CHAPITRE PREMIER LA BEAUTÉ D'EXPRESSION
Distinction nécessaire. •— La beauté d'expression subjective. La beauté d'expression objective.
Par beauté morale je n'entends pas la beauté de moralité, que j'aurai à étudier sans doute mais simplement comme un cas particulier, j'entends d'une manière plus générale, la beauté de sentiment. Il est certains objets qui ne valent ni par l'impression plus ou moins agréable qu'ils produisent sur les sens, ni par la satisfaction intellectuelle qu'ils peuvent nous donner, mais par la propriété qu'ils ont de nous toucher le cœur. Ce que nous admirons en eux, c'est leur expression morale ; ce sont les sentiments qu'ils nous suggèrent et dont ils semblent' eux-mêmes pénétrés,
§ 1. — Distinction nécessaire
Quand on dit qu'une chose a une expression donnée, par exemple qu'une chanson est triste, on peut vouloir dire qu'il nous est impossible de l'entendre sans nous sentir attristés ; ou bien Ton veut dire qu'elle indique, par ses
inflexions/ que celui qui chante est attristé lui-même. Dans le premier sens, on pensera à l'expression subjective de la chanson, c'est-à-dire aux sentiments qu'elle nous suggère ; dans le second, à son expression objective, c'est-à-dire aux sentiments qu'elle traduit. Cette distinction, faite par Sully- Prudhomme, devra désormais prendre place dans toute théorie de l'expression ; elle est de valeur; elle permet de résoudre aisément certains problèmes d'esthétique qui ont fort embarrassé les théoriciens.
Entre l'expression subjective d'un objet et son expression objective, il y a le plus souvent une correspondance très étroite, au point qu'il faut un effort d'abstraction pour les distinguer. Par sympathie nous souffrons avec ceux qui ont l'air de souffrir. Par illusion poétique, nous mettons dans les choses nos joies et nos tristesses; nous avons une tendance à leur donner la teinte des sentiments qu'elles nous suggèrent, ou même de ceux qui se trouvent accidentellement en nous. Il se présente pourtant des cas où les deux expressions sont très nettement différenciées. A l'expression de sentiments bas, vils ou cruels correspondra en nous un sentiment d'indignation; nous rions volontiers de ce qui atteint les autres dans leur amour-propre ; dans l'admiration que nous éprouvons pour tout acte de courage, il y a de l'angoisse ; l'exptession d'une colère puissante provoque un sentiment d'effroi. Dans le sentiment du sublime, où par une analyse un peu laborieuse Kant a voulu voir un conflit entre notre imagination, qui souffre de son impuissance à se représenter l'infini, et notre raison, qui dans la conscience même que nous avons de cette impuissance trouve sa propre glorification, n'y aurait-il pas simplement un contraste entre l'expression subjective de l'objet et son expression objective ?
Ces deux expressions pouvant être tout à fait différentes et même antagonistes, il est clair que nous n'apprécierons pas les objets de même, suivant que nous ferons plutôt attention à la valeur des sentiments qu'ils nous suggèrent, ou bien à la valeur des sentiments qu'ils expriment. Il doit y
avoir une beauté d'expression subjective et une beauté d'expression objective, dont il peut se faire que nous ne jugions pas selon les mêmes règles.
§ 2. — La beauté d'expression subjective
Notre sensibilité morale se plaît, comme toutes nos facultés, dans Texercice normal de son activité. Nous avons uni cœtir fait pour ressentir des amours et des haines, des regrets et des espoirs, de la pitié, de l'angoissé, des remords, de la fierté et des humiliations. Parmi ces émotions si diverses ^ue nous pouvons éprouver, les unes sont joyeuses, les autres pénibles ; mais nous avons besoin de toutes, pour sentir tout notre cœur.
Ce besoin d'émotions, nous l'apportons dans la vie réelle. Ce qui nous est le plus intolérable, c'est l'existence stagnante, monotone, qui ne nous apporte ni douleurs ni joies. Plutôt souffrir, car au moins c'est vivre. En des pages inoubliables, Pascal nous a montré l'homme s'agitant pour ne pas sentir sa misère naturelle et le vide de son existence. « Quand je m'y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des homimes, et les périls et les peines où ils s'exposent, ^ans la cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, j'ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Mais est-ce quand l'homme est inerte, immobile, qu'il est dans sa condition naturelle ? Cet irrésistible instinct qui nous mène montre au contraire qiie nous sommes faits pour les émotions de la vie active, dans lesquelles nous sentons bien que nous trouvons la plénitude de notre existence.
Si nous ne trouvons pas dans la vie réelle l'occasion de dépenser les énergies morales qui surabondent en. nous, nous leur chercherons un dérivatif dans une activité de jeu ; nous demanderons au rêve, au conte, au roman, au théâtre, l'excitation dont nous avons besoin pour purnir notre dose SouRiAu. — Beauté rationnelle. ^8
normale d*émotions. De là le plaisir que nous trouvons à toute œuvre pathétique ou dramatique .
Nous sommes ici sur le terrain battu de Testhélique. Ce * que nous venons de dire a été dit cent fois. La question vraiment intéressante, parce qu'on ne s'entend pas aussi bien sur la réponse à faire, est de savoir jusqu'à quel point cette multiplicité d'émotions, que l'œuvre d'art peut nous suggérer, lui confère une valeur esthétique.
Est-il juste de mesurer la beauté d'une œuvre à l'intensité des émotions qu'elle nous donne? Il le faudrait, si l'on assignait comme fonction à l'art de nous remuer le plus profondément possible. Mais ce ne peut être notre idéal. Les émotions extrêmes épuisent la sensibilité; elles l'obligent à recourir pour retrouver la même stimulation à des excita» tions de plus en plus fortes ; il y a donc, dans leur usage,, quelque chose de dangereux. Par excès d'intensité, elles deviennent une véritable souffrance. Il est des romans et des drames qui nous troublent comme un songe fiévreux, qui nous obsèdent d'images terrifiantes, qui nous serrent le cœur. On en sort comme d'un cauchemar ; et longtemps encore on reste sous l'impression pénible qu'elles nous ont donnée, comme lorsqu'on a échappé dans la vie réelle à quelque danger grave, ou passé par quelque grande douleur. Si Ton recherche de telles émotions, si l'on s'y complail, ce ne peut être que par une sorte de curiosité malsaine. A vrai dire, bien souvent on ne les recherche pas, on les subit ; on est pris par le drame comme par un engrenage ; on a beau résister, demander grâce, il faut qu'on y passe tout entier. Sans doute on éprouvera, quand ce sera fini, un soulagement indicible à se sentir délivré de cette angoisse ; mais c'est payer trop cher ce plaisir. Ce sont là les procédés d'un art brutal. Il est d'ailleurs plus facile qu'on ne croirait d'obtenir de tels effets; il y a des artifices de métier pour les produire. La valeur d'art et la beauté d'une œuvre ne peuvent donc se mesurer simplement à sa puissance d'expression. Suivant la très juste recommandation de Cournot, « de ce qu'une tragédie ou un opéra, souvent médiocres, nous remueront
plus que la vue d'un tableau, d'une statue ou d'un monument d'architecture, nous nous garderons de conclure qu'il y a dans l'opéra ou dans la tragédie des beautés d'un ordre bien supérieur à tout ce que peut produire l'art des Phidias et des Raphaël )> K
Quand l'effet pathétique est dû à quelque grossier artifice, quand il agit trop fortement sur les nerfs, toute impression esthétique s'évanouit à bon droit. Ce que nous admirons ou devons admirer, c'est un maximum d'émotion produit avec un minimum d'impression physique. Nous devrons surtout nous plaire aux œuvres qui nous procureront des émotions variées et riches, mais d'intensité moyenne, et qui nous laisseront assez de sang-froid pour qu'aux moments les plus pathétiques nous puissions goûter encore une impression d'art.
Ce n'est donc pas l'intensité des sentiments suggérés qui importe, c'est bien plutôit leur qualité. J'ai le droit de juger une œuvre d'après les sentiments qu'elle me donne ; mais pour que je la dise belle, il faut qu'il y ait dans ces sentiments quelque chose de vraiment esthétique, c'est-à-dire de vraiment moral, la perfection des sentiments étant dans leur moralité.
§ 3. — La beauté d'expression objective
Essayons de dégager les lois élémentaires de l'expression objective.
Toute chose est belle quand elle est expressive; c'est qu'alors elle est vivante, c'est qu'elle semble avoir une âme. Rien ne peut être plus antipathique à la pensée que la matière brute. Qu'il y ait dans le monde de lourdes masses matérielles, substances inertes et inconscientes, poids mort de la réalité, cette seule pensée inspire à un être conscient une sorte d'horreur. Nous ne pouvons accorder de sympathie et ne pouvons attribuer de beauté qu'à ce qui est vivant et sentant. Pour que les choses prennent une valeur
1. A. Cournot. Essai sur les fondements de nos connaissances, Hachette, 18ol, t. I, p. 381.
esthétique, il ne suffi t donc pas qu'elles nous émeuvent, il faut qu'au moins par illusion poétique nous puissions supposer en elles-mêmes quelque chose qui ressemble au sentiment.
Toute chose sera d'autant plus belle qu'elle sera plus clairement expressive. Il n'est pas nécessaire que les sentiments exprimés soient très intenses. Mais il faut que rien n'en soit perdu. Il est des physionomies si expressives qu'elles sont pour ainsi dire transparentes ; elles rendent avec tant de délicatesse les plus fines nuances du sentiment, qu'aucune n'échappe. Par quelle imperceptible modification des traits la gaîté, la tristesse, les émotions les plus diverses se trouvent-elles signifiées? Nous ne saurions le dire. Nous ne voyons que le sentiment exprimé. Le visage prend ainsi une sorte de beauté immatérielle et toute psychique. De même, quand nous lisons un poème ou écoutons un chant très expressif, dans lequel chaque inflexion de la phrase, chaque modulation de la voix a un sens et correspond à un sentiment, il nous semble encore que les émotions exprimées sont directement perçues; rien ne paraît slnterposer entre elles et nous. S'il nous fallait un effort pour interpréter l'expression, sa valeur esthétique en serait singulièrement amoindrie, non parce que cet effort nous coûterait, mais parce que la difficulté de l'interprétation prouverait qu'il y a dans l'expression même quelque chose de défectueux. Un visage inexpressif est un visage empâté, trop inerte, que ne parviennent pas à émouvoir les sentiments légers ; une phrase littéraire ou musicale dont l'expression ne se dégage pas est une phrase lourde, opaque ; c'estde la matière qui n'est pas complètement pénétrée d'esprit. L*expression sera parfaitement belle quand elle sera si transparente qu'elle n'attirera plus sur elle-même notre attention, et que nous croirons atteindre directement, sans intermédiaire, le sentiment exprimé,
Toute expression est d'autant plus belle que les sentiments exprimés sont plus beaux. Ici nous n'avons pas de démonstration à donner. La loi s'impose. Toute la question est de savoir comment nous jugerons la valeur esthétique des sentiments.
On est trop disposé à n'attribuer la beauté proprement dite qu'aux objets qui tombent sous nos sens et qui ont une forme perceptible. Mais il y a une beauté purement psychique : beauté de l'âme, beauté d'un état de conscience. Cette beauté toute morale, nous devrons l'accorder aux sentiments qui ont en eux quelque chose de délicat, de généreux ou d'élevé ; à ceux qui impliquent le plus libre, plus riche et plus harnionieux développement de notre personnalité.
Voici enfin une règle que nous devons poser et qui devra présider à toute notre critique de la beauté d'expression. C'est que toujours nous devrons accorder pius de valeur à l'expression objective qu'à l'expression subjective. Cette règle rentre dans le programme même de notre esthétique, qui est de chercher à nous détacher autant que possible de nous-mêmes et de juger les choses, non d'après l'effet qu'elles produisent sur nous, mais d'après leur valeur propre.
La beiauté d'expression objective est la plus objective de toutes, la plus dégagée des apparences, et vraiment la plus réelle. Mes sens ne me font percevoir les objets que très superficiellement; on est même en droit de se demander si l'image qu'ils m'en présentent a la moindre ressemblance avec la réalité. L'intelligence, qui me fait percevoir les formes et déterminer le rapport des êtres à leur fin, a plus de valeur objective ; mais la connaissance qu'elle me donne des choses est bien abstraite ; à vrai dire, elle ne me fait connaître que des rapports. Mais quand je me représente les sentiments qu'un être éprouve, je puis me les représenter exactement tels qu'ils sont ; il n'est pas de connaissance qui soit plus pure d'illusion, plus adéquate à son objet que celle-là. La vie morale d'un être, c'est ce qu'il y a de plus réel en lui, c'est la raison d'être de toute son organisation, la fin vers laquelle convergent toutes ses énergies. C'est donc en cela que doit être sa beauté.
Essayons maintenant de sortir des généralités, et de donner quelques applications de ces principes à la beauté d'expression dans la nature et dans l'art.
Expression des objets matériels. — Le sentiment de la nature. — Eléments subjectifs. •— Eléments objectifs.
§ 1. — Expression des objets matériels
Souvent, par jeu d'imagination et illusion poétique, nous prêtons à des objets matériels une sorte d'expression morale. Ainsi, quand nous considérons un meuble, un vase, un édifice, nous nous plaisons à lui attribuer une physionomie. Il nous semblera qu'un fauteuil a une attitude raide, compassée ou nonchalante. Un vase nous fera l'effet d'un poussah bedonnant ; ou bien il semblera s'étirer, allonger son col, faire effort pour se dresser sur son pied. Une maison prendra une expression coquette, avenante, ou dure et môme sinistre; dans certaines chaumières délabrées un poète se figurera de pauvres vieilles au chef branlant, accroupies au bord du chemin. Ainsi nous prêtons une physionomie aux choses par vague analogie avec les expressions humaines, comme nous donnons une figure aux nuages. Ce sont de simples rêveries. L'objet étant par définition inanimé, il n'y a rien en lui, rien en dehors de nous qui réponde à cette expression. Bien qu'objectivée, elle est toute subjective. Mais nous devons nous demander si, abstraction faite de ce faux pathétique, les choses n'auraient pas une expression vraie, correspondant à quelque sentiment réel, que sans aucune illusion poétique nous pouvons attribuer à quelqu'un f
Il en est certainement ainsi des choses qui sont l'œuvre
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de l'homme, ou sur lesquelles nous avons nais noire marque en les employant à notre usage. Une ligne tracée sur 1^ papier ne semble avoir un mouvement aisé ou gauche quv par illusion ; mais elle exprime très réellement Taisance ou la gaucherie du geste qui Ta tracée. Un meuble, un vasr* exprime le sentiment dans lequel il a été conçu. La maison exprime le caractère de son architecte, et l'esprit dans lequel elle a été édifiée ; ce peut être une œuvre de luxe ou de parcimonie, de calcul ou d'insouciance, de hardiesse uu de timidité, de modestie ou d'orgueil, d'ascétisme ou d^^ sensualité. L'architecture de chaque époque correspond a un certain état social et moral, qu'elle exprime. La demeure prend aussi la physionomie de l'habitant. De son aspect. de son état d'entretien, sans se mettre en grands frais do sagacité, on pourrait tirer bien des inductions sur le caractère, sur les habitudes, sur les goûts des personnes qui 1 ont hantée pendant de longues années. Tout objet, fabriqué de main d'homme ou employé par l'homme, a donc un<* expression bien objective qu'il est juste de lui attribuer. Il a vraiment un caractère humain, qui doit entrer dans sou évaluation esthétique.
§ 2. — Le sentiment de la nature
Passons à l'expression des choses dans la nature.
Dans ridée que nous nous faisons de la beauté d'un passage, nous ne faisons pas entrer seulement ses qualHês pittoresques, mais encore et surtout son expression morale. L'esthétique du paysage ne saurait donc être établie sans tenir compte de ce que l'on a appelé le sentiment de la nature. Le rôle de l'esthétique rationnelle est de conlrnl^i' et de diriger ce sentiment, en le dégageant autant que passible du faux pathétique dans lequel il risque de s'égarer, et des illusions de l'expression subjective.
On a beaucoup discuté sur « le sentiment de la nature >k Je conçois qu'on ait peine à le définir, tant la nature peut nous inspirer de sentiments divers. Il est inutile de nous
travailler à enfermer dans une sèche formule un ensemble d'émotions aUssi complexes, aussi instables. Prenons-les plutôt telles qu'elles sont, dans leur richesse et leur variété. Par sentiment de la nature, j'entends l'ensemble des sentiments que la nature nous suggère, et qui déterminent son expression.
Éléments subjectifs.
Dans cette expression entrent des éléments subjectifs, c'est-à-dire des sentiments qui ne sont qu'en nous-mêmes et ne peuvent être attribués à la nature que par illusion, et des éléments objectifs.
En fait les éléments subjectifs sont certainement domi-. nants. L'expression que nous attribuons à un paysage dépend «n grande partie de l'impression physique que nous en recevons. L'homme, être nerveux et de sensibilité rafRnée, subit profondément l'action des phénomènes atmosphériques.
Cette sensibilité particulière doit surtout s'être développée dans les pays à climat très variable ; au cours lent et régulier d'une journée d'été comparez les caprices d'une journée de printemps ; rayons furtifs dans la brume, jeu des nuages dans le ciel bleu, ondées et éclaircies ; pour des nerfs un peu délicats, ce sont des changements incessants de tonalité, qui ne peuvent manquer d'être perçus, d'agir sur l'humeur, et de sfe convertir en sentiments.
Conformément à une loi déjà citée, les objets euxmêmes nous sembleront prendre la teinte des émotions qu'ils nous donnent. Le rayon de soleil qui nous ranime et nous égaie nous semblera joyeux. La brume froide qui nous morfond nous semblera mélancolique. Cette mélancolie estelle en nous ou bien en elle ? Nous ne songeons pas à faire la distinction ; tout cela se confond, et il nous semble que du ciel gris descend sur nous de la tristesse.
Les contemplatifs savourent ces émotions, ils s'y complaisent. Nous aimons qu'un paysage ait un caractère tran-
ché, et que tous les détails dont il se compose contribuent h rendre plus intense cette émotion qu'il nous donne; s'il i.st sombre par exemple, nous voulons qu'il le soit à rextremt% au point de dégager une tristesse lugubre ; s'il est riant, que tout y soit frais, vif et joyeux. Avec cet instinct de composition artistique que nous apportons à notre insu dans la contemplation de la nature, nous faisons un efifort d'imagination pour le voir tel, pour le pénétrer à fond du sentimont exprimé, jusqu'à saturation.
Nous prêterons même de véritables émotions à la nature* pour la dramatiser et en recevoir ainsi des impressions plus fortes. Qu'importe au grain de sable d'être poussé ici ou lu, au vent qui l'entraîne de le faire rouler plus ou moins loîn, de le soulever de terre ou de ne pouvoir l'ébranler ?Que Iq ruisseau coule en chantant sur les galets, s'endorme dans le marais stagnant, ou tombe au gouffre de la cascade, que lui importe ? Tout cela est indifférent aux molécules d'eau qui roulent les unes sur les autres. La mécanique nous l'apprend ; la matière est indifférente au mouvement ou au repos. Mais nous nous plaisons à nous figurer dans les choses un semblant d'émotions, analogues à celles que nous éprouverions à leur place. Des forces de la nature nous faisons des puissances à demi conscientes pour mieux sympathiser avec elles. De là cette beauté dramatique que nous attribuons à toute manifestation des forces sauvages de lu nature, au souffle de la tempête, à la course échevelée des vagues, aux éclats de la foudre. Nous nous laissons prendre à ce jeu par lequel nous prêtons à des phénomènes tout physiques une expression morale. Quand le vent passe sous une porte mal close, nous entendons comme une voix lointaine qui s'approche, qui élève sa plainte indignée, désespérée, qui monte et gronde, puis semble retomber impuissante, et s'éloigne avec un sourd gémissement. Et nous nous attendrissons sur cette plainte. Ce n'est évidemment qu'uae illusion dans laquelle notre imagination se complaît; ces tristesses, ces plaintes n'existent que pour nous, elles n'ont de réalité qu'en nous. Si elles nous émeuvent, c'est par incons^
cient rappel des accents de la voix humaine. En fait, il n'y a là qu'un courant d*air, qui passe en vibrant par une fente étroite. Au fond il en est de même des voix de la forêt, des voix de la mer. Cest aussi par jeii d'imagination que nous prétons une expression triste ou joyeuse aux ombres, aux clartés, à l'aube, au crépuscule, aux choses inanimées. Comme on lance sa voix aux échos d'une voûte sonore, nous projetons nos sentiments dans la nature entière, pour qu'ils nous reviennent ampliûés par cette vaste résonnance; et nous sympathisons avec cette âme des choses, qui n'est au fond que notre âme.
Que faut-il penser de ces illusions ? Ne sont-elles pas le vertige de la poésie moderne ? Ne nous ramènent-elles pas à une mythologie surannée ? Ne nous exposent-elles pas à bien des mièvreries, au faux pathétique, aux attendrissements sur la feuille qui tombe? Et dans tous les cas, nous faisant attribuer aux choses une beauté d'expression qu'elles n'ont que pour nous, ne sont-elles pas une formelle illusion esthétique ?
Je ne serai pas aussi sévère. Il ne faut pas prendre trop à la lettre les effusions panthéistiques de nos poètes, et leurs descriptions sentimentales. Ne le disons pas trop haut, pour ne pas gâter ce jeu charmant, auquel il faut faire semblant de se laisser prendre. Mais nous savons bien que ce n'est qu'un jeu. Les poètes sont des rêveurs, ils ne sont pas des hallucinés.
J'ai souvent pensé que l'on traduit d'une façon bien lourde les conceptions antiques quand on parle de la mythologie comme s'il s'agissait de croyances dogmatiques. Je ne puis admettre que même du temps d'Homère on ait pris au sérieux les aventures de Zeus et d'Héra, les festins sur l'Olympe, et les sirènes et les cyclopes ; cela faisait partie de la légende dorée. Dans les forêts, le poète ancien mettait des nymphes et des satyres ; il savait bien que jamais, se promenant au bois, il n'en rencontrerait. Nos poètes donnent une âme aux chênes, aux sources, au vent qui passe, au nuage qui flotte dans l'air. Eux aussi savent bien que ce
n'est pas réel ; et c'est le gratfd charme de ces illusions. Le rêve le plus délicieux n'est-il pas celui dans lequel on a conscience de rêver ? S'ils pensaient que la nature est vraiment animée, elle perdrait à leurs propres yeux quelque chose de sa poésie. Pour qui croirait absolument au merveilleux, il ne serait plus une merveille, mais une réalité comme une autre. Il n'y a de merveilleux que l'imaginaire.
Nous ne voyons donc aucun inconvénient à ce que l'on personnifie tant qu'on le voudra les forces de la nature, s'il reste entendu que ce n'est là que jeu d'imagination et métaphore poétique. ^
Mais la raison a des droits sur ce jeu de sympathie. Elle ne veut pas qu'on en abuse.
Nous ne devons pas laisser notre Moi se trop perdre dans les choses. S'abaisser, pour mieux entrer en sympathie avec les choses, à l'inconscience des êtres élémentaires, ce peut être une détente aux préoccupations de la vie sérieuse ; mais à prolonger ces contemplations passives, on perdrait de sa tonicité morale. S'il est délicieux de se fondre dans l'âme universelle, ce ne peut être pour l'âme humaine un idéal. Mieux vaut pour elle reprendre énergiquement conscience de sa personnalité.
Trop souvent nous nous plaisons à donner à la nature des expressions douloureuses, pour en savourer la mélancolie. Cela encore est marque d'alanguissement, et ne vaut rien à l'âme.
Il y a bien de Tégoïsme enfin dans cette jouissance de l'esthète qui regarde la nature comme un pur objet de contemplation, et qui savoure le spectacle des choses pour le seul plaisir qu'il en peut retirer, sans s'inquiéter de ce qu'en peuvent sentir pour leur compte les autres êtres. C'est pour nous une sorte de devoir de nous enquérir au moins des expressions objectives la nature.
Éléments objectifs.
Sans faire appel à la fantaisie, mais au contraire en faisant effort pour entrer dans la réalité, nous pourrions découvrir
dans la nature une expression. La vie est partout, et avec elle le sentiment.
Ce que notis appelons la nature ne se compose pas seulement de matière inerte et de forces physiques, mais de myriades de créatures et d'êtres organisés, qui pour vivre d'une existence plus humble que la nôtre n'en ont pas moins droit à notre sympathie.
Nous pouvons sympathiser avec la plante. Nous le faisons même plus volontiers qu'avec l'animal même, peut-être parce qu'entre elle et nous il n'y a jamais hostilité. Nous souffrons pour aile quand elle se fane ou dépérit ; nous nous réjouissons avec elle quand elle reverdit sous l'ondée bienfaisante ou s'épanouit au soleil. Qu'il y ait dans, cette impression un peu d'exagération sentimentale ; que nous prêtions à la plante des sentiments trop humains et notamment le sentiment de sa propre poésie, je n'en disconviens pas. Mais on peut sans trop d'illusion lui attribuer au moins un vague bien-être, de sourds malaises. L'illusion est de mettre en elle des sentiments conscients, mais n'y a-t-il pas bien des choses au-dessous de la conscience, qui ne sont pourtant pas de simples faits matériels ? De quoi nous-mêmes prenons-nous conscience en nous, si ce n'est de quelque chose qui nécessairement était inconscient ? Nous ne savons ce qu'est en soi le végétal vivant, et ce qui le fait vivre ; mais il nous est vraiment impossible de nous le représenter comme un simple agrégat de molécules inertes, comme un petit tas de matière ; il doit y avoir en lui quelque chose d'autre, une activité supérieure au mouvement purement mécanique, et que nous ne pouvons mieux nous représenter qu'en animant la plante, c'est-à-dire en lui donnant quelque chose de notre âme, en sentant pour elle. Et qui sait si nous n'avons pas le droit d'aller plus loin? Qu'y a-t-il au fond des choses que nous disons matérielles? Autre chose assurément que ces grossiers symboles visuels par lesquels nous nous les représentons.
1. « Comprendre un paysage, c'est substituera l'harmonie subjective et momentanée des choses et de notre imagination l'harmonie objective et consistante des choses entre elles ». Paul Dejardins, De la compréhension des paysages. Revue bleue, 25 juillet 1903.
L*expression que nous prêterons ainsi h la nature aura sa valeur objective. Elle n'est plus un simple reflet de nos émotions. Nous né la rêvons pas, nous la constatons hors de nous, bien réelle, et c'est plutôt notre émotion à nous qui en est le contre-coup sympathique. Nous avons vu qu'il est juste d'admirer la nature pour le bien-être qu'elle nous donne ; nous devons l'admirer plus encore pour le bien-être qu'elle donne à toutes ses créatures, bien-être collectif, auquel nous ne faisons que participer. On sait la grandeur incomparable de cette émotion qui nous saisit, quand une foule entière, dans laquelle nous nous perdons, participe d'un même sentiment. Ici nous sympathisons avec une foule plus humble, mais innombrable, avec la foule des êtres élémentaires, dont nous partageons les sentiments très simples mais très profonds. Aussi quelle résonnance, quelle ampleur prennent alors nos propres émofions !
« Le sourire appartient bien à certains lieux, l'horreur à d'autres, et à d'autres la sérénité. Un paysage où toutes les plantes périssent et pourrissent, où les arbres souffrent, où toute*vie est chétive, exténuée et malingre, est triste en soi, sans qu'il soit besoin qu'un homme vienne y gémir. Un autre où tout est robuste et exubérant de sève est un centre d'existences heureuses; il est gai comme une maison où tous se portent bien.. . Ainsi la nature est pleine d'expressions individuelles ou collectives. Et celles-ci se modifient avec les saisons, les heures et les températures. Une nuit de gel cause bien d'autres angoisses que parmi les hommes attardés. Il y a des coups de vent qui, balayant un paysage et affligeant les arbres, les fleurs, les oiseaux, le transforment en une véritable scène de souffrance, et y éveillent un chœur douloureux, où chacun, à sa façon, les uns en poussant des cris, les autres en contractant leurs feuilles, se plaint de sa souffrance *. » Ici l'impression esthétique correspond donc bien à la réalité ; l'idée même que cette expression de la nature
1. Auguste Angellier. Robert Burns, t. II, p. 372, 373, Hachette, 1893. Voir toute cette étude, la plus pénétrante et la plus complète que l'on ait faite sur le sentiment de la nature.
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n'est pas un simplti jeu poétique, mais a quelque chose de très sérieuxj doit intervenir dans nos jugements de goût; nous serions portés, par attrait du pathétique, à préférer aux paysages riants et paisibles ces paysages tourmentés, désolés, qui font si bien en peinture et fournissent dans la description littéraire de si beaux effets. Nous devons sympathiser plutAtavcc les forces bienfaisantes de la nature qu'avec ses forces malfaisantes. Il nous suffira it de redire ici ce que nous avons dit de la souffrance humaine. La tristesse des êtres et des choses est en soi une laideur, que Tart a le droit de représenter dans un intérêt dramatique, et dont nous pouvons admirer la représentation, mais que nous n'avons pas le droit d'admirer dans la réalité. Cette expression pathétique, qui certainement contribue à la valeur d'une œuvre dart, ne peut conférer aux spectacles de la nature une qualilê esthétique. Qu*une symphonie émouvanle soit jugée bellCj c'est à jus le titre, puisque précisément elle est faite pour émouvoir ; mais on ne peut supposer que la nature se soit proposé comme fin de nous donner des émotions, ni par conséquent Tapplaudir d'y avoir réussi.
Que veulent les forces de la nature? Ces puissances ontelles un but 1 Je n'en suis rien. Par analogie avec TefTort des créatures vivantes, je puis supposer qu'elles tendent à se développer^ que les causes physiques veulent produire leur effet, que toul mouvement a pour but le point auquel il aboutira. C'est possible après tout. Mais encore une fois je n'en sais rien. Ignorant s'il y a pour elles-mêmes un bien, j'ai le droit de leur demander avant tout d'ôlre bienfaisantes.
Ce que nous devons désirer du monde, c'est qu'il soit vraiment un Kosmos; c'est que tout y soit en ordre et en harmonie; c'est que les éléments soient divisés par grandes masses pures, ici de leau, là de la terre, là de Tair, tout migma où se confondent les éléments étant impur et inquiétant ; c'est quil soit hospitalier à la vie et surtout aux formes supérieures de la vie.
Pour qu'une ehose expressive soit belle, il ne suffit pas^ avons-nous dit, que Texpression en soit émouvante, il faut
que les sentiments exprimés soient beaux, qu'ils aient quelque chose de noble, d'élevé, de sérieux. Cela est aussi vrai de l'expression dans les productions de la nature que de Texpression dans Tart. Nous devrons donc attribuer plus de valeur esthétique aux impressions calmes, reposantes que nous recevons de la nature, qu'à ses impressions troublantes. Il y a plus de beauté dans une fin de journée paisible que dans un orage.
Le primitif sentiment de la nature était moins tourmenté que le nôtre ; les anciens aimaient les sites riants, gracieux, les fraîches vallées, l'opulence de la terre et sa fécondité ; la nature leur semblait belle quand ils la trouvaient bonne, féconde et maternelle. Ce sentiment était raisonnable, car c'est bien là la beauté de fond. La terre est la demeure des êtres vivants, il faut avant tout qu'elle leur soit accueillante. Un beau paysage, c'est celui dans lequel d'innombrables créatures peuvent vivre à l'aise, sans se froisser les unes les autres, dans les conditions d'existence les plus favorables. Que l'on y trouve de l'espace, de la lumière, de l'air pur, des eaux courantes, de la verdure et des fleurs ; quelques accidents de terrain s'il est possible, non pour varier les lignes, mais pour admettre des formes d'existence plus diverses ; avec cela, toujours un paysage devra produire une impression de beauté. Jamais la nature ne devra nous sembler plus belle que lorsque nous la sentirons heureuse. Nous qui disons l'aimer, nous ne pouvons lui souhaiter une autre expression que celle de la sérénité, de la paix et de l'harmonie.