LA GRAND' PLACE DE FURNES
presque toute la contrée, son heure d'héroïsme et de gloire. Mais le Temps, qui laisse sur ses bords autant d'épaves que la mer en rejette à ses côtes, a mis fin à celte éphémère grandeur, l'abandonnant toute nue à la mélancolie de son humble condition présente, comme, à quelques lieues de là, il a ruiné pour jamais celte orgueilleuse châtellenie de Fumes qui comptait dans sa circonscription cinquante-deux riches villages.
Ici, du moins, le cadre est demeuré debout, pareil à un théâtre qui, dans le vide de la scène, tout envahie de silence, continuerait à silhouetter ses portants sur d'illusoires et lointaines perspectives. L'ancien sleen dont les rugueuses maçonneries se dressent à l'angle de la Grand'Place, avec leurs fenêtres découpées en cintre et en ogive; l'hôtel de ville profilant son double pinacle par-dessus une brelèque en bois sculpté; le beffroi qui élance
LA FLANDRE OCCIDENTALE
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si masse trapue en face de l'énorme chœur de Sainte- Walburge; les délicieuses façades guillochées, à colonnes et à balons, d'un goût fleuri de Renaissance, qui non loin dentellent le ciel de leurs pignons, composent un de ces prestigieux décors flamands où l'imagination reconstitue sans effort le mouvement de la vie passée.
Rien n'existe plus de la prospérité ancienne (pie les souvenirs matériels. Un air de déchéance résignée s'imprime sur les rues silencieuses, partout bordées de vieilles maisons et noyées dans une atmosphère de songe; et certains coins ont la douceur de petits béguinages où achèveraient de se consumer les mélancolies d'une existence (pie ni l'espoir ni la sève n'alimentent plus. Tout près de Sainte-Walburge, un terre-plein planté de grands arbres s'entourait, sous l'ombre verte des feuillages, de pignons en briques roses qui faisaient venir à l'esprit la pensée d'une agonie de pales religieuses s'usant dans le mystère et le recueillement. Toujours on est ramené à des idées de dévotion et de pratiques humbles, en ces petites cités où lame des femmes, pour échapper à l'étouffement du vide, a besoin de se rejeter aux consolations descendues des paradis.
Furncs perpétue d'ailleurs dans ses églises la tradition de cette religion aux symbolismes matériels et tangibles qui incarnent en des images terrestres, frappant les yeux d'une évidence de chair et de réalité, les vérités de la foi. A Sainte-Walburge, des niches déroulent les épisodes de la vie du Christ en de hauts-reliefs barbares, sortes de tableaux vivants où les personnages, de grandeur naturelle, affectent les mouvements de la créature réelle et sont peinturlurés de plaques rouges, à l'imitation du sang des plaies. La mort et la résurrection, d'ailleurs partout ici, multiplient leurs emblèmes comme dans un charnier sur le chemin d'un paradis : sainte Barbe avec sa tour, sainte Catherine avec sa roue, lèvent la tête vers les palmes et les anges qui décorent les autels. Jusque dans les coins, à coté des lampadaires en bois, il y a des évêques à crosses et h mitres, par rappel des martyrs et des bienheureux. Un vrai ossuaire de têtes de morts et de tibias sur des. draps larmés s'érige parmi des tas de croix qui sortent un unique jour dans l'année. Toute l'église, par ses plaies d'usure et d'abandon, saigne comme une agonie humaine; et la petite mort des rues aboutit à ce tronçon de basilique qui lui-même n'a plus qu'un peu de vie mystique sous les hautes clartés des fenêtres.
Dans un tel milieu, une de ces processions funèbres comme en imaginait le moyen âge et qui greffaient des gaités de kermesse sur des deuils de tragédie, trouve naturellement sa place. Tous les ans, aux approches de juillet, Furnes quitte sa torpide attitude momifiée et organise son célèbre cortège de la Passion divine. Un petit vent de sainteté souffle alors à travers les rues. Une pieuse activité anime les confréries. Toutes les semaines, la Sodalité tient des séances sous la présidence du premier vicaire qui est aussi le directeur de la procession. C'est le dernier dimanche de juillet que sort celle-ci. Elle est un des derniers mystères chrétiens : elle représente la vie et la mort de Jésus-Christ, et elle a la beauié d'une tragédie liturgique. Voici cinq siècles qu'elle fut instituée : elle servait à l'origine à promener avec pompe un morceau de la sainte Croix rapporté de Conslantinople par Robert, comte de Flandre. En 1445, c'était déjà un spectacle complet : les Chambres de rhétorique y figuraient en grand appareil; des strophes grandiloquentes scandaient la marche du cortège. Le goût des parades publiques était si vif en ce temps que le drame chrétien cessa de suflire et qu'on y ajouta d'autres mystères : « la Légende et le mystère de Tobie, le Mystère de saint Sébastien, le Jeu des vivants et des morts ». Le dernier surtout s'attestait pathétique : à temps réguliers un ressort se détendait et faisait surgir des squelettes hors de sarcophages suivant à la file. Cette apparition macabre stimulait la piété et la crainte des châtiments éternels.
La grave tradition, à travers cette dénaturation du sens originel de la procession, ensuite dégénère. Au dix-septième siècle, elle confine à la farce. Un « gayant », un fils de cette grande famille de poupées qui, en Flandre, a provigné partout, dominait les groupes sacrés. C'était la parodie de Goliath vaincu par le nain David. Un épisode burlesque succédait à celle exhibition; le populaire s'emparait du géant, le décapitait, finalement le pendait au chevet de Sainlc-Walburge.
Il fallut qu'une confrérie se fondât pour arrêter la profanation : elle s'appelait « la Sodalité du Seigneur crucifié », et restaura le mystère primitif. Mais alors un fait se passe qui, pour un long temps, change le caractère de la cérémonie. Deux soldats s'emparent des saintes hosties et les transpercent. Une réparation publique est jugée nécessaire pour l'expiation du sacrilège. Elle devient la raison de la sortie annuelle du cortège et elle assure sa durée à travers les âges.
La procession dès ce moment prend le nom qu'elle porte encore aujourd'hui. Avec le rachat de l'acte impie, elle perpétue l'humble foi des simples et le miracle de la dévotion populaire à ces tableaux vivants qui lui ressuscitent la vie du Christ. Toute la ville, les conladins accourus des campagnes à plusieurs lieues, se pressent dans les rues. Pour un après-midi, le solitaire et tranquille Furnes des jours semainiers roule des foules. Les maisons sont pavoisées de drapelets; aux fenêtres, les fleurs, les statues de piété, les emblèmes et les argenteries s'amoncellent. Le pavé est jonché de sable, de paillons, de roseaux et de bluels. Dès le malin, les rues, la veille encore muettes et mornes, retentissent des sons prolongés des cornes et de l'aigre stridement des crécelles : les unes et les autres serviront tout à l'heure à simuler l'ironie et l'outrage sur le chemin du Calvaire. Puis, à mesure que midi s'avance, des groupes de cavaliers romains, casqués de fer-blanc et drapés de manteaux éclatants, des pharisiens aux longues robes traînantes, des apôtres ceints de peaux de bêtes et affublés de perruques chevelues, commencent de circuler; les cabarets s'emplissent de personnages sacrés s'assurant par des libations de bière dans la gravité de leurs rôles; et derrière les fenêtres, on voit les dames de la ville se parer de sombres voiles flottants pour figurer parmi la théorie des Saintes Femmes.
En quelques heures, la vie moderne s'est effacée devant un cortège aux épisodes profanes et sacrés. Les mitres et les dalmaliques s'emmêlent aux étendards et aux boucliers; la crèche où se jouera la Nativité parmi la paille et les bœufs croise le Saint-Sépulcre; les seigneurs de la cour d'Hérode en collants lilas et loques empennées discourent avec des anges à tuniques blanches cl de grands prophètes barbus; et toute cette mascarade va s'aligner aux portes de Sainte-Walburge, tandis qu'à l'intérieur de l'église se consomment les apprêts du drame intime et de la Passion même du Sauveur. Là, dans le secret de la sacristie, des mains de prêtres griment et pieusement habillent les figurants chargés de représenter le Christ aux différentes époques de sa vie de gloire et de douleur, les Madeleines pleurant sous leurs chevelures écroulées, les saintes Vierges chevauchant des ànesses par ressouvenance de la fuite en Egypte ou portant entre leurs bras des cœurs Iranspercés de glaives.
Au coup de quatre heures, quand enfin sonne à volées le bourdon de la cathédrale, tout le monde s'est réconforté, et on est prêt à remplir avec ponctualité son devoir. Ce sera moins un spectacle toutefois qu'une manifestation de la piété locale. Les humbles figurants, aussi bien que les protagonistes essentiels, s'acquièrent des indulgences célestes en assumant leurs rôles divers ; une part de pénitence, en effet, s'attache à leur ministère. C'est à la fois affaire de conscience et légère fumée vaniteuse. On ne devient pas l'un des trois mages, saint Pierre ou simplement le traître Judas sans en ressentir quelque importance.
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C'est sous les voûtes de Sainte- Walburge que le cortège s'organise. Devant le parvis, les lourds chevanx des soldats romains déjà caracolent ; Marie, montée sur un âne, attend le signal pour fuir avec saint Joseph. On voit s'aligner les pénitents traînant l'étable de Bethléem, le Saint-Sépulcre, le char de la Résurrection et le char de l'Ascension; des théories de fillettes aux visages roses sous les voiles blancs, les grandes figures voilées des Saintes Femmes, les porteurs d'attributs funèbres, d'emblèmes, .de motifs de la Passion en hauts reliefs polychromés, d'un aspect barbare, émergent à la lumière de la place. L'art des vieux sculpteurs de Flandre est là dans ces images violentes, frustes et naïves. Elles se mêlent à la figuration vivante avec leurs gestes de bois, leurs faces extatiques et la bariolure de leurs costumes. C'est, en symboles sensibles, en représentations matérielles et animées, la foi d'une race plastique entre toutes et qui veut être touchée fortement par les yeux. Le catholicisme flamand s'atteste à ce mélange de sensualisme et de piété.
Les files processionnaires enfin se développent; il n'y a pas moins de quarante groupes; on croirait voir s'épandre un fleuve d'or, de pourpre et d'azur. Voici le Sacrifice d'Abraham, les Prophètes, les trois Peines de David. Voici les fléaux : la Guerre, la Peste et la Famine. Voici saint Jean le Précurseur, les Ermites et les Bergers.
Les Bergers sont des garçons des écoles : ils ont des mémoires jeunes et fraîches. C'est toujours une émotion quand, tout en tête du cortège, on les voit apparaître, en collants et sayons, leur face ronde capuchonnée de peau de mouton, et que d'une voix grêle qui sonne comme des notes d'harmonica, ils se mettent à parler naïvement entre eux du prodige. Et l'un s'appelle Coridon, le second Menalcas, les deux autres Orphcus et Titus...
Coridon si joliment commence :
« — Quelle nuit délicieuse nous est apparue aujourd'hui ! Il me semble que ma douleur s'est totalement dissipée. Je me sens si joyeux et la cause de cette joie m'est inconnue. » Titus aussitôt dit :
» — ■ Je me sens joyeux aussi parce que partout où je vais est notre Dieu et Seigneur. »
Ensemble ils sont allés à Jérusalem. Ils offrent au fils de Marie, en paroles enflammées un cœur plein d'amour. C'est doux comme un cantique dans une grande plaine. Cela semble venir de très loin, par delà les remparts de la ville.
Un ange procède devant l'Etable, avec Marie et Joseph dans les pailles. Des pages portent l'encens, les charbons et l'encensoir, annonçant les rois d'Orient en caftan vert et turban.
Toujours, devant les groupes, s'entend la voix musicale et haute des anges explicateurs : les syllabes flamandes s'enflent par-dessus l'immense piétinement silencieux. Cependant, à son tour, les sourcils froncés, en vrai roi historique, s'avance, parmi les princes et les gardes, Hérode, scandant des versets furieux. A peine on a cessé de les entendre que la petite voix claire de Jésus enfant, avec son timbre d'argent, répond aux basses ronflantes des docteurs.
Et puis paraissent les vierges aux bijoux précédant Marie Magdeleine. Entrée dans Jérusalem : filles, femmes, enfants, « bourgeois », agitant palmes et rameaux et chantant l'hosannah. Les Douze Apôtres et, parmi eux, Jésus monté sur l'âne, un Jésus à long manteau bleu, la barbe et les cheveux annelés, les deux doigts de la main levés à la hauteur des yeux, et droit, immobile comme une statue de cire, sans un cillement ni un pli à la peau. La Cène, le Jardin des Oliviers, pénitents portant la Bourse de Judas, le Christ prisonnier, le reniement de saint Pierre, la Flagellation, le Couronnement, YEcce Homo. Tout à coup Jésus s'aperçoit traînant la croix. On entend le bois durement cogner les pavés. Douze soldats et les bourreaux, « avec leurs instruments », sur deux rangs, marchent à côté.
A ce moment, l'émotion est intense dans la foule. Un silence énorme plane. Sur les trottoirs, des hommes à genoux tourmentent leur chapelet ; des femmes sanglotent, prises aux entrailles, pales d'adoration et de pitié. A toutes les fenêtres, des luminaires, des herses en{lammées, de pauvres chandelles. J'ai vu de vieilles hospitalisées, à la porte d'un refuge, dans la folie de leur foi naïve, jeter des sols au-devant de la croix ; et cette humhle offrande crédule était comme l'explosion de leurs antiques cœurs secourables, poignés de la détresse du Sauveur.
L'homme, du reste, un de ces acteurs naturels comme il s'en révèle en pays flamand, s'identifiait extraordinairement les douleurs divines. La tête couronnée d'épines, la figure peinte de sang caillé, il tombe trois fois. Sa face poudreuse et moite touche terre, de sa robe brune sortent ses pieds écorchés et nus. Alors l'un des douze soldats le frappe du bois de sa lance : il se relève en chancelant et se remet à marcher. Les trompes et les crécelles emplissent l'air, se mêlant aux huées sauvages des êtres patibulaires figurant dans le groupe homicide. Cependant, derrière Jésus, Marie et saint Jean se lamentent.
La vision sanglante a passé, et on aperçoit Véronique, avec le suaire et la Sainte face. L'ange qui va devant s'adresse aux hommes toujours tentés de se plaindre de leur sort : il leur dit de prendre en considération les souffrances que Christ a endurées et qui sont plus grandes que toutes celles dont un homme ait jamais eu à souffrir. Des pénitents, à la file, déploient des emblèmes et des sentences, et voici l'Éponge, les Clous, la Lance, voici la Robe et les Dés. Une voix de nouveau bourdonne, lente, longue ; et un ange, au-devant de la Croix des Sept Paroles, dit ; « Voyez les sept leçons que Jésus vous a données : la première, c'est que, à son exemple, vous devez pardonner les offenses ; la seconde, c'est qu'il ne faut jamais désespérer de la bonté de Dieu ; la troisième, c'est de vous en rapporter au Tout-Puissant pour le soulagement de vos souffrances ; la quatrième, c'est que saint Jean sera votre consolation dans la vie ; la cinquième, c'est la soif et la faim des souffrances pour que vous puissiez vous réjouir à jamais au bienheureux séjour ; la sixième, que, pour obtenir les cieux, il faut suivie la volonté de notre Père ; la dernière, qu'il faut remettre votre vie et âme, comme le Christ, entre les mains du Père. »
C'est ensuite l'ange précédant le Seigneur crucifié; et les vérités découlent de sa bouche. 11 parle au peuple d'Israël dans le désert : il rapproche du serpent de métal (pie fit faire Moïse, et qui avait la vertu de guérir les morsures des reptiles, l'emblème de la croix qui sauve les hommes de la mort éternelle. Suivent des pénitents portant la Résurrection. Des chevaux I rainent le char du Saint-Sépulcre : de petites vierges, en vêtements de deuil, s'éplorent autour de la funèbre image. Les suprêmes afflictions, une dernière fois, sont évoquées dans une grande figure sombre : Notre-Dame des Sept Douleurs passe, accompagnée de deux vierges pleurantes. Et puis il n'y a plus que le char de la Résurrection, dans sa haute lumière glorieuse. Les ombres sont dispersées : l'espoir, la vie renaissent.
Des masses profondes alors enflent le cortège. A peine on entend, dans le battement des bottes et le claquement mou des pieds déchaux, les versets de l'ange exhortant les hommes à mener une vie vertueuse. En rangs pressés, vont les pénitents capuchonnés du « sanbenito », des torches dans les mains, les pénitentes voilées, petits pieds nus de dames et lourds orteils nus de servantes, toutes trébuchant sous de massives croix qu'elles traînent, cassées en deux. Des milliers de cierges, comme un incendie de piété et de foi, entourent le Saint-Sacrement, porté sous un dais parmi le clergé, les ordres, les confréries, une pompe fleurie de dalmatiques, de chassubles, d'orfèvreries, avec, devant, toujours, à l'infini, les voix en un rythme grave de cantique, un traînement lent de mélopée.
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Depuis des siècles, c'est la même ardeur à s'enrôler dans celle figuration du drame sacré. Tous les rôles sont convoités comme des charges publiques : le nombre des postulants est toujours trop considérable, même pour la traction des chars, le port des dais, des attributs et des croix. Et comme des charges encore, certains emplois sont inamovibles et se transmettent dans les familles. Rien n'a changé quant à l'ordre matériel, ni la versification, nombreuse, sonore, grandi loque, et qui est toujours celle du passé. Elle s'adapte au déroulement des péripéties dans un décor de costumes et une symétrie d'arrangements qui s'accordent avec les pignons eflilés, les grandes tours et le cadre archaïque de Furnes. Une confrérie, « la Sodalité », assume le travail des répétitions, règle les ordonnances et veille au maintien de la tradition qui, une fois l'an, réveille la petite mort du fantôme d'une grande ville.
Lentement la procession fait le tour de la cité , entre des rangs pressés de populaire prosterné sur lesquels oscille la fumée des cierges braséant à toutes les fenêtres ; et quand, après d'infinies stations, pour ajouter à la solennité de la mort, elle s'écoule sous les arceaux de l'église, on demeure sous le coup d'une émotion nerveuse, comme si l'empire des ombres, après s'être ouvert à ce long détilé funèbre, refermait brusquement ses portes sur les vivants.