‹ La beauté du diableChapitre 7 sur 8 · Là BUU1£ du tilàBLâ · texte numérisé non relu

Là BUU1£ du tilàBLâ

voitures, des tableaux, d«s bibelots, des bijoux, où venaient se diluer, se fondre les premières années compromises des retenus de la Louvlére et de Royaumont.

Ils devinrent inséparables.

Marquis, duc et comte leur furent bientôt nécessaires. Sans leur présence ou sans leur concours, auctme lête ne fut plus possible ou ne fut plus complète.

Du reste, ces faux gentilshommes, gentilshommes de sac et de corde, avaient une façon supérieurement distiitguée de jeter, par la fenêtre, l'argent qui ne leur appartenait pas... Oh I pertes, ils dépensaient sans compter...

Ils leur épargnèrent le soin d'organiser fêtes, chasses ei parties.

Us s'étaient faits les lieut-enants des deux frères.

Ils n'étaient point venus à Royaumont dans l'année qui suiyit le partage des domaines.

Mais, durant le second hiver, ils s'y installèrent à poste fixe, sous prétexte de chasses à courre, car tous trois étaient bons cavaliers, amateurs de chevaux.

Bientôt, ils y amenèrent leurs maîtresses, en qui revivait, au même titre que chez eux, le meilleur sang de la noblesse française...

Claire de Saint-Yrieix.

Jeannette d'Etampes.

Flore-Laure, surnommée le chevalier d'Eon à cause de sa manie de se costumer en homme. C'était, du reste, une ancienne écuyère du cirque d'Eté, d'origine irlandaise, chassée par Charles Franconi qui l'avait surprise im soir barbotant dans la caisse...

Nathalie était prude. Criminelle sans doute, mais non vicieuse.

Elle fit des remontrances représenta que cette vie nouvelle nuisait à leur avenir, leur fermait toutes les portes. Son ambition eût voulu tracer à ses fils une ligne de conduite rigide, avec, toujours, le même but implacable : richesses s'accumulant sur richesses.

Mais déjà, depuis longtemps, on ne l'écoutait plus...

Le partage fait, la propriété acquise, ces deux hommes s'étaient retrouvés tout autres

Humbles et rampants la veille et doucereux comme la mère, le lendemain rudes et insolents et gonflés de toute la haine grandie nendant leur pauvreté

Ils avaient jeté le masque et vraiment ils n'étaient pas beaux.

Indifférence, oubli de tout respect, allant presque jusqu'à l'outrage, ce fut le premier châtiment de la faiblesse de Nalha^ lie pour ses fils.

Elle dévora sa douleur, ne se révolta point, pardonna et courba le front.

Sa faiblesse était eu ses fils.

Impuissante à réagir, ne sentant en elle aucune autorité sur eux, elle fut obligée de laisser faire et se contenta de s'enfermer chez elle afin de paraître ignorer la vie honteuse qu'ils menaient.

Et Royaumont fut mis au pillage par ces nouveaux venus, pareils à ces bandes d'aventuriers et de soudards qui, aux temps féodaux, conquéraient les châteaux de haute lutte.

Pour caractériser d'un mot la situation d'esprit des deux fréh

LA beautS dit dtaut.r 183

fM, après 1© partage du (tomaino, qui leur donnait l'opulence, ou peut dire d'eux qu'ils étaient ivres, ivres d'or, ivres dq plaisir, ivres d'orgueil.

La Louvière étant, on le sait, livré aux ouvriers qui, sur un caprice de Michel, démolissaient pour rebâtir et n'étant plus habitable, quant à présent, Michel continuait de vivre auprès de Laurent et de sa" mère, à Royaumont.

Rien, donc, n'était encore changé dans l'intimité de leur existence commune.

Les échos de cette vie bruyante troublaient la paix du château et arrivaient jusqu'au fond de la retraite, où le paralytique essayait, auprès de Rose-Lison, de retrouver un peu de bonheur.

Croix-Vitré assistait, insensible, en apparence, dans son Immobilité de statue, à ce bouleversement de tout ce qui avait été son existence, sa joie, l'honneur de ses aïeux....

Dans les premiers temps, 11 parut étranger à tout ce qui se passait. Il restait invisible. Le mauvais temps empêchait toute sortie. Le froid était trop vif, même quand le soleil brillait et il fallait attendre les beaux jours pour entreprendre de nouveau les lentes promenades sur les terrasses, poussé dans son fauteuil roulant.

Lison et son père se faisaient tout petits dans leur coin afin qu'on les oubliât et que personne ne prît garde à eux...

Mais un soir que les hôtes de Royaumont étaient à peu près ivres, Claire, Jeannette et Fiore-Laure, éprouvèrent le caprice singulier de vouloir être présentées au comte de Croix-Vitré.

C'était un désir grotesque, qui ne pouvait naître qu'après boire.

■ Michel et Laurent sentaient, eux aussi, monter à leur cerveau la fumée des vins généreux de la cave de Royaumont.

Ils avaient l'ivresse ignoble et ne réfléchirent pas à l'odieux d'une pareille exigence.'

Et aventuriers et aventurières firent irniption dans la chambre du malade.

Lison, assise devant son père, lui avait fait la lecture de* livres qu'il aimait autrefois et qu'il aimait encore.

Puis, devinant un peu de fatigue, elle avait cessé de lire.

Or, ce livre, en ce soir-ià, était un roman de Balzac, le Père Goriot. C'était l'histoire de ce père qui, ayant tout sacrifié durant sa vie à son amour pour ses deux filles, meurt misé- Tablement et abandonné, sans que ni l'une ni l'autre l'accompagne au cimetière.

Croix-Vitré aimait ce livre de vie douloureuse, sans dont» parce que, depuis quelque temps, il y retrouvait l'image de luimême, image adoucie peut-être, car,' qui sait s'il ne voyait pas sa situation, à lui. plus tragique encore, et plus affreuse ?

Goriot avait eu la joie de mourir...

Lui, Cioix-Vitré, assistait, mort- vivant, à l'ingratitude et à lai honte de ceux au profit desquels, bourreau des siens, il avait dépouillé sa fille.

Double torture et double remords...

Le voyant fatigué, Rose-Lison lui avait dit :

— Père, préférez-vous une de ces légendes naïves de notre pays vosgien qu'Henriot connaît qu'il m'a contées tant de fois et que vous aimez entendro ? .,

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Claire de Saini-Yrieix,

Jeannette d'Etampes.

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Humbles et rampants la veille et doucereux comme la mère le lendemciin rudes et insolents et gonflés de toute la h^e grandie pendant leur pauvreté ^^

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Sa faible.sse était en ses fils.

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fM, après le partage du rtomaino, qui leur donnait l'opulence, ou peut dire' d'eux qu'ils étaient ivres, ivres d'or, ivres dq plaisir, ivres d'orgueil.

La Louvière étant, on le sait, livré aux ouvriers qui, sur un caprice de Miciiel, démolissaient pour rebâtir et n'étant plus habitable, quant à présent, Michel continuait de vivre auprès de Laurent et de sa mère, à Royaumont.

Rien, donc, n'était encore changé dans l'intimité de leur existence commune.

Les échos de cette vie brnj-ante troublaient la paix du château et arrivaient jusqu'au fond de la retraite, où le paralytique essayait, auprès de Rose-Lison, de retrouver un peu de bonheur.

Croix-Vitré assistait, insensible, en apparence, dans son Immobilité de statue, à ce bouleversement de tout ce qui avait été son existence, sa joie, l'honneur de ses aïeux....

Dans les premiers temps, il parut étranger à tout ce qui se passait. Il restait invisible. Le mauvais temps empêchait toute sortie. Le froid était trop vif, même quand le soleil brillait et il fallait attendre les beaux jours pour entreprendre de nouveau les lentes promenades sur les terrasses, poussé dans son fauteuil roulant.

Lison et son père se faisaient tout petits dans leur coin afin qu'on les oubliât et que personne ne prît garde à eux...

Mais un soir que les hôtes de Royaumont étaient à peu près Ivres, Claire, Jeannette et Flore-Laure, éprouvèrent le caprice singulier de vouloir être préseniées au comte de Croix-Vitré.

C'était un désir grotesque, qui ne pouvait naître qu'après boire.

' Michel et Laurent sentaient, eux aussi, monter à leur cerveau la fumée des vins généreux de la cave de Royaumont.

Ils avaient l'ivresse ignoble et ne réfléchirent pas à l'odieux d'une pareille exigence."

Et aventuriers et aventurières firent Irniption dans la chambre du malade.

Lison, assise devant son père, lui avait fait la lecture des livres qu'il aimait autrefois et qu'il aimait encore.

Puis, devinant un peu de fatigue, elle avait cessé de lire.

Or, ce livre, en ce soir-là, était un roman de Balzac, le Pèrs Goriot. C'était l'histoire de ce père qui, ayant tout sacrifié durant sa vie à son amour pour ses deux filles, meurt misérablement et abandonné, sans que ni l'une ni l'autre l'accompagne au cimetière.

Croix-Vitré aimait ce livre de vie douloureuse, sans douta parce que, depuis quelque temps, il y retrouvait l'image de luimême, image adoucie peut-être, car, qui sait s'il ne voyait pas sa situation, à lui, plus tragique encore, et plus affreuse ?

Goriot avait eu la joie de mourir...

Lui, Cîoix-Vitré, assistait, mort-vivant, à l'ingratitude et à lai honte de ceux au profit desquels, bourreau des siens, il avait dépouillé sa fllle.

Double torture et double remords...

Le voyant fatigué, Rose-Lison lui avait dit :

— Père, préférez-vous une de ces légendes naïves de notre pays vosgien qu'Henriot connaît qu'il m'a contées tant de fnè et que vous aimez entendre ?:,,

Un sourire dans le regard du comte.

Il consentait.

C'était à riieure même où, en sortant de table, le chevalier d'Eon venait do dire à Michel et à Laurent :

— Présentez-nous donc au vieux... Il est bien rare que les familles nobles ds France n'aient pas été unies, cenains jours, par un mariage... Nous trouverons peut-être, tjntre nous, des liens de parenté...

Alors, ils s'étaient dirigés vers l'appartement du comte.

— Je vais vous dire Tbistoire des fils du pêcheur, contait Rose-Lison, assise sur un tabouret aux pieds de son prère, dans une pose qu'elle aimait... « Il était ui.ie fois un pêcheur qui prit un gros poisson. Et le gros poisson lui dit : « Laisse-moi m'en aller... A ma place, tu en prendras beaucoup d'autres. » Le pêcheur le rejeta dans l'euu et prit, en effet, beaucoup d« poissons. De retour chez lui, il dit à sa femme ; « J'ai pris un gros poisson qui m'a dit de le rejeter dans la rivière promettant qu'ainsi j'en prendrais beaucoup d'autres. — Et tu no l'as pas rapporté ? dît la femme, qui était gourmande, j'aurais bien voulu le manger... »

« Le lendemain, le pêcheur prit encore le gros poisson, qui lui adressa la même prière, et le pêcheur, de nouveau, se laissa attendrir, le rejeta dans l'eau, et, ayant fait une pèche fructueuse, s'en retovirnu à la maison. Et sa femme, qui était très gourmande, lui dit : « Si tu ne rapportes pas demain ce gros poisson, j'irai avec toi et Je le prendrai. »

« Le pécheur retourna pêcher le jour suivant et, pour la troisième fois, prit le gros poisson, qui lui adressa pour la troisièn:ie fois la môme prière. « Jo refuse, dit le pêcheur, car ma femme veut te manger. — Eli bien! dit le gros poisson, s'il faut que vous me mangiez, mettez de mes arêtes sous votre chienne, mettez-en sous votre jument, mettez-en dans le jardin, derrière votre maison, enfin emplissez trois fioles de mon sang. Quand les fils que vous aurez seront grands, vous leur donnerez à chacun une de ces fioles et s'il arrive maiheur à l'un d'eux, le sang bouillonnera aussitôt. »

« Le pêcheur fit ce que le poisson lui avait dit. et après un temps, sa femme accoucha de trois fils, la jument mit bas trois poulains et la chienne trois petits chiens... A l'endroit du jardin où l'on avait mis des arêtes du poisson, 11 poussa trois belles lancos.

« Et quand les fils du pêcheur furent grands. Ils quittèrent la maison pour voir du pays et, à une croisée de chemins^ ils se séparèrent... De temps en temps, chacun regardait si le sang bouillonnaU dans sa fiole... »

Rose-Lison s'arrêta dans sou récit. Elle prêta l'oreille.

Des rires et des éclats Ue voix se faisaient entendre tout près de la porte.

On entra.

Et le petit appartement, où s'abritait le secret de l'amour du père et de la fille, se trouva envahi par la bande avinée des convives qui accompagnaient les deux frères. Ceux-ci, les ïambes amollies, tentèrent de se redresser. Un sourire imbécile faisait trembler leurs lèvres alourdies par l'ivresse. Rose, (uatntive, non pour elle, mais pour sou pôr«, se mit debout auprès du fauteuil, «t son resar<J, ^ fierté et de défiotit, et de douleur aussi, jip ge missa point devant les

l\ £^0££ SU fiU8L£ 1^7

iioaiuiëâ et kâ imuvi.si^ qui Ia caiHixànt^itUit aveo iuseleuc», A tour de rôle» les deux frères îoisaienl les présentations..,

— M. le marquia de Reverdj'...

— M«* de Saiiit-Yrieix...

— M. le duc d'AlciiiJondâ, grand d'Espagne.., — • M™« d'Eon„

Soudain, ils se turent... comme trappes par la foudre...

Le vieillard avait, d»ios ses yeux de flammes, une telle o.^ pression de colère et de mépris que les paroles leur restèrent dans ia gorge. Troublés, Us s« regaixîaient. Plusieui-s des convives e.ssi\j'€rf.nt de plaisanter, iîais alors ils aSvSistèrent à un spectacle qui les terrifia. Sous le coup de sa colère terrible, et comme s'il eût été galvanisé, Croi.\-\"àré, s^appuyant des deux lualus sur les bras du fauteuil, se dre.ssaii leat^iirieat... et chaque effort qu'il faisait, qu'il gagnait aiiisi en hauteur, semblait développer sa taille à l'égal de quelque ciiose de surnaturel.

L'me seconde, peut-être, il se tint debout, redoutable.

Et ils devinèrent uu mot qui passa, inai'llculé, sur ses lèvres ;

— Misérables ].,.

Puis, il retomba lourdement» et tout d'une pièce, dans son fauteuil.

Bécoîiteuancés, ils disparurent avec des demi-sourires d'arrogance timide, pendant que les deux frères ntnumuraieat, la voix pâteuse :

— Restez donc. Mon oncle Adore la société... Et nous sonai»es les inaîîiy?s, ici...

Menaces d'èu« seuls devant le paralytique, ils sortirent à leur tour

— Moi, j'ai trop peur, M le chevalier d'Eoa... on dirait \m cadavre qui se lèvei^^it de sou cercueil... 0*if l J'en ai la chair de poule... et J'en aurai le cauchenîar, bien sur!...

— Moi, je ne remettrai plus les pieds au château, si l'on risque encore d'y reiicoutrer cette iîgure de l'autre monde... J'aime mieux Paris... c'est plus gai...

Oeiiors, Laurent,, irrité, murmura :

— C'est, bon... j'en fais mon affaire... Le vieux démèna^ra et vous ne le reverrc* plus... Je voiis le promets.,.

Derrière eux, Rose-ï.isoa alla fermer les portes, 4 double tour.

Et, toute tremblante de cette scène, elle accourut se remettre aux pieds du vieillard, croisa les mains sur ses genoux «t lui parla doucement :

— Père, désirez-vous être seul, ou dois-Je continuer do vous disti'aire ?...

Les yeux de Croix-Vitré, longtemps fixés sur la porte par où étalent sortis ceux- qu'il avait traités de misérables, Sie reportèrent sur Lison. Et ils perdirent leur dure expres^oa de colère pour retrouver l'amour, l'amour infini...

Lison essayait de descendre au fond de cette âme.

— Dois-je me taii^?... ou bien dois-^je reprendre mon récit T

— Oui.

Alors, comme si rien da dehors n'était venu troubler le c.alH*e de leur vie retirée» eiie reprit sa légende au point où ell« i'ava it întcrroinpue :

« L'aîné des fus du pécbeut arriva dans un village où. t<Mt le monde était en deuik II demanda pouixjuoi. On lui dit que

tous les ans oy devait livrer une Jeune ûlle à une bète à 6«pt têtes, et que le sort venait de tomber sur une princesse.

« Aussitôt, le jeune homme se rendit dans le bois où l'ou avait conduit la princesse. Elle était à genoux et priait Dieu. « Que faites-vous la ? lui demanda le jeune homme. — Hélas I dit-elle, c'est moi que )e sort a désignée pour être dévorée par la bête aux sept tètes. Eloignez-vous bien vite d'ici. — Non, dit le jeune homme, j'attendrai la bête. » Et il fit monter ia princesse en croupe sur son cheval.

« La bête ne tarda pas à paraître. Après un long comljât, le

t"eune homme, aidé de son chien, abattit les sept têtes de la lête à coups de lance La prince3.se lui fil mille remerciements et l'invita à venir avec elle chez le roi son père ; mais il refusa. Elle lui donna son mouchoir, marqué à son nom. Le jeune homme y enveloppa les sept langues de la bète, puis il dit adieu à la princesse qui reprit toute seule le chemin du château de son père...

8 Comme elle était encore dans le bois, elle rencontra trois charbonniers à qui elle raconta son aventure. Les charbonniers la menacèrent de la tuer à coups de hache si elle ne les conduisait à l'endroit où se trouvait le corps de la bête. La princesse les y conduisit. Ils prirent les s-tpt têtes, puis ils partirent avec la princesse, après lui avoir tait jurer de dire au roi que c'était eux qui avaient tué la bète. Ils arrivèrent ensemble à Paris, au Louvre, et la princesse dit à son père que les trois charbonniers l'avaient délivrée. Le roi, transporté de joie, déclara qu'il donnerait sa fille à .l'un d'eux...

« Mais la piincesse refusa de se marier avant un au et un jour...

« Elle était bien triste et pleurait en secret... »

Rose-Lison s'arrêta. Les yeux du malade venaient de se fermer. Elle attendit quelques minutes. La respiration fut régulière. La paix était maintenant sur ce visage tout à l'heure Bl bouleversé. La douce parole de Rose-Lison avait remis le calme dans son âme.

Il parut que, dans les jours qui suivirent, les deux frères avaient perdu le souvenir de l'affront qu'ils avaient reçu. Les invités de Royaumont avaient repris le chemin do Paris où Michel et Laurent se proposaient, du reste, de les rejoladre au printemps, et le château redeviirt paisible.

Mais, à le croire, on se fût trompé.

Les deux frères n'oubliaient pas. On vit bientôt se manifester leur rancune.

Laurent, le premier, donna l'exemple.

Jusqu'alors, depuis le partage, et sans qu'aucun accord eût été établi à ce sujet, on n'avait pas touché au personnel du château. Croix-Vitré voyait toujours, autour de lui, les figures auxquelles il était habitué.

Brusquement, le personnel se renouvela. Ce furent des figures nouvelles. Et les gens, ne reconnaissant que Laurent, Michel et Nathalie pour lours maîtres, se soucièrent fort peu du paralytique. Rose ne pouvait pas suffire à tous les soins qu il fallait au malade, et c'était en hésitant, et avec des réflexions à haute voix., sachant au'on ne leur en tiendrait pas rigueur autrement, qu'ils s'y résignaient. C'était une douleur et une blessure de plus Infligées au vieillard. Et pourtant. Rose remarqua qu'il s'en préoccupa à peine. On eût dit qu'il

était soutenu par une espérance supérieure et que rien n© prévaudrait en lui. à côté de la joie intime où il vivait.

A chacun de ces affronts, son regard disait à Rose :

~ Laisse-les faire. Ne nous révoltons pas. Je m'attends à plus de misères encore.

Nathalie n'osa élever la voix, faible et tremblante devant ses fils. A peine put-elle obtenir, chez le personnel recruté par Laurent, les marques extérieures du respect qui était dû doublement au comte de Croix-Vitré.

Puis, il y eut, tout à coup, un grand remue-ménage au château. Toute une armée de tapissiers clouaient et déclouaient.

Les yeux inquiets du comte interrogèrent Lison.

— Je ne sais, dic-elle... C'est un aménagement nouveau que l'on prépare... Au rez-de-chaussée et aU premier étage. . Plu- Bieùrs chambres sont réunies en une seule. Il semble qu'on veuille changer l'ancienne destination des appartements...

Croix-Vitré parut rassuré. Il ne le fut pas longtemps. Laurent se chargea d'avertir de ce qu'il avait résolu.

— Petite, vous voudrez bien prévenir mon oncle que nous sommes obligés de lui donner un autre logement... J'ai disposé du sien... Demain, on vous aidera à transporter vos affaires et les siennes, là-haut, au second... Il y sera mieux... vous aussi... Vous aurez plus d'air, bien que les fenêtres donnent sur la cour... et- vous serez, surtout, plus tranquilles..

Le coeur de Lison se serra. Mais elle baissa la tête, en signe 'd'obéissance.

Le lendemain, en effet, le déménagement avait lieu Et deux hommes enlevèrent le fauteuil dans lequel se trouvait le paralytique pour le transporter au second étage.

C'était, près 'des combles, deux petits cabinets communiquant l'un avec l'autre et qui avaient servi longtemps de coins de débarras. On y avait jeté un mauvais tapis dont on voyait la corde. Aux fenêtres étroites, on avait pendu des rideàrLX de calicot. Et on avait collé du papier de tenture à grands ramages contre les murailles blanchies à la chaux, afin de donper à cet intérieur une apparence moins misérable.

Le cœur de Lison se serra un peu plus :

— Mon père I mon pauvre père 1 1 murmura-t-elle.

Et une sourde colère montait en elle, devant tant de cruauté et d'ingratitude.

Lui, paraissait calme et, chose étrange, toujours insensible. La douceur de son regard, fixé sur Lison, ne se démentit pas jin seul iiistant.

Sans doute qu'il s'attendait à bien d'autres supplices I

Mais puisqu'on lui laissait Rose, que demandait-il cte plus 7

Elle ouvrit la fenêtre et pencha la tête au dehors. On avait vue dans la cour, vers les bâtiments de service, les remises, les écuries et les chenils. Par-dessus, on apercevait, au loin, les cimes des arbres de la forêt. Elle soupira.

Elle savait qu'une des joies du comte était de s'approcher de la fenêtre et de rester en contemplation durant des heures, devant le paysage favori des Vosges qu'il aimait, ce paysage dont il connaissait chaque coin, chaque détail...

Avec une méchanceté qui n'était point due au hasard, mais qui avait été étudiée et réfléchie, on lui retirait ce plaisir,

— C« n'est que provisoire ! avait déclaré Laurent. Que leur réservait-il encore î

130 U BSAUrs DU DIA8LS

^ Les «uvcriûit-iî log^ d«nô lu gieaier î Ou bien, les aménagements terminés, leur rendrait-il l'ancien logcniient si commode, clair et joyeuît, du rez-de-chaussée, qui donnait sur la vaste terrasse? , ^. , ^ ^^

Elle attendit quelques jours, mais n'entendit plus parler ae rien.

— C'est ici que nous devons vivre... arrangeons-nous pour

Et" cachant sa tristesse, qu'elle éprouvait non pour elle, mais pour lui. elle reprit, là-haut, les habitudes qu'elle avait en

Le printemps, delà, n'était pas éloign'î. La neige était fondue Il y avait des journées de soleil. Les oiseaux commençaient a se remuer, à se batailler €t à chanter aussi. , ■ j,*

— Je n'ai pas achevé l'histoire des fils du pêcheur, lai oiielle un jour.

Le sourire du vieillard lui dit clairement:

— Continue ta gentille légende.

Et elle reprit : -j. ^--^ -, a

« Un an et un jour se passèrent. On commençait déjà les rêiouissatvces des noces quand arriva dans la ville l'aîné des fils du pêcheur qui se logea dans une hôtellerie. Une vieille îemnie lui dit: « Il v a aujourd'hui un an et un jour, tout le < monde était dans la tristesse et maintenant tout le monde « e«t dans la joie. Trois charbonniers ont déli\Té la princesse « qui allait être dévorée par une bête à sept têtes et le roi va « la marier à l'un d'eux. » ., ^, v.„,

« Le jeune homme dit alois à son chien : « Va. me chercher t ce qu'il y a de meilleur chez le roi. » Le chien lui apporta deux bons plats. Les cuisiniers du roi se plaignirent a leur maître et celui-ci envova de ses gardes pour voir où allait le chien Le ieune homme les tua touà à coups de lance, à lexcention d'un seul au'il laissa en vie pour rapporter la nouvelle Puis il dit au chien d'aller lui chercher les meilleurs ffâteaux du roi. Le roi envova d'autres gardes que le jeune homme tua comme les premiers. « Il faut que j'y aille moimême ! » dit le roi. Il vint donc dans son carrosse, y fit monter le ieune homme et le ram.ena avec lui au château.

« Là, il l'invita à prendre part au festin des fiançailles.. .

Le récit de Lison fut interrompu. On frappait à la porte. Elle alla ouvrir. ,, . .

C^était Laurent, deux domestiques l'accompagnaient.

— Je vous ai dit que ce logement n'était que provisoire. On va vous transporter, mon oncle, dans celui cnu est dennitif... Ne vous occupez de rien... Le déménagement de tout ce qui est ici se fora sans vous... „, , ,

Deux heures aprt-s, ils étaient installés dans la co«r, au rezde-chaussée. Hs occupaient l'emplacement de l'ancienne sellerie cra'on avait distribuée en deux chambres. C était deux nièc4 basses de plafond, carrelées et froides. Quelques brins de bois brûlaient dans une cheminée hâtivement construite. De la fumée était rabattue là par les rafales Cela sentait 1 humidité, une lucarne dans le cabinet réservé a L^son. A neine as^z <îe lumière pour s'y mouvoir. Une fenêtre dans la chambre du comte, celle-ci as?e« aérée. , ^ ^,,.. , ,.„

En face, c'était le cfeenil et les écunes qui ■ ur

limite d'horizon.

Et, chose étrange, pas un nuage ne passa dans les yeux de Croix-Vitré.

Ses yeux ne cessèrent de sourire. Et ce sourire tarit les larmes" de Rose-Lison, car il disait avec tant d'intelligence ;

— Je suis quand même heureux, puisque je suis près de toi...

Au premier jour de soleil, et après avoir enveloppé le malade dans des couvertures, Ruse-Lison roula son fauteuil jusque sur la terrasse d'en haut. Il y avait bien longtemps que le comte n'avait pas respiré librement le grand air tout embaumé des semeurs de résine qui venaient de la montagne.

'.t. la jeune fiUe comprit ce hieu-ôtre en voyant sou visage uanouir.

Uepuis longtemps aussi, presque depuis tout l'hiver, il n'avait pas arrêté son regard sur ce paysage familier des bords de la Combeautc, où s'était écoulée toute sa vie, ei Rosa n'osa Interrompre sa méditation.

Elle avait pris un ouvrage pour s'occuper près de lui.

Et assise sur une chaise de fer du jardin, eUQ le regardait, toute souriante.

Au bout d'une heure de silence, oij leurs deux ômes, quand mênie, se confondaient, elle dit :

-- Je ne vous ai point terminé mon histoire des fils du pêcheur...

Cette histoire que coupait, à tous les incidents» un êvéaement douloureux.

— Dois-je l'achever?

— Oui. firent les yeux.

Et Lison :

« Au dessert, le roi dit : a Que chacun raconte son histoire. Commençons par les trois charbonniers. » Ceux-ci racontèrent qu'ils avaient délivré la princesse quand elle allait être dévorée par la bète à sept têtes. Et ils dirent : « Voici les sept têtes que nous avons coupées. » — Sire, dit alors le Jeune homme, voyez si les sept langues y sont. » On ne les trouva pas. « Lequel croira-t-on plutôt, coiitinua-t-il, de celui qui a les langues ou de celui qui a les têtes? — Celui qui a les langues ! répondit le roi. » Le jeune homme les m.ontra aussitôt. La princesse reconnut le mouchoir où son nom était brodô et fut si contente qu'elle ne sentit plus son mal. « Mon père, ditelle, c'est ce jeune homme qui m'a délivrée. » Aussitôt, le roi commanda qu'on dressât ui^e potejice et y fit pendre les trois charbonniers.

« Puis, on céléhra les noces du âjs du pêcheur et de la princesse.

« Mais leurs malheurs étaient loin d'êJre finis...

« Le soir, après le repas, quand le jeune homme fut dans sa chambre avec sa fenmie, il aperçut par la fenêtre un château tout eu feu. « Qu'est-ce donc que ce château î demandat-il. — Chaque nuit, dit la princesse, Je vois ce château en feu, sans pouvoir ni'expliquer la chose. » Dès qu'elle fut ejidor- «ùe» le jeune homme se releva et sortit avec son cheval et son chien pour voir ce que c'était. Il arriva dans une belle prairie, au milieu de laquelle s'élevait le ch^t^u et il rencontra une vieille fée qui lui dit: « Mou ami, voudriez- vous descendra de ehevai pour m'^ider à cltarger cette boite d'herbe çur riifm ,hy<'^ — Vni.ii.tîPis ! > répondit le je-ime homme.

« Mais, ^Itôt qu'il eut mis pied à terre, elle lui donna un coup fie baguette et le changea en une touffe d'herbe, lui, son cheval et son chien. »

Elle en était là de son récit, lorsqu'elle aperçut Laurent qui descendait le perron de Royaumont ei se dirigeait vers le comte.

Elle se tut et attendit.

Elle prévoyait quelque nouvelle torture, pour le malade.

— Bonjour, mon oncle, dit le jeune homme. Et à Rose :

— Lison, je trouve qu'il y a quelque imprudence à conduire votre malade sur la terrasse. Celle-ci est très exposée à tous les vents... Par conséquent, veuillez rentrer et vous tenir désormais dans la cour... La cour est très abritée, par les bâtiments, de tous les côtés. Elle est chaude. Vous y serez parfaitement...

— Monsieur, vous nous défendez... de... venir... ici... sur cette terrasse ?...

— Dans l'intérêt de la santé de mon oncle, oui, Lison...

— Bien, monsieur...

Laurent s'éloigna. Il se retourna, de loin, au moment où II allait disparaîîre, et cria :

— Tout de suite, Lison, s'il vous plaît... Vous m'entendez bien ? Vous ne vous apercevez donc pas qu'il soufde un vent d'est très froid et pernicieux.

Le comte semblait n'avoir rien entendu...

Ou rien compris peut-être ?

Elle le considéra avec tristesse, avec crainte I...

Et chose toujours singulière, il souriait, il souriaiî encore...

Mais cette fois, elle crut deviner qu'il y avait autre chose que de la résignation dans ce sourire...

Et qu'il y avait aussi l'espoir d'un châtiment...

Alors, sans rien répondre, Rose fit virer le fauteuil et le roula doucement jusque vers les écuries.

De l'extrémité de la terrasse, Laurent, arrêté, regardait.

La défense de paraître .sur la terrasse impliquait la défens» d'entrer au château.

Rose-Lison l'avait bien compris. Et sans doute Croix- Vitré de même.

Ainsi, ie comte était chassé de Royaumont, de Mon Royaume I

Chassé comme un mendiant !...

On fermait sur lui les portes de ce château, qui était celui de ses ancêtres, et auquel, de même que ses ancêtres, il avait consacré sa vie pour ainsi dire.

Peu leur importait, aux deux frères, ce que cet homme devait souffrir. Et ce qu'il devait souffrir était abominable. Ils n'en avaient nul souci. Il n'était pas certain qu'ils se rendissent compte de l'odieux de leur ingratitude. Ils étaient mauvais, mauvais de tempérament, d'instinct, et se plaisaient à l'être, comme la bête féroce se plaît à déchirer, pour son plaisir, après même qu'elle est repue. Pendant cela, Nathalie se taisait, craintive, redoutant peut-être, pour elle, le même sort...

Du moins, la solitude relative, où vécurent dès lors père et fille, les rendait presque libres. Personne ne pouvait plus les surveiller. Ils habitaient seuls sur cette cour, avec les chevaux et les chiens... A certaines heures du jour, du soir surtout, Us t»o voyaient plus personne. Si Croix-Vitré avait pi?

marcher, au lieu tl'ôtre cloué comme en un tombeau dans son fauteuil, il aurait pu entrer, sortir, aller et venir, s'éloigner du château et y rentrer, sans éveiller l'attention. Ses chiens seuls, ses grands griffons ardennais si vaillants sur les loups et sur les sangliers, l'eussent reconnu et eussent aboyé gaiement sur son passage.

Mais de cette indépendance, le paralytique ne pouvait profiter.

En proflferait-il un jour ? Un jour viendrait-il où le couvercle de son tombeau se soulèverait pour laisser reparaître dans la vie ce fantôme.

Fontenailles n'avait pas voulu se prononcer et Croix-Vitré savait que sa destinée était entre les mains du Hasard.

Si pauvre que fût leur intérieur, Rose-Lison essayait de l'embellir. Elle connaissait la passion de son père pour les fleurs. La jeune ftlle lui en apportait tous les matins qu'elle allait cueillir, pendant l'hiver, dans les vastes serres de Royaumont, au printemps et l'été, soit dans les jardins, soit dans la campagne.

Brusquement, défense lui fut faite par le jardinier d'entrer; dans les serres.

Cet homme avait remplacé récemment le jardinier de Croix- Vitré, qui, depuis plus de quarante ans, avait soigné et embelli les alentours du château.

— C'est l'ordre de ^.îonsieur, ma fille. Moi, je n'y peux rien. Adressez-vous à lui !...

S'adresser à Laurent était inutile. Elle ne l'essaya même pas. On était au printemps. L'été viendrait vite. Les fleurs ne manqueraient pas. Peut-être que le malade ne s'apercevrait pas que les vases restaient vides et que ces jolies couleurs n'étaient plus là pour charmer ses yeux ?... Mais son regard, obstinément fixé sur les vases, fit comprendre à Lisoa qu'il s'étonnait et demandait qu'on lui expliquât cet oubli.

Elle dit la vérité. Un long soupir gonfla la poitrine du pauvre homme.

On le privait même de ses fleurs!...

.Mais il remarqua que Rose avait les j-eux pleins de larmes. Alors, tout à coup, pour la consoler, comme s'il avait voulu lui signifier qu'il attachait peu d'importance à ces choses, les siens se firent de nouveau et très souriants et très doux.

Et pourtant, qui sait s'il ne venait pas de penser, au môme Instant, à la parole prophétique de Ciboulot quand le garçon lui avait crié :

t ... Vous mériteriez qu'on vous enferme pour donner ainsi « votre saint-frusqum à des gens qui ne vous aiment pas... qui « se soucient de vous comme d'une mouche qu'on écrase et « qui n'ont qu'une idée dans la tête : celle de vous gruger ■ votre bien... »

Et qui sait I s'il ne pensait pas aussi à l'histoire navrante que Ciboulot lui avait rappelée ce jour-là, et qu'il connaissait bien, celle du père Laminet, quv avait fait cadeau de son bien à ses deux fils et qui, rejeté de l'un à l'autre sans que ni l'un ni l'autre voulût se charger de son père, fut retrouvé tme nuit mort de faim et de froid dans la neige... là-haut, pas très loin de Royaumont, sur le versant du coteau, dans un endroit qu'on appelait le Bois-TouUy î...

Puis, le singulier garçon était parti ©n «rlajit:

194 lA fffiAUTÉ DU DIABLE

« Prenez garde à la n«ige... La neige, c'est dangereux pour les vieux l ! ! »

Il était donc prophète, ce Clboulot ?

Malstré lui. peut-être, le regard du comte laissa percer une tristesse navrante. Lison s'approcha vivemfnt.

Elle l'enlaça dans ses bras, le serra contre elle, le retint longtemps contre son cœur, comme si elle avait voulu le réchauffer.

Puis, elle lui dit :

— Désirez-vous que je vous achève l'histoire des flls du pê cheur ? Vous verrez que, malgré les obstacles, malgré les catastrophes, il no faut jamais désespérer et que, toujours, toujours, dans les vieilles légendes de même que dans la réalité de la vie, les bons sont récompensés et les méchants punis?...

— Oui!

Et elle remarqua, non sans surprise, qu'il venait d'articuler ce mot sans effort, et nettement, pour la première fois.*.

— Dites... dites encore ?...

— Oui, oui, oui !...

— Oh ! mon Dieu ! murmura-t-elle, serait-il vrai qu'il pourrait guérir ?

Alors, assise sur un tabouret, les mains jointes sur les genoux paternels, les yeux humi^los de joie et d'e-spoir, enfiévrée soudain, elle reprit son naïf récit, si souvent interrompu, et qui, cette fois, ne devait plus Tètre :

« Cependant, ses frères, ayant vu le sang bouillonner dans leurs fioles, voulurent savoir oe qu'était deveim leur aîné. Le second frère se mit en route. Arrivé dans la ville, 11 vint à posser près du château du roi. En ce moment, la princesse était sur la porte pour voir si son mari ne revenait pas. Elle crut que c'était lui", car les trois frères se ressemblaient à s'y méprendre. « Ah I s'écria-t-elle, vous voilà donc enfin, mon mari, vous avez bien tardé. » — « Excusez-moi, dit le jeune homme, j'avais donné un ordre, on ne l'a pas exécuté et j'ai dû faire la chose moi-m.ême. » On se m::^ ù table, puis la princesse alla dans sa chambre avec le jeune homme. Celui-ci avant regar;lé par la fenêtre vit, comm.c son frère, le château eh feu. « Quest-ce que ce château? » dit-il. t Mais, mon mari, vous me l'avez déjà demandé. » « C'est que je ne m'en souviens plus. » La princesse donna l'explication. Le jeune homme prit son cheval et son chien et partit. Arrivé dans la prairie, il rencontra la vieille fée. « Mon ami, voudriez-vous descendre de cheval pour m'aider à charger cotlo botte d'herbe sur m.on dos ?» Il le fit et fut changé en touffe, lui, son cheval et son chien.

« Le plus jeune des trois frôres, ayant vu de nouveau le sang bouillonner dans sa fio'e, fut bientôt lui-même dans la ville. Et il eut avec la princesse la même aventure, et le même spectacle du château en feu. Alors, il sortit avec son cheval et son chien et arriva dans la prairie. Il rencontra la même vieille fée. Et la vieille fée lui adressa la m.ême prière. « Non, dit le jeune homme, je ne descendrai pas. C'est toi qui as fait périr mes deux, frères. Si tu ne leur rends pas la vie, je te tue. » En parlant ainsi, il la saisit par les cheveux, sans mettre pied à terre. La méchante vieille demanda grâce. Elle prit sa baguette, en frappa les touffes d'herbe, et à mesure qoi'elle les touchait, teue «eux qfu'elle avait changea r^rsûaient

leur première forme Quand elle eut flni, le plus j«uiie^ des trois frères tira son sabre et coupa la vieille en mille morceaux., puis il retourna, avec ses frères, au château.

« La princesse ne savait lequel des trois était son mari.

« C'est moi I » lui dit l'aîné.

« Ses frères épousèrent les deux sœurs de la prmcesse *t, pendant, plus de six mois, on fit de grands festins... »

XÎII

LE RÊVE DE VENGEANCE DUNE FEMiME JALOUSE

Accoudée à la grande fenêtre de sa chambre qui donnait sur la Combeauté, Germaine rêvait tous les soirs. Et ses yeux semblaient devenus encore plus noirs, encore plus sombres, •€ous l'influence des projets qui, dans son âme, se succédaient sans cesse, et qui tous avaient un but, un but unique :

Se venger 1

Se venger de Rose-Lison qui lui avait ravi le cœur de son amant...

Et en se vengeant sur elle, se venger sur Fontcnailles.

L'idée, l'idée terrible, bien digne de la fille de Jérôme Marberoux, elle l'avait trouvée depuis longtemps.

Elle n'attendait, plus, pour la mettre à exécution, qu'une occasion favorable.

Mais, en cet hiver, qui avait été pareil, pour ainsi dire, à la suspension d'armes que consentent deux partis ennemis, Germaine, pourtant, n'était pas restée Inactive.

Elle avait voulu voir, approoiier cette jeune fille qui s'était déclarée victorieusenient sa rivale, afin cie juger quel pouvait être son pouvoir, quelle était la nature de sa séduction. Pour triompher d'une beauté et d'une séduction comme étaient celles de Germaine, qu'était donc Rose T

Elle croyait l'avoir rencontrée à plusieurs r-eprises, autrefois, et jamais rien ne l'avait frappée. Elle ne lui avait prêté aucune attention.

Alors, un jour, sous prétexte de s'entendre avec Dornak

Four de la besogne à lu! donner, elle était venu-e à la Mare-à- Eau. Elle y éiait restée une heure, ne pouvant plus partir, causant avec Lison, la dévorant des yeux.

Oui, Lison était belle. Belle autant que Germaine, mais non de la même beauié. Toute son âme si douce et si tendre et si sérieuse était dans ses yeux. Tandis que dans les yeux de Germaine apparaissait une âme trouble, de passion, de violence, l'âme d'une femme qui ne reculerait pas, même devant un crime à commettre.

Et elle revint, plusieurs fois. Elle voulait dire, à cette enfant, des paroles âpres et cruelles, et qui lui brûlaient les lèvres.

Elle voulait lui dire :

— Savez-vous bien que nous aimons le même homme et qu« je suis votre ennemie î

196 L.r-BEATTIÉ DD CUflLf.

Enfin, un jour, la rencontrant Inopinément sur la rout«, elle prit l'enfant par le bras, la secoua, nerveuse et fiévreuse, et sans nommer Christian, sans s'expliquer, comme si Lison devait comprendre du premier coup :

— Ainsi, il vous aime ? Il vous l'a dit 7 Et il vous veut pour femme?...

Surprise, décontenancée. Rose ne trouvait rien à répondre.

— Vous savez bien, ma belle, de qui je veux parler... Lison dégagea son bras. Elle recula. Cette jeune fille lui

faisait peur.

— Eh bien, écoutez-moi, et ne perdez pas une de mes paroles. Je l'aime, moi aussi. Je l'ai aimé avant vous. Je l'aime passionnément, et mieux que vous. Moi vivante, Christian ne vous épousera pas, ma fille, tenez-vous-le pour dit...

Puis, elle s'était éloignée, la laissant interdite.

Germaine, à partir de ce jour-là, n'essaya plus de la voir Non seulement elle s'était mise à la haïr, parce que Christian aimait Lison, mais elle avait senti s'augmenter sa haine de toute la supériorité dédaigneuse et calme qu'elle voj'ait à la fillette. Oui, Rose lui était supérieure, de toute sa probité, de toute sa franchise et de toute sa chasteté.

Elle essaya aussi, en ce même hiver, de suprêmes tentatives auprès de Christian. Elle s'accrochait à des espérances imaginaires. Ce qu'elle rêvait contre Rose éiait si affreux qu'elle hésitait encore, avant de franchir le dernier pas, au delà duquel, pour elle, c'était le crime et c'était l'éternel remords.

N'ayant pas réussi à lui parler, ainsi qu'elle faisait autr% fois, lorsqu'elle voyait passer la voiture du docteur devant le Moulin-Joli, elle se présenta chez lui à sa consultation, comme si elle était malade.

Elle comprit la pitié qu'il avait pour elle, à son premier mot sans colère :

— N'avez-vous donc aucun souvenir de ce qui s'est passé entre nous, la dernière fois où nous nous sommes vus?

— Je ne me souviens que d'une chose, c'est que Je vous aime... Christian, empêchez-moi de devenir méchante et criminelle...

Le regard du jeune docteur devint froid et sévère. Elle ajoutait, en se tordant les mains :

— Méchante envers vous et... criminelle envers celle que vous aimez...

— Je saurai la défendre.

Elle secoua la tête.

— x\on, pas contre moi. Vous ignorez jusqu'où peut Rller la vengeance d'une femme dédaignée, abandonnée, et qui aime toujours et qui est jalouse...

— Je la préviendrai et elle sera sur ses gardes Germaine haussa les épaules.

— Moi-même, je l'ai prévenue. Je lui al dit que, moi vivante, elle ne serait jamais votre femme...

— Est-ce tout ce que vous aviez à. me dire î — Oui.

— Dès lors, adieu...

— Adieu 1

Et elle sortit, après une dernière hésitation, son beau visage contracté par la colère et par le désespoir Ce fut tout.

Ils ne se revirent plus. Elle évita désormais toute reucoutre av«c son amant.

Elle négligea ses affaires. On ne la vit plus, comme autrefois, sur toutes les routes du Val-d'Ajol, parcourant le pays, à cheval ou en voiture et conduisant elle-même. Elle se renfermait au moulin et n'en sortait que pour luire à pied des promenades solitaires, dans la montagne. Elle n'ignorait pourtant pas que le voisinage de la frontière amenait fréquemment, jusque dans les environs immédiats, des rôdeurs et des bandits, rejetés sans cesse de France en Allemagne et d'Allemagne en France, par la crainte de la répression de tous les méfaits ou de tous les crimes qu'ils avaient commis sur l'un ou sur l'autre territoire.

Une ancienne maison forestière, vendue jadis par l'Etat et convertie par celui qui s'en était rendu acquéreur en auberge, servait de repaire à ces aventuriers, braconniers, contrebandiers, voleurs, gens de toutes rapines. Ils y trouvaient asile. Et le père Mourlotte, l'aubergiste de la Pomme-de-Pin, leur servait d'indicateur et de receleur. Située en pleine forêt, on y accé(iait par des sentiers à peu près impraticables pendant la belle saison et qui le devenaient tout à fait pendant la mauvaise. Véritable coupe-gorge où les chasseurs, quand ils s'aventuraient de ce coté, à la poursuite d'un chevreuil ou d'un sanglier, n'entraient jamais. Déjà deux drames sanglants s'y étaient passés qui, chaque fois, avaient amené la mort d'un homme. Ce qui faisait dire, dans le pays, que les gendarmes, seuls, connaissaient le chemin de l'auberge.

Il n'y avait pas que les gendarmes.

Une femme, depuis quelque temps, v-enait rôder aux alentours.

Assez audacieuse pour ne pas redouter ces parages, dangereux pour tout le monde, dangereux pour une femme, suriout belle et jeune...- Celle-là, c'était Germaine Marberoux..

Dans quel but?... Poursuivie par quelle vision de crime î

Rose-Lison, elle aussi, était allée jusque-là, certains jours de promenades vagabondes, mais sous la garde du vigilant Cibouiot.

Avec Cibouiot, Lison n'avait rien à craindre.

Mais les bandits l'avaient trouvée si séduisante I

De même qu'ils trouvaient, en ces derniers jours, Germaine Bi belle I...

Et souvent, on avait vu des figures sinistres rôder aux alentours du Moulin-,Ioli, comme aux alentours de la Mare-à-l'Eau, de ces figures aux yeux luisants, prêtes aux. crimes infâmes.

Lison tut guettée dans les fourrés d'Hérival, pendant des mois, par quatre des habitués de la Pomme-de-Pin, les bandits les plus redoutables de cette frontière. Ils avalent formé, du reste, une sorte d'association pour leurs audacieux exploits et rarement on les voyait les uns sans les autres. Leur force s'en augmentait. La peur qu'ils Inspiraient était si grande, dans les villages, les hameaux ou les fermes, des deux côtés de la frontière, qu'ils finissaient par jouir d'une sorte d'impunité ; car personne n'osait; les dénoncer, de crainte de représailles. Ils avaient brûle les meules d'un fermier qui avait failli les faire prendre. Parfois, iïs disparaissaient pendant six mois et allaient passer une saison en Belgique ou dans le Luxembourg. Puis, ils reparaissaient.

198 Là aEAUÏÉ DU DUËH

Leurs noms étaient connus. Et leurs antécédeut» aussi.

C'était Jarnioux, un Belge, long, maigre, aux yeux enfoncée aux pommettes des joues proéminentes, la peau collée sur les 03, à ce point que ses complices l'appelaient Tète de Mort..

C'était Lûfuret, récidiviste français, petit, vif, aux yeux, ^

Trompeloup, un braconnier ayant eu souvent maille à, partir avec la justice et gui n'était pas avare d'un coup de fusil

~ Jai toujours une balle au service de mes amis, disait-il

Ceux qu il appelait ses amis, c'était les gardes forestiers ou particuliers. Et sans que cela eût été bien prouvé, on l'accugait de deux meurtres.

Enfin, le plus brutal, le plus violent et le plus dangereux des quatre, était un Allemand déserteur du nom d'Oberstein sorte de colosse énorme, véritable tour de chair massive et inébranlable, contrebandier de profession.

Que de fois leurs yeux de crime avaient suivi la douce Lison, pendant que, couchés dans les broussailles, ils guettaient son passage, attendant qu'elle commit l'imprudence de s'aventurer seule dans les bois I,..

Mais Ciboulot était 1-3 dieu qui protégeait cette enfant

Pius-ieurs fois l'un des bandits fut Bur Je point de se montrer, de lut burier le chamia et d'emporter cette proie facile avec radiasse et la force d'une bète sauvage, '

Au moment où il se dressait pour exécuter son projet soudain apparaissait non loin la silhouette d'Henriot. ^ * • " "*

Alors il se terrait de nouveau dans les buissons, silencieux, immobile, attendant une occasion meilleure

L'occasion n'était pas venue. Ils s'étaient lassés et tout â coup une proie nouvelle semblait s'offrir à eux, sans défense

Germaine, la meunière du Mouliu-Joli

Et Germaine avait l'air de les défier, tant elle mettait d'audace à les braver.

Si elle n'avait pas voulu les braver, pourquoi l'auralent-ils rencontrée, à plusieurs reprises, dans les environs de l'auberge ? Elle devait pourtant bien connaître le danger au'U v avait a monter dans ces parages. «i ^ j

Ils firent pour elle ce qu'ils avaient fait pour Lison

Ils la guettèrent, tapis sur le chemin qu'eUe suivait 'au ras du sol. invisibles et patients. -

Un jour elle vint, lentement, seule, comme d'habitude. Son attitude était étrange. Il éiait évident, à la rapidité avec laquelle son regard se portait sur tous les recoins sombres de la foret, qu'elle redoutait une agression. Et, cependant elle s'avançait. ^ '

Ils la laissèrent passer.

Elle 8'engageait dans les profondeurs des bois, là où se perdent les sentiers qui n'aboutissent nulle part

Elle était bien à eux, cette fois : tout secours viendrait troD tard. ^

Brusquement, ils se montrèrent, surgissant du sol.

Elle ne manifesta aucune surprise, n'eut pas un signe de défaillance, mais avec une légèreté, une souplesse de félin, elle 5» retourna contre eux, les ayant tous les quatre bien en face.

LA BKAUTÎ? DU DTAniR 199

Ils S'arrêtèrent, courbés, prêt* è bondir, comme foudroyés en plein élan.

Elle tenait dans sa main mignonne mais vigoureuse, un eolide revolver, et l'œil uoir, qui les visait tour à tour, no tremt3lait pas.

Elle contempla un Instant ces sinistres vagabonds.

Et elle murmura :

— Voilà bien ce qu'il me faut !...

Puis, la VOIX railleuse et sans le moindre frisson de peur:

— Je vous trouve trop près de moi, dit-elle, éloignez-vous donc un p^ii, je vous prie.

Ils hésitèrent, honieux de céder à cette jeune fille. Et Lefuret, dans une attaque soudaine, fit tournoyer son bâton qu'il lança contre elle à pleine volée. Elle avait vu le goste, esquiva le coup en se jetant de côté, et sans même une apparente émotion :

— Vous., dit-elle, vous serez puni... Vous m'avez attaquée et je me défends.

Elle visa une seconde, un peu bas, et appuya sur la détente.

Lefuret tomba, en se tordant avec un juron effroyable.

il avait la cuisse brisée.

Les trois autres reculèrent, instinctivement. Ils n'avaient que des couteaux et des bâtons. Le fusil de ïrompeloup était démonté, cacbv! dans son pantalon.

Ils allaient prendre la fuite.

— testez... Cest vous que je cherchais I... Et maintenant que vous savez que je n'ai rien à redouter de vous, causons tranquillement, eu camarades.

Oberstein montra Lefuret qui continuait d© se tordre, sur la mousse.

— Vous avez une façon de causer I

— A qui la faute? Voulez-vous mentendre, oui ou non?

— Faudrait d'abord soigner le garçon... On ne peut pas le laisser mourir comme un chien... La Pomme-de-Pin est à deux pas...

— Et vous y prendre une arme 7... Non, causons^ ici, tout de suite.

— Vous avez donc du sérieux à nous dire ?

— Oui. J'ai une bonne nouvelle à vous apprendre, d'abord.

— On n'y est guère habitué, aux bonnes nouvelles...

— Vous connaissez Rose-Lison, de chez les Dornak, à la Mare-à-l'Eau ?

— Si on la connaît I ! dirent-ils tous les trois, avec uîi cri étouffé.

Et, du même mouvemeTi+, il? se rapprochèrent de Germaine. Elle leva son revolver.

— Reculez-vous. Je n'aim.e pas vous voir trop près. Ils obéirent.

— Nous causerons aussi bien à distance. Puis, après une dernière hésitation :

— Vous êtes amoureux de cette fille...

— Mais...

— Ne le niez pas. Il n'y a pas de honte à en êtfe amoureilX. Elle est assez jolie pour cela... Du reste, j« vous al Vuâ, tous les quatre, 1a ruetter et la «jlvre. bien souvent, dans la forêt, «ans jamais réussir d«ng vo^ protêts coiitre el1«.,.

— C'est (l€s sentiments de chacun de nous, ça, ma belle.., nu'est-ce que ça peut vous faire? Vous vous mêlez de choses qui ne vous regardent pas...

— Vous allez cliunger de ton, lorsque je vous aurai appris que Rose-Lison n'a pas été sans remarquer votre... assiduité auprès d'elle.

— Et ensuite?

— Ensuite elle en a été profondément touchée...

Et sérieuse, sans que lien révélât qu'elle se moquait :

— On ne peut pas être impunément aimée par de beaux gars comme vous sans que l'un d'entre vous soit paj'é dq retour.

— Vous voulez rire ?

— Regardez-moi bien, fit-elle, en fixant ses yeux sombres, presque sinistres, à force d'éclat, sur le bandit qui venait dq parler...

— Bon I fit Obersteln. Je devine de quoi il s'agit. Vous ne vous aimez pas et vous préparez à la petite un plat de voire façon.

— Je disais donc qu'elle en aime un d'entre vous... mais elle ne sait pas lequel car son cœur est jeune, naïf, inexpérimenté...

— On ne pourrait pas en dire autant du vôtre, hein, ma belle ? fit Trompeloup avec un rire insolent qui la fit pâlir.

— M'avez-vous comprise ?

— Jusqu'à présent, oui. Mais nous ne savons pas trop oti vous voulez en venir... et si c'est pour ça que vous avez cassé la jambe à Lefuret...

Leîuret était à demi évanoui et ne remuait plus.

— Etes-vous curieux dapprendre quel est celui de vous iju'elle préfère ?

— Dame 1 mais le moyen 7

— Le m.oyen, ce serait de le lui demander..,

— A elle-même ?

— A elle-même.

— D'abord, on ne la rencontre plus. Il paraît qu'elle ne sort guère de Royaumont. Ensuite, autrefois, quand elle se promenait dans Hérival, elle n'était jamais seule... Il y avait toujours Ciboulot aux environs...

— J'ai dit qu'il fallait le lui demander, à elle-même.

— Pour ça, faudrait la voir, seul à seule, et lui parler.

— Vous la verrez...

— On 1 Et quand ? firent-ils à la fois,

— Oit vous voudrez et le jour qu'il vous plaira.

— Et elle sera... toute seule ?

— Toute seule.

-— Et on n'aura pas à craindre que Ciboulot...

— Non.

Ils se regardèrent indécis. Leurs yeux brillaient. Ils riaient, d'un rire brutal.

— Qu'est-ce qu'il y aura besoin de faire, pour ça T

— Rien... attendre, simplement...

— Et quand elle sera là ?

Elle répondit, la voix sourde :

— Je n'ai pHS de conseil à vous donner...

Un silence. Ils se consultaient. Oberstein finit par murmurer ;

— Hé 1 ma beii«^, vons la détestez donc bien, c«tto petite?

LA PlAUIÈ du IJIACLE «01

Elle continua de se tair«, La haine, dans bc» ieux, parlait clairement pour elle. » < t-

— Du reste, c'est votre affaire, pas vrai? Puisque la petite ninie 1 un d'entre nous, elle le dira quand nous aurons mis la patte dessus...

— C'est conclu?

— C'est conclu. On sera aimable pour ejie... Ciaiguez rieul...

— Ou voulez-vous que je vous l'envoie?

— A la Porume-de-Pin... il n'y a pas dans les environs un rendez-vous plus tranquiUe pour les amoureux... Personne ne vous dérange.

— Bien. Elle viendra vous trouver à la Pummc-de-Pin

— Sans compagnie ? C'est entendu.

— Elle viendra seule. A quelle heure ?

— Dame! si on pouvait, le soir, la nuit toiubée... vers les huit ou neuf heures... Mais si c'est trop difliciie. nous autres, 1 heure, ça nous est indifférent...

— Elle viendra plus tôt... car, la nuit, elle aurait peur de s aventurer si loin du château... Ce sera donc en plein jour.

— Va pour le plein jour. EUe y verra pins clair pour faire son choix.

— Vers quatre li-eures de l'après-iuidi.

— Vers quatre heures.

~ Le jour?...

e r ^^\Uf^„''^'"0"^6"^ s^^t impatients I... Demain, si ça vous

— Non, après-demain...

*>rJ^xr^°^^ après-demain. .Tusque-là nous allons avoir la revre^ Et c est tout, ma belle, vous n'avez plus besoin de

— Non. Vous pouvez vous retirer

un^^gémilsimem. ^''^''"^ ^^"^ ^^"''^' ^^''^- ^"^ ^^^^^^ P^"*^^* ieta^^"^^"^® ^"^ '^^^^ ^^^^^^ ^^^ ^^ ^^ bourse et les leur

— Voilà pour payer les visites du médecin ! dit-elle

Elle resta la, revolver en main, jusque ce que l'étrange cortège eut disparu dans les broussaiUes.

Elle avait un cruel sourire.

— Il me semble que j'ai tout prévu, murmura-t-elle Oui, elle avait tout prévu.

Quand elle n'entendit plus les bandits, elle s'esquiva, l'œil au guet et 1 oreille aux écoutes, craignant un retour offensif et ne voulant pas être surprise. uutiubu

^hi^ .t^'O's bandits rentrèrent à l'auberge, couchèrent Lefuret dans un ht et après inspection, Oberstem ayant jugé que nn''S''''i''H ""'^ P'^ dangereuse et que l'or n'était pal brisé ??u?ert fes yeiS?."'''^ °'' ""^ ^'^"^ °'^'^''P^ P^"^- ^^^""^^^ ^^^^

— Tiens, dit le colosse en lui présentant un louis voici ce que la fille a laissé pour toi... ' ^^ ^^

gn^ni^ ^^^^^ ^^^^^® ^'^^^ ^'^"^ P^""" ^"^ ^* *^^ ^^"^ compa-

Ils s'attablèrent dans l'unique salle de l'auberge,, appelèrent

Mourlotte e se firent servir un litre d'eau-de-vi-e «i^i^^^t^^tjni

dire u2 mSt "' "'^P^^^^t et vidèrent leurs verres, sans se

^02 LA bUVlÉ. UU DIABLE

Chacun d'eux léfléchiesait. à l'étrange propesition, 5I imprévue, que Germaine Marberoux était venue leur faire. Cela avait iini par traverser leur épaisse cervelle. Mais ils eu le^ talent encore tout éblouis.

— Sûrement, c'est une vengeance ! dit Trompeloup. Le colosse allemand haussa ses larges épaules.

— Qu'est-ce que cela nous fait ? Moi, je ne réfléchis jsunais et je prends mon bien où je le trouve..

Le plus silencieux des tVois était Jarnioux, le Belge. Sou bilence finit par irriter ses deux compagnons.

— A quoi penses-tu, toi, Jarnioux ? fit Trompeloup

— Je pens^ que ça va nous être facile, maintenant, entre nous, de savoir lequel de nous trois est aimé par Rose-Lisou...

— Et comment, s'il te plaît?

— Vous ne devinez pas î

— Non... dit le colosse... Moi, je ne devine jamais rien.

— Rose-Lison ne peut pas nous aimer tous les trois... bien que nous ayons des avantages physiques qui sont équivalents.,, Alors, quand elle sera devant nous, elle hésitera, c'est siir...

— Oh i non, dit Oherstein, c'est moi qu'elle choisira...

— Ou moi, dit Tronipeloup.

— Ou moi, dit Jarnioux... Et pour la tirer d'incertitude, il n'y a qu'un moyen, c'est de s'en rapporter aux cartes... Celui de nous trois qui a! ira gagné les deux autres... c'est celui-là que Lison aimera... Vous comprenez ?

— Non, je ne comprends pas bien, dit l'Allemand; mais c'est égal, je veux bien tout de même... je suis certain de gagner.

Ils vidèrent leur litre d'eau-de-vie... Déjà ils étaient ivres... Ils demandèient un second litre et un jeu de caries.

Mourlotte s'empressa de les servir. 11 s'assit à leur table et but avec eux.

— Cette fois, c'est moi qui paye !

Il flairait une aventure, et l€s bonnes affaires sont rares la long de la frontière. Puis, il n'était pas sans savoir que les bandits avaient de l'argent. Ils avaient réussi, à quelque temps d« là, un coup de contrebande. Et quand ils avaient de l'argent, ils le dépensaient sans compter.

Parfois, en haut, dans la chambre, on entendait geindre le blessé.

— Ça se guérira tout seul, disait Oberstein... Pas la peipe d'avertir un médecin... Il ferait venir aussitôt la gendarmerie du canton.

Jarnioux et l'Allemand avaient pris les cartes.

— Vous jouez* la consommation ? demanda l'aubergiste.

— Oui, dit Oberstein avec son gros riie... une consommation de choix...

— Du vin nouveau, fit Trompeloup, en lui tapant sur l'épaule. Mourlotte se mit à rire, sans savoir. Les autres, qui savaient,

en firent autant. Oberstein tira une carte. C'était une dame...

— Hein î Une dame? C'est de circonstance. Jarnioux tira un neuf do pique.

-rr- \ moi de battre, fit l'.Allemand.

Il battit soigneusement les cartes.

^ Coupe !

L'autre coupa, non moins soigneusement. Et oberstein distribua.

— En cinq sec. à l'écarté...

Du premier coup, Oberstein retourna le roi et marqua. Mais JarnloùX fît le point. Un a un. La deuxième partie les mit trois à un. Jarnioux avait trois. Et à la troisième, il reçut le roi et quatre maîtres atouts. Il avait gagné la première manche.

— Hé I vieux, ça n'a pas l'air de se décider pour toi, aujourd'hui.

Oberstein lie répondit pas, I>es veines de son cou et de son vlâ&ge étaient gonflées à crever. Et un rictus de colère et de violence farouche découvrait ses fortes dents blanches, sous sa rude moustache rousse.

La veine tourna et le favorisa. Il gagna la seconde manche,

"- La belle, maintenant...

— Toujours le cas de le dire, fit Trompeloup.

Motlflotte, vidant et remplissant, continuait de regarder, sans comprendre.

Ils aftivèreftt cinq à Cinq. Les inains d'Obersteln tremblaient.

— Tu y tiens donc tant que ça, l'Alboche?

— Oui, dit-il d'une voix rauque.,,

Il tira son couteau et le planta dans la table. Froidement, Jarnioux tira le sien et le panta à côté.

— Tu sais qu'on n'a pas peur de toi.,. Et tu as deux entailles en plein corps où tu pourras mesurer la largeur de ma lame...

Ils jouèrent. Obefstein gagna la belle. Il respira longuement, referma son couteau et le remit dans sa pocli^i fuis, se tournant vers Trompeloup :

— A toi, maintenant!,., trompeloup prit la place de Jarnioux.

Lé père Molillotte répétait, très intrigué :

— Mais qu'est-ce que vous jouez ? Vous jouez la consominâc€ î

— Ne te fais pas de bile !...

Les cartes étalent distribuées. Les deux hommes réfléchls- Bftient. Lés deux premières parties furent gagnées par Ober- St^ifl. La belle était inutile.

— Je savais que je gagnerais ! dit l'Alleinand. Quand Un Allemand joue contre un Français ou contre un Belge, C'est toujours l'Allemand qui gagne.

Un soufflet retentissant tomba sur la grosse figure rouge d'Obfifsteln.

C'était Trompeloup qui se fâchait.

Le colosse se souleva, les poings en l'air, comme pour écrasef le bt-aconnler. celui-ci paraissait fort cahne, mais, ramassé, 96 tenait sut ses gardes.

hëÉ poings énormes ne s'abattirent pas.

Le géant demanda gauchement :

— Tu m'as donné un soufflet,,.

«^ OUÏ... 81 tu ne l'as pas senti, dU moins tu as dû l'entendre...

— C'est-il sérieux? Ou seulement as-tu voulu plaisanter? Trompeloup fut pris d'une crise d'hilarité. Jarnioux fit cho-

rus. Quant à MoUliOtte, ébahi, les yeUx écarquillés, 11 ne cornptenaii fien.

-^ J'ai Voum pldlsantef, vieux i dit Trompeloup.,.

— A la bonne heure, parce que, sans celai...

Le braconnier avait la plaisanterie lourde, car la joue du eaiosëé enflait et déjà lui cachait la moitié d'un œil. Il Vldâ, emJp «Uî* coup, dênx ou troi» petits verres.

804 LA BEATTïS DU DIABLE

Puis, à Mourlotte : . . ■ ^, ^ ^

— Je vous loue votre auberge pour la journée a après-aemain...

— Comment, vous me louez T

— Oui, laites votre prix...

— Mais dites donc?... vous ne demandez pas si je consens T

— Voilà vingt francs. Vous partirez le matin... vous ne ren» trerez que It lendemain C'est bien payé. Et vous ne vous occuperez pas de ce qui se passera ici !...

Mourlotte avait l'habitude de ces mœurs étranges. Le bandit devait préparer un coup de contrebande.

— Soit, dit-il... Mais je veux vingt-cinq francs, payés tout de

suite. . . , j , i

Oberstein allongea une pièce de cmq francs en plus du louis.

— Voilà ! Maison vide pendant vingt-quatre heures... Je me charge de servir les clients, s'il s'en présente... et je soignerai Lefuret, là-haut... . ^^ ;, ■ ^

Les quatre hommes se donnèrent une poignée de mains et sq séparèrent.

Rose-Lison était perdue.

* Cependant, au moment 'oùLison, dans la chambre paternelle, venait de dire à son père, tout-e surprise de l'avoir entendu articuler nettement :

— Dites... dites encore!...

— Oui, oui, oui, avait répondu Croix- Vitré.

A ce même moment, disons-nous, de ix des valets du château, revenant des écuries, passaient sous la fenêtre ouverte du logement de la sellerie , . , . ^ ,

Et ils avaient été très étonnés d'entendre la voix du paraly-

C'était la première fois, étant nouveaux à Royaumont. Mais leur étonnement venait surtout de ce qu'on leur avait appris que le malade ne proférait aucun son, et que par conséquent U était impossible de le comprendre

— Mais il parle I il parle I dirent ces gens.

Et ils coururent annoncer la nouvelle au château.

Quelques minutes après, tous la connaissaient. Et*Mlans la même journée cette nouvelle arrivait aux oreilles de Nathalie pt. (iô SGS fils

— Vous êtes fous I dit Nathalie, av*K deux palefreniers.

— Que Madame nous pardonne. Nous ne déraisonnons pas. Nous revenions de l'écurie. Et nous avons fort bien entendu le vieux qui parlait à la petite... ou plutôt, faut dire la vente, c'était la petite qui parlait au vieux, mais celui-ci répondait..

— Et que répondait-il? , ^. ,

— Très distinctement : Oui. oui, oui... Comme nous le dirions. Madame et nous

— C'est bien, merci. -Mlez.

Nathalie, Laurent et Michel se regardèrent, très pâles.

Us. traversèrent une heure d'affreuse anxiété.

Est-ce que Croix-Vitré était guéri ? ou, même sans être guéri, est-ce qu'il marchait vers sa guérison?... En oe cas, eux,, qu'allaient-ils devenir?

— Ne perdons pas la tête, dit Laurent. En somme, le vieux peut proférer quelques sons, même quelques mots... Ça ne suffit pas peur se falra comprendre... Le plu» pressé, d'aberé. est de

U BEAUTÉ DU DIABI.S 205

savoir, là-dessus, à quoi nous en tenir... et par conséquent, il faut l'int'erroger, sans avoir l'air...

— Quand ?

— Tout de suite. Nous n'avons aucune raison pour attendre.

— Si l'on interrogeait Lison, tout d'abord ?

— Inutile Elle répondrait ce qu'elle voudrait bien. Mémo, je préfère qu'elle n'assiste pas à l'entretien que nous allons essayer d'avoir avec le comte.

Tous trois se dirigèrent vers la sellerie. La porte était ouverte. Le paralytique et Lison étaient absents. La journée était douce. Le soleil brillait.

— Elle a dû le conduire vers la rivière. Ils ne peuvent être loin...

En effet, depuis qu'on leur avait défendu l'accès de la terrasse, Rose-Lison conduisait son père hors du château, le long de la route nationale qui traversait la propriété et qui, à cause des bois, se trouvait à l'ombre durant une partie de l'aprèsmidi.

Nathalie ne les chercha pas longtemps.

On aperçut le fauteuil poussé par Lison à quelques centaines de mètres, sur la hauteur voisine. C'était la suite du plateau sUr lequel le château de Royaumont avait été bâti. Et de ce plateau, partout, de l'est à l'ouest, la vue sur la vallée de la Combeaute était superbe

Le père et la fille venaient de sortir, pour profiter du bon soleil, car c'était une radieuse journée de printemps, toute pleine de parfums, toute remplie de chants d'oiseaux. Dans le ciel bleu couraient, sous une brise qui n'était pas fraîche, des flocons de nuages si légers qu'on etit dit un peu de fumée très blanche. Déjà les prairies, près de la rivière, se parsemaient de fleurs. Des frondaisons vertes apparaissaient dans les sousbois. La. vie renaissait vigoureuse partout, pleine de sève, pleine d'espoirs et pleine de joies...

Et, ce jour-là, Lison venait d'éprouver un bonheur infini, car elle 'ivait dit h son père :

— Etes-vous bien, ici?...

Et le comte avait répondu, pour la première fols, pour la première fois l'appelant ainsi, avec l'intonation d'une divine tendresse :

— Oui... oui... ma... fille 1

Un lointain horizon deb Vosges fuyait devant lui, avec une ligne de faîte, ondulant comme de longues vagues, des cois d'émeraude entre des coteaux boisés de sapins sombres, plus sombres encore maintenant que le printemps reverdissait les prés et les champs. Parfois, rarement, la montagne se déchirait en éboulis, lais.sant ainsi pénétrer le secret de ses granits, de ses porphyres ou de ses grès roses. Puis, des bouquets d'épicéas s'entremêlaient aux pins, aux bois de hêtres. On devinait à peine, sur le ciel, un peu plus loin, les hautes montagnes arides où fcont les landes de genêts et de bruyères, les vastes solitudes de gazon maigre que viennent paître les troupeaux pendant l'été, et les cimes rocheuses d'où l'on plonge dans les vallées fertiles de l'Alsace jusque vers le Rhin, jusqu'à la Forèt-Noire. Dans le val qu'il aimait, auquel Croix-V.'tré était attaché, la présence de l'homme se manifestait partout, à la lisière des forêts, en pleins champs ou au flanc des coteaux. Partout les maisons se dressent, sa cachant, se suivent en grov*

Î06 U &SABTÉ DU SIABLii

pement de hameaux et de villages où 39 disséminent sur les croupes, dans les creux, le long de la rivière : toutes bâties de la même façon, solides contre les bourrasques de vent et de neige fréquentes en ce dur pays, et sans ouvertures du côté de l'orient, parce que c'est du côté de l'orient que viennent les tempêtes. Et autour de toutes les maisons, un jardin planté d'arbres fruitiers, des ruches où bourdonnent déjà des abeilles, de la vigne vierge contre les murs, des fleurs en été, des treilles, l'aisance, le calme, la paix profonde qui vient du travail. Et partout, aussi, de sous les herbes, d'entre les blocs de pierre, ou dégringolant des montagnes, partout le glouglou d'une eau froide et limpide, aménagée, de-ci de-là, par la main de l'homme, en barrages et dérivations qui faisaient mouvoir les scieries rudimentaires, alimentaient les papeteries, les tissages de lin, de chanvre^et de coton, les usines. Et au milieu de tout cela, entre les villages et les hameaux, entre les fermes entre les maisons isolées, dans la basse et dans la haute vallée, des pommiers et des cerisiers qui se préparaient à fleurir.

Le comte aimait à regarder ce paysage familier à ses yeux. C'était un repos pour son âme La paix de cette campagne entrait en lui. Et lorsqu'il avait bien admiré, le sourire qu'il adressait à Lison venait dire à la jeune fille qu'il avait étô heureuXv

Mais aussi, bien souvent, le regard se voilait.

Lison devinait alors.

Le vieillard avait voulu dire :

— Ce pays, à t-es pieds, devrait être à toi I.., C'est mol qui te l'ai repris, volé...

Elle détournait alors cette pensée par de douces paroles. Et ce fut au moment où il était amsl plongé dans une sorte d'extase, devant le paysage bleu, sous la lumière qui baissait,

Sue Nathalie et ses fils apparurent derrière eux, au tournant e la route.

Cela était naturel qu'ils se dirigeassent de ce côté. Et pourtant Lison frissonna. Elle eut peur, la peur instinctive d'un danger.

Elle murmura deux mots à l'oreille du vieillard, sans prononcer de noms.

— Us viennent 1...

Quand ils furent là, Lison espéra qu'ils passeraient sans S'arrêter. Elle se trompait.

JSathalie s'approcha de son frère. Et elle l'embrassa sur le front. Michel et Laurent en firent autant. Croix-Vitré avait tenr.é les paupières. Sans doute. 11 voulait mieux ainsi savourer cette tendresse si rare. A moins qu'il ne voulût, au coûtrairo, dissimuler ainsi la flamme de rancune et de vengeance soudain allumée dans ses yeux.

— Comment vous trouvez-vous, mon frère?... Il nous semble que depuis plusieurs jours votre état se modifie... et que votre ganté est meilleure.

Il parut ne rien entendre et ne fit pas de réponse, is'alhalie se tourna vers Lison.

— Ma fille, je crains que mon frère ne prenne froid... le vent te lève... Allez donc jusqu'au château lui chercher son manteau de fourrure...

C'était une façon d'éleigner Rose. Elle le vit bi«n. Mais dans Huol but 7

LA BEAUTÉ UU BlABLS 307

Slls piLi-tit À regret. L» paralytique la regarda s'«n aller d'un air craintif. Il r-eàtait ainsi sans déiense, en face de ces gens de qui il avait tout à redouter et qui s'étaient révélés à lui comme ses bouneaux.

— Mon frère... pourquoi voulez-vous nous cacher la bonne nouvelle que votre guériàon a fait des progrès î Ne savez-vous pas que nous «n serons heureux, heureux plus que tout le monde ?... Et pourquoi Lison n'est-elle pas venue nous l'apprendre ei a-t-elle gardé pour elle cette joie ?

Pas de réponse. La veuve reprit :

— Cela nous donne une trisie opinion de l'affection et de la graiiiude que celte ftUe a pour nous, puisqu'elle a négligé de nous apprendre que vous commencez à pi'oiioncer quelques mots et suas doute à vous faire comprendre...

Le silence

Mais la veuve voulait savoir à quoi s'en tenir.

— Je ne garderai donc pas plus longtemps auprès de moi une fil^e qui ne remplit pas auprès de vous le devoir qu'on lui a confié... le devoir de veiller sur vous... et de nous faire part des progrès de votre santé... *

La liamme apparut de nouveau, clans les yeux du comte. Ses lèvres s'^ean'ouvrirent brusquement, à cette menace, comme s'il allait parler, en effet. Nathalie et ses 111s se penclièreni pour écouter, dans un geste si avide et qui témoignait, en même temps, de tant d épouvante, que Croix-Vitré, soudain, referma les yeux. 11 avait compris que ces misérables attendaient de lui une manifestation quelconque de volonté et d'intelligence. Dans quel but? Ce ne pouvait être que pour lui nuire et que pour nuire à Rose-Lison. Ce fut le silence, toujours.

La veuve ne se découragea point. Elle l'obligerait bien à se traliir 1

— No'us voudrions savoir, mon pauvre frère, si vous êtes heureux autant que vous pouvez l'être dans la triste situation qu'est la votre... Si vous avez quelque désir, tâchez de le manifester, afin que nous ayons la joie de le satisfaire... Nous serions si heureux d'alléger votre sort par des témoignages de notre profonde affection...

Mènje silence obbtiné.

— Car nous vous aimons beaucoup, eut-elle l'audace de dire -r- sans doute pour l'obliger à une imprudence, à un éclat, car devant une pareille hypocrisie il ne se contiendrait pas plus longtemps peut-être — nous vous aimons et nous vous en donnons chaque jour des preuves... C'est afin que vous viviez plus tranquille et dans une paix complète que nous vous avons aménagé ce logement dans l'ancienne sellerie. Au chât«au, Michel et Laurent donnent des fêtes fréquentes et tout ce bruit de vie et de chants et de musique et de daitse, tout ce vacarme de jeunesse envahissante n'eijt pas manqué de vous déplaire et vous etÀt sxirement fatigué. Nous avons bien fait, n'est-ce pas, mon frère 1 Dites-nous, faites-nous comprendre quo vous nous approuvez...

Cette fois, le vieillard releva les yeux sur Nathalie.

Point de haino, point de ressentiment. Haine et rancune, et désir effroyable de châtier, tout cela était enfermé au plus profond de cette tombe.

Et dans les yeux, par un prodige de dissimulation, un sourlr«.

20$ I.A gEÀUÏÉ DL OIaBLË

Oui, «6 même sourire doux et résigné, que Rose-Llson connaissait si bien, Natiialie et ses fils le reçur<int, eux aussi.

Et ils s'y trompèrent et ce sourire les rassura.

Dans un effort, Croix-Vitré avait prononcé un mot, un seul, qu'ils devinèrent, car, cette fois, le mol avait été presque iiiintelligible : .

— Oui!...

Mère et fils éciiangèrent un signe rapide. Non, ils n'avaient rien à craindre de ce mort-vivant. C'était toujours le même supplice, du même silence et de la même inunobililé. Mais Naihalie poussa plus loin ses questions cruelles.

— Si vous ne désirez rien pour vous-même, mon pauvre frère, «st-il quelque chose que vous voudriez pour quelqu'un à qui vous vous intéressez 7... Prononcez ce mot que nous venons d'entendre... Dites : oui, et ensuite nous essayerons de deviner... En vous citant les noms de ceux qui paraîtraient dignes de notre intérêt, vous nous direz : oui, lorsque viendra l'un de ces noms î

Le paralytique baissa les paupières. Les paroles de la veuvp le fatiguaient visiblement et il avait l'intention de n'y plusi prendre gaide.

— En un mot, mon frère, ôtes-vous heureux?

— Oui, oui !...

Et ce fut tout ce qu'elle put en obtenir. Rose ne revenait pus encore. Ils allaient s'éloigner lorsque leur attention fut attirée par un groupe de trois hommes qui avaient une allure singulière et qui, sortant du bois, prenaient la route qui conduisait h Royaumont. Deux de ces trois hommes semblaient soutenir ou peut-être bien amener un troisième, qui était entre eux et qu'ils poussaient ou tiraient par les bras, selon les circonstances, selon que le prisonnier se laissait mener ou regimbait.

— Mais je ne crois pas me tromper, dit Laurent, ce sont deux de nos gardes. Buret et Jean-Louis... Quant à l'autre...

— Un braconnier, sans doute ?

— Oui, et un braconnier des plus dangereux, et que je crois bien, malgré la distance, reconnaître également, Trompeloup !

— Trompeloup 1 le bandit... Oh ! oh ! la capture est d'importance, dit Michel.

Le groupe s'avançait cahin-caha. Lentement, il se rapprochait. Et c'était bien, en effet, Trompeloup, que nous venons de quitter à l'auberge de la Pomine-de-Pin, après qu'il eut perdu contre Oberstfin la partie de cartes dont l'enjeu était Rose- Lison.

En descendant de l'auberge, Trompeloup était allé en forêt visiter des collets à chevreuil. Et justement, il arriva qu'un beau brocard était pendu à la branche. Donc, pour le braconnier, la journée ne serait pas complètement perdue. Et il s'occupait tranquillement à dépendre son gibier qu'il se proposait de cacher dans des broussailles afin de venir le chercher dans la nuit, lorsqu'une voix railleuse le fit sursauter :

— Ça va, la chcisse, ami Trompeloup, à ce qu'il paraît? Bui'et et Jean-Louis étaient près de lui. Trompeloup avait trop

à craindre de la justice pour se laisser prendre sans se défendre. Il était très robuste. Pendant un quart d'heure, les trois hommes se roulèrent, haletants, avec des cris de haine et de menaces, se déchirant et s'etranglant. Par bonheur, en dépea-

LA EEAUIÉ au iilÂBLE gU9

dant le chevreuil, Trompeloup avait déposé son fiisil coutre uii arbre. Il ne put s'en servir.

Ils finirent par le ligoter solidement. Ils étaient eu loques, saignants et meurtris.

En passant devant Nathalie, les gardes saluèrent...

Et Jean-Louis la mit au courant.

Trompeloup écouta sans interrompre, la tête basse, pareil â jin taureau les cornes en avant, prêt à foncer sur un ennemi.

— Et vous voyez, acheva le garde, en quel état il nous a mis...

— Sou compte est bon. Vous allez le conduire à la gendarmerie. Il en a pour deux, ans au moins. C'est une excellente prise, merci mes garçons.

— Allons, toi, vaurien, en avant.

Trompeloup resta immobile, l'œil en dessous, et n'obéit pas à rinjonction.

— Tu n'as pas entendu?...

— J'ai bien entendu...

-- Alors, marche !

r-- C'est qu'il me vient une idée...

-■ Une idée?

— Celle de ne pas vous suivre...

' -— Alors, nou> te porterons... Tu ao les jumijes entravées comme celles d'un cheval qui pâture dans les bois, et les bras ligotés conune un saucisson.

— Eh bien, peut-être que vous allez me délier bras et Jambes...

~ C'est une fameuse plaisanterie... Veujc-tu marcher, oui ou non?...

— Ça dépend...

— De quoi ?

— De ce que cette dame qui est là et ses fils vont me répondre. Je suis dans un mauvais cas, je le reconnais. Vous m'annoncez deux ans de prison, c'est possible, et même il y aura du rabiot, je ne vous le cache pas, parce qu'il me semble que j'ai cinq ou six condamnations que je n'ai pas purgées, comme ils disent... bien que ça soit là un drôle de purgatif... par conséquent, vous serez débarrassé de moi, si vous me remettez entre les mains de la gendarmerie, pour plus longtemps que vous l'espériez.

— Veux-tu l'expliquer, une fois pour toutes ? Madame et ces messieurs n'ont pas le temps d'écouter tes balivernes.

— Oui, je vais expliquer... mais j'ai ma fierté comme tout le monde. Je ne parlerai point devant vous... Ce que j'ai à dire ne vous regarde pas... Allez-vous-en donc... sinon, je ne parlerai pas...

Sans savoir pour quelle cause, Nathalie commençait à prendre intérêt à la discussion.

Les gardes s'étaient mis à rire, en se tenant les côtes. — Ce farceur de Trompeloup ! Faudrait-il pas te délier les bras et les jambes ?

— Non, j'en demande pas tant. On verra ensuite. Pour le moment, je demande qu'à causer. Et pour causer, je ne veux pas que vous soyez là !..

Indécis, mais pourtant frappés de l'obstination du vagabond, les gardes se tournèrent vers la veuve et ses fils. Nathalie interrogea :

210 U BSùiVIÈ DU DIABLE

— Aveî-voii« vraiment quelqti* chose à nous dira T

— Je vous le jure, quoique, après tout, un serment de mo!...

— De quoi s'agit-il?

— D'un marché à vous proposer... et d'une révélation à vous laire...

— Afin que nous puissions juger, du moins, si vos paroles sont sérieuses, ne pourriez-vous, d un mot, nous mettre sur la voie, nous faire prévoir...

Trorapeloup hésita longtemps. Il ne voulait pas lâcher son. secret.

Enfin, il parut se décider:

— U s'agit d une jeune fille qui est chez vous «t à laquelle on sait, dans le pays, que vous vous intéressez... depuis longtemps...

— Une jeune fille?... Qui?... Rose-Lison, peut-être?

— Oui, Rose-Lison, de chez les Dornak.

Natiialie et ses fils se regardèreut rarî](}rM;)enî, et dans ce coup d'œil il y avait non seuleraent de iâ ^utyvisè, mais aussi quelque anxiété.

Depuis le début de ce singulier entretien, Croix-Vitré avait paru dormir. Au nom de Rose, il rouvrit brusquement les yeux et ses yeux ne quitièrent plus Trompeloup. Pour si misérable quil fût, celui-ci" ne manquait pas de finesse et il s'aperçut tout de suite de l'émotion que ce simple rnot : Rose-Lison, avait jetée sur ceux qui Técoutaient. Pourquoi cette émotion ? Il n'essaya pas de l€ savoir. Peu lui importait. Mais il jugea également qu'il ne se trompait pas, lorsqu'il vit Nathalie éclianger à voix basse quelques mots avec ses deux fils, et lorsqu'il lenfendit, adressant la parole aux gardes :

— Eloignez-vous un instant... Il faut que nous sachions ce que cet homme veut nous dire...

— Bien. Comme Madame le désire. Nous recommanderons seulement à Madame et à ces messieurs d'ouvrir l'œil, car Trompeloup est un malin bougre et des plus dangereux...

Michel et Laurent les rassurèrent d'un geste... Les gardeâ s'éloignèrent de quelques pas, hors de portée des paroles qui allaient être dites.

— Maintenant, parlez I dit Nathalie... Qu'avez-vous h nous dire?

— Des choses qui intéressent sa vie et son bonheur... et je peux vous affirmer que les deux courent un grand danger... Je sais que vous hésiterez peut-être à me croire, parce que je ne suis qu'un vaurien... mois, tout de même, il y a des choses qu'on n'invente pys... et celles que j'ai à vous raconter sont de ce nombre-là... Vous en jugerez...

— Nous vous écoutons.

— Oui-da, je vois bien que vous m'écoutez et avec curiosité même. Mais mon histoire, ce n'est pas pour vos beaux yeux que je la dirai... Je vous ai dit que j'avais à vous proposer un marché... Troc contre troc... Faudrait savoir d'abord si ça vous plaît... La fille de chez Dornak vous intéresse-t-elle ? Oui, puisque dans le temps, la comtesi^e allait la voir tous les jours... Oui, puisqu'elle l'avait fait venir à Royaumont ?... Oui, puisqu'on ne la traitait pas comme les autres domesti-rues?... Des racontars dans le ppivs. ont prétendu qu'elle avait été, une fois, accusée de vol et chassée du château à cause de cela?... Faut croire qut ce n'était pas grave, puisque le comte et la cemteeee

LA BEAUTiS DU DIABLE Bll

ont continué à s'intéresser à la petite... Et ils s'y Intéressaient, puisque, toiis les deux, étaient aussi souvent à la Mare-à-1'Eau qu'à Royauniont. Et, vous-même, après l'avoir accusée d'être une voleuse, dans les temps, vous l'avez rappelée au château quand vous avez eu besoin d'elle pour soigner le vieux... Donc, la ftlle de chez Dornak ne vous est point indifférente, pas y rai ?

— Non.

— Vous l'aimez, cette enfant î

— Nous éprouvons pour elle une véritable affection, dit dotiçement la veuve.

— Et vous seriez bien fâchés s'il lui arrivait malheur?

— Grandement fâchés I fil la veuve qui parut vivement aîarïnée.

D'un geste de tête, Trompeloup désigna le comte de Croix- Vitré.

— El 1g vieux aussi, probable î qui me regarde avec des yeux tout ronds ?

— Mon frère s'est attaché à cette jeune fllle..

— Eh bien, troc pour troc... Si je ne vous dis rien, elle est

f)erdue... Et je ne parlerai que si vous commencez par me délier es bras et les jambes; d'abord, vos gardes m'ont serré si fort que j'en porterai sûrement des marques... Mais ce n'est pas tout... Je ne parlerai que si vous me jurez de me laisser libre.. Quant au procès-verbal, vos gardes le feront, je m'en moque... On de plus, un de moins I Je ne demande que la liberté... - — Et qui nous prouve que, si on te délie, tu ne vas pas t'ehfuir?

— Je ne m'enfuirai pas si vous me promettez de me laisser libre... D'autre part, je n'aurais pas grande chance de vous échapper... Vous êtes doux ici, et vos deux, gardes là-bas... Ça ferait quatre contre un... Et vous me barrez l'entrée du bois 1...

Michel et Laurent hésitèrent. Cet homme ne mentait-il pas '/ Le paralytique semblait dans une agitation extraordinaire. Et son pauvre visage émacié, jaune, vrai masque de la mort et de la souffrance, présentait tous les signes du désespoir, du désespoir sans limite, du désespoir sans fond...

— Parle donc ! flt Nathalie.

— Vous promettez que je resterai libre 7

— Nous le promettons.

— Par serment I...

— Je le jure I dit la veuve.

— Et vous ? fit Trompeloup, défiant, aux deux frères.

— Nous le jurons.

•— Quant au vieux, c'est une totnbo... Inutile de rien lUI demander... A présent, si vous vouiez bien me délier, ça me fera plaisir.

Laurent le délia, aidé par Michel.

De loin, les grades aperçurent à quelle besogne ils travaillaient. Ils levèrent les bras au ciel et voulurent se rapprocher. Un geste impérieux de Nathalie les arrêta et leur enjoignit de s'éloigner. Alors, la tête basse, ils reprirent le chemin de Royaumont, ne comprenant rien, évidemment, à ce qui se passait.

Quand Trompeloup se vit débarrassé de ses liens, il commença par s'étirer les bras et par sautsr sur sos jàmbds nery»UB»s, c«nun« un ob*vr«uil.

gl2 LA BEAUTÉ DU DIABLE

Puis il se mit à rire.

— Ça fait du bien... Ça rétablit la circulation du sang... Laurent et Michel guettaient ses mouvements. Au premier

geste esquissé d'une fuite possible, ils eussent été sur lui.

Mais Trompeloup semblait de bonne foi.

Il ne pensait pas à fuir.

Après avoir fait travailler tous ses muscles, pour leur faire reprendre leur élasticité, il s'assit tranquillement sur le bord du fossé de la route, tira sa blague, bourra sa pipe, l'alluma, aspira quelques bouffées, très heureux, souriant avec béatitude.

Et s'étant mis ainsi tout à fait à son aise :

— Voilà, dit il... Rapprochez-vous de moi le plus possible, pour que je n'aie pas besoin d'élever la voix...

Ils obéirent, machinalement.

Et ils se trouvèrent ainsi former un cercle dont le paraljtiçue occupait le centre, de telle sorte que celui-ci ne pouvait rien perdre de ce qui allait être dit.

Et ce que raconta Trompeloup, ce fut ce que nos lecteurs connaissent déjà. La rencontre de Germaine Marberoux.

Son étrange et infâme pi'oposition

Ce marché qui avait été conclu entre elle et les bandits.

Et la date du surlendemain, qui avait été prise pour l'exécution de ce crime.

Mais il ne pouvait passer sous silence ce qui avait suivi cette rencontre et les parties de cartes où les misérables, ivres, avaient éliminé ceux d'entre eux qui perdaient, jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'un seul homme, un seul bandit, prêt au crime, le gagnant.

— Et celui-là, voyez-vous, disait Trompeloup, je le connais... faut pas espérer qii'il aura de la pitié, pitié des larmes, pitié de l'innocente et pitié de sa jeunesse... Ah bien ! oui, essayer d'attendrir le cœur d'Oberstein, autant vaut essayer d'attendrir un morceau de silex...

— Mais cette action effroyable de Germaine Marberoux a une cause...

— Oui, probable, la vengeance...

— Pourquoi voudrait-elle se venger de Rose-Lison T

— J'en ignore. Si je le savais, je vous le dirais... mais je ne me suis pas engagé à vous le dire... Et je n'ai plus rien à vous i*fif*oritpr

Nathalie et ses fils avaient écouté ce récit en silence. Tous les trois cachaient l'âpre et affreuse joie qu'ils en éprouvaient. Ainsi le hasard venait leur offrir, en Germaine, une alliée, disons une complice de plus?... Et d'un seul coup, allant à l'extrême, cette femme perdait Lison pour toujours en la frappant d'un coup mortel, dont ni sa vie, ni son honneur ne se relèveraient!... Aux premiers mots de Trompeloup, quand ils commencèrent à comprendre le terrible guet-apens préparé contre la jeune fille, ils eurent tous les trois la même pensée: celle d'interrompre le braconnier afin que Croix-Vitré ne pût enten- <ire la suite de sa confidence. Mais déjà il en avait trop dit. Le vieillard avait deviné le reste. Et il suffisait de regarder le pauvre homme pour voir qu'en effet il avait deviné. Alors qu'on pouvait croire, jusqu'alors, qu'il en était arrivé au dernier degré de la torture morale, au delà de laquelle ce devait étvê la folie, son visage exprima une torture plus atroce «ncor^

et Si la raison ne sombra pas soudain, c'est que, dans le désasire dont elle était menacée, une seule chose vint la soutenir : l'amour pour sa fille et le besoin de réparer le mal qu'il avait causé...

Entendre la menace, voir l'approche d'un effroyable danger pour une enfant chérie, et, pour sauver cette enfant, rester muré dans sa tombe, sans un geste, sans une parole, ne pouvoir protester que par de vagues gémissements qui pouvaient tout aussi bien exprmier de la douleur que du plaisir et ne pouvoir faire comprendre d'aussi abominables angoisses que par le regard, voilé d'épouvante et d'horreur de ses yeux fatigués, tel était Je supplice auquel était condamné cet homme.

Trompeloup, interdit par le silence qui acccueillait ses paroles, se hâta d'ajouter, en essayant de rire :

— Pour une sale farce, c'est une sale farce !... Et de vous avoir prévenus, je crois que ça mérite bien d'être remis en liberté...

Il se releva, débourra le culot de sa pipe et la glissa dans la poche de sa blouse.

— Bonsoir, la compagnie I dit-il.

Et il avait déjà fait quelques pas, lorsque Natlialie le rappela.

— Encore un mot, Trompeloup ?

— Après, je pourrai me tirer des pledaT

— Oui.

— Bon. Allez-y !

— Ce rendez-vous, ou plutôt ce guet-apens, c'est pour aprèsdemain 7

— Dans le courant de l'après-midi.

— .\ l'auberge de la Pomme-de-Pin 7

— Oui, c'est là qu'Oberstein attendra la petite comme une araignée qui a tendu sa toile et qui guette les mouches.

— Jamais Rose-Lison ne consentira à monter à cette auberge.

— De force, ou de bonne volonté, sfuement. Mais on emploira la ruse.

— Quelle ruse 7

— Sais pas. Germaine Marberoux a gardé le secret là-dessus. Mais elle m'a paru avoir une idée de derrière la tête et être 6"ùre de réussir.

— Voyez-vous un moyen d'empêcher cette Infamie 7

— Il n'y en a qu'un... peut-être deux...

— Lesqi>9ls ?

— Le premier, ce serait de faire arrêter Obersteln, à l'auberge, avant l'arrivée de la petite. Mais Obersteln sera sur se» gardes. On ne l'arrêtera pas.

— L'autre moyen ?

— Parbleu 1 prévenir Rose-Llson do ce qu'on manigance contre elle, et ne la point quitter d'ime minute, ni le jour ni la nuit...

— Nous la préviendrons ! dit la veuve...

Et se rapprochant du mort-vivant, dont les yeux n'avaient plus de regard :

— Nous la préviendrons, mon frère, et nous veillerons sur elle... Rassurez-vous I...

Le visage ne s'anima pas et les yeux restèrent mornes. C'est que, peut-être, le comte avait bien entendu... mais c'est que^ peut-Stre. il ne eroyait pas à o«tte promesss...

tu LA MABÏÉ Btf DIABLE

— A pres^fiî, fît Tfompeiotip, Je peux-t-ii m'en ftllef T

Là veuVe ^ut un gcete. Il salua, obséquieux et encore efâihtll. Il s'élolsfna. On ne le vit se redresser et reprehcire sa démarche habituelle, souple et rapide, que lorsqu'il fut à une certaine distance, fiors d'atteinte.

Il était é.videut quQ, jusque-là, il n'avait point crti à sa hiiM en liberté.

Alors, il S€ fetournë, agita joyeusement sa ôësquettê, d'Un bond &e jeta dans les fourrés et disparut.

La veuve et ses fils regardèrent Ro>aufflont ; & ce moment on apercevait Lison qui en revenait avec le manteau de Grolx- Vitrê. Le soir tombait. Le vent fraîchissait, Nathalie pouesa feUf la route le fauteuil du ptiralytique.

— Il vaut mieux rentrer, dit-elle...

Lorsqu'on rencontra Rose, celle-ci étendit la fourrutë ëUr le comte. Celui-ci paraissait dormir, tl était évanoui, pMvê dfl sentiment. C'était une émotion trop forte pour lui. Chacun S'y trompa. Rose voulut suppléer Nathalie et reprendre son poste de garde-malade en roulant le fauteuil.

— Non, dit la veuve... laissez-moi jusqu'au chfttéfttl.

Et Ils marchèrent eh silence. On aurait dit un dtîhVol funèbre.

Un quart d'heure après, dans la chambre de Nathalie, un entretien avait lieu entre la mère et ses fils.

Ils s'étaient réunis là sans en être convenus par avande, sans qu'un mot, pour cela, eût été échangé.

Tmis les trois avaient eu la même pensée. Et cette pensée :

— Qu'allons-nous faire d'un pareil secret?

Du moment qu'ils se posaient à eux-mèmes une pareille question, alors que leur premier et impérieux devoir était d'avertir Rose du danger qui la menaçait, c'est qu'ils avaient sdhgé, du même coup, â la possibilité de ne point l'avertir. Quel que dût être le crime, ce n'était pas eux qui l'avaient préparé, ils n'en avalent même pas eu la pensée... U est vrai qu'ils en devenaient les complices en se taisant, et les artisans du forfait rêvé. Mais quoi ? Avaient-ils sollicité un pareil hasard ? Et ne doit-on pas s'incliner devant les manifestations de cette puissance singulière quand elle travaille poUr VoUs î

Ce fut cette réflexion qui les conduisit à se réunlf.

Mais quand ils se virent ainsi enfermés, s'étaht compris, ils eurent un moment de frayeur, et Ils s'examinèrent êh silence, sans que ni l'un ni l'autre se sentît le courage d'expflffler ce qu'il rêvait.

Lé plus courageux. — le piii§ criminel plutôt — ce fut Laurent, brutal comme toujours.

— Eh bien, dit-il, je suppose que si nous neUâ sôftiffleg réunis. C'est qu'à tous les trois la même Idée est Venue i

Ils inclinèrent la tête. Laurent reprit :

— Ayons du moins le courage de dire ce que nous pensdHM... Pourquoi hésitez-vous, mère ? Et toi, Michel ? Je he Vt)Ug fecoiinais plus. Vous ave2 fait rentrer celte fille au château &flft de pouvoir la surveiller plus facilement et de plUS pfèS. I>e jOUr où elle serait devenue Uh danger pOUf ndus, il aurait bien fallu chercher à supprimer ce danger. AVaht qUG èé dangei* Se produise, le hasard, Qui nous aide, l'élaiiîné tléfinitivefflertt en supprimant cehe-là de qui — seule — nous avions tout ft craindre... Nous n'avons qu'ft flôu» rôjouir et ft lAIflser fftlrê..

LA BHAUXÉ DU DUBLS £lâ

•<» Ré»um«...

-^ Ne rien dire à Lison... flt-11, la voix basse et rauque. Et comme s'ils venaient d'entendre une condamnation à mort, le mèm€ frisson les agita tous les trois.

— Est-ce votre opinion, ma mère 7 Car je tiens à savoir si je ne suis pas seul de mon avis et si nous sommes d'accord ?

'- Oui, dit-elle... Ce qui arrive n'est pas noire faute... Nous n'y pouvons rien.

Laurent eut un sourire do cruauté irouiyuô.

— Et toi, Michel? Ton opinion?

— La tienne ! ftt-il nettement.

— Aftaire entendue I conclut Laurent.

Et il fit claquer ses doigts.

Dans la cour du château, Rose-Llson, suppléant Nathali^t avait repris sa place habituelle derrière le fauteuil du paralytique, qu'elle poussa doucement jusque vers les écuries et le chenil.

Elle rentra.

Comme le froid augmentait, avec le vent aigre soufflant des montagnes où des flaques de neige s'étendaient encore, elle approdia le fauteuil du foyer et, à genoux, se mit à casser du bois et à préparer le feu.

Ce fut à cette heure seulement que le comte rouvrit les yeujj.

.Tusqu'à ce moment, il éiait resté évanoui. Il regarda pai^ tout autour de lui, surpris sans doute de se retrouver en son logis.

Et ses venx continuaient d'exprimer la même épouvante, la même hoïieur. Il vit Rose-Lison à ses pieds, s'occupant de ses soins de ménagère, et cette expression fit place à une flamme de tendresse intense et désespérée.

Il balbutia, usant sa vie dans de pareils et aussi terribles efforts :

— iMa fille... ma... flllel

Elle se releva soudain et l'entoura de ses bras, le câlinant et l'embrassant.

— Oh ! oui, père, répétez-le encore, répétez I

— Ma...

Mais l'effort avait été trop grand. Il nQ put redire le mot chéri. Elle ne voulut pas insister, dans la crainte de le fatiguer inutilement.

— Père, écoutez-moi seulement et n'essayez pas de vous faire comprendre. Ne vous fatiguez pas en efforts... Père, vous allez mieux, n'est-ce pas ? Il me semble que jour par jour je constate quelque progrès. Et je suis sûre de ne pas me tromper... Vous m'appelez votre fille, aujourd'hui. Demain, après-demain, vous ajouterez d'autres paroles d'amour... Et ce ne seront plus seulement vos yeux qui feront deviner votre pensée... Votre pensée, vous l'exprimerez comme tout le monde...

Elle vit qu'il avait l'air égaré.

— Oui, oui, je comprends ce que vous voulez dire... Vous me rappelez ce que je vous ai promis... Je vous ai promis que personne ne connaîtrait le? progrès de votre santé... et que nous garderions le secret, même lorsque vous serez complètement guéri... C'est votre volonté, père, et je n'ai qu'à obéir...

L'air égaré des veux du paralytique se changea en une expression de terreur, si clairement que Lison s'arrêta, inta^ dite.

?16 LA EEAUit II, iJiACi.S

— Pore! père I baibutia-t-elle, qu'avez-vous donc?.,, que se passe-t-il ? De quoi avez-vous besoin?... Est-ce que vous êtes souffrant ?

Comment pouvait-il répondre, le malheureux, à ces questions qui se pressaient, haletantes, sur les lèvres de Lison ? Ce qu il aurait voulu crier à celte enfant, à sa fille, c'est :

— Prends garde... Un grand danger te menace... Un danger abominable, de déshonneur, de folle et de mort ! Défie-toi de tout le monde... Garde-toi contre toutes les ruses... et surtout, ne t'éloigne pas de ton père... et quelque prétexte qu'on invente, ne te rends pas à l'auberge de la Ponune-de-Piu...

Tout cela, les yeux le disaient, ardents, fiévreux...

Mais Lison ne comprenait rien de tout cela, hélas I

Le paralytique se rendait compte de cette situation vraiment tragique.

Tout à l'heure, 11 avait entendu le récit du complot infâme ourdi contre Lison. Tout à l'heure, il avait entendu Nathalie, doucereuse, lui promettre que Ion veillerait sur Lison et que Lison serait avertie d'avoir à se garder. Avertie, elle eût été sauvée. Mais Nathalie et ses fils ne lui avaient rien dit. Ils étaient rentrés chez eux silencieusement, sans doute pour so concerter. Et si, de cet entretien, il résultait que la parente

F»auvre avait résolu de sauver la jeune fille, Croix-Vitré allait a voir apparaître. Et alors toutes ses épouvantes s'évanouiraient du même coup.

Les heures de la soirée s'écoulèrent. Royaumont s'endormit.

Et la veuve n'était pas venue. Et ses fils étaient restés invisibles.

Le vieillard ne dormit pas de la nuit. Rose était inquiète de Bon agitation. Elle se releva à plusieurs reprises et s'approcha du malade.

Ses yeux étaient grands ouverts.

Et toujours, toujours, la même expression d'épouvante indicible.

Le matin, quand il la revit, après le départ des gens du château qui aidaient Lison. deux fois par jour, à sortir le comte de son lit, à l'installer pour la journée dans son fauteuil, puis à le remettre au lit. ses yeux si éloquents l'appelèrent auprès de lui et l'y retinrent.

Elle était à sa toilette. Ses admirables cheveux blonds flottaient sur ses épaules, qu'ils recouvraient entièrement.

Ce fut ainsi qu'elle s'agenouilla tout à coup devant son père.

Et il y avait, dans son attitude, une coquetterie chaste et tendre.

— Vous me trouvez belle, mon père? dit-elle à voix basse.

— Oui... oui...

— A part la couleur des yeux, je ressemble à ma pauvre mère chérie, n'est-ce pas ?

Des larmes apparurent sous les paupières du malade. Lison crut que c'était parce qu'elle venait de rappeler au vieillard le souvenir de la douce Suzanne envers laquelle il avait été si coupable, qu'il était triste ainsi

Cette fois, elle se trompait.

Elle avait dit : « Vous me trouvez belle !» Et le vieillard pensait que le danger qui menaçait Lison, c'était sa beauté qui le faisait naître. Laide, ou vulgaire, elle fiit passée inaperçue.

U BEAUTÉ DU DIABLB l'I?

Belle et Innocente, on l'aimait, et elle soulevait autour d'elle <les désirs de passion et de violence.

— Ma... fille I...

— Vous avez quelque chose à me dire 7

— Oui.

— Et VOUS désirez que je lasse tous mes efforts pour comprendre ?...

— Oui, oui I dit le pauvre homme avec une agitation extraordinaire.

Elle se rappela ses efforts inutiles, la veille, pour pénétrei; jusqu'à la pensée paternelle.

— Ce que vous désiriez me dire, hier, déjà, fit-elle.

— Oui I oui !...

Le regard ardemment fixé siir les veux du comte, elle semblait attirer, magnétiser la pensée au pauvre homme, pouç ainsi dire.

Ell€ resta longtemps, silencieuse, en cette position singulière. C'était vraiment un spectacle impressionnant et étrange. Cette enfant avait l'air de vouloir éveiller et invoquer l'esprit d'un autre monde, l'âme d'un mort... Et n'était-ce pas rame d'un mort qui essayait, du fond de cette tombe vivante, de se raet- 'tre en communication avec elle ?

Elle dit à voix hasse :

— Père, je ne reconnais plus votre regard... Votre regard m'inquiète... Père, j'y vois je ne sais quelle trist-esse, qu-elle souffrance... Je vois aussi quelque chose que je n'y connais^ sais pas... Oui, père, regardez-moi bien, regardez-moi tou:jours...

Sa voix se troubla tout à coup :

— Père, votre regard m'effraye... Vous n'êtes pas irrité contre m.oi, n'est-ce pas ? Vous aimez votre fille comme par le passé, autant ? Aussi fort ?

— Oui, oui, oui... ma fille...

— Père... il me semble que c'est de l'épouvante que je li^ dans votre âme?...

— Oui... oui...

— Qu'est-il arrivé ? Nous ne nous quittons Jamais. Notre vie commune... Je n'y ai rien surpris, depuis ces derniers jours, qui ait pu vous inspirer un© pareille t«rreurî Quelque chose s'est passé, père ? '

— Oui.

— J'étais donc absente ?

— Oui.

— Ce ne peut être qu'hier? Hier après-midi? On m'a renvoyée d'auprès de vous, sous prétexte que j'avais oublié votre manteau de fourrure... Est-ce donc à ce moment-là qu'il s'est passé quelque chose?

— Oui

— Ah!... comment faire pour savoir? Qu'a-t-on pu lui dire, pour augmenter sa torture ? Ces bourreaux n'auront-ils donc jamais pitié de lui î murmurait Rose-Lison, toute pâle, se débattant en cette situation.

Elle regarda de nouveau fixement son père.

Toujours même épouvante, même horreur et même désespoir. Ce désespoir, c'était celui de ne pouvoir parler... Mais cette horreur? Pourquoi? Pour qui?

— Père, j« coHBais trop votre tendresse pouy ne pae être ceç-

218 LA BEAUTÉ DTÎ DTA5LE

talne que si vous tfemble'î en ce mom'ent, ce n'est pas pour vous, c'est pour moi...

— Oui, oui, ma tille !...

— Je suis donc menacée d'un nouveau danger T

— Oui.

— Très grand?... Et qu'il me sera difficile d'éviter?

— Oui.

^ El ce danger, c'est d'hier seulement qu'il est né ? Hier, pendant mon absence?...

— Oui.

— Et c'est pour bientôt, sans doute?

— Oui.

— Pour aujourd'hui, peut-être ?

. L-e vieillard ne répondit pas.

— Pas pour aujourd'hui?... Alors, demain? Demain, n'est-ll pas vrai ?

— Oui.

— Et ceux contre lesquels il faut que je me mette en garde, c'est votre sœur?... Ce sont s€s fils? Toujours... toujours?

Il se tut, pour faire comprendre que, cette fois, Lison ne lisait plus sa pensée.

— Le danger ne vient pas d'eux, cette fois. C'est bien cela 7

— Oui.

— Alors, dit-elle, angoissée, j'ai donc d'autres ennemis?

— Oui.

"-Lesquels? Comment les deviner?... Mon Dieu 1 qui me renseignera? Et quel genre de dinger, mon père? Et com* ment l'éloigner ? Je ne sais plus... je ne sais plus.

La même détresse dans les yeux du vieillard.

Cet homme et cette enfant, qui s'adoraient, se considérèrent, tous les d«ux ayant le même but. la même pensée... se comprendre...

Mais, entre eux, la tombe se refeftnait. cachant l'âme de Croix-Vitré !

Et Lison ne parvint pas à surprendre son secret...

Cette journée s'écoula, morne, silencieuse.

Lison n'osait plus interroger son père. Par quel moyen deviner la pensée qu'il voulait dire ? Car il était évident qu'il voulait lui parler, l'avertir, lui confier ce qu'il avait surpris. Il ne cessa de la poursuivre de son regard obstiné.

Puis, il semblait prêter l'oreille à tout ce qui se passait, en dehors du petit logement, à tous les bruits qui venaient de l'extérieur.

Quelqu'un de ces bruits n'était-il pas le présage de ce danger dont était menacée sa fille?... Quelle ruse impie, quel stratagème diabolique emploierait-on pour l'attirer vers ce coupegorge de l'auberge de la montagne où s'accomplirait le plus abominable dos crimes, dans la solitude et dans l'impunité ?

De temps en temps, Rosie venait l'embrasser, le caressait.

-^ Vous avez toujours la même pensée, mon père?

— Oui.

— Et vous voulez qu'à tout prix, je cherche le moyen de vous comprendre 7

*-■ Oui, oui, oui! dit-il les yeux ardents, brûlants de sa tendresse impuiss»nte. .

- Mon Dieu ! mon Dieu ! coïnm«nt ftlr» ? muitntir«lt»ell« dant l'aa glisse.

u &£AyxK m QusLt m

Et, assis* aux pUds d« son père, les çouâsa sur l«s genoux, le menton dans la main, elle rêvait ou moyen de comprendre, grâce aux questions qu'elle pourrait lui adresser, ce qm la mettrait sur la voie da péril qu'on lui signalait.

Elle disait tout haut, suivant sa pensée :

— J'ai d'autres ennemis?... Mais qui doncT... Un homme T. .. Le paralytique garda son immobilité. Quand il voulait dire:

non, ses paupières et ses yeux ne bougeaient plus.

— Une femme ?

— Oui I oui! dit-il avec une énergie singulière... le xegarcl brillant d"espérance.

Et, soudain, Lison vient de se rappeler la jeune fille qui l'a menacée, un certain jour... et qui lui avait crié, vibrante de colère : « Moi vivante, Christian ue vous épousera pas, ma fille, tenez-vous4e pour dit !... »

'— Père I père 1 cette femme, je la comiais... Germaine Marberoux, n'est-ce pas ?

— Oui I oui I... dit-11.

Et tout son pauvre corps se mit à trembler convulsivement, dans l'agitation de sa joie. C'était un pas de plus fait par Lison vers sa pensée intime. Irait-elle jur^qu'au bout?

-^ Niais quel danger? murmurait 1 enfant.

Et elle rêva encore, appuyàe contre son père, et quand elle so sentait découragée, reprenant de la force en sa baignant dans son regard :

— Je ne sais plus,- dit-elle .. Et, du reste, vous non plus, n'estce pas, mon père, vous ne devez pas en savoir davantage ?.. Un péril me menace, et ce péril vient de Germaine Marberotjx... Voilà ce que vous vouliez me dire... Et c'est tout ?

ImmobiJité complète des paupières et des yeux.

— Non ? Vous savez encore quelque chose ?.., Vous savez en quoi eonsiste ce danger ?

— Oui.

— D'autres aussi le savent, en ce cas? Votre sœur, ses fUsT

— Oui.

— Et ils ne veulent pas, ils ne voudront pas m'avertirî.. J'ai deviné ?

— Oui.

Elle rêve de nouveau. Ce qu'il lui faudrait déterminer maintenant, ce sont les combinaisons mystérieuses qui amèneront le guet-apens préparé contre elle... Ceci est presque impossible... Elle aurait besoin d'être mise sur la piste par une parole, par une allusion, ne fût-ce que par un geste. Et le comte se tait, dans sa tombe '

— Je ne sais plus, redit-elle, non, je ne sais plus !... Puis, que m'importe? Je serai sur mes gardes. Et puisque j'apprends que ce danger vient de Germaine Marberoux, je n'ai plus rien à craindre et je rne défierai d'elle..

\ la tristesse des yeux de son père, elle vit qu'elle s'égarait encore.

Alors elle pleura, doucement, h bout de forces :

— • Je ne sais plus, père, je ne sais plus I...

Les lèvres du vieillard se contractèrent en une sorte de convulsion et laissèrent échapper un gémissement. Ses larmes, à lui aussi, coulèrent.

Le reste de la journée passa sans événements. Seulement, Lison remarquait une terreur brusque chez son père toutes les

"iO U EL.4t;lÉ DU DU EU

Ioi« que des dom^etiques du château entraient, pour quelqu» raisou que c* fût, dans la cour, qu'il entendait leurs pas ou Id bruit de leurs voix...

Vers le soir, ce furent les voix de Michel et de Laurent.

Elles se rapprochèrent. Les deux frères étaient tout près Leurs paroles furent distinctes. Mais ils parlaient chasses, chevaux ei chiens...

Croix-Vitré avait tourné la tête vers la porte... il écoutait.

11 se rassura. Ce n'était pas encore à cette heure que le danger apparaîtrait.

Du ret:e. il se souvenait des confidences de Trompeloup : ni aujourd'hui, ni demain, avait-il dit... Mais après-demain...

C'était donc le lendemain que le sort de la pauvre Lison se déciderait.

Celle nuit fut comme la précédente. Le vieillard ne dormit pa:>. Lison le remarqua. Elle était triste. Elle était découragée. Elle se heunait à la nuit, à la tombe

— Ne pensez plus à cela, père... Vous verrez... Ce sont des terreurs vaines...

Le jour parut. C'était celui-là que Trompeloup avait ludique formellement. Coiument s'y prendrait Germaine pour tromper leur prudence en éveil ? Le braconnier avait dit que la jeune fille paraissait certaine de réussir ?...

Celte matinée fut pareille aux autres. Ce jour-là était un dimanche. Eh général, les dimanches, Lison prenait une heure ou deux, dans l'après-midi, et s'en allait à la Mare-à-l'Eau. Elle rentrait à Royaumont avant-le soir.

Que ferait elle ?... Du château chez les Dornak il n'y avait pas de danger à redouter, surtout en plein après-midi, surtout un dimanche... Alors?...

Elle voulut pourtant avertir le comte, prendre conseil de lui...

— Père, dois-je sortir?...

Immobilité complète des yeux du vieillard.

— Votre volonté est que je ne vous quiite pas, au courant de cette journée?

— Oui.

— C'est bien, père, je vous obéirai. J'enverrai une lettre à la Mare-fi-l'Eau pour qu'on ne m'y attende pas. Autrement, ils pourraient être inquiets.

Le paralytique respira longuement. On eût dit qu'il était soulagé, qu'on venait de lui enlever, du cœur, un fardeau énorme qui l'oppressait. Et il se mit à regarder Rose avec une tendresse joyeuse et reconnaissante. 11 pensait qu'une fois la journée écoulée, le danger n'existerait plus. Mais, en attendant et malgré la résolution prise par la jeune fille, chaque minute, du lever au coucher du soleil, aUait être une torture, puisqu'elle allait être une angoisse.

Vers huit heures, on vint cogner à la porte.

C'était un domestique du château qui criait :

— Le break est attelé, Lison... On va partir.

Tous les dimanches, à cette heure-là, une voiture du château emmenait les gens de l'office et les ramenait vers dix heures, la messe finie.

Lison consulta son père.

— Irai-je ? dit-elle... Il me semble que le péril ne peut veuiïj du là...

Les jeux du malade restôreut fixes, commo perdus dans 1« yid«.

— Vous désirez que je n'aille pas à l'église î

— Oui.

— Bien.

Elle ouvrit, €t à l'homirie qui attendait, elle expliqua qu'elle était fatiguée et souffrante et qu'elle ne quitterait pas sa .chambre.

Alors, Croix-Vitré se calma. Elle devina sa joie et vit son sourire.

Paisiblement, les heures s'écoulèrent. Déjà, ils entrevoyaient la fin de la journée douloureuse. Vers deux, heures, Nathalie entra. C'était elle qui tenait compagnie au paralytique quaisd Lison s'absentait. Elle fut surprise de rencontrer la jeune fiUe.

~ C'est votre jour de sortie... vous n'en profitez pas T

~ Non, madame... J'ai fait prévenir à la Mare-à-l'Eau que je suis souffrante. Oh I ce n'est rien, madame, fit-elle, sur im brusque geste de la veuve, et demain, il n'y paraîtra plus.

Nathalie avait l'air contrarié. Un coup d'œil rapide interrogea tour à tour le visage ingénu de Rose-Lison et les traits Immobiles et rigides du vieillard. Cette indisposition soudaine, eu un pareil jour, était étrange, en effet. Cela renversait tous -les projets. Etait-elle réelle ou simulée ?... Si elle était relie, il ne fallait s'en preadre qu'au hasard... Si elle était simulée, c'est que Lison et le comte avaient pu s'entendre, et que le vieillard avait mis la jeune fille au courant des confidences de Trompeloup... Mais s'ils s'entendaient ainsi, s'ils pouvaient se comprendre avec tant de facilité, Nathalie et ses fils n'étaient plus en sûreté ? L'avenir devenait sombre et menaçant...

Rien ne parut, chez le père et chez la fille, qui fût de nature à confirmer les soupçons de la parente pauvre.

Elle n"t)sa insister et se retira, toute pale et interdite, eu disant seulement :

— - Si vous changez d'avis, faites-moi prévenir...

— Oui, madame...

Quand elle fut sortie, 11 y eut, dans le regard du paralytique, comme une flamme de haine triomphante.

De plus en plus, le danger s'éloignait de Lison.

Comme le temps était beau, la jeune fille poussa le fauteuil de son père jusqu'auprès du bois d'où il aimait regarder son

Paysage des Vosges. C'était là que Trompeloup avait été amené autre jour.

Ils y passèrent trois heures.

Entre cinq et six heures, ils revinrent à Koyaumont, sans rencontrer personne.

Chez eux, la porte refermée, elle lui entoura le cou avec ses deux bras et le couvrit de baisers passionnés. Les baisers étaient un peu fiévreux.

— Finie, cette journée terrible... père...

— Oui.

— Vous ne craigriez plus rien 7... Vous êtes complètement rassuré 7

— Oui.

Alors, Rose-Lison fut rassurée aussi. Elle n'avait pu comprendre de quelle nature était le danger dont elle était menacée. Puisque le vieillard lui-même semblait convaincu qu« le daa-

see

U BiAUn BU BIÂSLX

vontP'V'i'**^* P^^^' ^""^^ ^"i «« av^it manifesté tant d'énou-

vante, Lison n'y pensa plus »"puu

Vers six heures, elle dit, c'était ainsi tous les soira : — Je vais au château, chercher notre dîner

Une reaction visible s'opérait sur le malade Ces émotiona si ye°'Sne?onn1n'..5?'f .^^?^ ^«"^■^> depiîis les rT?lia,ion8 comr)S^iv^P.n?"rff-^'''"*.^°"^ ^ ^°"P ^ ""e sécurité presque 1 angûis=e la plus affreuse, il n'avait pas dormi

Lison ?pn'.1t"pn!f".i' ,^" ""■}? "^^^^''^^ soudaine, et à peine Rose. h!ii o H ^^^"^ ''^ ^^ quitter, ses paupières s'appesantirent et U

Rose-Lison se dirigeait vers le château, appekr":^" '^^'^'* ^'^"* "^"'^ quelques pas. lorsqu'elle s'entendit

— Lison F Lison I

étSffo-Pr ITT'^^ ^^ ''■P'^'Ç'V ^'a♦ha]ie, causant avec un paysan étranger au pays, qui tendait une lettre à la veuve

vo'ils ''''^' ""* ^'^^' "^''^'^ Nathalie; c'est une lettre pour

Elle s'approcha, sans défiance.

Nathalie dit avec bonté :

— Je n'ai pas lu cette lettre, bien qu'elle soit ouverte • maJR d'après les explications que me donne ce garçon 'ai neùr^u'îi

Lison prit le papier en tremblant, le déplia.

Il était signe : Henriot.

Et elle reconnut, en effet, l'écriture solide, très anpuv(5e un peu inégale, de son ami, bien que cette écriture fûrSane avec des lacunes dans la fin dos mois, comme si celui oui avaît

Et la lettre disait :

« Petite amie... Viens vite auprès de moi c'est à neine «si in

:E^côfe^'''etV^i".r'^- ^"^ ^'. déracinais.' est Sm Ml ^^ ? • •■• ^^ '^ ^*^ P'^'s «"^"s les maîtresses branches Je « cro s bien que j'ai les deux jambes cassées... .Je veux te voir

: pÏÏ'f^ T-^^' ''''?"* 9"^ ^^ P^^^^ et la mère soient prévenus"; « vlnv fp \?rlJ''^ ^'^ ^^^'"® ^^^^'' prévenir de l'accident... Je . )v^^ nL ?''^-i ^'^""^^ '^"^' ^' 5e meurs.,, j'ai des cho.se8 h te « due que tu dois connaître... seule... et ie ne voudrais nas . mourir sans te les dire... Des charbonniers qui travallni-nt . dans une vente, tout près, ont entendu mes cris, sont accoï- « rus a mon secours et m'ont transpcrfé à la Pomme-de-Pin « auberge du haut de la côte... Le garçon qui te remeina cette • i!l^'•^/^*^°"^"'^^ PO".r nue tu n'aies'pas peur... bien que les l IfilZ^ ^f '"'^"^ familiers... Viens vite, Lison, je ne s2ls pas € ai tu me trouveras vivant... j» souffre le martyre. ,'"*'• P"

— Oïl I mon Dieu ! mon Dieu I dit-elle... Mon pauvre Henriot I quel malheur !

Et ses larmes coulèrent, dans des sanglots. Et dans ses sanglots, elle disait :

— Madame, il faudrait chercher le médecin...

— Je vais faire atteler et l'envoyer prévenir, ma fille, dit Nathalie, doucement.

Lison, il faut le dire, n'eut pas un soupçon du piège qu'on tendait à son affection fraternelle. Elle ne pensa plus à tout ce que le comte de Croix-Vitré lui avait fait comprendre, aux angoisses du pauvre homme, elle ne pensa plus qu'à Ciboulot mourant, brisé, sanglant, dans cette auberge lointaine. Et comment, en effet, devant une pareille lettre, eût-elle gardé quelques doutes ? On eût dit que chaque expression en avait été pesée, avec une prescience de l'effet qu'elle allait produire, avec une intelligence diabolique. D'abord, le désespoir qui devait bouleverser Lison, à la nouvelle de l'accident... et la nature même dé l'accident, si commun aux bûcherons, à tous les travailleurs de la forêt... Combien tombent ainsi tous les ans, sous les arbres gigantesques dont ils ont mal calculé la chute 1 Et combien de schlitteurs, en descendant les pentes de la montagne, sont écrasés sur la voie étroite, en retenant des épaules leurs Vagonn^ts lourdement chargés do bois 1 Si Rose avait pu concevoir des soupçons, si quelque hésitation lui était venue, tout cela eût disparu devant ces mots mystérieux de la lettre: « J'ai « des choses à te dire que tu dois connaître seule... b Et le xœur de la jeune fllle était ému au souvenir de cette simple

fhrase, car elle venait de penser que, jadis, elle avait cru à amour d'Henriot... Et si elle ne s'était pas trompée, c'était cela, sans doute, qu'il voulait lui dire... il voulait lui faire l'aveu de son amour...

Enfin, tout avait été si bien prévu, qu'on lui enlevait la crainte même de se trouver dans les parages solitaires de la forêt, à la tombée de la nuit, puisqu'elle n'y serait pas seule., puisqu'elle serait accompagnée par"le paysan qui avait apporté la letrre, et qui, silencieux, casquette à la main, attendait qu'elle se décidât. C'était un garçon de seize à dix-huit ans. d'allure plutôt frêle, dont les yeux pâles et froids ne devaient jamais laisser deviner rien de ce qui se passait au fond de lui.

— 0!i ! J'y vais, madame, j'y Vais... Mon Dieu, pourvu que je n'arrive'pas trop tard !...

Elle ne vit pas la ioie rapide, la joie infâme, dans le regard de la veuve. Du reste, à travers ses larmes, Lison ne pouvait plus rien voir. Elle se dirigea vers la cour du bâtiment de service. Nathalie eut peur... Sans doute, Lison voulait prévenir le comte de cette abf^ence Imprévue, afin qu'il ne pût s'inquiéter. Mais le comte savait, lui. le danger qu'elle courait. Et puisqu'ils avaient les moyens de se comprendre, n'allait-il pas €?sajT-r de la retenir et y réussir peut-être ?

— Je l'avertirai, ma fllle, dit la veuve... Ne perdez pas une minute... Et je resterai auprès de lui aussi longtemps que vous serez absente.

Le son de cette voix, que là veuve rendait douce, pourtant» frappa cette fois Rose-Lison et lui fit une impression sin^-ulière. Ub vague, un rapide soupçon lui vint, avec l» réseeuvenir d« c« flinffer Hjystéri^'Ui dont.êJle avait dû être menacé» es c»tt8

tu

f.A BEAUTÉ DU DIABLE

Journée. Eîî« se retourna brusquement. Mais delà Nathall* avait compris qu'elle venait de commettre une impJSdence tt elle se hâtait d ajouter :

— Allez, ma fille, allez bien vite, et rassurez mr.n îrère I De nouveau, les craintes de Lison s'évanouirent Elle courut chez le comte, et ce fut seulement lorsau'elle entra dans^la petite chambre qu'elle s'aperçut que kaïïX l'y av4u

paS.^^'® ""^"^^ '"■''' ^® '^""' ^«entive à ce qui allait se

î£îf^V-f°^'i°"^ à coup, s'était arrêtée devant son père.

Croix-Vitre dormait profondément

L'entrée des deux femmes ne l'avait cas réveillé

Llson, silencieuse, se recula avec précautions

Et à voix basse :

r,^7.^^ ne veux pas le réveiller,, il dort si bien... Vous lui direz, n est-ce pas. madame 7 Vous lui expliquerez... que j'a dû partir... à cause d'Henriot... t" ^ ^ «^- qii« j ai

— Soyez sans crainte, ma fille... Et comptez sur moi SI cela avait été possible, je vous aurais fait conduire en îoïtoe jus^ qu'à... cette auberge... Mais, m'affirme le jeune crarcon les chemins ne sont praticables que pour les piétons ° ■°^' '^* .^Z.- ^^^ ,''^^\i "^a^^ame, et par les sentiers que ie connais l'y serai reridue beaucoup plus vite à pied... ^uuuais, j y

Llle s éloigna avec un dernier regard à son père La veuve reprimant un sourire de haine, pensait- — Elle est perdue...

^,FLP^['''i^"i ^^ longues minutes, elle demeura, sans bouger du seuil de la porte, les yeux fixés sur son frère ^ '

Elle attendait patiemment son réveil

Le visage du malade parut s'animer enfin. Les veux s'ouvrirent et parurent surpris de cette demi-obscurité quf com- ^^^Ç^ll^^. -régner dans la pièce. Puis, ils se fixèrent l2n ement sur Nathalie. Après. quoi, la veuve remarqua que le comteTherch^ait^ autour de lui. sans doute étonné de l'absence de RosJ-

Alors, la veuve s'avança de quelques pas • ^^Jl^ ^°Ti^^ P^* inquiet, mon frère... Lison ne court aucun danger... elle vous reviendra sans doute au courant de la nuit Il est arrive un grave accident à Henriot. de chez le»; Dorl naic, vous savez ? Cette espèce de fou ? et Lison s'est fendue auprès de lui... Je vous tiendrai compagnie, mon frère

Elle aurait bien voulu savoir com.ment le comte re'^evaïï qns paroles, et lire, ainsi que faisait Rose, dans ce regard Mais aux premiers mots, le malade avait fermé les yeux Etait-ce nour S'm dlsesnolr'r^' l'expression de sa rag^ et de ^son impT^

N'était-ce pas plutôt par indifférence et parce qu'il n'avait nen compris, depuis trois jours, à la ténébreuse intrigue mil s agitait autour de la jeune fille ? ^ ^

Elle écouta...

La respiration du vieillard était redevenue régulière

Nathalie, l'adroite comédienne, fut trompée par cette com.édJ»

— Il dort I... Cela vaudra mieux... Laissons-le dormir

„«r '«oc" flic* JT-^ ^^'^^ P^^^*' ^"^ s'esquiva pour aller retrouver ses fils et !?nr apprendre ce quJ reualt de s» passer

Mais à peine était-elle sortie que les yeux de Croix-Vitrô se rouvraient, larges, effrayants...

Ce visage, où il semblait que rien de la vie ne manquât plus, offrit tout à coup un masque de haine et de vengeance...

Tous les muscles affaiblis de cet homme parurent se combiner par un effort terrible, un de ces «fîorts qui parfois font craquer la machine humaine et la frappent m.ortellement.

Et, soudain, il y eut un miracle... sous l'action de l'épouvante qui lui tenaillait le cœur...

Le paralytique venait de se lever, en s'appuyant su' »s deux bras de son fauteuil.

Et dans l'ombre, pffraynnt, il se tennit debout. ..

Debout I ,

UN DRAME DAJ>)S J.K FORftT

Ce mort semble renaître à la vie.

Tout d'abord, il reste immobile, comme étonné de se v'oir iainsi, et de ne point sentir ses jambes chanceler, et de ne point s'effondrer dans ce fauteuil sinistre où il avait passé tant de tristes jours depuis la lin de Suzanne.

Mais non, il ne tombe pns... -et il relève le front dons un geste de triomphe.

— Debout I Debout I...

Car voilà ce qu'il pense, ce qu'il se crie ;\ lul-iMèmo... Et s'il est debout, puisqu'il ne s'écroule pas comme une chose ineite et impuissante, puisque, pour une heure, pour un instant peut-être un peu de forces lui est revenu, qui sait s'il ne va pas pouvoir marcher, faire quelques pas... des pas qui l'amèneront vers un but déterminé... et ce but, c'est le salut de Rose-Lison, c'est le salut de sa fille I...

Marcher I quand il devrait, pour cela, se retenir ;\ toutes les branches et s'accrocher A, toutes les pierres... Marcher! quand il devrait se traîner sur le ventre et avancer sur le sol, parmi les obstacles, dans la boue, de même que s'avancent les bêtes Immondes qui rampent, comme si elles avaient peur de la lumière... Marcher 1 en laissant partout des lambeaux de sa chair et des gouttes de son sang I... Mais marcher, marcher, marcher I...

11 s'essaye ! Ah I comme il tremble !... Les deux mains appuyées sur le lourd fauteuil, il soulève un pied, lentement, lentement... et il lui semble qu'à ce pied est atttachée une chaus. sure de plomb... L'a-t-il soulevé, même ? Ou simplement son pied n'a-f-il pas glissé sur le soi?... Qu'importe I... Il a pu se tenir! Il n'est pas tombé! Et il avance l'autre, à présent, comme un enfant qui tenterait ses premiers pas. Il se hasarde à ne plus se tenir au fnutenil... Les mains en avant, tâtonnant, prêt h s'accrocher au Ut, à la corniche de la cheminée, aux meubles, à l'appui de la fe^nêtre, les yeux dilatés par une sorte de joie étrange, une joie terrible, il fait, sans s'écrouler, le tour de la chambre., »

Debout I II est debout 1

L'atroce douleur qu'il a ressentie, tout à l'heure, en comprenant que Lison était tombée dans le piège, avait galvanisé ce corps I Elle avait éié, cette douleur, comme le courant électrique qui ferait sursauter les muscles d'un cadavre... en lui redonnant une apparence de vio... Et dùt-il payer de la m.ort cet efion gigantesque, il irait jusqu'au bout I

Debout I II était debout et il venait de marcher 1

11 se mit à trembler de bonheur. Mais il fallait prendre un parti. Que faire ?

Pour ménager ses forces, éviter toute fatigue, il alla, fléchissant sur ses jarrets, reprendre place dans son fauteuil. Oui, que faire?... Se traîner hors de Royaumont ? S'en aller jusqu'à la forêt, même en usant sur la route et les ornières ses genoux et les paumes de ses mains?... A quoi cela servirait-il? Est-ce que ce serait le moyen de sauver Lison? Il n'arriverait jamais à la lisière du bois... Et quand bien même il en aurait la force 7... De là, il fallait monter par des sentes abruptes, glissantes, rocailleuses, jusqu'à ce nid de vautours, la Pomme-de- Pin, vers lequel volait, à tire-d'aile, le pauvre oiselet qu'était Rose-Lison... Non, pas même avec un miracle, il ne pourrait se rendre là 1... Folie de le croire ! folie de le vouloir.

Mais le comte était-il en pleine possession de son esprit î

Il était fou d'amour paternel et fou d'horreur...

Et cette folie de l'impossible le tenta...

Il était couvert de la tête aux pieds par une robe de chambre serrée à la ceinture par une cordelière lâche. Sa longue chevelure blanche flottait dans son cou. Il portait comme chaussures des pantoufles chaudes, épaisses.

Et ce fut ainsi, fantôme singulier, de fièvre, de haine, d'exaspération, ce fut ainsi qu'il apparut tout à coup sur le seuil de la porte ouverte.

Debout, toujours debout I...

Les ombres de la nuit commençaient d'envahir la cour. Celleci était déserte, heureusement. D'abord, il craignit les abois des chiens, en l'apercevant. Et alors, quelque piqueur, au château, ou dans les communs, aurait pu s'émouvoir de ces cris et de ce tuinulte, sans en comprendre la joie, et serait accouru... Mais les chiens dormaient, au fond de leur chenil...

Il avait pris une forte canne, à crosse, et n'avançait un pied que lorsque la canne reposait solidement sur le sol.

Et ses lèvres serrées indiquaient l'effort de cette volonté.

Quand il fut au milieu de la cour, ainsi, il s'arrêta un moment et leva les yeux vers le ciel.

Sans doute pour remercier Dieu de se montrer pitoyable pour lui..

Car il était debout, encore debout I

Et, ou lieu de l'affaiblir, il lui semblait que chaque pas qu'il faisait redoublait sa force et augmentait son courage...

11 passa devant le chenil... Rien n'y remua.

Il passa devant les remises et devant les écuries.

Personne n'en sortit, personne ne vit ce fantôme errant, pénible et lourd.

Et il se trouva enfin dans la campagne, hors du château.

Debout I Toujours debout I I

Il descend vers la Combeauté par les avenues superbes, bordées de gramls arbres où déjà s'éparpillent les DOupeç .vért^'s

(les bourgeons, où, de tous les points de Ja vallée, les petits oiseaux viennent chei'cher un abri auprès des branches où ils commencent à poser les premières brindilles do leurs nids.

11 n'a encore rencontré personne.

11 longe ainsi, du dehors, la première, la seconde terrasse... dans la solitude.

Que de temps il a mis pour faire \m aussi court trajet ! Il avance un pied après l'autre, en tâtonnant le sol, comme s'il eût marché sur des pics étroits, entourés partout d'abimes effroyables.

Mais il marchait I II marchait sans s'arrêter!... Et il ne regardait même pas à ses pieds. Il marchait, les yeux fixés au loin, par-dessus la rivière, par-dessus la côte, vers la forêt de ténèbres que les approches de la nuit rendaient plus sombre encore et où l'attentat infâme contre la vierge se préparait.

Arriverait-il là?... Non !... Il n'avait qu'une chance... Rencontrer un paysan en voiture... et tâcher de lui faire comprendre où il voulait aller, et se faire conduire au plus près de ce coupe-gorge...

Mais comment expliquer pareilles choses ? Ironie I Impuissance atroce ! Par quels gestes assez éloquents, sa pensée invisible au fond de son cerveau, réussira-t-elle à passer dans le cerveau d'un étranger ?

Et si ce paysan l'interroge, que répondra le comte ?

Il répondra ce seul mot qui lui vient aux lèvres :

— Oui I oui I...

Et l'homme le prendra pour un fou ! Et il aura raison, sans doute, car Je comte est fou, d'horreur et de désespoir I

Et chaque pas qu'il tait s'accompagne d'un cri étranglé, inarticulé, où, seule, Rose-Lison disiinguerait ce qu'il veut dire :

— Ma fille 1 ma fille I

Cependant, il ne fait pas encore assez nuit pour que des gens qui travaillent dans la campagne ne l'aperçoivent tout à coup, et ne le reconnaissent.

Ils s'appuient sur leurs outils et le considèrent.

— C'est le comte!... c'est M. de Croix-Vitré!...

Et 'le voyant ainsi, titubant, le vent faisant fiotter ses cheveux et s'engouffrant-dans la longue robe de chambre, ces gens sont pris de pitié et murmurent :

— Il est fou !

Et, d'un champ à l'autre, parmi la verdure des moissons naissantes, le cri circule jusqu'au fond de la jolie vallée calme :

— Le comte de Croix.- Vitré est devenu fou 1

Comment put-il atteindre la route qui longe la rivière ? Quelle énergie surhumaine le soutenait ? Une fois là, il vit qu'il n'aurait jamais assez de force pour aller plus loin. ,

Et, pourtant, il le voulait quand même...

Sa volonté impérieuse commandait à son corps débile...

Dès lors, il n'avança plus, dirons-nous, que par efforts successifs, et chacun de ces efforts paraissait devoir être le dernier.

La route était bordée d'arbres.

Il arrivait à un de ces arbres, s'y retenant pour ne pas tomber, le tronc embrassé avec ses deux bras.

Et là, il attendait, aveuglé, les. yeux troubles, sentant venir la mort.

Et il pensait :

228 LA BÉAUIÉ DD DÎABLÈ

— Non, je ne mourrai pas... j'irai jusqu'à l'arbre voisin... II se remettait en marche...

En marche? Non. Déjà, le vieillard ne marchait plus. 11 se traînait à genoux, s'accrochait aux pierres, aux. herbes poussées sur l'accotement... aux sillons tracés par les roues des voitures, durant l'hiver, et qu'on n'avait pas encore rempierrés...

11 atteignait un autre arbre, s'y cramponnait, se soulevait, se redressait..

Debout I Une fois de plus, il était debout I I

Et devant le spectacle lamentable de cet homme tout-puissant, possesseur de ce pays, et qui cherchait à fuir comme une pauvre bête blessée, devant ce spectacle que le soleil rouge, visible seulement par des reflets, éclairait à son couchant, de loin les gens disaient :

— Mais il est fou !

D'arbre en arbre, il tombait et se relevait toujours...

— Encore un arbre I pensait-il, et puis ce sera tout. Je mourrai !...

L'arbre était franchi et le vieillard n'était pas mort... De loin, les gens disaient :

— On ne sait donc rien, au château ? On ne l'a pas vu partir?..

Craintifs, ils regardèrent jusqu'à ce que le soleil se fût couché. Les ombres devinrent plus épaisses. Le corps du vieillard sembla s'y noyer et disparut. C'est à peine si Ton vit que, n'en pouvant plus, ayant atteint la limite humaine de ses forces, Croix-Vitré venait de tomber au travers de la route, les bras en croix...

Et les mains convulsées contre les ornières dures, il gémissait :

— Ma fille I Ma fille I...

Deux lanternes blanches s'approchaient, au trot rapide d'un robuste cheval.

Le cheval prit peur devant ce corps et fit un saut de côté. La voiture pencha, faillit se renverser, puis reprit son équilibre.

Lestement, un homme venait de sauter à terre

C'était le docteur Fontenailles.

Il se pencha sur le cadavre, l'enleva dans ses bras et le reconnut.

— M. de Croix-Vitré I murmura- t-il, avec une profonde surprise.

Comment le vieillard se trouvait-il là ? Qui l'avait amené î Car, il n'avait pu y venir seul et sans y être porté ? Et pourquoi l'avait-on laissé seul, au risque de le faire écraser?... Autant de mystères qu'il n'essaya même pas de s'expliquer au premier moment, et dont la pensée seulement vint à son esprit.

Le plus pressé était de secourir le pauvre homme. N'était-ii pas trop tard ?

Mort, put-être?

Mais non. Le comte gémissait toujours. Et Fontenailles l'entendit qu'il disait :

— Ma fille I Ma fille I

Or, il faut se souvenir que le docteur était au courant de la triste histoire de la naissance de Rose et des événfraents qui avaient suivi cette naissance. Il tressaillit eu entendant le cri plaintif du vieillard.

LA BEADIÉ DU DIABLE 2iîtf

11 demaiidait ea fille...

Où était-elle donc, cette gentille Li&ou qui jamais ne l9 quittait 7 Pourquoi avait-elle abandonné sou père, «n cette soirée V

dliristian déposa le comte dans sa voiture.

Le vieillard avait reconnu son sauveur. Il se taisait. 11 semblait rassuré.

— Pouvez-vous m'ex.pliquer?... commença Christian.

Mais il n'acheva pas sa pensée. A quoi bon interroger cet homme? Yi n'en obtiendrait aucune réponse... L'explication qu'il désirait, on la lui donnerait à Royaumont, et non ailleurs.

Alors, il dit doucement :

— Je vais vous reconduire au château I

Un frisson brusque dans ce pauvre corps émacié. Un peu do vie lui revenait, avec le nouvel espoir de sauver Rose-Lison, peut-être, sràce à Christian.

Il articula péniblement :

— Non I

— Vous parlez 1 1

Le comte avait porté ses mains à sus lèvres et il avait l'air, avec ses doigts qui s'agitaient et se crispaient, de vouloir en arracher les paroles. Christian, d'instinct, procéda avec le vieillard ainsi que faisait Rose, par questions précises, auxquelles les réponses étaient faciles, par un oui ou par un non.

Mais déjà la révolution qui s'était opérée chez Croix-Vitré, sous l'empire de l'épouvante que lui inspirait 1© sort de sa fille, lui permettait de se faire comprendre un peu mieux et d'ajouter quelques mots, lourds et lents, à son vocabulaire.

— Ai-je bien compris, monsieur? Vous ne voulez pas retourner au château ?

— Non.

— Pourquoi Lison n'est-elle pas auprès de vuus ?

Un gémissement. Et des larmes qui coulent à flots. Et parmi les pleurs, un mot :

— Danger...

— Lison est en danger?... dit Christian, lui-même éperdu...

— Oui.

— A Royaumont?... Mais quel danger?... Pourquoi ne ra'at-on pas prévenu ? Que lui est-il arrivé ? Parlez, monsieur, ditesi moi...

Il s'arrêta devant ce mort-vivant, qui eût donné le reste de sa vie pour se faire comprendre, et il murmura :

— Pardon I...

Le vieillard répétait, plaintif :

— Danger! Danger I...

~ Alors, retournons bien vite au chàieau... redit Christian, affolé.

— Non.

— Elle n'est donc pas à Royaumont?

— Non.

— Où est-elle?... Chez les Dornak, à la Mare-à-l'Eau?...

— Non.

— Alors, comment savoir? comment deviner?... Que faire? que lui dire?

La lune, qui se levait, projeta un peu de lumière sur la route, éclairant ces deux hommes qu'étreignait la même horreur. Les

■^.,i) LA BBAUÎB m} MMt£

<l(jigls du coiiiie se leponèrent à ses lèvres, |>our ©n atrauher les m&ts qu'il voulait dire.

Et tout à coup, en un cri guttural :

— Pomme-de-Pin 1

Un violent sursaut de Christian. Le jeune homme croyait avoir mal entendu.

— Vous dites ?... Non, ce n'est pas vrai ?... Lison est dans cette auberge ?

— Oui. , , ,

— Pourcfuol?... C'est un repaire de misérables, de vagabonds perdus de vices et de crimes ! .. Qu'est-elle allée faire dans cette auberge ?...

— Danger I...

— Elle v a donc été attirée par un guet-apens 7

— Oui, oui, dit le vieillard, avec une joie délirante, se voyant compris. . .

— Et vous êtes parti, pauvre homme, pour la secourir 7

— Oui, oui !... .,, ,

— Et voilà ce qui vous a rendu des forces ? Voua ce qui e produit ce miracle? El vous êtes tombé en chemin?... Mais nous allons la sauver ensemble, n'est-ce pas?

— Oui, oui... vite... trop tartl ! bésaya Croix-^ itrc.

Tout à coup, le médecin sentit que les doigts brûlants du malade s'emparaient de sa main et la soulevaient lentement... Et le comte embrassa la main de celui qui voulait sauver sa fille...

Christian fut profondément ému...

— Je vous suis dévoué, monsieur, dit-il, dévoué plus que vous ne pouvez le croire.

— Vite ! vite 1 ,, , Déjà, le docteur avait fait tourner son cheval. II 1 enveloppa

d'un coup de fouet. La pauvre bête n'était pas habituée à un pareil traitement... Elle partit au galop, et Christian, au lieu de la ralentir, la cingla de nouveau. .

— Quel que soit le danger, disait-il, Je serai là... Mais y a-t-ii longtemps qu'elle est en route? Quelle avance a-t-elle sur

"OUS ? ^ ., -i -x j-ffl

C'était une question à laquelle, pour le cornte, il etan ditnrile de répondie. Christian lui facihta cette réponse par d autres questions précises :

— Deux heures ?

— Non...

— Moins, sans doute ?

— Beaucoup moins.

— Une heure?... une demi-heure T.,.

— Oui.

— Alors, tout n'est pas perdu. Avec la voilure, nous pouvona faire le trajet jusqu'en bordure d'Hérival, vers le Saut-du-Pic... De là, je monterai à pied. Et qui sait si je n'arriverai pas avant elle? . , .„ ..

Il sentit contre lui tout le corps du vieillard qui tressaillait violemment n ♦

— On en veut donc à sa vie 7 murmura-t-il, en tremblant. •— Plus !...

— Plus qu'à sa vie?.,. Alors, que penser?,.. C'est donc un guet-apens infâme î

— Oui-..

L\ BELVUTÊ DU DIABLE 231

— Contre son honneur ? Contre son innocence 7 Un gémissement seul répondit, cett-e fois.

— An ! mon Dieu 1 fit Cliristian... La pauvre fille I... mais c'est horrible !... Et qui a pu concevoir un crime aussi abominable î Une femme?

— Oui.

Une femme qui hait ? Une femme ? Qui peut haïr Lison 7

Dans le même geste singulier, le vieillard crispait ses doigts contre sa bouche. Le docteur devhm qu'il cherchait à prononcer un nom, le nom de la femme en qui était née l'exécrable pensée..

n'attendait, anxieux, le cœur serré, pris d'un indéilnissabîe soupçon.

Le nom sortit enfin, brusquement :

— Germaine Marberoux 1...

Christian chancela, comme atteint d'un coup mortel. Et pourtant, lui-même avait prononcé ce nom tout bas. avant le vieillard...

— C'est sur Lison qu'elle se venge I...

Il se rappelait maintenant ce qu'elle lui avait dit un jour : « Ce sont ses yeux qui t'attirent et qui t'ont séduit, ses yeux qui te donnent la comédie de la douceur et de la chasteté... Eh bien I je te la rendrai si déshonorée et si perdue qa'elle te fera horreur... *

— La misérable I

■ Près de lui, le vieillard bégaya :

— Vite I Vite ! Trop tard I . ^

— Non, non, il n'est pas trop tard... Il est impossible quune pareille infamie s'accomplisse... Nous arriverons, je vous la iure... Nous arriverons I

En bordure de la iorèt, Christian arrêta son cheval.

La pauvre bête était toute blanche d'écume. Elle tourna ses bons gros yeux vers son maître, si humain toujours, et qui venait de se montrer si barbare, et c'était un regard de reproche...

Du reste, il n'y avait plus de chemin. Un étroit sentier ro- 'cailleux s'infiltrait dans les broussailles et c'était tout.

— Je suis obligé de vous laisser seul, monsieur, dit le docteur...

Une plainte douce répondit :

— Oui... Vite! Vite!

Christian attacha son cheval à un arbre, retira un revolver de la poche de son cabriolet, et disparut dans l'obscurité de la forêt...

Le vent, assez froid, soufflait dans les cimes des arbres, et on l'entendait gronder au loin, comme les vagues d'une mer irritée Mais le ciel continuait d'être bleu, depuis le coucher du ' soleil, et la lune brillait parmi les diamants innombrables qui parsemaient les pro tondeurs de la nuit... .....•■•••j.

Rose-Lison marchait, rapide, auprès du paysan qui devait la guider. A cette enfant, grandie parmi tous les sentiers de la forêt, un guide était inutile et c'était elle, bien au contraire, qui aurait pu conduire les autres ; mais cet homme était <?n même -temps une protection, et sa présence la rassurait. Lison n'était pas non plus sans savoir ouelle était la monvii^n r'M-itatlotj, de i'aubeiee vers laquelle elle se dirigeait.

Som-ent, dans leurs promenades enfantines, Ciboulot s'étal arrêté alors cpiMls n'étaient plus loin de la Pomme-de-Pin... Et 11 lui avait dit :

— Ce n'est pas la peine d'aller jusque-là, c'est un repaire d gens sans aveu...

Et ils étaient retournés sur leurs pas.

Mais, ce soir, puisque c'était Ciboulot lui-même qui la df mandait, pouvait-elle hésiter à s'y rendre ? De ce repaire, bie; souvent, des vagabonds étaient descendus vers la vallée pou guetter Lison, quand elle errait toute seule par les sentes e par les combes, cueillant des fleurs et tout enguirlandée de p£ rures sauvages. Elle n'avait jamais eu peur, parce qu'elle n s'était jamais douté du danger, et si elle ne s'était jamais dont du danger, c'est que Ciboulot, sans cesse, veillait sur elle.

Ce soir-là, donc, en s'en allant, elle n'eut pas peur.

Ce ne fut qu'à la longue, ei lorsqu'on atteignit la bordur d'Hérival, la nuit à peu près venue, qu'elle sentit naître en ell une inquiétude.

Depuis qu'ils étaient partis de Royaumont, son compagnon n'avait pas prononcé une parole.

Et Lison, de son côté, avait à peine fait attention à lui.

Avant de s'engager dans la forêt, elle se retourna vers 1 paysan.

C/ette forêt, qui lui était si connue, si familière ; cette forêi qui était son amie, lui semblait devenue tout à coup redoutable Ces sapins avaient lair d'autant de géants prêts à s'effondre .sur elle. Et les roulements lointains du vent dans les profor: dours étaient comme des gémissements qu'ils poussaient.

Elle trembla, arrêtée au bord du sentier humide qui grimpai dans l'ombre.

— C'est drôle 1 murmura-t-elle, je n'ai jamais eu peur comm ça I...

Le paysan l'avait imitée, s'était arrêté comme elle. Elle le questionna et il répondit sans la regarder, les yen" tantôt à droite, tantôt ù gauche, avec un sourire niais.

— Je ne vous connais pas... Vous n'êtes pas de ce paysî

— Si... je suis de Gérardmer... J'ai été embauché pour cliai bonner...

— - Comment vous appelle-ton ?

— De mon nom, on m'appelle Giroul... et de mon petit nom Amédée...

— La lettre que vous êles venu m'apporter... comment von .1 telle été remise ?...

Giroul cracha, toussota, puis regarda à gauche. Après quoi il réplicfua, tout d'une traite, comme s'il récitait une leçoi qu'on lui avait apprise :

— Voilà ce que c'est... On était dans la vente... et on enten dait des coups de hache pas bien loin, du côté de la Croix-dt Nivelle, vous savez?... Même qu'un de nous y était allé et qu'oi avait bu du peckey avec un grand maigre qui s'attaquait une racine... et qui était Justement le fils Dornak... Henrioi qu'on le nomme... Quand, avec un craquement, il y eut un cri « Au secours 1 » Alors, on y courut. Le fils Dornak était sou les branches, évanoui. On a bien essayé de le relever, mai comme il n'a pas pu tenir sur ses deux gui bob s, on peut croir (ui'il a les jambe<j cassées... Alors, on l'a transporté à 1)

U hEAUll' DU DIABLE 2M

FGJume-de-Piii. Et il criait, U criait, tant et si bien qu'il devait souffrir, le pauvre bougre !...

~ Mon Dieu ! mon Dieu I murmura Lison.

Giroul toussota, cracha et, cette fois, regarda à droite.

— A l'auberge, il est revenu à lui... et la première chose qu'il a due, ça été de vous demander... et de vouloir vous parler... Et comme, nous autres, nous ne comprenions pas bien, il a écrit... oh 1 le pauvre bougre, 11 s'y est repris à dix fois, pour écrire... Ça doit se voir sur sa lettre... et il s'arrêtait après chaque mot pour crier : « Ah ! que je souffre 1 ah 1 tuez-moi donc 1 » Enfin, il a pu achever tout de même son mot d'écrit... Et voilà comme quoi je vous l'ai apporté...

Il se tut, cracha et regarda en l'air,

Lison remarqua que cet homme ne lui avait rien appris et iue ce qu'il venait de lui dire se trouvait dans la lettre d'Henriot.

— • Et vous lavez laissé seul, à l'auberge 7

— Oh I que non I... il y a l'aubergiste, le père Mouiiuttc...

— Et pas un d'entre vous n'a pensé à courir cliercher le iiiedecm ?

— Ohl que si, on y est allé... mais c'est loin... à pied... Lison respira. La réponse rapide et sans hésilation à sa quts-

-lon semblait lui prouver que cet homme ne mentait pas. Giroul cracha à gauche et dit ;

— On serait bien allé avertir aussi les Dornak, mais il l'avait iéfendu... Fallait obéir, pour pas lui causer du chagrin... et domine c'était vous qu'il réclamait, voilà, on ne s'a occupé que le vous, seulement.

— Quelle heure était-il quand cet accident est arrivé ?

— Il était... il était midi, à peu près... on allait manger la ioupe.

— C'est singuUer, murmura Rose, après une réflexion subite... rienriot ne va jamais travailler le dimanche...

— Il avait fini et il allait repartir... Et même à l'auberge, on >e j)laignant, c'est ce qu'il ne cessait de répéter : « Voilà ce que ;'est que de travailler le dimanche I »

Cet homme avait réponse à tout. Lison se tranquillisa et, -enirant bravement dans le sentier des ténèbres :

— Allons vite I dit-elle.

— .le veux bien, d autant que nous vcnoiis de perdre cina ninutes à bavarder.

Et il cratha à droite.

Ils marchèrent en silenca sous les arbres dont les rangées, )resque mystérieuses, avaient des allures de nécropole. Sur les irindilles mouillées par les neiges et les pluies hivernales et lue le soleil n'avait pas encore eu le temps de dessécher, leurs )as ne s'entendaient pas, et plusieurs fois, Giroul qui était eu jvant, sur le sentier en forto'penic, se retourna, croyant aans toute que Lison ne le suivait plus.

Elle le suivait, mais ces ténèbres pesaient sur son cœur. Les •pirnssements du vent dans les cimes rappelaient à son esprit, iéja surexcité par le chagrin, les légendes fantastiques, les cônes merveilleux racontés par Ciboulot. C'était l'oiseau de vérité lUi se dérobait sous les fourrés les plus sombres, dans les ■avins humides et profonds, et qui lui disait : « C'est moi qui le t'aime pas 1 » Et tous les autres oiseaux, répondaient à qui ïueux mieux: « Je t'aime... » Et c'est aussi les fils du pèchent

234 Î.A BLÀL-ÏÉ DU ÛIABLli

avec leur lanoe, leur cheval et leur chien. Et la méchaule fé<

qui surgissait de terre tour les changer en brins d'herbe. E

)uis, les bêtes féroces, les hydres, les dragons qui dévoraien

es vierges, toujours les vierges... excepté lorsqu'un beau Jeun»

homme venait les délivrer.

Rose-Lison s'arrêta. Ce fut une peur instinctive, irraisonnée

Est-ce que la vierge, ce n'était pas elle, Lison ?

Et de ces profondeurs noires, d'où pariaient des gémisse incnts, est-ce que nallait pas surgir une bête monstrueuse ?..

Elle se mit à rire, tout haut, pour se donner du cou Ta^e.

— Je suis folle I Et mon pauvre Ciboulot qui m'attend, là haut!...

Giroul se retourna et dit :

— Les filles, ça n'est pas très brave... elles ont peur de tout

— Je n'ai pas peur!...

— Oh ! je ne dis pas ça pour vous !

Elle fit encore quelques pas. Son cœur était atrocement serrf Eh bien ! si, elle avait peur. Ses dents claquaient. Elle n'avar çait plus maintenant qu'en se répétant, pour se donner du coi rage :

— Mon Henriot 1 Mon pauvre Henriot !.,.

Tout à coup, à la croisée de deux sentes, Giroul s'arrêta.

— Voilà votre chemin,' dil-il... C'est toujours tout droit... n a pas à se tromper... Maintenant, il y a plus besoin de vou conduire... c'est l'aflaire de dix minutes...

Et, brusquement, il disparut dans la nuit, la laissant seule. Elle se mit à crier, dans son premier effarement :

— Monsieur ! oh ! monsieur, ne me quittez pas !...

Elle entendit sa marche rapide. Il gravissait des roch'C qu'éraflaient, en raclant, les clous de ses gros souliers. Eli crut d'abord qu'il revenait. Mais le bruit alla s'affaiblissant i se perdit au loin. Alors, elle fut prise de toutes les affres d la peur, de la terreur irraisonnée, de l'épouvante sans cause Elle se mit à courir dans la direction que Giroul avait pris pour le supplier, l'arrêter. Elle tomba, les pieds embarrassé dans une racine. Elle s'imagina qu'un serpent se tordait autou de sa jambe et se rejeta en arrière avec un cri d'horreur. Pui: file vit, ainsi étendue, des veux luisants qui la regardaient, cl gnotaient à travers les arbres. Et elle fut longtemps avant d s'apercevoir que ce n'était que des étoiles. Elle se releva, ma en s'appuyaut contre le sol avec ses mains, elle crut sent des choses gluantes, des animaux immondes qui fuyaient, gli; saiont sous ses doigts. Et il lui fallut longtemps avant de rt marquer que c'étaient, tout simplement, des pierres lisse: humides de la rosée nocturne. Enfin, elle reprit sa marche. El) avait fini par s'orienter. Elle était déjà venue jusque-là, ave Ciboulot.

— Mon pauvre Henriot !...

Très loin, de l'autre côté du grand bois, affaibli par la di lance, mais porté sur les ondes du vent, un tintement d'ho loge. . . , ,

C'était une égli&e, là-bas, dans la vallée qtu sonnait Ineur

Elle compta : il n'était que huit heures.

Elle en fut surprise. Comme il y avait longtemps qu'ai avait quitté Royaumont !... Il lui semblait qne la nuit toi entière s'était écoulée depuis et que l'aurore commençait. O

cette douce et incertaine lumière qui éclairait des coins de la forêt, ce n'était pas le crépuscule matinal... c'était la lune...

Le silence était lourd. Le vent, subitement, venait de s'apaiser.

Elle dit tout haut :

— Non, je ne veux pas avoir peur...

Et elle reprit le chemin gui conduisait à la Pomme-de-Pin.

* Germaine* Marberoax avait écrit la lettre de Cibouiot. Depuis longtemps, elle sétait préparée à ce piège. Et depuis longtemps, elle s'était appliquée à imiter l'écriture du compagnon de Rose. Elle connaissait la vente des charbonniers à la Croix-de- Nivelle- s'y était rendue et avait confié la lettre à Giroul eii lui donnant ses instructions. Elle avait prévu toutes les questions qui lui seraient Dosées, même les plus singulières et la leçon du paysan était faite. ^.^ ,,

— Voici pour vous récompenser, dit-elle... Elle lui mit vingt francs dans la mam.

— Et lorsque vous aurez accompli votre commission, si vous avez suivi mes instructions et si vous n'avez rien oubUé, vous viendrez me trouver le lendemain au Moulin-Joli, et je vous donnerai vingt francs encore... t-, ^ t^i.

Les ouvriers de la vente étaient étrangers au pays. Une foib leur travail terminé en foret, une fois partis, Germaine savait qu'elle ne les reverrait sans doute jamais ou que des amiées s'écouleraient avant qu'on les revît. ' Elle était donc tranquille de ce côté. r. ,

Lorsque Giroul, sa lettre à la main, se dirigea vers RoyaumoRt, elle le guetta. ,., .^ , .,

Giroul d'après les instructions qu'il avait reçues, devait attendre, hors du château, que Lison sortît pour se rendre chez les Dornak, comme elle avait l'habitude de le faire tous les dimanches.

Il attendit longtemps et jusquau soir.

On sait comment il se fit que la jeune fille ne sortit pas ce

Et Giroul allait quitter son poste, sur la route de la Mareà-lEau, lorsque Germaine apparut tout à coup et lui dit :

— Entrez au château et remettez votre lettre I

Le paysan obéit. On l'avait payé. Il gagnait son argent.

Mais Germaine était dans l'angoisse. Cette intrigue si savamment ourdie allait-elle échouer devant un obstacle vulgaire ? Pourquoi Lison n'avait-elle pas quitté Royaumont ce jour-là 7 Si elle ne recevait pas cette lettre, tout était remis en question, tout était à recommencer... , , , . , , «

Elle vit Giroul se diriger à la tombée du jour vers le cliateau.

Elle le vit y entrer, disparaître. . , . , .

Elle attendit, le cœur battant, ne respirant plus, toute a sa Ir^infi férocG

— Viendra-t-elle ? Il en est encore temps.

Tout à coup, Giroul reparut, longeant les terrasses et descendont vers la rivière.

Giroul n'était pas seul. ^ . , .*. u . x

Une jeune fille l'accompagnait, marchant la tête baissée, et à chaque pas s'essuyant les yeux..

~ C'«st elle I

?n6 f.A BEAUTÉ DU DIABF.F.

Et Germaine eut~\iii soupir de Joie farouche.

Elle ne les attendit pas. C'était inutile. N'était-elle pas bien sûre, maintenant, que Lison se dirigeait vers l'auberge maudite ? Mais elle voulait quand même savourer jusqu'au bout sa terrible vengeance. Ce n'était pas assez d'avoir vu l'enfant prendre ce chemin de honte et de mort. Elle voulait l'en voir revenir, folle de honte et mourante.

Alors, elle la précéda dans la forêt.

Les sentiers lui étaient familiers, à elle aussi. Elle n'hésitait pas. Elle savait que là-haut se trouvait un carrefour de chemin sinueux où il faudrait choisir celui qui aboutissait à la claixière de la Pomme-de-Pin.

Giroul allait monter jusque-là, ou Indiquer le sentier.

Après quoi, il redescendrait, laissant Rose-Lison seule.

Et ce fut le long de ce sentier, à quelques minutes de l'auberge, que Germaine alla se cacher.

Elle se blottit contre un buisson, dans l'ombre tout à fait venue, et attendit, comme une bête fauve qui guette sa proie.

Et, invisible dans ces ténèbres, elle souriait, d'un sourire de triomphe sauvage, car elle pensait :

— Au lieu d'Henriot, à l'auberge, elle trouvera des bandits l

Les minutes s'écoulèrent.

Elle prêtait l'oreille aux moindres bruits et elle s'irritait

même contre le vent qui gémissait dans les arbres, parce que

.le vent l'empêchait d'entendre, au loin, la marche de Lison

et de Giroul dans le sentier rocheux. Le vent lui dérobait ainsi

une des voluptés de sa vengeance.

Il s'apaisa. Elle tendit le cou, attentive.

Maintenant, la forêt était redevenue très calme. Sur la lisière, les chouettes commençaient à hurler. De la plaine, des corbeaux rentraient en croassant. C'était tout. Et quand huit heures sonnèrent à une église, au fond de la vallée, Germaine, de même que Lison, l'entendit.

Alors, elle commença à éprouver de l'inquiétude.

Le temps passait. Elle calculait que Rose aurait dû être là.

Qu'était-il arrivé ? Un obstacle imprévu 7 Un hasard ? Ou bien, au moment d'entrer dans les bois, l'enfant avait-elle eu peur de s'y trouver avec cet homme qu'elle ne connaissait pas ?,.. Et au lieu de se rendre à la Pomme-de-Pin, navait-elle pas couru chez les Dornak en dépit des recommandations pressantes de la lettre de Ciboulot ?

immobile, perdue dans les broussailles, Germaine écoutait.

Des minutes s'écoulèrent encore. Et cela lui parut si long, qu'elle croyait à des heures. Puis, des craquements de branches mortes, non loin, au-dessous d'elle. Elle tressaille. Qu'était-ce? Un animal qiu fuyait ? Quelque chevreuil? un sanglier? un lièvre? Ou bien é''tait-ce enfin Rose-Lison? Plus rien. Le si- Irîuce se lit de nouveau, absolu, et Germaine n'entendit plus rien que les battements de son cœur.

Elle finit par croire, ou que Lison, au dernier moment, a leculé... ou qu'elle a pris un autre chemin...

Un autre chemin? Lequel? Impossible... On ne pouvait s'y tromper... Il fallait bien passer par là, vers ce carrefour de eentiers abrupts, où elle était...

Enfin, qui sait ?... Pour aller plus vite, Lison, habituée à la îorêt, n'avait peut-être pas craint de prendre à travers bole...

r,A BEAUTÉ DU DIABLE l?fî7

Ces bois n'ont point partout des broussailles et, quand on sait s'y retrouver, on y marche assez librement. Oui, sans doute, Lison avait fait cela. Et qui sait si elle n'était pas déjà à l'auberge infâme ?...

Alors, Germaine quitta sa retraite.

Elle grimpe le sentier rocailleux. Elle se rapproche de l'auberge.

C'est elle-même qui va s'offrir au danger qu'elle a préparé pour une autre.

Fontenailles avait abandonné Croix-Vitré dans sa voiture, après avoir attaché à un sapin le pauvre cheval harassé, qui ne pensait guère, en cet instant-là, à faire un pas de plus, après la course qu'il venait de fournir.

Et le docteur s'était jeté dans la forêt, à la recherche de Rose- Llson.

De temps en temps, il s'arrêtait pour écouter.

Et même, il appelait :

— Lison I Lison 1 arrêtez-vous I N'allez pas plus loin 1

Il écoutait si quelque voix lui répondait ; il n'entendait que les rumeurs du vent, de ce vent qui semblait vouloir étouffer, sous ses grondements, les gémissements de la victime.

Il se remettait en marche. Il remontait. Puis, de nouveau, des appels.

Et rien que le vent, que les chouettes, que les corbeaux ; rien que les arbres qui craquaient et qui, ainsi, avaient l'air de rire de ses efforts et de ses appels, lugubrement.

Il ne se décourageait pas. Lison avait de l'avance sur lui. Il regagnerait cette avance. Il arriverait à l'auberge en même temps qu'elle.

Enfin, le vent cessa.

Et, comme Rose, comme Germaine, 11 entendit sonner huit heures.

Et voilà qu'il croit percevoir une course à travers les branches, et des plaintes, et des exclamations d'épouvante.

Une voix, une voix étrange, qu'il ne reconnaît pas, et qui, en. effet, était méconnaissable, grelotte, non loin de lui :

— Non, non, je ne veux pas avoir peur I...

Mais c'est Lison ? Ce ne peut être que Lison I II écoute encore... Plus rien.

Il se dirigea, dans les ténèbres, vers l'endroit d'où cette voix est venue...

— Rose I Ma chère Rose I Est-ce donc vous ?

Aucune réponse. Et le silence est si profond maintenant qu'il se demande si, tout à l'heure, il n'a pas été le jouet d'une hallucination...

— Lison I Llson 1...

Dans le sentier, il trébuche. Ses pieds viennent de rencontrer un obstacle, non pas une pierre, non pas une racine, mais quelque chose de mou.

Il tâte... Ses mains rencontrent un corps... de longs cheveux dénoués...

C'est vme femme...

— Lison I Lison I...

Il la soulève, l'emporte dans ses bras, jusqu'à une clairièr», pour "^ieux voir.

Est-ce bien Rose, sa chère Rose?... Et alors, n'est-ce plus qu'un cadavre ?

Elle est sans mouvement, Inerte, la tête renversée. Et quand les rayons de la lune, enfin, l'éclairent, elle est d'une si profonde pâleur qu'un frisson d'effroi parcourt les membres de Christian et lui glace le cœur.

— Morte ! mon Dieu, elle est est morte.

Non... elle remue... elle revient à elle... ses mains se crispent contre les bras de Christian, dans un geste de défense instinctive.

— Elle vit î Elle, vit 1 1

Et il se hâte de la rassurer.

— N'ayez pas peur, Lison, c'est moi, Christian, moi qui vous aime, moi qui vous protégerai. Vous n'avez plus rien à craindre...

Et doucement, il la déposa par terre, en la soutenant, parce qu'elle chancelle...

Lorsqu'un cri aigu descend vers eux, des hauteurs de la forêt, un cri lamentable, un cri horrible...

Ils écoutent, éperdus.

Plus rien !... Plus rien qu'un silence, un silence tragique !

— C'est un cri de femme ! dit Lison tremblante.

C'est vrai et, par surcroît d'épouvante, Fontenailles a cru reconnaître dans ce cri la voix à laquelle, jadis, il avait entendu proférer tant de paroles d'amour...

La voix de Germaine Marberoux.

Ils crurent, à ce moment, percevoir un second cri, plus lointain que le premier, ou seulement plus étouffé.

— Ecoutez I Mais ce fut fini.

— Ah I monsieur, dii Lison frémissante... Il se commet un crime auprès de nous î

— Oui, peut-être I...

— Courez ! Monsieur, courez vite !

— Lison, c'est impossible, je ne puis vous laisser seule... Déjà, il me semble que je vous ai sauvée d'un danger. Ne seraitce pas pour vous y exposer de nouveau?

Rester seule l Non, elle avait passé par trop de terreurs. Elle ne s'en voyait plus le courage. Et pourtant, l'humanité, la pitié parlait haut dans son cœur, et faisait taire ses hésitations, son effroi.

— Je ne vous quitterai pas, dit-elle... Remontons là-haut, tous les deux.

Ils se hâtèrent, dans le sentier, refaisant le chemm que Fontenailles venait de descendre, en emportant Rose-Lison dans ses bras. Et cette fois, la jeune fille, marchait bravement auprès de lui. Maintenant, rien ne troublait plus le silence de la forêt. Même les oiseaux nocturnes se taisaient comme s'ils avaient été effrayés et chassés de leurs retraites favorites par le crime qui, sans doute, s'était accompli dans les ténèbres.

Déjà, ils ont franchi la moitié du chemin, Lison s'arrête,

— Ce cri, dit-elle, le cri que nous avons entendu ?...

— Eh bien ?

— Il me semble, à présent que ce n'était pas un cri de femme... et que c'était Henriot, mon pauvre Henriot, mourant...

— Tui rencontré Henriot à la Mare-à-I'Eau... vers six henreà du So'a\ dit le médecin...

LA iiEAUili DU DIABLE BSU

— Blessé? Tout gainglantî Les jambes brisées? fit-elic haletante.

Surpris, Fontenailles répliqua :

— Henriot se porte aussi bien que moi. Quand je l'ai vu, il était assis sur le banc de pierre, devant la porte et lisait, selon son habitude...

Lison se tut. Elle comprenait qu'on lui avait tendu un piège, et que Croix-Vitré ne s'était pas trompé en lui faisant deviner qu'elle courait un grand danger, eu cette journée-là. Bien qu'elle eût été prévenue, elle y avait été prise. Mais alors, le crime qui se passait là-haut, vers cette auberge maudite où (^lle était attirée, ce crime qui devait s'accomplir sur clleziiême?...

C'était une autre qui en était victime ?

Et cette autre ? L'ennemie dont on lui avait parlé ?...

Germaine Marberoux !

La pitié fut plus forte que tout, que le ressentiment, que l'horreur.

— Cela est affreux, monsieur, sauvons-la ! sauvons-la I

Et ils se précipitèrent, se tenant par la main pour ne pas tomber dans les roches.

Là-haut, une clairière s'étendait, dans un terrain rocailleux où il avait fallu rapporter de la terre végétale, pour y faire pousser, en été, quelques légumes.

Au milieu de la clairière, où la lune répandait ses pâles rayons, l'auberge.

La Pomme-de-Pin apparaissait là, misérable et sinistre, vraiment avec l'aspect d'une maison de crime.

La fenêtre et la porte vitrée étaient éclairées par nu'C lumière que rougeoyaient des rideaux de serge rouge à carreaux, pendus devant les vitres sales de poussière.

Oui, c'était bien tm coupe-gorge et repaire de bandits, en cotte solitude de la forêt, qui semblait établir une barrière protectrice entre l'auberge et le reste du inonde. Jadis, au temps où la maison appartenait à l'administration forestière, de larges avenues y conduisaient, perçant en carrés ou en diagonales les vastes étendues de sapins, et rendant facile leur exploitation. Mais depuis lors, les alentours en avaient été négligés, étant d'un mince rapport. Les avenues, peu à peu, s'étaient comblées. On ne les reconnaissait plus, ou, si on les reconnaissait, ce n'était que par la coupure qu'elles allongeaient à travers les cimes des sapins, car, du sol, partaient des broussailles plus épaisses qu'ailleurs.

Au moment où Christian et Lison arrivaient sur la bordure, ils aperçurent, distinctement, un homme de taille colossale, qui en quelques bons, disparaissait dans la nuit des grands arbres.

Cela fut si rapide qu'ils pouvaient presque douter d'avoir vu...

Mais ils. ne réfléchissaient plus. Et c'était Lison qui entraînait Christian.

— \'enez, monsieur I Venez ! !

La porte de l'auberge n'est même pas fermée au loquet. Christian la pousse brusquement et s'arrête sur le seuil.

La salle est éclairée par une lampe à pétrole qui fume sur une table, à côté d'une bouteille de genièvre et d'un verre.

Au milieu de la salle, étendue sur la terre battue, sans un mouvement, une femme dont la chevelure brune dénouée, dont

C40 LA BliAUiÊ DO DiABLt

les vêteuierits déchirés, dans un désordre effrayant, indiquent assez l'effroyable lutte qu'elle eut à soutenir.

Une femme, dont la lampe fumeuse éclaire les traits...

Une femme, pâle comme une morte, immobile comme une morte, et qui n est pas morte, pourtant, car ses yeux, d'admirables yeux noirs regardent, fixes et hagards, ceux qui viennent d'entrer là.

Cette femme, Christian ne s'était pas trompé au cri qu'il avait entendu, c'était bien Germaine, la fille de Jérôme Marberoux...

Germaine, qui, tout à l'heure, inquiète du retard de Lison, avait voulu s'assurer que la jemie fille était arrivée à l'auberge...

Germaine, qui avait quitté sa cachette pour se rapprocher du bouge, où elle savait que veillait, sinistre et patient, le Crime...

Germaine, qui avait été trop pressée de savourer sa vengeance.

Trop pressée, car, tout à coup, elle avait senti deux bras se nouer autour d'elle, dans une étreinte brutale...

Elle avait senti qu'on l'enlevait de terre et qu'on l'emportait.

Et, en traversant la clairière, la lune avait éclairé l'ignoble visage de l'homme qui l'emportait.

L'ivrogne Oberstein...

C'est alors, qu'horrifiée, se voyant perdue, elle avait jeté un cri... Le cri que, du fond de la forêt, Lison et Christian avaient jBntendu.

— A moi I à moi 1

Ce cri auquel le colosse avait répondu par un ricanement.

— Puisque l'autre ne vient pas, c'est toi qui paieras pour elle, ma fille...

Quand elle jeta un second cri, il lui serra la gorge :

— Tais-toi, tu vas réveiller les douaniers I

Et il la jeta dans l'auberge à demi étranglée, évanouie... L'odieuse vengeance rêvée par la malheureuse, se retournait contre elle... Elle était perdue...

Les grands yeux hagards, des yeux de folle, examinent Christian et Rose-Lison tour à tour, et ne les reconnaissaient pas, d'abord...

Elle parle... Us se penchent pour écouter, mais elle ne prononce qu'un mot, un seul, toujours le même:

— Horrible!... horrible!... horrible!...

Longtemps, elle reste ainsi. Et ils n'osent lui adresser la parole. Ils attendent que la raison lui revienne.

C'est Christian qu'elle reconnaît, le premier.

Son regard, arrêté sur le médecin, est devenu plus fixe. Un travail se fait dans le cerveau. On dirait qu'elle s'interroge, au fond d'elle-même, pour savoir ce qui s'est passé, comment jl se fait que cet homme soit là, et elle aussi, en ce désordre, eji cotte chambre inconnue, pendant la nuit...

Puis, la vérité illumine sa raison défaillante.

l'",t le cri qui lui échappe est la preuve que Dieu n'a pas eu pitié d'elle et qu'elle n'est pas devenue folle :

— Christian 1

Devant l'homme qu'elle a aimé, qu'elle aime encore, l'horreur de la situation où elle se trouve et de l'infamie qui a été commise contre elle, se centuple. Déjà le secret de ce crime était Insupportable, même s'il n'avait été connu que d'elle seule.

Et CB secret deveuait public... Et ce secret n'eu était plus uu pour Christian, alors qu'elle eût accepté que le monde entier le partageât, à la condition que son amant, seul, l'eût ignoré 1

— Non, non, je rêve, ce n'est pas lui I

Elle se cache les yeux avec les mains pour laisser à cette vision le temps de s'évanouir. Mais quand ses mains s'écartent de ses yeux, la vision est la même.

— Allez-vous-en I Allez-vous-en I balbutie la misérable.

Elle a un geste pour l'éloigner, lorsqu'il s'approche d'elle pour lui porter secours, car elle se souvient de ce qu'elle lui a dit autrelois, en le menaçant de se venger de lui sur Rose- Lison.

« Je te la rendrai perdue, déshonorée, si souillée qu'elle te fera horreur 1 »

Ce n'était pas Lison I C'était Germaine qui lui faisait horreur 1

Et ce n'étaitpas tout...

Voilà que Lison apparaît devant elle, tout à coup, pareille à un fantôme. Lison, qui a les mains jointes en prières.

— Elle 1 Elle 1 1

Un premier sentiment de honte, d'une honte affreuse, mais qui cède la place aussitôt à une rage de haine contre celle enfant.

Elle tend les poùigs.

, — A cause d'elle I A cause d'elle î...

Puis, se tournant, tantôt vers Christian, tantôt vers la jeune fille:

— Pourquoi êtes-vous ici 7 Qu'ètes-vous venus faire?... Ahl vous êtes heureux, n'est-ce pas'.. Horrible, je vous dis, horrible II... Comment êtes-vous ici, à cette heure, tous les deux 2 Allez-vous-en... je n'ai plus besoin de vous... Je vous hais...: Ma Iiaine saura bien vous retrouver l'un et l'autre...

— Remettez-vous I... disait Christian, infiniment ému.

— Allez-vous-en... Pourquoi me regardez-vous?... Est-ce que je vous demande d'avoir pitié de moi?,.. Mais allez-vous-eu donc...

Et, comme ils faisaient un pas vers la porte ouverte sur la clairière :

— Non... pas encore... Je veux savoir... Je veux savoir comment vous vous êtes réunis... Comment vous avez su qu'il fallait venir ici... Car vous tfiompliez, oui, vous triomphez... Mais j'ai donc été trahie?... Qui a pu vous dire?... qui a pu vous renseigner?... Ah! celui-là.... celui-là...

Et debout, le buste penché, les lèvres entr'ouvertes sur ses dents de jeune louve, elle attendait leur réponse...

Christian et Lison, interdits- devant tant de haine, se taisaient.

Mais tout à coup un peu de bruit se fit du côté de la porte, où apparut, dans la lumière indécise de la lune, une sorte de spectre, liâve, maigre, chancelant, dont les yeux, au fond de leurs orbites, brillaient d'un éclat surhumain...

Et, comme Germaine répétait bégayant :

— Qui vous a conduits, qui vous a prévenus ?... Une voix sourde, presque inintelligible, répondit :

— Moi !...

C'était le comte de Croix-Vitré, le vêtement déchiré, demi-nu, ensanglanté par les ronces et les pierres...

Le conilc qui avait entendu le cii aigu de Germaine tout à l'heure. ^ .,,

Et qui avait cru reconnaître l'appel suprême de sa fille... C'était le comte de Croix-Vitré qui s'était traîné jusque-là 1...

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