CHASSE DU SALNT-SANG
L'auteur le sent : il faut se décider à écourter les descriptions qui retiennent trop longtemps l'esprit sur un même sujet ; mais les œuvres de l'art se pressent partout en ce musée de toute une ville où se sont accumulés les trésors des siècles. Et comment résister au désir d'en faire sentir la beauté quand, comme en ce monument inégalé de sculpture qui est la cheminée du Franc, l'art et les souvenirs d'un grand règne s'accordent à y accrocher une traînée glorieuse d'immortalité ? C'est tout un édifice qui surgit devant
les yeux lorsque, par delà la triste enclave moderne dans laquelle le passé est ici emmuré, le mercenaire préposé à la garde du chef-d'œuvre vous ouvre le seuil de la salle tendue d'Ingelmunster où quatre hautes fenêtres font couler jusqu'à la majestueuse cheminée les ondes de la caressante lumière particulière à Bruges. A peine la porte s'est-elle refermée que la notion du monde extérieur semble abolie : on n'a plus assez de ses yeux et de sa pensée pour suivre en ses mille complications le caprice touffu d'un Benvenuto Cellini du bois ; dans une atmosphère de songe se lève comme l'image matérielle d'un temps où les empereurs étaient glorifiés dans le marbre, le chêne et les métaux, par des artistes qui, dans la hiérarchie spirituelle, étaient, eux aussi, des rois.
Sur une légère architecture de cathèdre, formant le centre de l'énorme boiserie, Charles-Quint, le globe dans une main et le glaive dans l'autre, détache, aux plis du manteau impérial écroulé derrière lui, sa haute stature dominatrice. Comme un soleil, le maître du monde rayonne en son apothéose, sans vouloir personne auprès de lui : de même que sa gloire suffit à emplir le siècle qui la vit se produire, la majesté de son image occupe tout entiers les chants de ce poème taillé au ciseau. Les satellites que l'artiste a rangés à sa droite et à sa gauche, dans les compartiments en retour de son œuvre ou dans les oves semés çà et là parmi les Amours et les feuillages, n'apparaissaient plus, en effet, à cette distance, que comme les comparses de l'histoire autour d'un héros unique.
Cependant ces comparses portent des noms éclatants : sur le siège du trône s'incrustent les médaillons de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle ; sur le dossier, figurent Charles de Lannoy et Marguerite d'Autriche. Plus loin, aux pilastres d'appui de la voûte, François Ier et Éléonore d'Autriche s'encadrent de couronnes tressées. Enfin, par delà, Fernand d'Aragon et Isabelle de Castille, Maximilien et Marie de Bourgogne, debout, la tête tournée vers l'astre impérial, semblent résignés à lui faire cortège. Tout pâlit devant son omnipotence, que célèbrent encore à leur manière, comme les symboles de sa grandeur, d'innombrables écussons glorifiant à l'infini ses possessions et ses alliances : c'est une vraie pluie de cartels qui, des travées jusqu'à l'entablement, ruisselle autour de l'empereur, si dense qu'elle fournit à elle seule le motif de la décoration centrale ; et, comme les rameaux d'un arbre généalogique, les écussons se prolongent dans tous les sens, s'accrochent aux appuis du trône, gagnent la voûte en folles poussées débordées.
Lancelot Blondeel, l'auteur de cette merveille, a combiné son tableau — car, par l'abondance des accessoires, des floraisons et des rinceaux, non moins que par les jeux de la lumière, la sculpture prend vraiment ici des airs de nature morte — comme un mémorial où de branche en branche et de motif en motif coulerait le sang des maisons d'Espagne, de Bourgogne et d'Autriche. Une vigne avec ses complications de rameaux et ses entortillements de ceps, n'est pas plus touffue que ce prodigieux enchevêtrement de guirlandes, de grappes d'amours, d'attributs, de mascarons, de bêtes héraldiques, de neptunes, de cornes d'abondance, de faisceaux et de banderoles : avec une légèreté ailée, un mouvement de vie volante, une grâce déroulée de liane, il s'entasse, se maille, ondule, s'évide, jaillit et, après avoir empli toute une paroi de la salle, comme si la matière et la verve ne pouvaient s'épuiser, lentement va mourir dans l'ampleur du vaste plafond. Tout ce prodige de science et de caprice repose sur un entablement de marbre noir, encadrant une blanche frise sculptée où se déroule l'histoire de la chaste Suzanne. Des faisceaux de colonnettes, aux deux côtés d'un âtre décoré d'une superbe plaque de foyer frappée aux armoiries du Franc, complètent l'architecture de cette cheminée sans égale.
LA FLANDRE OCCIDENTALE
Encore les canaux. — Échappées sur le Bourg. — Le quai du Rosaire. — Les cygnes des canaux. — Un cabaret séculaire. — La Poterie. — Le quai Vert. — « La Vache ». — Le steen des sires de Gruuthuuse. — Le baptistère de Notre-Dame.
On ne pont se détacher de ce Bourg : toute la sève ancienne aboutit là comme au cœur vivant de la cité ; même aujourd'hui, sous le délaissement et la solitude, on croit y sentir encore une vague palpitation lointaine. Lui non plus, d'ailleurs, ne semble pouvoir se résigner à nous quitter : depuis ce quai du Rosaire baigné par la Reie, jadis un fleuve, aujourd'hui presque un égout, jusqu'à l'extrémité du quai Vert, il nous suit avec le détail et la multiplicité de ses architectures. On a d'abord sous les yeux les magnifiques ordonnances du Franc, l'élancement hardi des faites coupés à pans droits, le jet délié des tourelles d'angles, svelles comme des aiguilles de minarets, le jeu accidenté des trois façades inégalement alignées et que des saillies brusques reculent dans l'ombre ou avancent dans la lumière, le mur de clôture plongeant à pic dans l'eau avec ses mystérieuses portes basses alternées de larges baies rondes. Ce n'est encore que la première indication du paysage de pierre qui va nous apparaître dans un instant, avec le fourmillement de ses ramures et de ses feuillages.
A mesure qu'on s'écarte, les masses du Franc s'abaissent dans l'éloignement , laissant surgir par-dessus leurs crêtes décrues des fouillis à chaque pas plus touffus ; on perçoit un bout du pignon latéral de l'Hôtel de ville; la couronne du grand Beffroi commence à se dessiner; l'espace où ne pointaient que de rares flèches se peuple d'aiguilles plus nombreuses. Puis le cadre s'élargit encore : de nouvelles tourelles apparaissent, on distingue nettement à présent le cadran des Halles. Atteignez le pont du Cheval qui, de son arche massive, enjambe l'eau à la hauteur du quai Vert, reliant la rive à une délicieuse ruelle étroite, raboteuse, étranglée entre deux files de petites maisons à toils coniques : tout d'une fois le panorama se déroule dans son ampleur; une mêlée de toits, de tours et de flèches fleuronne et déchiquette la perspective; les tourelles de l'Hôtel de ville s'enchevêtrent aux pignons du Franc; le Beffroi émerge avec ses galeries et ses contreforts ; toute une vie de la pierre bouge de proche en proche, et, pour compléter cette évocation d'un grand passé civique par une pensée religieuse, au bout de la coulée de la Reie, Saint-Sauveur dresse, comme une tiare, sa haute tour crénelée.
Le point de vue est célèbre : tous les guides le vantent à l'envi ; et l'avant-plan d'eau où ce coin de la ville se renverse avec la confusion de ses lignes brisées et le prisme brouillé de ses colorations y ajoute une grâce de mélancolie, la mélancolie de celte onde qui, comme le temps, a passé sur tant de choses auxquelles fut mêlée la vie d'un peuple et ne cesse pas d'effacer le pâle reflet qu'elles ont laissé après elles.
A Bruges, d'ailleurs, on peut suivre au courant de l'eau presque toute l'histoire de la ville : comme en un miroir magique où les vieilles images se lèveraient du fond noir des siècles, le passé se réfléchit au flot dormant des canaux, avec une pâleur d'évanouissement, une estompe de tons vagues et lointains qui, mieux que l'éclat dur de la lumière, conviennent à sa gloire spectrale.
Tout ici évoque le mystère : même le nom des rues et des quais a une poésie de silence et de recueillement. Souvenez-vous de ce Lac d'amour, proche du Béguinage dont il semble
en son onde fluide mirer la tranquillité, avec sa fraîcheur apaisante de solitude, si bien faite pour les coeurs ulcérés. Rien qu'à l'ouïr, ce nom doux comme une musique, on est pris d'une illusion tendre : il semble que les sources cachées sous les ombrages des rives soient la fontaine jaillissante où les âmes trop ressouvenantes vont laver leurs rancœurs. Et ne trouvez-vous pas qu'il y a dans cet autre nom, quai du Rosaire, une langueur de monotone résignation, suscitant la pensée d'ombres amoureuses qui, sous des voiles flottants, égrèneraient le chapelet des belles heures du passé? Comme pour rendre l'analogie plus sensible, l'eau soupire sous les ponts; les feuillages écroulés par-dessus les murailles ont des murmures infinis qui ressemblent à dos mussitations de bouches adorantes; et, par instants, passent sur le quai, pareilles à des oiseaux de ténèbres, de furtives figures perdues aux plis des longs manteaux et qui l'une après l'autre décroissent sous les portes basses ou bien au tournant des rues.
L'enchantement se prolonge de quai en quai, à travers une enfilade de ponts, dont l'un, le pont de l'Eeckhoute, se décore d'un grand saint de pierre. Au quai du Rosaire succèdent le quai des Marbriers et le quai Vert, celui-ci bordé de pignons lépreux, avec un vis-à-vis de murailles rongées de chèvrefeuilles et de lierres, une sève de nature poussée librement dans toute cette antiquité. Et l'on débouche ensuite dans un élargissement d'horzion, le canal filant à présent entre un double quai, deux alignements parallèles de façades du seizième et du dix-septième siècle, découpant l'air de leurs riches caprices d'architecture en aiguilles, en escaliers, en frontons contournés, d'un jeu de lignes brusque et varié.
Ici la vieille ville garde presque sans alliage son caractère : surtout aux approches de la porte de Damme, on a l'illusion de l'existence d'autrefois recomposée dans un décor délicieusement archaïque. Après tant de vicissitudes, l'eau du canal continue à refléter la tache rose des toits, le blanc écaillé des façades, le joli air d'aisance heureuse des maisons. Seuls leurs anciens maîtres ont disparu, ces riches marchands qui, du quai, assistaient au déchargement des bateaux lentement descendus jusqu'à Bruges par ce canal du Zwin joignant la ville à la mer. Des chalands solitaires naviguent aujourd'hui dans le désert des rives, accompagnés par le cortège des cygnes qui peuplent partout les canaux brugeois et, semblables à de douces ombres symboliques, y promènent leur lente majesté comme à travers les gloires déchues d'une résidence royale.
Ces cygnes ont leur légende : une goutte de sang empourpre leurs ailes blanches; ils expient le crime qui éclaboussa de rouge leurs frères héraldiques, les cygnes au long col gravés sur l'écusson de cet écoutète de Bruges, Pierre Lanchals, méchamment mis à mort par les bourgeois révoltés contre Maximilien d'Autriche. Plus tard on s'aperçut que la vindicte publique avait frappé un innocent, et, pour racheter par une réparation éclatante l'horreur d'un meurtre inutile, la ville fut condamnée à entretenir à perpétuité des cygnes dans ses canaux. Sans doute les mânes du triste écoutète se sont apaisés, depuis quatre siècles que flottent sur les eaux de la cité, comme des nefs, les solennels volatiles. Cependant, au sortir des neiges hivernales, chaque printemps les voit revenir, éternelles images du remords, dans les canaux où leurs plumes en neigeant semblent faire pleuvoir les lis du martyre.
Il est, à un pas du quai Spinola, au fond d'une ruelle bordée de longs murs, une porte mystérieuse et qui s'ouvre sur un petit escalier plus mystérieux encore. Ce n'est pourtant que l'entrée d'un cabaret; mais ce cabaret a gardé le meuble et le décor du dix-septième siècle, comme si les ancêtres des Brugeois contemporains venaient encore chaque soir y savourer la bière en fumant leurs grises et courtes pipes de terre. L'endroit n'a pas cessé de
LA FLANDRE OCCIDENTALE. 397
porter son nom antique : « A Flessingue ». On prétend qu'il servit aux conventiculcs des Gueux ligués contre d'Albe et que les titres de propriété font mention de cette particularité glorieuse. Rien, à la vérité, ne rappelle moins les heures héroïques et douloureuses que l'assemblée des joyeux habitués qui tous les jours s'y réunissent autour des vieilles tables de chêne noirci, sur des chaises en cuir jaune étoilé de clous d'or, pour y tuer, en d'interminables parties de piquet et de domino, la longueur du temps, plus long à Bruges qu'ailleurs. L'été, on descend lancer la boule au jardinet, un frais jardinet flamand encadré de murs effrités et que domine un petit auvent de dessous lequel la vue se porte sur une mêlée de verdures et de toits carminés. Si malaisé qu'il soit de détacher sa pensée de la vie actuelle, parmi les redingotes et les chapeaux melons qui ont succédé aux pourpoints et aux larges feutres mous, le plafond coupé de travées enfumées, les murailles sur lesquelles se découpent des peintures patinées d'une brunissure de jambon fumé, l'alignement des tables et des sièges
LE QIAI VEUT.
sculptés, ramènent l'esprit vers les mœurs pittoresques d'un âge plus ami que le nôtre des ordonnances réjouissantes pour l'œil.
Cependant le quai Spinola ne tarde pas à changer d'appellation et devient le quai de la Poterie, du nom de l'abbaye qui, sur le bord du canal, aligne, à un pas du séminaire, ses longues façades roses percées de portes à judas. Plus rien en celles-ci ne rappelle leur destination primitive, alors qu'elles abritaient les maisons des pestiférés. Au grincement de la tringle rouillée qui met en branle la cloche, une figure encadrée d'un fronleau blanc vous apparaîtra dans la pénombre des corridors, et, si vous en témoignez le désir, vous conduira à travers les salles, la plupart garnies encore de leur ancien mobilier. Pénétrez, en sortant de là, dans la délicieuse petite chapelle voisine dont les vantaux s'ouvrent sur le quai. Sous une voûte en bois cintrée, un jubé y prolonge son arcade de marbre noir et blanc, divisée dans le milieu par une clairevoie à balustres de cuivre. Les fenêtres de gauche ont été murées et se décorent d'autels et de cartels mortuaires sur lesquels se joue la lumière diaprée des fenêtres de droite, enchâssées de vitraux superbement flamboyants et déroulant une suite de scènes naïves. Constamment des femmes, des épouses, des mères y viennent intercéder
auprès de la Vierge pour la souffrance des leurs; et le feu des verrières, comme un reflet de la bonté céleste, descend jusqu'à leurs pâles et maigres visages inclinés, où se lit la stupeur des mornes anémies.
Au dehors, la solitude semble continuer le recueillement de ce lieu de prières; peu à peu les maisons s'espacent; les pignons font place à de misérables bicoques; la vie, si pauvre déjà partout ailleurs, se rabougrit encore ici ; vous êtes aux extrémités de la ville, et du même coup vous touchez au terme de la circulation sensible.
Refaites alors le chemin parcouru, mais en changeant de rive, jusqu'à ce quai Vert d'où vous reverrez une dernière fois la perspective se piquer du fouillis des aiguilles du vieux Bourg; puis, après vous être un instant arrêté au Marché aux poissons, un puant ramassis
Dessin de K. Van Oelder.