueilleuse... que tu ne nous oublieras pas, que tu ne me mépriseras pas. et que, dans ta nouvelle fortune, les naalheureux seront tes amis...

Elle soupira.

Ce n'était pas cette réponse qu'elle espérait.

Lui soupira aussi, en se cachant, car, ce qui augmentait sa torture, c'est qu'il voyait la tristesse de Lison, c'est que Lison semblait n'attendre qu'un mot de lui pour se jeter dans ses bras, pour renvoyer Christian, et pour crier à Ciboulot : « Tu ne vois donc rien î Tu ne vois donc pas que e'est toi qm j'aime ? »

Soulïrance atroce, qu'il supporta héroïquement.

— Alors, Henriot, c'est bien sans regrets que tu seras mon garçon d'honneur, si ce mariage se fait?,..

Les lèvres de Ciboulot se contractèrent. Le supplice était trop douloureux. Et pourtant le mot, le mot décisU, u'avuU pas» encore été dit par Lison.

FJle le prononça, ce mot, lentement» en çheyciiaitt le regard qui s'obstinait à fuir.

-^ Tu rv'aurais pas mieux aimé être mon mart î

Çjj quelle énergie mystérieuse, m quelle force (J'&rpe Incûn» gue. alla-t-il chercher le courage de »e contenîr et d© ne pas

L4 BEiUTË eu DIABLE 163

se jfiter aux pied* da ofatie enfant dujit la candeur la torturait et le tentait î Il était au bout de sa résistance lorsqu'il répliqua :

— Tu n'y songes pas, Lison ? Que suis-je, moi / Et quelle vie t'ofîrir-ais-je 7 Tu sais trop bien quels sont mes goûts. Ils me portent plutôt à vagaboiulei- par les buis qu'à travailler avec mon père. Mes goûîs me portent à des genre-s de travaux qui me seront toujours inutiles. Je ne suis pus paresseux, mais j'aime rêver, et je ne me sens jamais si heureux que dans les fonds de bois humides où le soleil n"arrive jamais et où l'on trouve des sources froides et pures, où l'on preud au lacet des petits oiseaux. Ce n'est pas avec des goûts comme ceux-là qu'on peut prendre une lemme, parce qu'on n'esi pas sûr de la rendre heureuse, et d'apporter le nécessaire au logis. Or, je t'aime trop, ma Lison, pour te rendre malheureuse et je ne suis pas assez certain de triompher de mes mauvaises habitudes pour avoir la responsabilité de ton bonheur...

Il avait parlé tout d'une traite. On eût dit que c'était une leçon récitée, apprise depuis longtemps.

— Que îaudra-t-il que je réponde, lorsque M. Fontenailles reviendra ?

— Mais tu répondras ce que te dictera ton cœur.

— Est-ce bien le tien qui m'a parlé, Henriol?

— .le te... le jure, ma Lison. Je ne songe qu'à ton bonheur...

— Bien, Henriot, bien ! fli-elle, décontenancée et indécise. Louise et Dornak rentrèrent à ce moment, pour déjeuner.

Pendant le repas, Rose ne cessa d'observer Cibouîot. Mais Ciboulot se sentait observé. Il ne fut ni plus gai, ni plus triste que d'habitude. Et il retourna dans la forêt tout de suite après avoir mangé.

Il s'en allait la mort dans l'âme. Et il avait su feindre si bien l'indifférence que Lison, triste, se disait :

« .Je m'étais trompée 1 II ne m'aimait pas ! »

Pendant cela, victime de cette généreuse comédie et de son mensonge, 'non loin d'elle, tombé au plus épais d'un buisson, étendu sur le ventre, les mains fouillant la mousse, Henriot, visage contre terre, sanglotait nerveusement...

Le lendemain. Christian se présentait. Et Rose-Lison lui disait :

— Henriot n'a jamais i)ensé à moi 1

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