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LE QUAI DES MARBRIERS ET LE FRANC

Destin de 0. Vuillier.

LA FLANDRE OCCIDENTALE

brumeuses, des bouts de canaux scintillant dans un fourmillement de paillettes. Des ponts, la vue se porte sur des cours oii neige la (leur des espaliers, de vertes solitudes de parc clos par des murs d'anciens steenen, des échappées de jardins émaillés comme des enluminures et qu'attriste un pâle enfant courant après des papillons, parmi de gros coquillages, des boules de verre souillé et des rocailles lustrées de vieux, lierre. Partout, une clarté de jeunes verdures constelle le rouge érafïé de la brique, se reflète dans l'eau des canaux, allume jusqu'aux toits étoilés de pissenlits et fait voir les perspectives comme à travers les branches d'un grand arbre lumineux dont les rameaux seraient des rais de soleil.

Alors les chèvrefeuilles aux grands feuillages écroulés, les vignes vierges dont les vrilles ressemblent en effet à des mains de vierges, mais de vierges folles, les glycines ruisselantes comme des crinières, relissent le manteau pitoyable qui pour toute une saison babillera la nudité blessée des vieilles pierres. Sous l'universel reverdoiement, la ville prend des airs d'éden dont une nuée d'oiseaux serait lame vivante et ailée. Surtout le long des canaux, le charme ne s'épuise pas; des écharpes diaprées comme l'arc-en-ciel flottant au-dessus de l'eau ; des colonnes de poussière vermeille montent dans le soleil, se rompent à l'ombre, forment comme des obélisques étincelants sur lesquels s'appuie l'azurine pâleur du ciel.

Attardez-vous à travers ces mirages, attendez que toute celle magie du jour et de la lumière se soit éteinte dans les obscures rougeurs du couchant; lentement une gloire pourpre s'est étendue sur la ville, écaillant de réverbérations ardentes le miroir sombre des canaux, allumant dans les vitres des reflets de lampes , éclaboussant d'une traînée magnifique le faîte des pignons. La poussière qui naguère dansait vermeille aux clartés du midi s'immobilise à présent dans les flammes de l'air. Aux arches ténébreuses des ponts, l'eau semble fumer sur de la braise; les loggia en saillie sur la rue, toutes flambantes d'or et de cinabre, rougeoient comme de petites chapelles illuminées ; et le vacillement jaune des chandelles (pie des femmes allument çà et là au coin des rues, devant les vierges de cire et les saints de pierre des niches, fait une tache de cuivre poli sur la pluie de sang qui crève du ciel. Puis les tons d'incendie se fondent dans les obscurités élargies; et, tandis que se dissout à l'horizon, comme un caillot, le dernier feu du couchant, une gerbe d'argent pâle s'ouvre à travers l'espace, un ruissellement de fleuve laiteux coule jusqu'au lit des canaux, une atmosphère de songe enveloppe les verdures et les maisons.

Une robe de satin neigeux passequillé de gemmes sur des épaules nues que baise la flamme bleue des lustres a seule le frisson de cette nuit épandue sur les eaux. De molles transparences baignent les fonds qui, dans cette lumière de féerie, échafaudent des architectures vagues, des palais de vapeur et de nuée, aux colonnades qui se perdent dans du rêve, aux escaliers de marbre blanc trempant leur pied dans des lacs de lune; et, sur la coulée adamantine des canaux, des embarcations pavoisées de clair damas moiré passent aux éclairs des rames égoultées en pierreries. Dès ce moment la fantasmagorie étend ses ailes, prend possession du paysage où les formes ne sont plus que le désir de la réalité, dans une pale confusion de contours ; et, des ténébreux pignons, des maisons endormies, des arches sombrées dans un fourmillement de lucioles, des hauteurs de l'air- où sur leurs trapèzes d'or se balancent les sylphes du carillon, une voix semble sortir et murmurer : Amour! mystère!

Puis l'été, une chaleur assoupissante et lourde, qu'enflamme la réverbération des vieux murs cuits au soleil, s'abat dans les rues. L'odeur de décombres, partout régnant dans les sépulcrales cités, poudroyantes d'ossements blanchis, se répand alors parmi les fragrances des jardins en fleurs, comme l'émanation de la mort mêlée à toute cette vie folle des sèves. En tous sens, les pierres s'em perlent d'une traînée de gemmes sous la germination universelle. Chaque pan de maçonnerie a son bouquet, érige ses touffes de graminées, s'ensanglante d'un

coquelicot, remue comme une toison de flamme et de couleur sous le midi brûlant; et, dans les crevasses des toits lépreux, devenus pareils à des corbeilles constellées de floraisons, les grands papillons se posent, avec de longs tremblements d'ailes. Toute cette gaîté de la nature amoureuse investit le délaissement et le silence des ruines comme une ironie, sans en arracher une rumeur plus haute. Même il semble, quand le soleil tombe à pic sur les quais déserts, morne et noir parmi les cieux lourds, que la sensation d'un vide immense que rien ne peut plus combler s'impose plus impérieusement à l'esprit : et l'on pense aux cimetières tout roses d'églantiers et que l'été rend plus solitaires et plus tristes.

Enfin l'hiver à Bruges a pour les esprits graves d'intimes douceurs de mystère, plus alliciantes encore que les impressions estivales et printanières. La neige, comme un vaste suaire rigide, sous lequel s'immobilise ce qui reste de la vie, étend ses hermines sur les toits, les quais, les ponts, vêt d'une pudeur d'ensevelissement la mort des rues. Comme un fantôme voilé, la tour des Halles apparaît par-dessus les volées de flocons qui submergent la ville ; et toujours les neiges montent, les routes s'effacent, il n'y a plus qu'une nécropole de marbre, dressant ses mausolées et ses stèles dans les ténèbres blanches de l'air. L'oubli et le silence semblent alors accomplis : le deuil hivernal éternise le léthargique sommeil de la cité comme si jamais plus elle ne devait s'éveiller. Pourtant, çà et là, de muettes et diligentes figures glissent sur la glace des canaux ; les noirs manteaux à capuchons des femmes tourbillonnent dans la bise comme des ailes de mouettes et de pétrels ; par moments passe un traîneau de maraîchers; et, le long des trottoirs, de petits véhicules poussés à bras emportent de vieilles dames et des enfants pelotonnés sous les écharpes et les fourrures. On croit voir la Mort derrière, ombre qui fait mouvoir des ombres et les précipite tous également vers l'irrémédiable engloutissement.

Quelle que soit d'ailleurs la saison, si vous voulez connaître Bruges, jetez-vous dans la mêlée de ses canaux : plus sûrement que les meilleurs guides, ils vous mèneront aux bons endroits, à travers le méandreux lacis des habitations et des ruelles. Toujours vous verrez se réfléchir dans leur nappe, ou se lever aux alentours, l'agonie d'une demeure autrefois illustre, un pan de façade noblement historiée, quelque immémorial chef-d'œuvre de l'art et du temps.

Partez, par exemple, du quai des Augustins : à votre gauche se prolonge, sous une succession de ponts aux arcades trapues, le canal qui longe le quai Espagnol et plus loin le quai des Orientaux, tantôt bordant d'une marge d'encre des murs palissadés de lattis derrière lesquels se déroulent des jardins, tantôt lavant de ses immobiles eaux les assises de frustes et caduques façades anguleusement profilées dans la perspective. Dès le premier pas, vous êtes arrêté par un bijou d'architecture, un édicule à rinceaux gothiques enchâssé dans une banale maçonnerie, un de ces charmants tableaux sculptés comme le caprice du moyen âge en prodiguait : la légende qui, pareille aux pariétaires, fleurit toujours entre les vieilles pierres, en a fait la logette du bourreau. En réalité, celle-ci servait d'atelier à Herman Van Oudvclde, doyen de la corporation des orfèvres, qui avait reçu, des trésoriers de la ville, l'autorisation de la construire en 1514. Éclairée par trois baies, la délicieuse tribune aux fines saillies ogivales pareilles à des vrilles de liserons, se prêtait à merveille au travail minutieux d'un orfèvre-bijoutier.

Franchissez le pont sur lequel la mignonne construction fait retour ; une suite de pittoresques pignons s'échelonne entre les parallèles des rues voisines : ici, une maison de bois du quinzième siècle, avec ses étages en surplomb ajourés de fenêtres à meneaux et patinés par les ans d'inexprimables rouilles rembranesques ; là, des faîtes déchiquetés en dents de scie ou des gables longuement effilés. Un bout de rue étranglée dans un tournant, la rue Queue de Vache, s'enorgueillit de quatre curieuses architectures de la fin du quator-

LA FLANDRE OCCIDENTALE

zième siècle, 1res suggestives de ce style brugeois qui dans un chanfrein enfermait l'ordonnance et le détail de ses façades. Et les découvertes se pressent : des rues entières ont gardé leur physionomie séculaire, avec des lignes brusques de toits, des saillies violentes de bretèques, des motifs énigmatiques d'ornementation; presque chaque maison, gardée pure d'altération sensible, y est comme le vivant poème de la primordiale vie et des légendaires mœurs

Dessin de Xavier Mellery.

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