‹ La BelgiqueChapitre 114 sur 187 · INTÉRIEUR DE NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

INTÉRIEUR DE NOTRE-DAME

LA FLANDRE OCCIDENTALE

pareillement Jésus, pressé dans son giron et appuyé sur son genou gauche un peu relevé, semble contempler d'un œil miséricordieux cette terre dont sa propre agonie rachètera plus lard les souillures. Ainsi devait, en effet, concevoir ce groupe familial le rude génie de qui la pensée s'en allait par une pente naturelle aux tristesses sévères. Et non seulement la conception, mais le grand style des attitudes et des draperies, la grave beauté de l'ordonnance générale attestent bien un cerveau souverain.

Ailleurs, dans une chapelle latérale, se font face, à travers la mort, deux monuments incomparables. L'un et l'autre recouvrent des poussières royales : ici les cendres de la benoîte et gentille Marie de Bourgogne, là les ossements du valeureux et dur Charles le Téméraire. Le duc et La princesse, les mains juxtaposées à la hauteur de la poitrine, sont couchés, couronne en tête, elle dans les plis d'une robe retombant par delà ses pieds, lui dans une riche armure de parade, sur l'entablement de leurs sarcophages feuillages de rinceaux de cuivre et fleuris d'écussons en émail. Ces majestés abolies, dont la forme terrestre s'est éternisée dans le travail d'un grand ciseleur, quand tout ce qui les accompagna pendant la vie et l'illustre maison même dont elles sont issues ont été dispersés dans l'éternité, offriront toujours à l'esprit un sujet de méditation sur la vanité des grandeurs. Toute celte puissance des ducs de Bourgogne, si haute dans le passé, repose avec elles sous le marbre vide d aine et de sang comme leurs effigies : c'est dans l'aride néant où elles sont étendues elles-mêmes que l'arhre de leurs possessions, déployé aux parois de leurs tombeaux, prolonge ses rameaux, comme un tronc frappé de mort et sur lequel rien ne doit plus germer.

Ces deux illustres sépultures sont à Notre-Dame comme les monuments de la chevalerie expirée. Sur Charles, la Force, et, sur Marie, la Poésie, elles scellent la pierre des temps. Et — comme aux funérailles royales, un cortège de princes marche derrière le corps — vingtneuf écussons aux armes des chevaliers de la Toison d'Or qui, dans celle même église Notre- Dame, assistèrent au chapitre de l'Ordre, sont suspendus au-dessus des stalles du chœur, mêlant l'ironie de toute celte gloire envolée à la solitaire tristesse des deux grands mausolées.

Adieux à Bruges. — La montée au Beffroi. — Vue générale de la ville.

Après avoir vécu un certain temps des mélancolies et des grandeurs de celle ville captivante entre toutes, on ne se résigne pas à la quitter brusquement. Un attrait irrésistible nous ramène vers elle et nous fait désirer de la revoir une dernière fois, comme, au moment de quitter la chambre où, sous la clarté des cierges, repose aux plis du linceul un être longuement aimé, on soulève la portière pour s'emplir les yeux d'une contemplation suprême. Du haut du Beffroi nous apparaîtra donc, dans un large coup d'œil d'ensemble qui sera notre salut de départ à Bruges, la cité chimérique où les yeux se distendent à des visions qu'ils ne perçoivent point autre part.

L'entrée de la tour n'est pas banale : au tintement de la sonnette qu'il faut agiter pour faire apparaître le gardien, il semble que des répercussions se sont prolongées dans le vide de l'immense cage; et les pas de l'homme traînant sur les dalles, de l'autre côté de la porte, ont une douceur sourde et voilée qui fait penser à quelque esprit descendu pour vous ouvrir.

La clef a tourné dans la serrure, cette grande clef du mystère que le concierge retire

i26 LA BELGIQUE.

aussitôt après, comme un geôlier qui, sous les verrous, garderait les siècles prisonniers. Un doigt vous montre alors, dans un trou noir, les premières marches d'un escalier sur lesquelles expire une pâleur de jour, et ce geste est comme un adieu des vivants au moment de s'engager parmi les morts.

Puis l'ascension commence.

Une fois entré dans la spirale qui toujours tourne et monte, ne s'arrêtant plus que là-haut en plein ciel, sans paliers pour se reposer, avec de rares meurtrières à travers lesquelles un rais de lumière s'étrangle comme un voleur entre les battants d'une porte, on est bien, en effet, dans la région des ombres. Impossible de se dérober à l'impression sévère qui s'empare de la pensée. Il semble que cette spirale qui monte dans la clarté des espaces plonge au contraire dans les ténèbres et qu'on va voir tout à coup, au fond de celte nuit amoncelée, apparaître, comme ces soldats qui gardaient le tombeau du Seigneur, les reîtres espagnols endormis autour du corps supplicié de la vieille métropole.

A mesure qu'on s'élève, une rumeur lointaine, comme la respiration sensible d'un grand poumon, descend par saccades rauques, emplissant les oreilles d'un bourdonnement intermittent. A cette distance, ce n'est qu'un grondement confus, une trépidation vague des marches sous le pied, le bruit roulant d'une rafale où viennent expirer les autres bruits.

Quelquefois une porte se rencontre sous la main: on croit enfin arriver au jour; on pousse le battant; mais on n'a sous soi qu'une ouverture, béant à pic sur quelque salle démesurée qui prend toute la largeur de la tour et se suspend dans le vide comme un nid pour des oiseaux géants. Deux cents marches, et la gigantesque vis se déroule toujours, gironnant dans la nuit qui semble redoubler. A présent, une autre sensation envahit l'esprit, une fièvre de monter toujours plus haut et plus vite, comme un besoin d'escalader l'énorme mur d'ombre contre lequel, pareille à une échelle, la tour est posée et qui de son chaperon doit nous laisser voir enfin la gloire et la lumière des siècles. Par moments un froissement d'ailes trouble le silence de la montée : c'est une chauve-souris dérangée dans son sommeil et dont le vol mou frôle le pèlerin de ces catacombes en hauteur.

A la trois-centième marche, la rumeur sourde qu'on entendait tout à l'heure s'enfle, grandit comme le choc d'un ballant de cloche qu'on aurait au-dessus de soi, dans ce bleu qui ne s'aperçoit point encore et auquel l'âme, ployante sous toute celte nuit entassée, aspire comme à une délivrance. Des grincements de rouages en mouvement, des sonorités de cuivre semblables à des éclats de trompette encore voilés, commencent à percer dans ce tonnerre roulant d'en haut. Puis les bruits se meurent dans une vibration, un souffle qui va se perdant au fond de l'entonnoir; et de nouveau le silence se refait, inlcrrompu seulement par la retombée régulière des pieds qui se lèvent sans trêve.

Brusquement les degrés de pierre s'interrompent, font place à un petit escalier de bois : on touche à la plate-forme des cloches. Et la commotion est étrange de « sentir » en ce moment la venue de quelqu'un qui descend vers vous, de l'autre côté de la nuit; on n'entend encore que des pas lourds, comme voilés de sommeil et de ténèbre; puis le bruit se précise; les degrés de l'escalier gémissent; une ombre apparaît, grandit, devient un visage humain, souriant et clair. C'est le veilleur de la tour, qui vous accueille au seuil de sa demeure éthérée. Celte voix qui se fait entendre et dont les paroles, à peine perceptibles dans le vent qui souffle à cette hauteur, bourdonnent comme un essaim de mouches éparses, cette rencontre d'une créature de chair et d'os au sortir des longues obscurités de la montée, sur ce pont de bois qui semble enjamber l'espace, ne s'oublient pas et tiennent de l'impression de quelque vision surnaturelle sortie du fond des airs.

Encore un effort, et vous aurez pris pied sur le plancher solide où, en pleine région des

LA FLANDRE OCCIDENTALE

oiseaux, ce Siméon Stylite perché au haut du Beffroi surveille les horizons et de quart d'heure en quart d'heure sonne le temps au-dessus de la ville. Ce veilleur qui jamais ne chôme et, la nuit comme le jour, sans broncher d'une seconde, tire la petite corde au bout de laquelle s'agite la cloche, a quelque chose de l'inexorabilité des fatalités. C'est l'hommehorloge de la cité, le régulateur de ses destinées, en même temps que la prunelle d'Argus fixée à tous les points cardinaux et guettant le feu rouge des incendies dans les loinlains. Quand d'en, bas le passant attardé dans les rues, le rustre des banlieues regagnant son gîte, voit aux six fenêtres de la tour scintiller la lumière de la petite lampe, il croit apercevoir, brillant derrière la vitre, l'œil même du veilleur. Et, si près de l'Infini, l'humble fonctionnaire qui, bonasse et terrible, joue le rôle du Temps, constamment tourne et retourne son sablier, versant l'Éternité en petite pluie d'heures, de quarts et de demies, à la tourbe humaine qui tout là-bas s'agite, comme une poussière noire roulée par le vent, dans la profondeur illimitée d'un puits. Une cabine avec deux bancs dans le mur, un petit poêle dont le tuyau fait au dehors un coude qui, vu de la place, ressemble à un imperceptible crampon de fer, une planche sur laquelle s'entassent des ustensiles de cuisine, une armoire et deux ou trois sièges pour les visiteurs suffisent à cette existence d'aéronaute échouée dans la nuée.

L'homme n'est pas seul, d'ailleurs : ils sont là trois qui se relayent en cette veille sans trêve de Providence, chacun ayant son temps de faction, sentinelle perdue aux confins du ciel, dans l'énorme échauguette ouverte à tous les vents. Tous trois piquent l'alêne, rapetassant le vieux et ajustant le neuf pour leurs clients d'en bas. Figurez-vous ce pan-pan de cordonnier s'entremêlant aux ronflements de l'ouragan pendant les nuits d'hiver et aux battements d'ailes des oiseaux de mer heurtés contre les vitres par les rafales ! Singulière, en vérité, doit être la sensation de se chausser d'escarpins fabriqués par ces fils du ciel dans leur barque battue des roulis de l'infini, quand la tempête, bon sonneur, se pend aux cordes des cloches et les met en branle aux nuits d'équinoxe !

Un vaisseau en plein océan ne reçoit pas plus de chocs que cet habitacle trépidant aux secousses des aquilons : à certains moments on perçoit nettement comme la poussée d'une force irrésistible, de toute une masse d'air battant la tour du poids d'une montagne. L'énorme pilier bouge alors, semble osciller, mugissant sous l'effort des vents, avec des râles rauques et déchirés, des lamentations, des appels de voix humaines s'étranglant aux meurtrières, pendant que seul, perdu dans ces fracas sous le vacillement de sa lampe qui charbonne, le veilleur continue à clouer à petits coups de marteau ses semelles, s'interrompant seulement en celte grave besogne pour remuer sa cloche ou bourrer d'une pelletée de charbon son poêle. Une minuscule horloge, grosse comme le poing, rythme de son tic-tac le calme travail de l'homme, et, dans cette cambuse battue par les volées d'ouragan comme les nefs errantes par les paquets de mer, semble être la respiration sensible d'une conscience tranquille.

La chambre des veilleurs s'ouvre par huit larges baies sur l'espace, et ces baies sont pareilles à des cadres dans lesquels se resserre l'énorme paysage des Flandres, ou plutôt aux miroirs d'un diorama braqués sur une toile démesurée. De là, en s'allongeant à plat sur le rebord, l'œil suit l'écroulement à pic de la tour jusqu'à la première galerie, embrasse le diamètre du cadran de l'horloge, vaste comme l'arène d'un cirque, flotte aux courbes des contreforts, se pend aux crochets des pinacles, roule, glisse, ricoche, et du pied du Beffroi rebondit enfin aux vagues solides d'une nier de toits, coupée d'espaces clairs qui sont les places et les rues, pareils aux courants de cette grande houle immobile.

Le tableau est merveilleux : aussi loin que va le regard, il ne rencontre que pignons, tourelles, aiguilles, dais, clochetons, émergeant de l'imbriquément des tuiles rouges et des

ardoises grises dans une pâleur lumineuse où s'électrisent des frissons de soleil. De nouveau s'atteste le prestige de cette lumière des Flandres, lavant d'une moiteur irisée les horizons, baignant les arêtes dans les ors et les moires, éteignant le lustre de la pierre sous une agonie de chaleur, pleuvant aux heures matinales en rosées d'arc-en-ciel sous lesquelles se dissout, s'ennuage et se fond la réalité solide comme aux mirages d'un songe. Ici on est comme au laboratoire même de ces merveilleuses alchimies : on assiste à la formation des vapeurs, ouvrières infatigables des illusions ; on les voit s'abattre sur les maisons, crever aux angles des rues, panteler aux chevets des églises, se déchirer aux aiguilles des tours, en laissant aller de leurs flancs une ondée scintillante et vermeille. Et dans cette incomparable atmosphère, dans ce paradis de clartés humides, aux prismes moelleusement brouillés et que les frottis légers du pastel pourraient seuls exprimer, sommeille, au murmure de ses canaux, la grande amazone glorieuse du passé, devenue la bonne vieille décrépite et chagrine du présent.

A perte de vue se déroulent et s'entassent ses palais, ses steencn, ses hôtels de corporations, ses entrepôts, ses édifices communaux, ses clochers d'églises. Voici le Bourg, où elle prit naissance, les lignes de sa circonscription primitive, le lit où coulait son fleuve, la maison de ses comtes, la chapelle du Saint-Sang, l'hôtel provincial, l'hôtel Gruuthuuse, celte église de Notre-Dame où se réunissait le chapitre de la Toison d'Or, le sombre temple de Saint-Sauveur, Saint-Jacques, la Poortersloge et d'un autre côté, la maison Bélusière, l'Hôpital, le Graenenburg, tout un défilé de graves personnages de moellons et de briques rappelant l'honneur, la vaillance, la foi, une prospérité inouïe suivie d'une extraordinaire décadence. De cet observatoire élevé, un œil exercé peut suivre l'histoire de Bruges à travers ses vicissitudes et ses splendeurs, remonter le courant des siècles, reconstituer, à la faveur du cadre, l'apogée de ses anciennes énergies, et, sautant de tour en tour, comme un oiseau de branche en branche, dans cette volière de pierre jadis si tumultueuse, plonger au plein cœur- de sa turbulente civilisation défunte. Là retentissaient les prises d'armes ; là couraient à la place publique du pas courroucé de l'émeute les milices communières ; là ondoyaient les processions, les cortèges, les ommegancks, dans le claquement des bannières, le scintillement des ors et des pierreries, la magnificence des costumes ; là un peuple industrieux du matin au soir battait l'enclume, d'un si incompressible élan que Bruges était considéré comme une des grandes forges du monde ; là chantaient l'amour, le travail, la vie ; là enfin le giron des mères inépuisablement engendrait pour la lutte, la mort et la gloire. Toute cette activité a sombré aux trous noirs des arches, dans le silence et la mort des canaux que çà et là on voit reluire, égratignés par un rais de lumière. Gomme des touffes rudérales sur un pan de mur écroulé, un fouillis de végétations débordées, des mélancolies de parc abandonné, de claires verdures de square ont poussé à travers le désert des hommes, bouchant avec une éternité de nature les vides laissés par l'humanité écoulée.

Ce sont là de tragiques tristesses. Attachons-y un instant encore notre pensée avant de nous absorber au spectacle de cette terre flamande qui va nous apparaître, un étage plus haut, dans sa magnificence matérielle et qui, pareille à une puissante ouvrière, jamais en repos, continue à élaborer, autour du deuil et de la solitude des villes, les prodigieuses sèves de ses pâturages et de ses moissons. Mais, en même temps que des regrets pour ce désastre d'un peuple, ayons une admiration respectueuse pour l'effort obstiné qu'il met à ne pas disparaître. Il n'est point, dans cette vivante et travailleuse Belgique actuelle, de plus touchante affirmation de l'indestruclibilité du sentiment de la conservation. La vie qui lui reste, après tant de détresses qui successivement l'ont accablée et semblèrent éterniser son agonie pour lui rendre la mort plus désirable, Bruges l'emploie à se redresser du fond de son lit de douleur contre les implacables fatalités.

LA FLANDRE OCCIDENTALE. 131

Comme un grand seigneur tombé dans la débine et qui, pour se créer une ressource, imaginerait d'exhiber les épaves sauvées du naufrage, elle se contentait jusqu'ici de vivre de sa misère en étalant sa décrépitude et ses ruines. Mais un orgueil la reprend; elle dédaigne cette condition basse de mendiante, et, pierre par pierre, elle rêve de reconstruire le grand édifice aboli de son passé. Mieux encore, elle veut adapter aux nécessités de la vie moderne ses pignons et ses palais, loger la science et l'art sous ses plafonds féodaux, installer des bibliothèques dans ses arsenaux, répandre la lumière et le mouvement dans ses vieilles poussières obscures. Et voici que d'immenses chantiers, des tranchées profondes, tout un vaste bouleversement des banlieues signalent l'enplacement du grand port marchand qui rétablira ses communications avec la mer et ramènera pour l'industrie flamande un peu de l'incomparable fortune qu'elle eut autrefois, — un mot qui avec « jadis » revient à tout instant sous la plume

Page 1