Elle Rabier. Leçons, de philosophie, t. I, p
avons mis en elles un peu de notre cœur. Ou bien nous nous trouvons dans ces dispositions heureuses où l'on voit le monde en beau. Nous sommes comme l'enfant qui trouvant à terre un morceau de verre coloré et le portant à ses yeux, s'émerveille de voir les objets les plus vulgaires se teindre de couleurs féeriques. Nous prêtons aux choses le charme de Theure présente. Que notre humeur change, le monde s'assombrira à nos yeux; ces belles apparences s'évanouiront : ce n'était qu'un mirage.
J'irai plus loin dans les concessions. J'accorde que dans tous les jugements que nous portons sur la beauté il y a quelque chose de subjectif. Nous devons en prendre notre parti d'avance. L'objectivité absolue est possible et dési^ rable dans les sciences abstraites, où nos jugements portent sur des objets très simples et de nature tout idéale, que l'esprit peut pénétrer à fond. Mais les objets sur lesquels nous portons nos jugements esthétiques sont éminemment concrets ; ce sont des scènes de la nature, des objets matériels, des êtres animés, des œuvres d'art ; et loin que nous cherchions à en éliminer les éléments subjectifs, qualités sensibles, eflFet pathétique, expression morale, nous portons notre attention de préférence sur ces éléments. Quand nous disons d'une chose qu'elle est belle, nous l'entendons de la chose telle qu'elle nous apparaît, avec toutes les sensations qu'elle nous donne et toutes les émotions qu'elle nous suggère ; c'est à cet ensemble, c'est à l'objet tel qu'il est pour nous, et non à l'objet tel qu'il peut être en soi, que nous attribuons la beauté. De là bien des illusions. Nous regardons les choses avec des yeux humains ; nous en jugeons avec des idées humaines ; les particularités mêmes de notre esprit, nos habitudes mentales, le milieu, l'éducation exercent sur nos jugements une influence à laquelle, malgré tous nos efforts, il nous est impossible de nous soustraire entièrement. En somme, de tous nos jugements, les jugements esthétiques sont peut-être les plus subjectifs, ceux dans lesquels nous mettons le plus de nous-mêmes et engageons le plus à fond notre personnalité.
DIFFICOLTES THEORIQUES 95
J'accorde tout cela. Mais de là au subjectivisme absolu^ il y a loin. Si la beauté de certaines choses est subjective, cela ne prouve pas que toute beauté le soit. S*il y a quelque chose de personnel dans tous nos jugements esthétiques, cela ne prouve pas que tout y soit personnel. Quand par exemple j'admire pour sa beauté un animal sain, conforme au type normal de son espèce, exempt de toute difformité et de toute tare physiologique, le jugement par lequel je le déclare beau a bien quelque valeur objective; quand vous en aurez retiré tout ce qu'on y peut distinguer encore d'illusion humaine ou individuelle, il en restera quelque chose.
Ce sont ces éléments objectifs, impliqués dans tous nos jugements de goût, que nous nousatlacherons surtout à distinguer et à signaler. Nous chercherons à en mettre le plus possible dans nos principes d'art et dans notre idéal de beauté. A la question de savoir si l'esthétique est objective ou subjective, nous répondrons d'une manière pratique, en la faisant pour notre compte aussi objective que nous le pourrons.
Les esprits sont-ils ouverts ou fermés les uns aux autres ? Cela dépend d'eux dans une large mesure. Ils peuvent s'enclore en eux-mêmes ou entrer en relations réciproques, s'isoler ou former société. Nous sommes libres; nous pouvons et devons tendre à une.plus complète harmonie. Il ne peut être indifférent à l'esthéticien de savoir quelle forme de beauté, quelle conception d'art répond le mieux au goût de la plupart des hommes. La beauté souveraine est faite pour frapper toutes les âmes. Le grand art ne s'adresse pas à une élite ; quoi qu'en disent les dédaigneux, il est universel ^ Il ne se contente pas de créer pour la jouissance de quelquesuns des œuvres exquises; il veut des œuvres fortes, qui s'imposent à tout un peuple, et leur valeur esthétique pourra se mesurer jusqu'à un certain point à leur puissance d'expansion. En propageant de telles idées, en nous inspirant de telles théories, nous ferons plus que réfuter théoriquement
1. Idée développée par Guyau dans son Art au point de vue sociologique (Paris, F» Âlean) .
le subjectivisme, nous le refoulerons. Nous le chasserons des âmes, avec les doutes, avec les négations, avec les sentiments égoïstes qui lui font cortège.
Possibilité de l'esthétique rationnelle
Nous pouvons, nous devons croire qu'il y a une vérité esthétique. Reste seulement à savoir si cette vérité nous est accessible.
Pouvons nous espérer que nous réussirons là où tant de théoriciens ont échoué ? — Nous voulons encourir le risque. Ces arguments d'intimidation ne sont pas faits pour nous arrêter. Quand l'œuvre serait à reprendre par le pied, courageusement nous nous mettrions au travail. Au reste il s'en faut de beaucoup que tout dans l'esthétique rationnelle soit à faire. Loin de là. Cette esthétique est très avancée. On discute encore, et l'on discutera longtemps pour savoir s'il convient de raisonner du beau. Mais dès que l'on consent à en raisonner, on aboutit forcément à quelques principes essentiels sur lesquels tous les théoriciens s'accordent. Il y a une esthétique éternelle à laquelle la raison a toujours abouti. Nous n'aurons pas à inventer nos principes, la formule en a été trouvée depuis longtemps. Notre œuvre propre doit être de les confirmer et de les suivre plus résolument qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Nous ne voulons, en somme, que reprendre et continuer la tradition rationaliste, brusquement coupée par une crise d'empirisme. Dans ce retour même nous ne serons pas isolés. Bien des esprits sincères en sentent avec nous l'urgence.
Ne devons-nous pas hésiter à reprendre de vieilles méthodes . tombées en désuétude ? — A la réflexion nous nous sommes convaincus qu'elles sont bonnes. Nous les emploierons donc. Nous essaierons d'y ramener les esprits. Si l'esthétique rationnelle est actuellement en discrédit, c'est une raison de plus pour faire en sa faveur un énergique efi*ort.
Est-il nécessaire enfin de relever le défi qu'on nous porte d'établir nos principes a priori? Nous n'avons j)as cette pré-
tention. Si jamais Testhétique a tenté de le faire, depuis longtemps elle est guérie de cette témérité. Quel est aujourd'hui l'esthéticien qui prétend tirer tout un système de l'idée du beau en soi ? À coup sûr ce n'est pas ainsi que nous entendons procéder. Nous ne voulons pas fonder nos théories sur un minimum, mais au contraire sur un maximum d'expérience, de manière à leur assurer une base aussi solide, aussi large que possible. Nous n'avons pas l'intention de faire d'abord table rase de toutes les idées que l'on se fait communément de la beauté, pour en poser a priori le concept. Je doute fort qu'il soit bien utile de remonter ainsi à une sorte d'état pré-esthétique, où Ton serait censé n'avoir encore aucune idée du beau. Il doit nous suffire de prendre pour départ notre goût actuel et de travailler par la réflexion à le perfectionner.
Nous ne nous interdirons pas l'esthétique déductive. Un principe étant posé, rien de plus instructif que de le suivre jusqu'à ses plus extrêmes conséquences. Bien des problèmes d'esthétique, que le goût résoud d'une manière vague et arbitraire, comportent une solution très précise par voie de pur raisonnement. Nous userons donc de la déduction chaque fois que cela nous sera nécessaire. Mais nous n'en abuserons pas. Sous prétexte que notre esthétique est rationnelle, qu'on ne s'attende pas à la voir exposée more geomeirico. Tirer de simples définitions toute une série de théorèmes, relier toutes ses propositions les unes aux autres et en suspendre le plus grand nombre possible à un seul principe, comme une longue chaîne à un clou, c'est un exercice de virtuosité logique auquel nous renonçons. Les géomètres peuvent s'y complaire. Etant donnée la simplicité de leur objet et la facilité qu'ils ont de l'analyser complètement, ils sont certains d'éliminer de leurs déductions, si prolongées qu'elles soient, toute chance d'erreur. Les propositions s'engrènent, la machine à penser fonctionne à coup sûr. Mais il n'en est pas de même pour les raisonnements de l'esthéticien. Us doivent s'appuyer, non seulement sur des axiomes et des idées parfaitement claires, mais sur des conjectures, SouRuu. — Beauté rationnelle. 7
sûr des nuances d'appréciation, sur des sentiments. Les chances d'erreur sont autrement nombreuses. Dans ces conditions, il serait dangereux de se fier trop longtemps au raisonnement abstrait. Ici les plus brèves déductions sont les meilleures.
Mais enfin, me dira-t-on, ce que vous nous avez promis, c'est bien une esthétique rationnelle. Voici maintenant que voiis nous proposez de prendre pour point de départ l'expérience, les faits, nos goûts actuels, nos idées acquises. Vous entendez recourir le moins possible au raisonnement abstrait. Vous renoncez à Va priori. Alors en quoi votre esthétique se distingue-t-elle de Tempirisme? Pourquoi la dites- vous une œuvre de raison ?
Si nous ne prétendons pas établir notre esthétique sur le raisonnement pur, nous comptons bien la justifier par des raisons sérieuses ; soumettant à un contrôle rationnel nos sentiments esthétiques, nous montrerons qu'ils devraient être autant que possible d'accord entre eux, d'accord avec la vérité, avec notre intérêt, avec notre dignité. Continuellement, pour perfectionner et rectifier notre goût, nous invoquerons des raisons de cet ordre, en sorte que Ton ne manquera pas de dire que notre esthétique rationnelle repose sur une perpétuelle confusion de l'esthétique avec la logique, avec la science, avec la morale. Notis accepterons ce reproche, car c'est bien à cette fusion que nous tendrons de toutes nos forces. Nous ne voulons plus que nos goûts esthétiques restent Isolés, renfermés en eux-mêmes. Nous montrerons le rapport qu'ils doivent avoir avec les formes les plus sérieuses et les plus élevées de notre activité. Ainsi nous aurons travaillé à l'unification de toutes nos tendances. La raison n'est pas dialectique pure, raisonnement abstrait. Elle est organisation, finalité, harmonie. L'homme raisonnable, c'est l'homme équilibré, qui a éliminé de ses convictions et de ses aspirations toute incohérence, qui tend de toutes ses forces à un but digne dé ses efforts. Par beauté rationnelle j'entends celle qu'admirerait un tel homme. La déterminer, ce n'est pas, ce me semble, un idéal inaccessible.
Je crois cette discussion préalablei épuisée. Du moins ai-je dit à ce sujet tout ce que j'avais à dire. Les derniers doutes qui pourraient subsister sur la légitimité et Tefficacité de notre esthétique disparaîtront, je l'espère, quand on aura sous les yeux les principes et les applications. Est-il possible d'établir une théorie du beau qui ne soit ni stérile, ni desséchante, ni arbitraire ? Nous le verrons à l'essai. Nous ne pouvons mieux prouver la possibilité d'une telle esthétique qu'en la faisant.
Nous avons arrêté notre méthode : toujours partir de ce qui est pour déterminer ce qui doit être, le but à atteindre étant l'harmonie. Et maintenant il est temps de nous mettre à l'œuvre.