‹ La BelgiqueChapitre 116 sur 187 · IIOTKL DE VII.LK LIE 1HXMUOE · texte numérisé non relu

IIOTKL DE VII.LK LIE 1HXMUOE

LA FLANDRE OCCIDENTALE

matin. Ce ne sont d'abord que des gruppetti légers, des susurrements, des gargouillades de chanteurs se mettant en train. Mais attendez ! la rumeur grandit, des roulades répondent à des guilleris de moineaux précocement éveillés, d'invisibles et nouveaux gosiers streltent, grisollent, tirelirent, montant et descendant, en d'infinies rossignolades, l'échelle des tons, et cette folie d'aube s'accroît encore, brusquement coupée d'une note grave et prolongée, comme le meuglement d'une vache humant les herbages prochains. La grégorienne mélopée prépare l'avènement dans le chœur des ronflantes cornemuses de pâtres qui à leur tour saluent le soleil levant. L'une après l'autre, les basses sortent de leur léthargie, grondent, toussent, renâclent, finissant par faire un accompagnement entrecoupé aux petites voix ailées qui, toujours plus haut, vont, montent, s'élancent aux cimes vertigineuses de la gamme. Comme de gros animaux pâturant dans les vergers, les énormes bourdons sont à leur tour pris d'une gaité, remuent de sourds tonnerres à travers le gironnement des cloches moyennes, cognent de leurs battants leurs robes de bronze. Et, mêlés à cette kermesse en délire, des musiciens solitaires ont l'air de filer des sons pour eux seuls, raclent de coups d'archet des violoncelles invisibles, agitent dans les profondeurs du carillon des gongs étouffés. Mais, de suite après, l'affolement des trilles et des vocalises reprend, rythmé par des coupetées d'arpèges ou de larges accords plaqués. Silence ! En plein déchaînement d'ouragan, une pause immobilise les exécutan s, les oiseaux s'arrêtent, les flûtes cessent de piauler, les violons suspendent leur chant. Cela ne dure qu'une seconde, puis la volée recommence de plus belle, la batterie des grosses cloches roule, éclate et tonne, les marteaux cognent, heurtent, font rage, toute la tour s'ébranle dans un hosanna d'orgue aux touches duquel un géant mettrait ses poings lourds comme des montagnes. On est emporté dans une marée de bruit, on ne pense plus, on n'entend plus, on roule aux vagues de cette symphonie furieuse dont les sonorités s'enfoncent dans le tympan comme des décharges de canon, et les planchers tremblent, la tour trépide, il semble qu'on vole avec le battant des cloches à travers l'espace.

Graduellement cependant une lassitude attarde les musiciens, des ralentissements détendent les arpèges, des bouts de phrases s'amollissent en une douceur de soupirs; et tout d'une fois, l'énorme orchestre s'étouffe dans une agonie d'accords qui, pareille à une rafale décroissante, enfle d'un souffle mourant les mille poumons et se perd sitôt après dans un frisson, une vibration lentement expirante au creux de l'air.

Trois fois la semaine, un carillonneur, de cette grande famille des maîtres carillonneurs de Flandre, habitués à manier des claviers de cathédrales, monte au Befl'roi et, tête nue, en bras de chemise, selon la coutume de ses pareils, frappe des pieds et des poings les pédales et les touches d'une espèce de rudimentaire clavecin dressé dans la chambre des veilleurs et qui aurait pour buffet la tour elle-même. Alors ce n'est plus la mécanique, dévidant ses rouages avec une précision automatique, mais un vrai chant de musicien descendu de l'âme aux doigts; et, tandis que, mélancolique ou gaie, la pluie des notes s'abat sur la cité, les passants, du fond des petites rues étroites, lèvent la tète vers le céleste acrobate pendu aux cordes de son instrument d'airain, comme un marin aux agrès d'un navire ballotté par les roulis et dans les voiles duquel l'espace gronderait avec des musiques d'ouragan.

Ame des Flandres! on croit vous entendre chanter alors au haut de la tour, parmi le soleil et les nuées!

Damme.

De la plaie-forme du Beffroi nous avons vu se dresser tout à l'heure, au nord de Bruges, par-dessus la grande campagne plaie, deux hautes tours solitaires, celles de Damme et de Lisseweghc. L'une et l'autre sont demeurées debout, dans la ruine et la disparition de tous les agrégats d'humanité qui, autour de la cité mère, s'étaient grossis du trop-plein de ses terribles énergies, et, comme des estuaires où le flot dépose ses sels et ses varechs, formaient de petites mers à côté des houles profondes de la grande. Mare, Vive, Sint Cruys, Assebrouck,

jusqu'où débordait la prospérité du temps, ne sont plus que des villages oubliés, après s'être longtemps engraissés des alluvions du grand commerce brugeois; pareils à ces déserts de sables, d'une poussière molle et boulante, que les vagues, en se retirant des continents, laissent après elles, ils végètent obscurément dans l'effacement d'une vie qu'aucun courant n'alimente plus.

De tous ces endroits courtisés par la gloire, cette gueuse aux longues dents qui finit toujours par manger les festins qu'elle dresse pour les autres, Damme est de beaucoup le plus extraordinaire. Nulle part la tristesse des destinées accomplies ne se fait plus solennellement sentir que dans le silence de l'humble agglomération qui a survécu au train d'une grande ville marchande. Ce n'est plus même la mélancolie des ruines, telle qu'on l'éprouve à Bruges, parmi un peuple d'ombres se mouvant au pâle reflet d'un soleil descendu à l'horizon, mais l'affreuse désolation d'un néant qui a tout balayé, n'épargnant que quelques rares vestiges du passé qui continuent à se dresser dans l'écroulement du reste, comme pour donner l'étiage de cette fortune qui du hameau perdu d'aujourd'hui faisait un des vastes comptoirs du monde.

Quand on a dépassé la porte de Damme, on longe le canal de Bruges à l'Écluse. Un talus descend du côté des champs et lave ses herbes dans un mince filet d'eau parallèle au canal. Des fermes se montrent encore çà et là dans l'ampleur des pâturages, puis les habitations s'espacent, et, après avoir marché quelque temps, on n'a plus devant soi que le déroulement des grandes plaines vertes. Des vols rauques de corbeaux déchirent seuls le silence de l'air, et leurs bandes noires se déploient comme des éventails de crêpes. Par nuées ils arrivent de là-bas, des villes mortes couchées dans le deuil des horizons, les sombres oiseaux. Ils ont quitté les tours, les pignons, les vieilles églises délaissées où, pareils à des officiants funèbres, on les entend croasser la messe fatidique, parmi les obscurités de la ruine et de la solitude; et à larges coups d'ailes ils planent dans le soleil, épiant de leur prunelle aiguë si quelque ville nouvelle ne sombre pas dans l'espace.

LA FLANDRE OCCIDENTALE

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Aussi loin que vont les yeux, on n'aperçoit que la terre fumante et grasse qu'allume le luisarnement des eaux. Derrière soi, Bruges décru atténue dans la reculée le tournoiement de ses moulins, grandes croix mobiles dont se signe l'horizon par-dessus la séculaire suppliciée. Les arbres des routes gardent une attitude fléchie, comme les stèles penchées d'une nécropole. Peut-être n'est-ce qu'une illusion, mais il semble que tout se ressente des approches de l'écroulement et de la mort. Même avant d'avoir foulé les décombres de Damme, on a le pressentiment des hautes tristesses prochaines. Cependant l'air a des transparences admirables, de grands papillons ocellés se balancent comme des œillets et des jonquilles, la brise apporte du large l'émanation chaude des terrains fermentés. La nature accomplit son œuvre éternelle avec la sérénité méprisante d'une ouvrière pour qui le temps n'existe pas.

Par moments une barque passe, avec sa carène ventrue, sa petite cheminée qui fume, son chien accroupi près de l'étambot; et ce silence qui glisse sur du silence fait paraître plus grande encore la douceur muette du paysage. Comme une ombre, il diminue dans l'argent liquide du canal, le paisible bateau; il s'enfonce au lointain comme dans du sommeil, ne laissant de son passage qu'une ride légère qui finit par s'aplanir; et l'on songe que, pas plus que lui, le passager de l'onde et du vent, n'a laissé d'empreinte sur l'immobile sérénité de l'eau, les grandes civilisations expirées dans l'effacement pâle des plaines, navires merveilleux venus des Hespérides sous des pavillons de gloire et de chimère, n'ont éternisé leur sillon sur la mobilité des siècles.

Des toits crèvent enfin les champs plats; des verdures, des haies, des vergers, bouquettent la glèbe brune; et la tour de Damme jaillit, rugueuse, énorme, comme un calvaire de pierre dans les jardins de la mort. Bientôt on laisse le chemin se perdre tout seul dans la solitude des bords de l'eau, et une autre solitude, celle des tombes, vous accueille au seuil de la grande auberge du quinzième siècle.

Damme n'est plus qu'une unique rue qui s'allonge à travers champs et avoisine un petit cimetière endormi au pied de la tour ravagée de Notre-Dame; mais cette rue est elle-même un cimetière bien autrement funèbre, puisqu'elle n'a pas même les croix qui, dans l'humble champ de repos, perpétuent la mémoire des villageois enterrés à leur ombre : le temps a nivelé jusqu'aux monuments sous lesquels est ensevelie la fragilité de ses grandeurs. Aux heures matinales, un petit pâtre pousse, à travers les herbes qui ont envahi le pavé, le troupeau dodelinant des vaches, et, quand leur silhouette a décru dans le lointain, l'espace se remplit d'un silence de solitude que trouble seul le claironnement d'un coq piété sur un fumier.

Je me souviens cependant d'une claire matinée de mai où, ayant aventuré jusqu'à Damme ma flânerie de songeur, mes yeux aperçurent deux très vieilles femmes accroupies sur le sol, dans la pâleur d'un premier soleil printanier; de leur main sèche dont les os trouaient la peau, elles sarclaient gravement les touffes folles poussées entre les cailloux. Éprouvaient-elles comme moi le besoin de boire à cette coupe de chaleur et de lumière, au sortir de l'ombre éternelle qui règne dans la morne cité et passe en frisson froid dans l'échiné ? ou, par un goût incompressible de la mort, ces Parques, en détruisant une herbe qui est encore de la vie, obéissaient-elles simplement au désir d'anéantir jusqu'à la trace la plus fugitive des sèves qui ailleurs font pousser les hommes et les végétations ? Elles ne levèrent pas même la tète quand je passai devant elles ; et dans ces maigres silhouettes clouées sur leur besogne, et qu'à trois heures de là je retrouvai toujours à la même place, grattant invariablement le pavé, je crus voir les ensevelisseuses de l'antique Damme, toutes chargées d'ans elles-mêmes et faisant sous le soleil la toilette de son cadavre décomposé.

m LA BELGIQUE.

Pas plus que les autres colons de ces régions, elles ne se doutaient sans doute, les mélancoliques vieilles, du fleuve humain qui, sur le même sol qu'elles dépouillaient si laborieusement de ses sauvages graminées, coulait au treizième siècle son large flot turbulent. Et qui, d'ailleurs, s'aviserait qu'ici s'étendait le grand entrepôt des Flandres, où par cargaisons innombrables débarquaient les vins de Bordeaux, de Bayonne et de Bourgogne, les cuivres rouges de Pologne, les métaux de l'Angleterre, les pelleteries de la Hongrie, les soies de la Chine et delà Syrie? Quel effort de l'imagination pourrait évoquer, parmi l'aride nudité du désert actuel, le spectacle de cette flotte de dix-sept cents navires équipés par Philippe-Auguste contre les Flamands et les Anglais et naviguant à travers les eaux profondes de ce Zwyn sur lequel était bâtie la ville et qui a disparu comme la ville elle-même ?

Damme avait alors de larges privilèges, un comptoir qu'y avaient fondé les villes hanséatiques, un autre qui était celui des Lombards, deux canaux qui s'unissaient à Bruges et à Gand, un droit maritime qui s'appelait le « Droit maritime de Damme » ; et son port de mer, où affluait la richesse de tout l'Occident, en faisait une proie convoilée par les souverains. Il semble vraiment, à feuilleter les chroniques qui reconstituent ce milieu d'humanité agité, qu'on ait affaire aux chimériques magnificences d'une légende. Essayez donc de recomposer, avec ce qui reste des Halles primitives, des ogives subsistant en quelques maisons de la place et de cette sombre tour de Notre-Dame, plantée dans l'air comme un poteau indicateur sur le chemin d'une nécropole, le tableau des allées et venues qui, au quinzième siècle, reliaient entre elle Damme et Bruges, ces caravanes amenant du port à la chief-ville les arrivages, ces canaux sillonnés par des vaisseaux « pesant quatre cents muids », soit vingt tonneaux d'aujourd'hui, au grand émerveillement de Guicciardini, puis encore ces demeures somptueuses où de simples négociants menaient une vie patricienne, ces magasins gorgés de marchandises, ces banques alimentées de vastes capitaux, ces comptoirs d'assurances où, il y a cinq siècles, fonctionnait déjà le système des garanties, et toute la végétation parasite de métiers avoués ou clandestins qui ne tarde pas à se greffer sur les centres de grande vie.

Le 5 juillet 1468, entre cinq et six heures du matin, dans le réfectoire de la maison du bailli, Charles le Téméraire et Marguerite d'York recevaient la bénédiction nuptiale des mains de l'évêque Salisbury, et ce mariage princier, commencé là, parmi le vol des mouettes et le balancement des navires à l'ancre, s'achevait dans un prodigieux cortège de Joyeuse entrée, le long de ce primitif canal de Damme à Bruges qui n'est plus aujourd'hui, en contre-bas de la chaussée, qu'une rigole franchie d'une enjambée. Des chariots de parade emmenèrent à la métropole, parmi la chevauchée des comtes, des barons et des écuyers, la cour d'Angleterre et la cour de Bourgogne, en habits chamarrés d'or et scintillants de pierreries ; puis ce flot de gloire et de beauté alla s'éparpiller au coup de soleil des rues brugeoiscs tendues de tapis, décorées de feuillages et festonnées de populaire.

Betour des fortunes terrestres ! Sept ans s'étaient à peine écoulés à partir de ce mémorable concours de princes assemblés dans les murs de Damme, que la mer, qui lui avait prêté jusque-là sa grandeur, et, comme un coursier soumis, avait permis à ces marchands d'asseoir leur prospérité sur la croupe de ses vagues, se retirait subitement du port, laissant celui-ci s'enfoncer bientôt sous les sables. Ainsi devait s'anéantir en un jour cette ville qu'un jour avait fait sortir de terre.

On la voit, en effet, commencer par une sorte de vague écume humaine, échouée à un pas des écumes marines, une alluvion d'ouvriers travaillant aux digues de Bruges à Cadsant et qui se construisent là des huttes ; et ce premier noyau va s'augmenlant en quelques années jusqu'à former le rudiment d'une cité qui bientôt instaure son « vierschaere »

LA FLANDRE OCCIDENTALE

ou tribunal avec deux bourgmestres et des écbevins ; puis une pluie de privilèges s'abat sur elle et lui donne sa forme définitive; elle rivalise de luxe et d'activité avec la cité maternelle et fait croire à l'éternité de l'édifice qu'elle a élevé ; mais une révolution terrestre en mine à l'improviste les fondements. Vainement Albert et Isabelle, en H) 17, s'efforcent de la relever en redressant ses remparts démantelés : celte ombre de vie va d'année en année s'affaiblissant

Dessin de Xavier Mellery.

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