‹ La beauté du diableChapitre 5 sur 8 · LA FILLE ET LE PÈRE · texte numérisé non relu

LA FILLE ET LE PÈRE

Un jour, Rose-Lison avait dit à Henriot :

« En ce moment, il y a au château un homme qui souffre. Ma présence auprès de lui adoucirait ses tortures. Et quand j'écoute au fond de moi, j'entends ma mère qui murmure: « Oui, ta place est là-bas... » ""

L'enfant, ce jour-là, avait-elle pré\na l'avenir?

Pendant que ces scènes d'amour se passaient à la Mar^-à

164 LA BEAniÉ DU DIABLE

l'Eau, les fils de Nathalie avaient pris possession des domaioea qu'ils devaient à la générosité et à la faiblesse de Croix-Vitré. Ils les devaient aussi aux mensonges savants, à la comédie d'intrigu-e merveilleuse où Nathalie avait triomphé. Michel s'éiait installé à la Louvière. Laurent était resté à Royaumont. Et tout de suite, sans transition, jetant le masque, ils avaient agi en maîtres. Qu'avaient-ils à redouter du comte ? Ce mortvivant se relèverait-il jamais de la tombe où il se mourait, pour s'opposer à leurs folies eîîrénées de luxe trop longiemps contenues par la situation dépendante où ils avaient vécu au château ? Non. Ils n'avaient pas cela à craindre. Et ce fut vraiment par une fureur de dépenses qu'ils sortirent de l'esclavage où ils avaient été tenus pendant leur jeunesse.

Devenus maîtres d'eux-mêmes, ils n'écoutèrent mômâ pas les conseils de la prudente Nathalie, effrayée de leurs extravagances. A chaque observation, ils répondirent;

— Nous sommes riches I...

— Mais toute fortune a des bornes. Au train dont vous y allez, c'est la ruine.

Us avaient haussé les épaules.

Michel avait formé le projet de raser la Louvière dans sa plus grande partie pour y reconstruire un château sur un plan qui lui avait été envoyé par un architecte de Paris. Et déjà les travaux commençaient.

Il ne s'était pas gêné pour discuter les plans et les devis devant le paralytique, insensible en apparence à tout ce qui se faisait autour de lui.

Et lorsque Nathalie avait fait la remarque suivante :

— Ces dépenses seront considérables. Tu n'as que les revenus de ton domaine. Tu ne les toucheras que l'an prochain. D'ici à l'année prochaine, tu auras donc besoin d'argent... de beaucoup d'argent pour faire face à ces premiers déboursés... où le trouveias-tu ?...

Il avait répondu :

— Penh ! quand on possède cinq ou six domaines, l'argent se trouve aisément... On emprunte... on hypothèque... ou bien l'on vend... Il y a pas mal de morceaux dé terre, de bois, dont je ne vois pas l'utilité et qui alourdissent la propriété sans rendement appréciable. Je sais fort bien que tous ces morceaux ont été rachetés, fort au-dessus de leur valeur, par notre oncle, qui avait une manie, celle de vouloir reconstituer l'ancien domaine de Royaumont... Mais je ne suis pas obligé d'hériter de ces manies, comnie j'ai hérité du domaine... Autres temps» autres mœurs... Ce sont des scories dont je me ciéferai... J'ai plusieurs terres qui ne rapportent pas même leur impôt. Je vendrai.

C'était le premier coup de pioche porté dans le beau domaine. C'était le premier coup de mine porté dans l'œuvre si longue, à laquelle deux existences d'hommes s'étaient consacrées avec passion I

Le paralytique entendait cela.

Nathalie eut un frisson. Quel que fût son orgueil, quel que fût son amour insensé pour ses fils, elle eut, ce jour-là, une première crainte de l'avenir.

Et, involontairement, elle porta son regard sur Croix-Vitré, immobile comme une statue dans son fauteuil roulant.

Elle crut voir, sur ce masque figé, une animation extraordi-

naire. Peudaut une seconde, ces yeux qui n'exprimaieut plus, exprimèrent. Et cette bouche, qui était muette, essaya de s'eutr'ouvrir et de proférer quelques sons,

ce fut tout. Le masque redevint celui d'un mort...

Laurent, de son côté, comme s'il n'avait pas voulu rester Inférieur à son frère dans cette crise de folies où les jetait tous les deux cette fortune nouvelle, Laurent avait résolu de ne pas toucher au château de Royaumont, qui lui était échu en partage. Du reste, ce château avait été de tous temps entretenu par Croix-Vitré avec un soin jaloux et, d'année en année, avait reçu les embellissements et les modifications que comportait le conforta'ûle moderne.

Mais résolu -- du reste comme Michel lui-même — à faire de sa vie deux parts : l'une qu'il passerait à Mon-Royaume, l'autre qu'il passerait à Paris, où l'entraînerait sa fantaisie, il avait acheté un joli hôtel rue Alphonse-de-Neuville pour le paiement duquel il se trouvait dans les mêmes difficultés que son frère.

Tous deux avaient pris des engagement, sans nul souci de l'avenir. Et comme Michel, Laurent avait dit, devant Croix- Vitré encore :

— Je vendrai s'il Je faut. Michel a raison. Moins grande et mieux administrée, la propriété, dégagée de ce qui l'encombre, rapportera davantage...

Un regard de Nathalie sur le paralytique.

Mais cette fois, Nathalie ne remarqua aucun signe d'émotion.

Elle fut rassurée.

La veuve, seule, ne s'endormait pas dans son triomphe. Seule, elle veillait. Alors que ses fils se disaient qu'ils n'avaient plus rien à craindre, elle se disait, elle, qu'âne incertitude, et par conséquent une menace, planait encore sur l'avenir.

Et cette menace venait de Rose-Lison.

De Rose-Lison, la fille légitime du comte, et l'héritière légale* l'héritière unique de tous ces biens, qu'on lui avait volés I...

Certes, la veuve avait, malgré tout, des raisons de se rassurer, mais il fallait, de temps à autre, qu'elle les provoquât, ces raisons, pour retrouver sa quasi-complète tranquillité d'esprit.

Rose-Lison, par elle-même, était impuissante, bien qu'elle n'ignorât plus, depuis longtemps, le secret de sa naissance. Quelle arme donnait, à la pauvre enfant, la connaissance d'un pareil secret, si elle ne possédait, en même temps, les moyens de prouver que le comte était son père ? Quelle protection pouvait-elle, également,' rencontrer ? Celle qui avait été redoutable, et qui aurait pu détruire les ambitieux projets de la parente pauvre, était morte : Suzanne n'était plus là, et le mystère entourait toujours, pour Nathalie, cette mort tragique. C'était donc un danger de moins. Et le plus grand. Sans elle, les Dornaiî eux-mêmes, étaient réduits à l'impuissance. Qui consentirait à les croire, s'il leur prenait la fantaisie de raconter que Suzanne, autrefois, leur avait confié la mission d'aller lui chercher sa fille?... de raconter que cette enfant, qu'ils avaient ainsi enlevée sur son ordre, n'était autre que la gentille Rose-Lison? La preuve de tout cela existait-elle ?... Non, car si cette preuve avait existé, déjà les Dornali l'auraient utilisée dans l'intérêt de Rose... Et les Dornak se taisaient, ng donnaient pas signe, de vie. Ils se terraient.

160 bA KSiOTÊ eu OIABU

Uv-jx tîaosera de Uivàius» euA et la aiàie... «i Liêyu iifijiuissaûte... ^ ^ ^

— Oui, oui, je peux me raesurfef..^ Ce sont de« inquiétudes sans raison. »

Elle se le disait et cela ne l'erapèchait pas d'être Inquiète, i.e danger ne viendreit-il pas de Croix-Vitré*.. Que s'étall-il passe, dans l'effrayante miaule qui avait précédé ia mort de la comtesse au Saut-du-Pic ?..» Qu'avait-elle pu dire, cette mei-e eu détresse ?... Et les mères en détresse, nous l'avons dit et nous l'avons montré, sont capables de toutes les ïoUes et des dévouements les plus subUmes ?... Ce n'était ims la mort, de sa femme — dont la veille encore il avait horreur — ce n'éta,it pas cette mort qui avait causé à Croix-Vitré ude émotion si grande, si brutale, qu'il en restait frappé éterneilemeut d'une sorte de trépas anticipé... Il avait fallu autre chose... Quelle étail cette chose ? Lui, ie comte, la savait... Ensevelie dans la tombe... ia suprOme parole de Suzanne ne serait Jamais révélée...

Elle se rassurait encore. Et elle craignait toujours, mxilgré tout. Eiait-il donc possible qiie le reste de sa vie s'écoulât ainsi pour le paralytique ? N'aurait-il pas, un jour maudit, une lueur d'énergie factice?... Ne retrouverait-il pas «n peu de force?... Cette statue ne s'animerait-elle pas î... Ce cadavre ne narlerait-ii nas ? Et ne le Vf-rraii-on pas, le miracle de ce cadavi-e, se soulevant soudain pour accuser, pour veiiger, pour châtier?... Dut un pareil eiïott lui coûter la vieU..

Oui, cela aussi était une menace...

Mais elle y avait songé... Et elle avait trouvé» dans son esptit fertile, le moven d'écarter ce danger...

« C'est bien simple, je le ferai interdire î... N^est-il p«s incapable de signer, de parler, de formuler une volonté quelconque?... Cette interdiction est de droit... Elle s'impose.,. Nul tribunal ne la refusera... Et vienne ensuUe l'effoit mortel qui, pendant un jour, pendant une Iteure, lui rendra la parole et la volonté, Je ne le craindrai plus,.» L'interdiction sera là qui répondra pour moi : « Cet homme est paralysé, cet homme n'a plus sa raison, cet homme divague, cet homme ^at fou I » Et il aura beau crier que Lison est sa ïiile, personne ne Teolendra. »

Lison t

La pensée — comm.e les actes — de ïa veuve, tournait toujours autour de l'enfanl innocenre.

L'esprit d"'intrigue de la parente pauvre était fait, non seulement dastuce et de ruse, mais aussi d'audace.

Et un projet, audacieux et logitpie, venait de naître en elle.

jadis, elle avait fait chasser la jeune ftlle de lloyaumont.

Pourquoi ue l'y ferait-elle pas rentrer ?

Dans quel but?

C'est ici qu'éclatait l'audace de îa veuve; si quelque danger la menaçait, venant de Rose-Lison, Nathalie préférait voir ce danger se développer et grandir auprès d'elle, sous ses yeux, plutôt que de sentir une menace imprécise, invisible et lointaine...

Près d'elle, elle écarterait aisément ce danger.

Loin, il pouvait s'abattre tout à coup sur elle, comoa© la foudre, qu'on ne voit pas venir...

Près d'elle, ce danger, .s'il existe, elle îe surveillera aisément.

Loin d'elle, il lui échappe 1...

Nathalie se rendit à la Alare-à-l'Eau.

Une ralale de neige tombait. Bien gu;i^l ne fût que cinq heu-

res. la nuit émit opaque, pne "uit^t^fJ^Î^S lif lm^=aue sa ments dans les arbres. Mais nen n arrêtait Nathalie loi. que su Sution était prise. Elle fit atteler un coupe

La maison de la Mare-à-l'Eau était in^''f^^ie.,^,f"^,^,^irSle Pt sous les tourbillons, les contrevents clos. On eut ".^^ qu eiit

I au Inbabilée. Le cou'pé s'arrêla «n/^^,^;;".^^^^^^ s'g^'Sev^^^^^ pbP7 les Doriiak NaUialie descendit, rabattit sur ses uieveu-^ Sfs le lar-e capAchon ouaté de son grand manteau et pa- Simea datis la lieioe Un filet de lumière filtrait a travers les dlSitu?es des ûfets. La veuve pouss-a la porte et entra, pendant qu in coup de vent enfonçait dans la pièce, lourdement chauffée, un nuage de flocons de neige. La famille était au complet. . ^ h« f^r-r^ c'oppnnait à

nninak en fumant une courte pipe de terre, s occupait a trSSnèr dans cîu soufre des bûchettes de bois finement taillées pour en faire des allumettes. U les trempait par les îleux bSïïts Quand il allumerait un bout, l'autre serait encore bon pour* plu" tafd. Et il les rangeait méthodiquement dai^s lin vieux benititù eu tôle pendu a un clou suus la t-hemmee S qùldepulf longtemps, ne servaii.plus ^^^ «■ .îJff °f/lî^l=e'

dréeatfmnieudelaiieUe brûlait une lampe ù Pétrole en ^^rre bleu En face délies, Henriot, la tête entre les mains, les doigts

et flottait dans une absorbante rêverie ouvrant

Ti trpssailUt violemment au bruit que fit la veuve en ouvru"» la Vorte La làrnpe fila d'un long jet de flamme fun^euse e }fua^nte. Les deux 'femmes posèrent leur ouvrage sur la table et Dornak, poliment, ôta sa pipe quil ^'^^^^^ a la nain .

Ciboulot et Lison échangèrent un regard rapide. Ils venaien. d'avoir tous les deux, la même pensée : Nathalie venait chercher Rose-Lison ....

I p coeur de Ciboulot se serra.

Rose. 'au château, ne serait-elle pas de "^J^^.X îilfe inat- Ils étaient si surpris tous les quatre de cette visite inattendue S^ gardèi^nt le silence, les yeux fixes sur Nathf e. càile ci fut d'abord gênée en se trouvant dans ce paisible inté- Seu? où la conduisaient les combinaisons inysténeuses de son

ambU?on Puis la grosse chaleur .^^ P'^^^^^/.^f^^'^^f "^/a^sU en du dehors, letait un flot de sang a sou cerveau. Elle b assit en

^^'^"fîovî^dlmSe- pardon. Vous ne m'attendiez pas,... 3e vi7nslcî en amS et j'ai l'espoir que la proposition que j'ai à

'■"Na'tSe ISie^leVoSa-k ! Ciboulot dressa l'oreille Quant au btJcheron et à sa femme, c'était des gens simples honnêtes ^t^iToiti Mais la simplicité, chez eux. n'e.rcluait pas la finesse. ?f, fuint sur lîurs gardes et prirent un air indifférent. Ces "fvirMeux de physionomie n'échappèrent point à la parente pauvre.

'^^ r A nrAUTÉ du diablk

i?n,- ^*^"^' *^" Dornak. vous n'avez rien rpconmi rtn tnnt

ajouta la veuve en faisant mine d'essuver des larmes ^ * L.i7on ? '' Pl^'è-nons de tout notre cœur..''S-ce pas.

— De font notre cœur ! dit la jeune fille d'une voix nrofonda

on peut presque parler comme ça - et parce au'SnSft

urL?soT'\^'?rr.\?À "-''îî^^^"^^ accusafion'guraiaftISé „„.ii ^ • ^^ ^^ lavait SI bien repour.sée, votre accusatinn guil na pas pu se défendre contre l'affection eue Si a S inspirée notre tille... 11 est venu la voir... Il preS nlai^ir à causer avec elle... pie.iaii piaisir à

— Justement, monsieur Dornak. fit Nathalie c'est oarre mi« ?nf«nl'>''°'°^?v P^' ^"""^ ^^i^^'5 mon frère avïït S ce^« 5e'n"ois^';in^^rrm;;^..P^^' aujourd'hui, à venir vous E,-'^^

— Vous rendre Lison ? cria Dornak. presque aven colère.

— Pour qu'on l'accuse encore d'être une volPu<;e ?

— Tout cela est oublié.

coTT c^°"^ ^'°"^ peut-être, et vous en parlez à votre ai«!e Ont

vllk^^ch^iL^tï^SY"'^ ^°^"* ^°"^^^ ^"' p«^ ^«'«--«. ï---

— En vous adressant cette demande, monsieur Dornak <« fais appel o votre pitié pour mon fr^'re. S'il est uî movin û adoucir la triste situation de ce pam-re homme et d^anST un ppu de joi* dans sa vie, ce ne peut être auen ?ni ,^in/^^ l'enfant à laquelle il s'étaitVttaché^Consente? à ce iie LUon revienne au château. Il ne sera plus question du pa<=?? Dei'ds i°,?^ f?ÎP'' °?"' ^"^'''' J* ^'0"s le répète, nous levons oubl l Au château. Lison restera auprès du paralytique n a hP?nin que quelqu un soit constamment auprès de luh II" faut autour de lui, une surveillance de tous les in.stauts. Lison noie guf tera pas. Ce que e vous demande là est bien simule vom l voyez Si Rose, de son côté, reconnaît, par un oeuT tendresse

1 affection que mon frère montrait pour elle, elle ne serf n«< ingrate. Elle acceptera ma proposition... Quaniaux ffaeet ï?« ioul 'à\sTe?r''"' '' '^'^ ""'''' ^ vou9l>ayer iï'srfmfnl ?Le La question était précise. Maintenant, n fallait répondre.

LÀ ÉEAtJIÉ UU DIACU 189

Dornak »vait laissé éteindre sa pipe. Pourtant, 11 aspirait par petites bouffées courtes, comme si elle avait été allumée. Et il gardait le silence.

Nathalie insista :

— Vous êtes le clief de la famille, monsieur Dornak. c'est donc a vous que j^ m'adresse, à vous le premier

Le bûcheron se décida.

• ~ P^%^' ^?"^' ^^ ^^® ^^'^ ^^^« et il faut travailler ferme pouE joindre les deux bouts. Mais nous ne manquons de rien... Sans en avoir l'air, savez-vous qu'on met le pot-au-feu deux fois la semaine ?... le jeudi et le dimanche V... C'est pour vous dire que chez nous, Lison, quoique pauvre, ne manque de rien Et je ne crois pas qu'elle y soit malheureuse... pas. Lison ?

— Oh I père I dit-elle.

— A Royaumont, elle mangerait mieux, c'est certain... mais...

— Mais ?

— Quand même, pour ce qui est de moi, je préfère la garder auprès de nous... . 4 *- ^ e

— Vous me refusez î

— Ma foi, oui.

Cette simple parole détruisait tous les plans astucieux et crijumeis de la veuve.

- — Réfléchissez, mon.sieur Dornak...

-— C'est tout réfléchi... Est-ce que vous me permettez de rebourrer ma pipe ?

Nathalie parut un instant décontenancée. Mais elle se remit bientôt.

— C'est votre avis... soit... Toutefois, vous voudrez bien sans doute que je demande celui de votre femme?

— Oui, je veux bien, parce que je suis sûr de ce qu'elle va yous repondre...

— Vous enxendez, m^ bonne femme ? fit la veuve, en s'adressant a Louise.

La paysanne sourit — avec un bon regard vers le bûcheron. Ils s étaient compris.

— Oh I madame, je n'ai jamais d'opinion contraire à celle de mon homme... Dans le temps, j'ai essayé comme ça d'avoir un avis pour moi toute seule, mais j'ai fini par reconnaître que j avais tort, presque toujours... maintenant, tout ce qu'il dit, pour moi, c'est parole d'Evangile...

— Vous refusez de me donner Lison ?

— Mon Dieu, oui, madame, puisque Dornak refuse...

— Alors, il ne me reste plus qu'à demander à Rose-Lison ellemême ce qu'elle compte faire... et si elle écoutera son cœur, qui peut être, en cela, d'accord avec ses intérêts... Mais je lui îlirai d'écouter son cœur, simplement.

Dornak intervint avec brusquerie.

— Rose est une enfant obéissante... Puisque j'ai dit non et puisque ma femme aussi a dit non, c'est non !... Rose ne voudra pas nous faire de la peine en disant oui... n'est-ce cas, ma Ûlle?... f >

Et il y avait de la crainte dans la tendresse de sa voix.

Lison baissait les yeux. Son visage délicat exprimait un trouble profond. Le refus de Dornak, elle en comprenait aisément le motif secret... Dornak avait peur pour elle...

— Eh bien I mademoiselle ? interrogeait la veuve, de sa voix la plus douce...

Î70 i.A mLkVtt ou DIABLE

— ^f c-u-^ en efft-î, que ma prcieuco bcivui. u.enioiaiiriie et QueiLe adoucirait la <iouloureuse vie de M. de Croix.-Vitré... Lt je ire souviens de l'aftection qu'il me montrait . D^s lors, si ]e refuse, est-ce que ce ne sera pas de l'ingratitude de ma part l.. Et dois-je, vraiment, refuser?... . , a ■„«

— Je vois, mon enfant, que je ne me suis pas adressée vainement à votre pitié... et que vous m'avez pardonné d'avoir ete, autrefois, si injuste envers vous... ^

Oe ne fut pas à cette dernière allusion que Lison répondit. Elle répliqua, et la veuve saisit, sans doute, la nuance :

— Je ne pense qu'à ce pauvre homme qui souJîre...

Et ce pauvre homme était son père... Et cet homme savait que Lison était sa fille I... Et il la réclamait, sa fille, du fond de sa tombe I , . v. i

Pouvait-elîe hésiter? Et quels qu'ils fussent, si nombreux et si terribles, ne devait-elle pas braver tous les penls î

Lison alla embrasser Dornak et Louise.

— Pardonnez-moi de vous désobéir... mais Madame a raison... j'irai avec elle au château...

— Rosel après ce qui s'est passé...

— Ju.^tement, père, et à cause de ce qui s'est passé... Ne nie faites pas de k proches... Au château, je suis encore près de vous On aperçoit f^lsément Royaumont d'ici et de Royaumont, on voit la Mare-à-l'Eau... Tous les jours, s'il le faut, je viendrai vous embrasser... .. „ ,» . .^ • ■ * „■,

Dornak et Louise hochaient la têts. Ils étaient inquiets 6l pleins de tristesse. , ... .x •■ a i =

Henriot pai'aissait ne plus écouter. Il s était replongé dans sa lecture.

Le bûcheron dit. très doucement :

— Ce sera comme tu voudras, mon enfant.

Car il n'était pas sans comprendre les secrètes raisons qui faisaient agir la jeune fille et ces raisons étaient sacrées.

— Quant à vos gaces, Lison, disait fvathalie, je ne lésinerai pas... Je vous donnerai soixante francs par mois... Trouvezvous que cela soit suffisant?...

— Oui madame, balbutia Rose, qui sentait une rougeur monter à son front... A moins que vous n'exigiez davantage 7 fit-elu en se tournant vers Dornak. „ . , , ,■,„.

— Non, Rose... arrange, comme tu l'entends, tes petiteî

— Voiis manderez h part... et vous n'aurez, aucune pron.is cuite avec les gens du château, qui pourraient vous jalouseï et vous créer de« ennuis... Vous coucherez comme autrefois dans la chambre que vous conv.aissez, voisine de celle du ma lade De cette façon, nous serons tranquilles et nous sauron! que toutes les fois qu'il aura besoin de vous, vous serez la.

— C'est bien, madame, je vous remercie d'avoir pensé à tou cela... . „

— Quel jour comptez-vous venu 7

— Le iour qui vous plaira. .

— Alors ce soir?... Voulez-vous que je vous emmené T. ..

— Oui, dit-elle, retenant un geste de joie à la pensée qu eUi allait se retrouver devant son père...

— Vos préparatifs ne doivent pas être bien longs 7

— Ils le seront d'autant moins que, s'il me manque quelqU' chose, Henriot me l'apportera...

LA BSAUfé BU aUBLC 171

Clboulot relova la tête >

— Oh 1 dit-il... je ne suis pas en odeur de saint^eté à Royaumont... On ne m'y verrait pas avec plaisir... T^che UcmG de ta pass'Sr de moi...

Nathalie restait souriante. Elle paraissait ne pas conipiendTe.

— Eh bien, fit-elle, gaiement, je vous emïnène doue, I4gon |.„ Venez, ma petite...

— Cinq minutes seulement, madame, et je suis à vous.... Aide-mol, Henxlot...

Ciboulot se dressa, comme à regret, et passa avec Uaon dans la petite chambre étroite où coutliail la je^ne fiUe^ Elle PPU quelques hardes, du linge, des vêtements.

Et, en s'oecupant à ces soina, elle murmura très bQa j

— Tu m'approuves, Henriot?

— 3e t'approuve, mais yai peur pour toi, ■en. ce ohâ^teau, Lison.

— Mon devoir est d'ètro là-baa...

— Oui, c'est ton devoir, mais j'ai peur, ygon, j'ai peur pour toi derrière ces murs.

— Tu veilleras sur moi, Henriot, comme tu as toujours fait juscfu'à présent...

— Je veillerai... je tâcherai qu'il n^ t'arrive pas Bialheur... Malsje ne suis pag rassuré...

— Que crains-tu?

— Je ne sais pas, Lison. Voia-tu, daua la forêt, qui m'est si familière, je vois, j'entends tout, il no se passe rien que je ne l'apprenne aussitôt... et ai tu avais continué de rester chez nous, j'aurais été bien tranquille... U ne to serait yieu arrivé du tout... Mais, derrière ces mura, je ne verrai et n'entendrai rien. Alors, les dangers peuvent t'assaillir sans que je m'en dQUte, ma Lison.

Elle soupira. Ce qu'il disait, elle l'avait pensé, Maia elie n'hésita pas. pourtant.

Et elle redit, triste, résignée et tout à la fois résolue :

— C'est mon devoir, Henriot... Pensea-tu à ia joia de mon pèrs...

— Oui, s'il te reconnaît, s'il te comprend,., ditnl eu Jioctiant la tête... mais il paraît qu'il ne reconnaît personne, et qu'il ne comprend rien... Alors, ma Lispn, c'est toi qui en souffriras davantage, d'être auprès de ce mort-vivant, sans qu'il se doute même que tu sois là !... Seras-tu assez forte pour un pareil supplice î

— Eh bien I mol, Kenriot, J'ai le pressentimept QM9 j'arriverai à ce que je veux...

— A ce que tu veux 7

— Oui... Est-ce qu'il n'y a pas des femmes admirables de dévouement et de patience qui appFennent auJC sourds-muete à parler et à comprendre, et à vivre aussi de la vie qui les entoure ?... Est-ce que, choàc incomprtUensible et sublime, on n'a pas vu de ces femmoa enseigner la vie, enseigner l'ouïe, enseigner la vue, enseigner la parole à deç enfants qui étaient nés sourds, muets et aveugles?...

— Oui, on a vu de ces miracles...

— Je tâcherai d'être pour muji pèra ce que ces femmes humbles et divine? sont pour lefi enfants étrangers-., je tâcherai qu'il me reconnaisse... je tâcherai qu'il ;? comprenne... je tâcherai qu'il se fasse eoinpiuijJie... F.l quand J'y aurai Péus^l. un peu de bonheur rentrera riana les tônôbrB!* de ses jours

et le snis sûre que maman, ma pauvre maman sera con-

— Oh 1 Lison, douce Lison, que tu es vaillante et bonne...

^\iai? Cibouîot safrêta. Il faisait sombre dans la chambrette. Elle ne put remarquer qu'il essuya ses yeux d'un geste pareil à un seste de colore. . ^ ^ x ■ ^ i„

Lui le pauvre Cibouîot, qui se vantait de tout voir, dans la forêt '*^t de tout entendre, et de Tout savoir de ce qui se passait, grands ou petits événements, à dix lieues à la ronde, le pauvre Cibouîot navait pourtant pas vu que, tout près de lui, une ieune fllle l'aimait... , t ^^ + i^„

La vieille malle, recouverte d'une peau de sanglier, dont les crins avaient disparu, était prêie. La malle de Dornak qui avait déià servi à Lison. Cibouloi la chargea sur ses épaules et sous les tourbillons de neige, plus épais que jamais, la porta jusqu'au coupé où il l'instaUa près du cocher, sur le siège.

Il revint et dit :

— C'est fait, Lison, tu peux partir !...

Nathalie se leva. Les Dornak se taisaient toujours. Ils avaient le cœur oppressé. On eût dit que c'était une séparation éternellTet qSe Rose s'en allait très loin, au lieu de s installer a quelques minutes de la Mare-à-1'Eau

Dornak ne put s'empêcher de murmurer:

— Tu n'étais donc pas heureuse près de nous 7

Elle se jeta à son cou et l'embrassa à pleines lèvres sur ses Joues rugueuses, où pointaient les poils drus d'une barbe de

huit^ou^^ fais pas de peine... ne gronde pas... tu sais bien

^^Nathaliï^n'avait pas l'air de se soucier de ce qui se passait.. Elle n'avait pas douté, en somme, du succès de sa démarche. Bole n'ignorait pas qi\e le comte de Croix-Vitré fut son père. Lorsqu'on viendrait demander à, l'enfant de se dévouer pour son père, refuserait-elle ? Non. -^ ^ ■ / ■,.ci^

On a vu que Nathalie, comme toujours, avait deviné juste.

Rose fit ses adieux. Elle jeta sur ses cheveux blonds un ca- Duchon de laine noire, retombant sur ses épaules. Elle relexa sa robe découvrant le bas de sa jambe fine et nerveuse.

Quand elles furent près du coupé. Rose voulut monter sur le siège et se faire une place entre la vieille malle ei le cocher

tout 5jJ^a^"*^j^^^/Jf/^^:athalie avec bonté, vous prendriez froid.„ Vous n'êtes pas assez chaudement vêtue... Montez près de moi.

Et le coupl partit, dans les ténèbres que ne parvenaient pas à nercer les deux lanternes, fortes comme d^^s phares Cela ressemblait à une course de rêve, de cauchemar, on n'entendait ni le roulement de la voiture, ni les sabots des chevaux.

Elles Comprirent seulement qu'on était arrivé au château lorsnue le coupé s'arrêta. Et la neige tombait si drue que, du per- ?on même,^ Rovaumont restait invisible. Une immense nappe blanche (mi se" déversait incessante. Le vent avait cesse. Le ripl s'abattait tout droit sur la terre.

Le comte de Croix-Vitré était dans sa chambre. Un grand feu de bois brûlait devant lui, entretenait autour du malade une ÎSipératurô Sa dour^. L* cômte avait, «n outra, ur« convw.

tUM de laine sur les genoux et ses mains amaigries, longues et jaunes, reposaient sur la couverture. Il était assis dans le lauteuil roulant qui servait de véhicula pour le transporter d'une chambre à l'autre ou, quand le temps était beau, sur les différentes terrasses.

Il ne s'aperçut pas de l'entrée des deux femmes.

Rose-Lison, oppressée par un trouble violent, resta sur le seuil. Prise par l'intensité de cette situation dramatique, elle se sentait éperdue et pour ne point se trahir, il lui fallait faire appel à toute son énergie.

Nathalie s'approcha du vieillard. Elle se plaça en face de lui, afln que, sans l'obliger à un mouvement pénible, il ptît s'apercevoir de sa présence. Croix-Vitré la regarda :

— Mon frère, dit la veuve, nous avons pensé vous donner quelque joie en installant auprès de vous, afln de vous servir et d'être constamment en quête de ce que vous pouvez désirer, une jenne fllle envers laquelle j'ai eu des torts involontaires autrefois... Vous avez paru vous intéresser à cette enfant. Vous aviez montré pour elle-même une certaine affection... Vous me comprenez, mon pauvre frère?... Je souhaite que ce que je vous dis arrive jusqu'à vous...

Le paralytique avait fermé les yeux comme s'il éprouvait le besoin de dormir. Rien, donc, ne montra s'il avait otx non compris...

Elle reprit :

— C'est de Rose-Lison que je parle... Je l'ai ramenée avec moi... Elle, a bien voulu accepter d'être votre garde et votre compagne... Elle nous a promis qu'elle vous serait dévouée... et... nous espérons, mon frère, que notre affection et que ses soins, à elle, finiront par vous rendre un peu de votre santé, qui nous est si chère...

Les paupières du mort-vivant restèrent baissées.

Etait-ce vraiment parce qu'il dormait ?

Ou bien, avait-il compris ? avait-il deviné la présence de Llson ? et, en voilarut son regard, avait-il voulu, du même coup, cacher à la^ parente pauvre le bonheur immense que peut-être, malgré tout, son regard eût laissé deviner?...

— Malheureusement, dit Nathalie à Lison, toutes les protestations d'affection restent inutiles pour alléger sa triste situation. Elles tombent, vous le voyez, sur le vide de ce pauvre cerveau. Rien n'arrive plus jusqu'à lui. Et il ne faudra pas compter beaucoup sur sa reconnaissance... pour le dévouement que vous lui montrerez... Il ne faudra compter que sur la nôtre...

Lison considérait son père avec une pitié prfonde. Elle ne l'avait pas revu depuis le terrible jour où elle avait assisté, de loin, à la tragédie mystérieuse de la mort de Suzanne. ïl était si changé qu'il était presque méconnaissable.

Tout à l'heure, elle avait pu apercevoir ses yeux. Des yeux ternes, des yeux sans regard et dont les paupières lourdes, comme chargées d'un fardeau, semblaient éprouver une souffrance à se relever. Le vieillard était d'une effrayante maigreur. On pouvait presque dire que c'était là tout ce qui restait de Croix-Vitré. Tout ce qui restait de son corps... Dep\ùs la jour où il avait été foudroyé, pas un regard n'avait pu laisser

Êénétrer la pensée... pas une parole n'était sortie da eett* ouche... SeuUment quelques sons inarticulé»...

Et pourtant, Tâme vivait, sous l'ettondrement de ces ruine»...

L'âme 1... , ^ ^ . ,1 j

Lison, attendrie, s'approclia du vieillard :

— Monsieur le comte, tâchez de me reconnaître... Vous m'aviez témoigné tant d'amitié... C'est moi qui suis celle que vous vous plaisiez à appeler Rose-Lison... Je ne vous quitterai Dlus Je resterai constamment auprès de vous... Je tacnerai, a force de volonté, de comprendre vos désirs et je m en ferai nnterprote... auprès de ceux... qui vous aiment...

Les naupières restèrent closes. Peut-être dormau-11 ?

— Pour les soins à lui donner, dit la veuve, vous vous entendrez avec le docteur Fontenailles... J'ai bien peur qu'il n'y ait rien à faire... Du moins, nous n'aurons rien négligé et nous aurons adouci, autant que nous l'aurons pu, ses derniers

^°Pour Lison, oui n'avait pas cessé de regarder le comte, il sembla que les paupières avaient été agitées d'un tremblenaent. Les paroles de la veuve, annonçant la fin prochame. étaientelles parvenues jusqu'à ce cerveau? . ,. * i, „^„

Rose conserva pour elle cette impression. Son Instinct 1 avertissait qu'il Y avait quelque chose d'étrange, d'anormal, dans l'attitude du vieillard. Elle savait aussi que Nathalie c était l'ennemie... l'ennemie de Suzanne autrefois, l'ennemie de son frère, l'ennemie de Rose... . ^ ^ ^ i v«i

Elle se contenta de soulever la mam du comte et de la Daiser respeciueusement. • ^ ♦ . *>

— Vous pouvez vous installer dans votre chambre, tout a votre ai'^.e Lison fit Nathalie. Le docteur viendra demain dans la matinée Nous nous entendrons, sur la vie qui sera la vôtre auprès du malade. Du reste, je serai souvent auprès de vous. Il me semble que mon frère ne peut que se trouver doublement heureux, dans son malheur, de sentir autour de lui les affections de celles qui lui sont chères...

Si Lison n'avait pas su ce que valait cette femme, elle aurait pu se méprendre à ces paroles et croire, vraiment, que la parente pauvre s'attendrissait.

Nathalie la laissa. , „ , , , ,♦

Lison entra dans la chambre voisine de celle du malade et oui lui avait été réservée, mit en ordre ses affaires au fur et a mesure qu'elle les retirait de la vieille malle de Dornak. Ele resta près d'un quart d'heure sans retourner auprès de son père.

Elle agissait ainsi, non sans raison. , -, . ^

Le petit appartement, qui était maintenant celui du comte, avnit été aménagé au rez-de-chaussée, ce qui rendait plus commodes les allées et venues du vieillard lorsque le valet de chambre poussait sur la terrasse son fauteuil à roulettes. Or, lorsque Nathalie sortit, Lison crut remarquer que la veuve ne s'éloignait pas de la porte.

C'est donc qu'elle écoutait? -, , .,

Comme tout était allumé dans le vestibule, sur lequel donnait l'appartement, et que la chambre où se trouvait Lison était encore plongée dans l'obscurité, une filtrée de lumière passait par la serrure... Et Lison avait cru voir remuer une ombre.

Elle écouta.

Derrière ell*. en son fauteuil, le paral>'tique essavw iv se

U BEAUTÉ DU DIABLE IViî

jjouger lourdement et même elle l'entendit qui se plaignait. Et pourtant, elle ne courut pas à lui. Elle voulait eti-e sûre de ce qu'elle devinaiî seulement. Ce lurent de longues minutes. Puis, la filtrée de lumière reparut devant le trou de la serrure. Un léger bruit de pas arriva jusqu'à Lison. Elle ne se trompait pas.

Nathalie l'espionnait.

Et ce serait ainsi bien souvent, ce serait ainsi tous les jours.

— Oui, pensa la jeune tille, mais je serai sur mes gardes... Croyant sans doute que Rose était sortie, le malade ne se

plaignait plus. Rose alluma une lampe. Ce fut alors qu'elle mit en ordre les objets de toilette et le linge qu'elle avait apportés.

Le comte l'entendit aller et venir. Et de nouveau, ce fut une plainte très douce, qui frappa droit au cœur de l'enfant.

Alors, elle accourut...

Et soudain, en le voyant, elle ne retint pas un cri de surprise...

Le vieillard avait les yeux ouverts... Et il la regardait...

Et cette âme, quelle avait vainement cherchée tout à l'heure, quand Nathalie était là, elle la voyait ù présent...

Et cette âme resplendissait dans les yeux...

Elle vint tomber à ses genoux.

Et à voix basse, en proie à un trouble extraordinaire, tout à la fois pleine de joie et de désespoir:

— Monsieur, ah 1 monsieur, vous m'aviez reconnue I... Oui !... Je devine... mais vous n'avez pas voulu, n'est-ce pas? manifester aucune émotion... devant... elle?

Le regard du paralytique changea. A la place de l'expression de tendresse inouïe, ce fut l'expression d'une épouvante affreuse.

Et c'était si visible que Lison ne pouvait s'y tromper.

— Je vais lâcher de vous dire pourquoi... ce n'est point paroô que vous redoutez un danger pour vous... mais ce danger, c'est pour mo; que vous le redoutez...

L'effroi, dans les yeux du mort-vivant, s'accentua encore.

— Oui, c'est pour moi, je le vois... Eh bien 1 rasSurez-vous. monsieur... je sais que la femme qui est votre ennen)ie est mon ennemie également... Pourtant, j'ai voulu accepter l'offre qu'elle me faisait de me consacrer à vous... tout en n'ignorant pas que si elle me faisait une offre pareillCi c'était moins par affection pour vous que par haine contre moi...

Un peu de clarté revenait au regard du comte.

Il était évident qu'il n'était pas rassuré complètement, mais que son effroi diminuait de savoir que Lison connaissait les périls qui la menaçaient et qu'elle se tiendrait dès lors sur ses gardes.

— Ai-je deviné, monsieur?

Le regard de Croix-Vitré s'attacha sur elle avec une profond© tristesse.

— Monsieur, je vous en prie, ne vous désolez pas... Je ne peux pas pénétrer vos pensées, ainsi, du premier coup, et dès le premier jour... Vous êtes triste, monsieur... voilà ce que je vois, en ce moment... et je ne sais... je n'ose deviner... la raison... de cette tristesse... Voulez-vous que je le tente ?... Regardez-moi toujours c('mme en ce moment... afin que je puisse me mettre en communication avec votre âme...

Une ardeur étrange passa dans les yeux da eomte.

176 La BEâOÎé tJU MJi^i

Oui, c'était bien cela qu'il désirait,

— Etes-vous heureux que je sois auprès de vous, malgré les dangers que nous craignons tous les deux ?

Quelque chose d'ineffable courut dans le regard.

— Oui? Vous venez de me dire oui 7... L'affection que vous m'avez témoignée, jadis, est donc restée la naêrne ?

Les lèvres s'agitèreni, pour exprimer <lans un pénible et violent effort... Il n'en sortit que quelques exclamations gutturales, et des larmes soudaines apparurent quand il se fendit compte de son impuissance.

Cet homme devait souffrir des tortures sans nom.

— Oui, je viens de comprendre que votre affection est restée la même... et qui sait?... dit-elle en hésitant, qu'elle a grandi, peut-être ?

L'ardent vieillard guettait chaque mot sur les lèvres de sa fille.

Elle hésitait ; c'était si grave c«-qu'elie voulait lui dire...

— Si votre affection a grandi, pendant que j'étais loin de vous, c'est que l'on vous a parlé de moiî... Et qui donc, §1 pe n'est M^e la comtesse ?

Les yeux disaient clairement :

— Parle, que crains-tu de moi T

— Monsieur, reprit-elle...

A ce mot si banal et si froid, une sorte de voile parut dans le regard. On eût dit que l'âme s'évanouissait... Mais Lison en éprouva une joie immense... Elle avait, cette fois, la certitude d'être en communication avec cette âme.

— J'ai un aveu à vous faire... J'ai assisté de loin, et sans pouvoir lui porter secours, à la mort de la... noble et généreuse... femme qui fut ma bienfaitrice... Et quand je suis parvenue jusqu'à elle, au fond du ravin où s/^n pauvre corps gisait, brisé par l'horrible chute, elle n'était pas morte... Et c'est moi qui recueillis son dernier i^riuffle... et qui entendis ses suprêmes paroles... Vous vouiez bien que je vous les redise, n'estce pas?... Les voici: « Je t'avais proûols de te rendi'e à tou père... Il sait tout I... ma fille !.. »

Les lèvres du paralytique s'agitèrent.

Elle ciiit entendre qu'il avait dit. dans un tragique effort ;

— Oui I

Eperdue, l'enfant coïitinuait :

— Si vous voulez que je m'éloigne de vous, je m'éloignerai... et si vous avez encore de la haine contre votre fille, votre fille disparaîtra pour ne plus jamais reparaître sous \os yeux... Monsieur... essayez de me faire comprendre... lorsque nous serons seuls... lorsque je serai certaine que personne ne nous entendra et ne nous surprendra... Voulez-vous que j'obéisse à celle qui était ma mère ?... Voulez-vous que je vous appelle mon père ?...

Le même effort, qui se résuma eu un cri rauque, sourd, haletant :

Puis, des larmes jaillirent avec violence. Et tout h coup, les paupières s'abaissèrent, le visage s'altéra profondément...

Ce ne fut plus qu'un masque de mort... Il était évanoui...

Elle crut qw'une émotion si forte l'avait tué... Il était si faible !... Et, effrayée, elle était sur le point de courir chercher du secours lorsqu'il rouvrit les yeux.

U SElCtÉ DU DIABL& XH

— Vous souffrez T Je vous ai fait de la peine t...

Riais c'était une Joie ineffable que trahissait le regard.

Et le regard interrogeait avidement, clairement ; il demandait des tendresses, il demandait des confldences, il demandait à connaître jusque dans ses secrets les plus intimes, cette vie d'enfant qui s'était passée loin de lui, à laquelle il était resté étranger de par sa volonté... se châtiant lui-même, et sa fllie, et sa femme, d'un crime que personne n'avait commis.

Alors, afin de ne pas être surprise par Nathalie, entrant à l'improviste, Lison alla fermer les portes, après s'être assuréa que personne n'était derrière, aux écoutes.

Puis, elle revint auprès du vieillard.

Elle poussa un tabouret aux pieds du fauteuil, s'y assit, croisa les mains sur un des genoux du comte, et doucemant ;

— Père ! dit-elle, père, père chéri I

Les yeux souriants et humides disaient leur bonheur.

Et ce fut ainsi, en cette position enfantine, qu'elle parla, parla longtemps.

Maintenant, elle navait plus peur de lui. Cette âme n'était plus fermée pour elle. Au contraire, elle la devinait, gUe y lisait l'amour le plus tendre...

D'abord, ce fut sa vie qu'elle lui rf!,conta.

Elle remontait aussi loin que ses propres souvenirs le lui permettaient, mais aux souvenirs qui lui manquaient, elle suppléait par tout ce que sa mère lui avait dit bien des fois.

Par exemple, elle se rappelait presque tous les détails de son erdèvement, sijîeune qu'elle fût à cette époque. Elle n'afvait

ftas eu peur. Elle n'avait pas crié. L'honnèt-e figure de Dornak, e sounre.de Louise et ses mots affectueux avaient empêché l'enfant dé se débattre et d'appeler. Et même, elle avait ri à l'idée de monter en voiture. Pendant le trajet, Dornak lui avait raconté des histoires qui l'e.vail^ fait rire aux éclats. Et à la fin de chaque conte, le bûcheron ne manquait jamais d'ajouter:

— Ces choses-là qui t'amusent, petiote, ça se passe comme ça dans le beau pays où que nous allons en voiture...

Lorsque le soir arriva, tout triste entre les monts boisés qui longent les deux rives de la Meuse, elle eut peur, oh I pas longtemps, car Louise lui dit que, si on la faisait ainsi voyager, c'était pour la conduire vers la femme si belle et si douce qui venait à Dinant et l'emmenait toujours sous le berceau du jardin, près de la rivière, afin de l'embrasser plus à son aise. Et c'était vrai. Les Dornak n'avaient pas menti, car, au bout de quelque temps, sa mère avait si bien arrangé les choses, qu'elles se voyaient, mère et fille, presque tous les jours... Oh ! ces heures d'entrevues!... Quelles joies délicieuses elles avaient laissées dans son cœur !... Et ce fut ainsi jusqu'au jour où elle connut le secret qui la liait si intimement à cette femme, oii l'aimant déjà de toutes ses forces, elle put l'adorer comme sa mère... Ces années n'avaient été traversées d'aucune épreuve... Si, une fois, une grosse frayeur... quand Nathalie, qui, sûrement, avait des doutes, s'était présentée tout à coup chez les Dornak et avait interrogé Lison... Celle-ci n'était qu'une enfant, sans défiance et qui s'apeurait aisément. . Nathalie avait pensé que Lison, si elle savait la vérité, finirait par se trahir... Mais l'enfant était sérieuse et réfléchie... Elle garda pour elle son secret... Nathalie en fut pour sa haine... La plus grande joie de &a vie. «n C6 temps-là. c'avait été son séjour au château... jus-

qu'à l'heure où les persécutions les haines et les Infamies l'obligèrent il en sortir. Malgré cela, elle fut heureuse... N'élaitell€ pas près de sa mère ?... Tous les jours, ne la vojnili-elle pas? Et quand elles ne pouvaient se parler, elles s'écrivaient Oh 1 les douces choses qu'elles se dirent ainsi I

— Et une autre joie, non moins grande, ce fut de me trouver près de vous, et de vous distraire, et de vous soigner, et d'apport-er, père, quelques sourires dans votre vie si triste et dans votre solitude si lourde, car je vous aimais, pèi'è, je vous aimais parce que, depuis longtemps, oh I depuis toujours, ma mère m'avait appris k vous aimer... \'ous pleurez, mon père...

Elle se haussa, lui essuya les yeux, embrassa son front lentement.

Puis, elle reprit sa place sur îe tabouret.

— Je comprends pourquoi vous pleurez... c'est parce que votre vie s'est passée, depuis ma naissance, à faire de la peine à ma mère... Et pourtant, il me semble deviner que vous ne m'imposez pas silence... au contraire, on dirait nue votre regard m'invite à parler... à parler de moi, à parler delle...

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