Rabier. Igfifins de pUlosophie^ t. I*% p
êtr'e compté, chaque chose en son rang et pour sa valeur : Futilité comme beauté de fond, Tagrément comme beauté accessoire. Notre âme est assez complexe pour admettre ces divers sentiments à la fois, et il n'en peut résulter qu'une émotion plus riche et plus intense.
Souvent j'ai éprouvé cette impression au pays de Flandre. Rien de pittoresque; aucun accident cle terrain; les champs à perte de vue. Et pourtant, à certaines heures, surtout aux matins de mai, quand la brume bleuâtre s'inondait de lumière diffuse et qu'une vapeur montait de la terre grasse, quand les blés gonflés de sève semblaient sortir du sol à l'appel du soleil, cette plaine si monotone prenait une beauté majestueuse. Sans doute j'admirais cette harmonie de tons, ce jeu de lumière et de couleurs, enchantement des yeux. Mais à ces sentiments, d'un charme un peu superficiel, s'en mêlaient d'autres plus profonds. C'était de la sympathie pour tous les travailleurs qui avaient cultivé cette plaine. C'était la joie de voir la terre nourricière, bonne aux créatures, répondre à l'effort de l'homme par sa fécondité ; c'était l'idée qu'avec ce blé sortait du sol la richesse, le bien-être et la vie. Non, je n'oubliais pas la récolte; au contraire, je la voyais d'avance, comme la fin positive vers laquelle tendaient tant d'énergies physiques et de labeur humain. Au fond de tous ces sentiments, il y avait bien une considération d'utilité; et c'étaient pourtant, eux aussi, des sentiments esthétiques. Je sentais alors, profondément, ce que peut être la beauté de Futile.
En poursuivant l'utile on peut atteindre du même coup à la souveraine beauté. Dans les productions utilitaires de la nature, nous trouvons un goût plus sobre et plus sûr, un art plus accompli que dans ce qu'elle fait pour le plaisir des yeux. Tandis que les êtres organisés ont une perfection de structure incomparable, on pourrait souvent trouver à redire à leur ornementation ; on y découvrira souvent des traces de mauvais goût, des surcharges, des bizarreries et du clinquant. Le splendide manteau de cour que le paon laisse traîner derrière lui est de bien grand luxe. Dans l'animal de proie où de
course, où tout semble sacrifié à l'utilité, on devrait dire au contraire que rien n*est sacrifié à l'apparence : aussi quel style impeccable dans toute la structure ! De même les œuvres de l'homme trouveront souvent le style en ne visant qu*à l'utilité. Un meuble parfaitement adapté à sa fonction, que l'artisan se sera seulement appliqué à faire logique, commode, d'exécution irréprochable, devra produire, quand bien même il ne porterait aucun décor, un efiFet esthétique. Le moindre geste, celui de prendre un verre sur une table, sera beau quand il sera accompli avec simplicité, certitude et délicatesse, le plus pratiquement possible, sans rien qui vise à l'effet.
« Nous étions arrivés au sommet d'un plateau de ce pays de Caux en Normandie qui est souple comme un parc anglais, mais un parc naturel et sans limites. C'est l'un des rares points du globe où la campagne se montre complètement saine, d'un vert sans défaillance. Un peu plus au nord l'âpreté la menace; un peu plus au sud le soleil la fatigue et lahâle. Au bout d'une plaine qui s'étendait jusqu'à la mer, des paysans édifiaient une meule. — Regardez, me dit-il, vus d'ici ils sont beaux. Ils construisent cette chose si simple et si importante qui est par excellence le monument heureux et presque invariable de la vie humaine qui se fixe : une meule de blé... Voyez donc l'eurythmie de l'existence humaine dans ses mouvements utiles. Regardez l'homme qui mène les chevaux, tout le corps de celui qui tend la gerbe sur la fourche, les femmes penchées sur le blé et les enfants qui jouent. Ils n'ont pas déplacé une pierre, remué une pelletée de terre pour embellir le paysage; ils ne font pas un pas, ne plantent pas un arbre, ne sèment pas une fleur, qui ne soient nécessaires. Tout ce tableau n'est que le résultat involontaire de l'effort de l'homme pour subsister un moment dans la nature; et cependant ceux d'entre nous qui n'ont d'autre souci que d'imaginer ou |de créer des spectacles de paix, de grâce ou de pensée profonde n'ont rien trouvé de plus parfait et viennent simplement peindre ou décrire ceci quand Jls
veulent nous représenter de la beauté ou du bonheur* ».
11 est au moins un cas où Futilité coïncide absolument avec la beauté : c*est celui où Tobjet est fait spécialement à fin d'utilité. Dans ce cas en effet, ce que nous devons lui demander avant tout, c'est d'être conforme à sa destination. Là est sa perfection ; là par conséquent est sa beauté. Une belle hache, c'est une hache solide, tranchante, bien en main; chacune de ces qualités pratiques, qui vont dans le sens de son utilité, tend à lui donner la valeur esthétique qu'un tel instrument comporte. De même, tout objet utile, un vase, un meuble, un édifice, un navire, une machine, aura pour essentielle beauté d'être visiblement apte à remplir sa fonction. Nous devrions juger de même de la beauté organique : tout organe affecté à une fonction déterminée devra être réputé beau quand il aura la structure reconnue la mieux appropriée à cette fonction. Les mains étant faites pour manier les objets, et non pour être étalées comme un simple objet de contemplation, leur véritable beauté ne sera ni d'être blanches, ni d'avoir des doigts fuselés, ou telle autre qualité de couleur ou de dessin, mais d'être de par leur structure fortes et adroites. Les yeux étant faits pour voir et non pour être regardés, de beaux yeux seront avant tout de bons yeux qui voient bien. Dans tous les cas de ce genre, l'utile elle beau coïncident et doivent coïncider.
Reste à savoir s'il y a entre l'utile et le beau une solidarité constante, c'est-à-dire si tout ce qui est utile a par là même quelque beauté, et tout ce qui est beau quelque utilité.
Il y a, dit-on, des choses très utiles qui sont tout à fait dépourvues de beauté. — Quand bien même il serait reconnu qu'en aucun cas l'utilité seule ne suffit pour constituer une beauté, cela ne prouverait pas qu'elle n'a aucune valeur esthétique. En effet, à raisonner ainsi on pourrait démontrer qu'aucune des qualités requises pour qu'une chose soit belle n'a de valeur, la plupart ne produisant d'effet esthétique, que lorsqu'elles font partie d'un ensemble. Dira-t-on quetet
i. Maurice Mœterlinck. La vie des abeilles. Liv. Y. Ch. x^
basse d'un chant ne peut être dite belle, parce qu'entendue isolément elle n'aurait aucune beauté? La question est de savoir si l'utilité, s'ajoutant à un ensemble de qualités esth^étiques, en augmente la valeur. Or cela me semble difficile à nier. L'utilité d'un objet prévient en sa faveur ; elle nous le fait regarder avec plus de bienveillance. De ce que le vin est fait pour être bu et un fruit pour être mangé, cela n'enlève rien à leur effet esthétique, bien au contraire. L'utilité peut même dans certains cas racheter la laideur : une tranche de viande saignante nous apparaîtrait comme un objet hideux, si nous nous désintéressions de son utilité.
Les choses très utiles mais très laides que Ton pourrait citer sontpresque toujours des choses qui utiles en un sens, sont nuisibles dans l'autre, parce qu'elles nous affectent désagréablement. Du fumier est très utile aux plantes qu'il alimente. Des entrailles sont très utiles à l'animal comme appareil digestif. Et pourtant nous trouvons ces objets tout à fait dépourvus de beauté. C'est que l'impression de dégoût qu'ils nous donnent est la plus forte. Mais je dis que même dans ce cas le sentiment que ces choses sont utiles intervient pour atténuer au nM)ins leur laideur. Un tas de fumier ne parait plus aussi répugnant et ne choque plus autant les yeux quand on le considère comme engrais; dans l'âme d'un jardinier il pourra même éveiller un certain sentiment esthétique. Des entrailles sont chose horrible à voir ; mais qu'on le remarque bien, ce qui nous fait surtout horreur, c'est qu'elles soient brutalement exposées au dehors : un mystère de la vie a été violé. Dans les conditions où elles sont utiles, c'est-à-dire en place et cachées, sont- elles encore une laideur ? Déparent-elles un organisme ? En les considérant comme appareil digestif, on devrait leur trouver encore une certaine beauté physiologique, résultant de leur bon fo'nc tionnement.
11 est certain que ce qui nous est le plus utile nous apporte parfois peu de jouissance esthétique ; quand nous en sommes réduits à ce dont nous ne pouvons nous passer, comme toujours nous désirons davantage, nous éprouvons plutôt le Souri AU. — Beauté rationnelle. 14
sentiment d'une privation. Avbir juste ce qu'il faut d*air pour ne pas asphyxier, d'aliments pour ne pas mourir de faim, de forces pour se mouvoir, c'est la misère. Un objet quelconque fait pour l'utilité, un meuble par exemple, nous semblera bien pauvre si nous y sentons une trop stricte économie de matière ou de main-d'œuvre. L'utile ne nous suffira donc jamais, si l'on entend par là ce qui répond strictement aux nécessités de la vie ; ce que nous désirons pour noiïs-même et souhaitons à tout être animé, c'est la vie pleine et largement épanouie La beaulé commence donc pour nous au superflu. Ce qui est bon en soi ne nous procure de plaisir esthétique que lorsque nous l'avons en surabondance. Un voyageur, désireux de régler au plus juste ses dépenses de voiture, procédait ainsi : il ne demandait pas à son conducteur ce qu'il lui devait; mais sans rien dire, il lui mettait dans la main de petites pièces de monnaie, une à une, jusqu'à ce qu'il le vît sourire ; alors il retirait la dernière pièce. C'était connaître le cœur humain. Tant que la vie nous apporte seulement ce que nous estimons nous être dû, nous restons sérieux ; la beauté, c'est ce surcroît qu'il y aurait parcimonie à nous retirer, et que nous accueillons avec un sourire.
Mais de cela même on ne saurait conclure que le nécessaire lui-même puisse jamais être dépourvu de toute valeur esthétique. Si nous n'enjouissons pas positivement, sa possession nous donne le bien-être physique et la sécurité morale, indispensables à l'épanouissement de tous les sentiments esthétiques. Là où il fait défaut il ne saurait y avoir de beauté. Toute misère est laideur. On dit parfois que nous avons une tendance à préférer le superflu au nécessaire ; mais ce que nous préférons en réalité, c'est d'avoir les deux. Nous ne dédaignons le nécessaire que lorsque nous l'avons ; dès qu'il aèus manque nous sentons son prix. Ce qui nous est vraiment utile doit toujours avoir quelque beauté.
Soit, dira-t-on, tout ce qui est utile est beau. Mais la réciproque n'est pas vraie, et par conséquent l'idée du beau embrasse et déborde l'idée de l'utile. Il est des choses par-
YALBUR BSTHETIQUB DB LA FINALITE
failement belles qui ne sont d'aucune utilité. — Lesquelles donc? — Mais un tableau, une statue, une symphonie, un poème ! — De tels objets ont au moins cette utilité de nous procurer un plaisir. Ils sont une source permanente de jouissances délicates. Quand ils n'auraient été faits que pour cela et ne serviraient qu'à cela, ils ne seraient pas inutiles. Mais on peut leur assigner une fonction plus haute, à laquelle l'artiste a peut-être pensé ; c'est d'élever les âmes ; c'est de les unir dans la contemplation d'une même beauté, et de contribuer ainsi à notre culture individuelle et sociale. L'œuvre d'art ne répond à aucun besoin grossier, matériel ; mais elle répond aux besoins supérieurs de notre âme. Certains spectacles de la nature n'ont de même aucun intérêt pratique. Les étoiles que nous apercevons, scintillantes dans les profondeurs du ciel, ne nous envoient qu'une bien faible lumière ; elles nous éclairent à peine, et en ce sens on peut dire qu'elles ne nous sont d'aucune utilité. Mais ne nous ont-elles pas rendu d'autres services ? Ne nous ont-elles pas suggéré des pensées très hautes, des émotions sublimes? N'ont-elles pas contribué à mettre en nous l'idée et le sentiment de l'infini? L'âme humaine ne serait pas ce qu'elle est, si les étoiles n'existaient pas. Elle ne nous sont donc pas inutiles. J'ai beau chercher, je ne vois pas de chose vraiment belle qui soit tout à fait dépourvue d'utilité. Je ne puis même croire qu'il en existe ; car s'il était une chose parfaite en tout le reste mais qui m'apparattrait à la réflexion comme absolument inutile, cette pensée la déprécierait à mes yeux ; je me dirais que quelque chose lui manque, et par conséquent qu'elle n'est pas tout à fait belle. Ne servir à rien ni à personne ne saurait passer pour une perfection. On a pu le soutenir dans un moment d'humeur, par réaction contre l'esprit platement et vulgairement utilitaire, qui ne voit rien au-dessus des nécessités immédiates de la vie. Mais ceux mêmes qui l'ont dit auraient protesté, si on leur avait affirmé que l'art ne répond à aucun besoin. Ils ne veulent pas qu'il soit entaché d'utilitarisme : ils reconnaîtront volontiers que c'est une chose des plus utiles. Le plus grand stimulant dans
SI 2 DETERMINATION DE l'iDEE DU BEAU
une vie consacrée à Tari, est de pouvoir se dire qu'on n'a pas travaillé en vain. Nous ne pouvons nous figurer la beauté comme une perfection égoïste, renfermée en soi et n'existant que pour elle-même; nous voulons qu'elle se répande au dehors de quelque manière, qu'elle soit bonne, bienfaisante, utile, que tout être puisse en tirer quelque profit ail quelque joie. La véritable perfection, c'est ce que chacun de nous aurait un intérêt suprême à voir réalisé en soi ou ep dehors de soi.
J'arrive ainsi à cette conclusion, qui eût semblé paradoxale si je l'eusse présentée d'abord : c'est qu'i7 ne peut y avoir conflit entre le beau et V utile. *
§ 3. — Hiérarchie des fins
Chaque fois qu'une opposition semble se produire entre le beau et l'utile, nous avons pu montrer qu'il y avait méprise. Ce que l'on prend pour un conflit entre le beau et Tulile, c'est toujours un conflit de fins : conflit entre nos fins et celles d'autrui, conflit entre une fin inférieure et une fin supérieure. Dans le site le plus pittoresque, on installe une usine; on capte une chute d'eau pour lui faire actionner des turbines : voilà, dit-on, le beau sacrifié à l'utile. Non, ce sant plutôt les intérêts du promeneur sacrifiés à ceux de TusiniGr. Ce terrain, cette chute d'eau peuvent être affectés à deux usages : soit à procurer aux passants un objet de conleniplation ; soit à faire vivre une industrie. Dans l'un et Vautre eas^ qu'on le remarque bien, il y aura à la fois utilité et beauté, car il est très utile à l'homme qu'on lui conserve quelques coins paisibles où il puisse se reposer de son labeur dans la contemplation de la nature, et d'autre part, dans une usine prospère en pleine activité, il y a autant de beautés réelles que dans un rocher et une chute d'eau. Le conflit n'esl donc pas entre l'utile et le beau, mais entre diverses iins. Quand par la sélection et par la culture nous provoquons dans une plante l'hypertrophie de certains organes pour \\\ rendre plus nutritive ou plus décorative, nous sacri-
fions rintérêt propre de la plante à notre intérêt à nous. Ainsi les fins que nous poursuivons sont souvent en conflit entre elles, en conflit avec celles que poursuit la nature- De là des questions de casuistique très délicates. En cas de conflit, quelle est la fin qui doit primer les autres? Jusqu'à quel point avons-nous le droit de sacrifier les intérêls de l'un à ceux de l'autre? L'idéal serait évidemment que chaque être pût se développer librement et pleinement. Mais dans la pratique cela n'est pas possible. La seule règle gi lii tuIl' que l'on puisse poser est que plus un être a de dignité, plus il .mérite d'être traité comme une fin en soi et non comme un simple moyen ; en un mot que lorsqu'une conciliation est impossible, les fins inférieures doivent être sacrifiées.
Entre deux objets également conformes à leur fin, nous devrons estimer plus beau celui qui est adapté à une fin plus élevée. Il y a donc, dans la perfection même, des degréa qu'il s'agira d'évaluer.
Le difficile, il est vrai, sera d'établir cette hiérarchie. Nous pourrions bien poser en principe que ce qui est moyen doit être réputé inférieur à ce qui est fin en soi, et que dans une série de fins subordonnées les unes aux autres, la fin ultime peut être tenue pour la plus élevée. Mais nous avons vu que dans la nature les moyens et les fins ne se présentaient pas ainsi en série linéaire, de sorte qu'il est presque impossible de déterminer par raison objective leur hiérarchie véritable. Celle que nous pourrons présenter sera toujours quelque peu arbitraire. Nous devons nous prononcer pourtant. Dans une théorie qui prétend mesurer les degrés de la beauté aux degrés de la perfection, il faut bien que nous ayons présent à l'esprit l'idéal de la fin suprême qui devrait être atteinte. Voici donc, selon nous, quelle est la fin vers laquelle convergent les aspirations de la nature, et dans laquelle nous devons trouver la plus haute beauté.
Plaçons-nous par hypothèse dans un monde tout physique^ à une date de l'évolution cosmique où ni la vie ni la pensée n'auraient encore apparu. Dans ce monde de matière brute, y aurait-il un bien quelconque, des choses qui pourraient être
dites supérieures et préférables à d'autres? Mais en quoi supérieures? Et pour qui préférables? Ce déroulement indéfini de phénomènes physiques ou mécaniques serait sans but ni raison. Plus on essaie d'entrer dans cette hypothèse, plus on reconnaît que toutes nos idées du bien, du mal, du beau, du laid dans le monde physique sont relatives aux êtres vivants ; c'est du jour où des êtres vivants ont pu apparaître sur notre planète, que toute la série d'événements physiques qui a rendu cette apparition possible a pris un sens et une raison d'être.
Pourquoi la matière, si ce n'est pour qu'en s'organisant elle puisse produire de la vie ? Pourquoi la vie, si ce n'est pour qu'en prenant conscience d'elle-même elle puisse produire des sensations, et des émotions, et de la pensée et de l'amour? L'épanouissement d'une àme consciente, c'est bien, semble-t-il, le but suprême de l'évolution. Tout reste en suspens et sans raison suffisante, tant que ce résultat n'a pas été obtenu. C'est la fin par rapport à laquelle tout le reste est moyen.
Si la pensée et la sensibilité n'avaient été données aux êtres animés que pour leur assurer les moyens de vivre, l'extrême développement qu'ont pris ces facultés dans un certain nombre d'espèces animales ne se comprendrait guère. A quoi ' bon cette complication de moyens, pour arriver à un résultat qui pouvait être si facilement obtenu à moins de frais? La plante n'a pas besoin de s'agiter et de s'inquiéter pour vivre : avec quelques instincts très élémentaires, l'existence lui est assurée. Un rudiment d'intelligence suffit aux animaux inférieurs. L'individu vit heureux et paisible, l'espèce se perpétue avec un minimum de facultés psychiques. Quand on arrive aux espèces supérieures, les moyens vont se compliquant, l'existence devient de plus en plus laborieuse. A la vie béate du mollusque dans sa coquille, comparez l'existence de l'oiseau ; toujours inquiet, sur le qui- vive, balancé sur sa branche, l'aile ouverte au vent qui va l'emporter, préoccupé de se construire son nid, d'élever sa couvée, trouvant à peine quelques instants de loisir pour contempler et chanter.
il ne réussit à vivre que par une prodigieuse complication d'instincts. Les fourmis n'auraient pas besoin, pour perpétuer leur espèce, de cette vie sociale si étrangement perfectionnée ; les pucerons qu'elles élèvent ont plus simplement résolu le problème de l'existence. On est déconcerté, quand on voit les abeilles à l'œuvre, de ces merveilles d'industrie, de ce labeur acharné, de cette vie d'abnégation toujours sacrifiée au lendemain. Pourquoi prendre tant de peine? Ne feraient-elles pas mieux de jouir de l'existence et de bourdonner au soleil, comme de simples mouches ? (Mœterlinck). Arrivons à l'espèce humaine. Ici la complication de l'existence devient presque absurde. Nous avons beaucoup plus d'intelligence qu'il ne nous en faudrait pour vivre ; et les raffinements de notre sensibilité ne servent guère qu'à donner plus de prise à la douleur.
Ainsi l'évolution qui a compliqué peu à peu les types organiques pour aboutir à la production d'êtres d'une mentalité supérieure est incompréhensible, si Ton admet que Tintelligence, la sensibilité, la moralité ne sont que des moyens, la vie physique étant le but. Mais si l'on renverse cet ordre de finalité ; si l'on admet au contraire que la vie physique est un simple moyen, et que le développement des facultés psychiques est la fin véritable, tout redevient clair. Les êtres ont cherché à croître en intelligence et en sensibilité parce qu'en cela consistait leur bien. Dans l'espèce humaine qàx moins, il est manifeste que cette fin a été poursuivie avec pleine conscience, comme la plus désirable ; l'homme a vécu pour se perfectionner ; il s'est réjoui de chaque progrès qu'il a pu faire, non parce qu'il y trouvait un moyen de vivre plus heureux, mais parce qu'il se sentait croître en dignité. Là est la grande alternative morale. Il faut dire oui ou non à l'évolution. Il faut aller résolument dans le sens de la nature et décider que désormais nous ferons du plus grand développement moral notre véritable fin; ou bien renoncer à tous nos progrès, revenir en arrière et redescendre les échelons si laborieusement gravis. Il y a des moments où le plus vaillant hésite. Il serait si doux de s'abandonner à la pente ! On écoute
lies voix qui d'en bas nous appellent à la vie élémentaire. On «e dit que la sagesse est de se contenter de peu. On serait tenté de renoncer à ce rêve fatigant de civilisation, d'arts et de science, de progrès moral, pour se laisser aller à la simple joie de vivre. Le but que l'on poursuivait est encore si lointain ! La montée est si rude I Aura-ton la force d'aller plus loin ? A cette question que Ton se pose avec angoisse, il n'y a qu'une réponse toute pratique ; c'est de se relever, si las que l'on soit, et de se remettre en route. La véritable loi de rhomme, celle qu'il doit s'imposer, c'est la loi de progrès.
Que pouvons-nous faire de mieux en ce monde, que de nous élever à la vie psychique la plus riche et la plus harmonieuse, d'agir de toutes nos énergies morales, de nous*développer en tous sens, et d'unir nos efforts, de nous aider les uns les autres à réaliser cet idéal ? Notre idéal doit être d'arriver d'un commun effort à la vie de l'âme la plus élevée. Et c'est par rapport à cet idéal que nous mesurerons les degrés de la beauté.
Pourquoi nous arrêtons-nous à cette conception? Nous l'adoptons parce qu'elle répond mieux que toute autre à l'évolution du monde, aux plus profondes aspirations de l'âme humaine ; parce qu'elle assigne à la vie le but le plus intelligible ; et enfin, c'est notre raison la plus décisive, parce qu'il nous est impossible d'en imaginer une plus désirable. Ces raisons sont plus inclinantes que nécessitantes. A vrai dire, aucun principe premier ne saurait être démontré. Ce sera donc, si l'on veut, notre postulat.
Résumant les résultats obtenus, nous nous trouvons en possession de ces principes, qui nous semblent devoir s'imposer à toute esthétique rationnelle :
La beauté est dans V évidente perfection.
Toute chose est parfaite en son genre quand elle est conforme à sa fin.
Les degrés de la perfection se mesurent à la valeur relative des fins.
La fin la plus élevée que nous puissions concevoir est te .lein épanouissement d3 la vie consciente.
VALEUR ESTHETIQU1& DE LA FINALITE 217
Reste à appliquer systématiquement ces principes, et à nous en servir pour rectifier les idées que nous nous faisons communément de la beauté. Prendre nos évaluations telles que nous les avions établies antérieurement à la réflexion ; chercher les motifs qui nous ont déterminés, et juger de la valeur ordinaire de ces motifs, telle sera la marche de notre enquête. Ainsi nous pourrons utiliser à la fois les données de l'esthétique expérimentale et les résultats antérieurement acquis par l'esthétique rationnelle, Tune nous donnant les motifs inconscients de nos préférences, et Tautre les motifs conscients de nos admirations. Après tant d'analyses, le moment est peut-être venu d'essayer une synthèse, où les vérités partielles qui ont été successivement perçues par les esthéticiens viennent se concilier.
Je crois les principes sur lesquels je m'appuie assez solides pour autoriser dès maintenant des applications. Dans une certaine mesure, je compte sur leurs applications mêmes pour achever de les justifier, le tout prenant ainsi la valeur d'un système. Un ensemble d'idées bien liées, c'est ce que l'on appelle une science ; et l'accord de la pensée avec ellemême est, après tout, le seul critérium de vérité.