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CHAPITRE III BEAUTÉ D^EXPRESSION DES ÊTRES ANIMÉS

L'expression des animaux. — La beauté d'expression dans Tliomme.

Nous avons posé en principe que toute chose est d'autant plus belle, qu'elle est adaptée à des fins plus élevées.

Il est évident en effet que la parfaite adaptation d'un objet à sa fin sera d'autant plus désirable, que cette fin aura plus de valeur. Nous avons constaté qu'un objet, même très exactement conforme à sa destination, ne produisait qu'un médiocre effet esthétique quand cette destination était vulgaire. Une fin supérieure, atteinte avec une perfection égale, mérite d'être admirée davantage. C'est pour cette raison que nous accordions plus de valeur à l'activité laborieuse qu'à l'activité de jeu. Elle exige autant d'habileté musculaire, autant d'énergie physique ; et elle l'emploie à une fin plus utile ; elle s'inspire de sentiments plus nobles, qui peuvent aller jusqu'au sublime. Elle doit donc être préférée. Un poète admirera le geste auguste du semeur : l'admiration est ici excitée et justifiée par la valeur morale, la fin, la destination du geste. De même, si nous avons à apprécier la beauté relative des êtres organisés, nous devrons accorder la beauté la plus, grande à ceux quf sont adaptés à la fin la plus élevée.

Appliquons ce principe à la critique des beautés organiques. Nous aboutirons peut-être à des conclusions qui choqueront notre goût dans sa routine. Mais nous nous obligerons, si nous voulons être logiques, à les accepter.

BEAUTÉ d'eXPRESSSON DES ÊTJRES ANIMES

I 1. — L'expression des animaux

Qu'allons-nous penser du monde charmant des plantes? Elles ne se sont pas éveillées à la conscience ; elles dorment du sommeil obscur de la vie végétative ; elles n'ont d'organes que ce qu'il en faut pour vivre, strictement. Devrons-nous donc croire que leur valeur esthétique est inférieure à celle de tout animal? Notre goût pourra-t-il admettre que dans la petite chenille verdâtre qui ronge ses feuilles, il y ait plu^ de réelle beauté que dans la rose ? — Il le faudra ,bien, puisque cela est vrai. Cette larve d'insecte est plus merveilleusement organisée que le rosier. Elle a le mouvement^ la sensibilité^ un rudiment d'intelligence. Elle est plus admirable. Ce n'est pas une raison pour retirer à la rose quoi que ce soit de notre admiration. Elle aura toujours sa délicatesse de carnation, sa couleur, son parfum exquis. Mais c'est une raison pour relever dans notre estime cette humbjp chenille qui doit, si nous faisons abstraction de la répugnance irréfléchie qu'elle peut nous inspirer, reprendre son rang a^ nombre des merveilles de la nature. Si charmant que soit l'art qui a fait la fleur, celui qui a fait cette larve est autrement profond.

Parmi les animaux, comparez la vie d'un poisson à celle d'un oiseau, celle d'un oiseau à celle d'un homme, il est évident que vous obtiendrez une progression ; vous passerez des modes de la vie les plus rudimentaires à ses modes les plus riches, les plus complexes, les plus élevés. La dignité des fins va croissant. Et l'organisation qui rend possible cette vie supérieure, alors même que nous ne pourrions nous en assurer directement, doit être présumée plus parfaite que celle qui se prête seulement à une vie inférieure.

Ce qui nous empêche d'apprécier à leur juste valeur les êtres adaptés à la plus haute vie psychique, c'est que cette adaptation, d'ordinaire, ne s'exprime pas au dehors par dès signes aisément perceptibles. La forme extérieure des animaux est avant tout déterminée, dans ses grandeS; lignes, SouRiAu. — Beauté rationnelle. 29

par les exigences de la locomotion : aussi sommes-nous habitués à voir presque exclusivement la beauté physique dans les signes de la vigueur, de l'agilité, de la souplesse, comme §i l'aptitude à se mouvoir avec aisance était la qualité suprême. Les raffinements de structure interne, qui doivent Correspondre au progrès mental, nous échappent presque entièrement. L'aspect extérieur d'une fourmi n'exprimé guère son merveilleux développement psychique. A regarder la physionomie d'une abeille, même avec ce regard pénétrant d'un Michelet ou d'un Maeterlinck, qui s'efiforce de voir les êtres par le côté moral et intérieur, il nous serait bien difficile d'y lire tout ce que nous savons de sa vie morale. Ce qu'il doit y avoir de plus beau physiquement dans un homme de génie, c'est son cerveau ; et il est certain que nous en aurions l'impression si, doués de sens plus fins et d'une intelligence supérieure, nous pouvions percevoir directementet apprécier à sa juste valeur cet étonnant organe. Dans l'appareil nerveux où a pu s'élaborer une grande œuvre de science ou d'art, il devait y avoir autant de beauté que dans l'œuvre même.

Dans l'état actuel de nos connaissances, nous ne saurions donc apprécier à sa juste valeur la beauté des plus parfaits organismes. Le meilleur en est perdu pour nous. Essayonis du moins de compenser cette perte en attribuant une plus haute valeur à ce que nous en percevons. Toute raison qiie nous pouvons avoir d'attribuer à un être un plus grand développement psychique doit nous le faire trouver pluis beau.

Ici plus que jamais il importe de ne pas juger sur première impression, mais de s'informer le plus possible. Aucun renseignement que nous pouvons avoir sur la nature intime de l'animal ne doit être négligé. Nous jugerons de sa mentalité par sa physionomie ; mais nous nous efforcerons aussi d'interpréter sa physionomie d'après ce que nous savons db ses mœurs et de sa mentalité. Ainsi nous arriverons à porter, sur sa beauté d'expression, un jugement aussi objectif que possible.

BEAUTÉ d'expression DES ÊTRES ANIMES ^5^

Quelques espèces animales ont des traits assez expressifs pour que sans grande sagacité, à première vue nous puissions juger de leur mentalité.

€( En vérité, dit Michelet, quand je regarde au Muséum la siaistre assemblée des oiseaux de proie nocturnes et diurnes^ je ne regrette pas beaucoup la destruction de ces espèces. Quelque plaisir que nos instincts personnels de violence, notre admiration de la force, nous fasse prendre à regarder ces brigands ailés, il est impossible de méconnaître sur leurs masques funèbres la bassesse de leur nature. Leurs crânes tristement aplatis témoignent assez qu'énormément favorisés de l'aile, du bec crochu, des serres, ils n'ont pas le moindre besoin d'employer leur intelligence. Leur constitution qui les a faits les plus rapides des rapides, les plus forts des forts, les a dispensés d'adresse, de ruse et de tactique. L'aplatissement du crâne est le signe dégradant de ces meurtriers. Ces voraces au petit cerveau font un contraste frappant avec tant d'espèces aimables, visiblement spirituelles, qu'on trouve dans les moindres oiseaux ^ »

Michelet a raison. La bête féroce n'est pas responsable sans doute ; dévorant sa proie vivante, elle suit sa loi. Mais c'est dans cette loi même qu'il y a quelque chose d'odieux. Le procédé d'alimentation du carnassier est pour la raison un scandale. On trouve absurde le sauvage qui abat un arbre pour avoir le fruit. Que faut-il penser de l'être qui broie une créature admirable, merveilleusement organisée, pensante, aimante, pour en tirer un peu de chair et quelques gorgées de sang? Sacrifier le supérieur à l'inférieur, comme le fait constamment la loi de guerre, cela est contraire à tout ordre de finalité, à toute harmonie. Quand un tigre mange un homme, un crime est commis. Plus un être a de développement moral, plus il devrait être respecté. Nous commençons à le comprendre nous-mêmes. De plus en plus il nous répugnera de nous alimenter d'êtres conscients. Il est juste en somme que nous gardions notre sympathie et

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