COIN DE VILLAGE BORAIN
des bibliothèques, des salles de «spectacle où l'on joue la comédie. Il suffirait de canaliser en quelque sorte leur instinct du plaisir et leur besoin de s'étourdir une heure au milieu des rudesses de leur vie, pour détourner au profit de leur amélioration morale les forces vives qu'ils laissent aller au courant d'excitations souvent grossières. Malheureusement, en ce Borinage pressé de faire de l'argent avec l'exploitation de la terre et de l'homme, on est plus préoccupé d'extraire à coups de pic le charbon contenu dans les schisteuses parois de la bure que d'arracher au dur silex de la créature le pétillement de l'étincelle intérieure.
Le pays de Charleroi. — Aspect général du pays. — Le monde des machines. — Le « goulen ».
Après les labeurs excessifs du Borinage, l'industrie semble prendre un temps de repos, comme une machine dont les feux sont momentanément couverts et qui, au bout d'un court moment de chômage, va précipiter plus furieusement le mouvement de ses balanciers et de ses pistons. Ainsi, la contrée qui s'étend entre Mons et Charleroi ne fait plus entendre, au sortir des fournaises boraines, qu'un ronflement de travail assoupi, écho expirant des tonnerres prolongés de charbonnage en charbonnage au cœur du pays de la houille, comme la grondante respiration et le tumultueux anhèlement de ce foyer de vie intense et de vulcanique labeur.
Sans doute la terre n'interrompt pas brusquement ses sombres alchimies : sous les étendues cultivées qui tissent à ses épaules le riche manteau vert des prairies et des champs, se poursuit le grand œuvre mystérieux de la fabrication du « soleil noir » auquel notre monde refroidi emprunte la chaleur de ses hivers. Mais, pour quelques cheminées qui de distance en dislance s'empanachent encore de fumeuses spirales et signalent la présence des houillères, on a plutôt la sensation d'une région tranquille, se remettant d'une grosse dépense de sève dans les activités mesurées des besognes agricoles et se recomposant du chyle et des forces avec les vertus d'une campagne naturellement fertile, comme une hèle épuisée se refait au giron des pâturages, parmi les baumes des liantes herbes et la fraîcheur des eaux courantes
Binche, la joyeuse patrie des Gilles, ces héros légendaires d'un carnaval qui semble emprunté aux mœurs italiennes, Binche a des charbonnages et des verreries dont le bruit ne dérange pas sensiblement le calme des paysages ; et ceux-ci s'étendent presque sans interruption jusqu'aux rives de la Sambre, où brusquement la rumeur des ruches industrielles se jette de nouveau en travers de l'idylle.
La paix agreste toutefois n'expire pas entièrement ici comme au Borinage, et, dans des Tempes d'ombre et de silence, perdues au milieu de ce monde de fer et de feu, continue à planer par-dessus la sérénité des solitudes. A chaque pas, la délicieuse vallée, toute retentissante du bruit des forges, nous réserve la surprise de ces nids de feuillages et d'oiseaux où la création accomplit en paix son œuvre, paradis imprévus dont le charme a la douceur d'une découverte parmi ces antres de la mécanique et qui font à ce coin de pays une beauté émouvante et surprise, comme un jardin de roses poussé en d'arides déserts.
Dès Marchiennes, l'air est déchiré par le martèlement d'une nuée de cyclopes battant leurs enclumes ; nous rentrons dans le royaume du Feu qui nous avait lâchés à Guesmes et qui, cette fois, ne nous abandonnera qu'après que nous aurons franchi les cercles d'une industrie bien autrement compliquée que celle du Borinage, puisque au travail des fours s'ajoutent, en ce pays de Charleroi, les incessantes élaborations de la métallurgie et de la verrerie.
Déjà, aux brouillards enflammés d'Élouges, de Dour et de Hornu, on avait la perception d'un enfer ; mais ici cette impression grandit encore, tant le ciel et le sol sont bouleversés sous la herse de cet effroyable labeur humain qui, par son effort sans trêve, lient des fatalités. 11 faut, en effet, des images surnaturelles pour exprimer avec quelque réalité ce
LE HAINÀUT.
déchaînement d'humanité ruée aux besognes ténébreuses et s'aidant du concours de cette autre humanité modelée en quelque sorte sur le patron de la créature et qui, à son imitation, déploie des bras, respire par des poumons, broie avec des mâchoires et, dans des creusets pareils à des estomacs, engloutit des fournées d'aliments.
La machine, cet homme de fer qui, s'il n'est pas la ressemblance matérielle de l'homme de chair et d'os, en est tout au moins la grimace, règne là partout comme l'auxiliaire naturel des énergies de son maître et seigneur, l'être pâle qui active ses pulsations, oint de graisse ses ressorts et nourrit ses prodigieux appétits. Ou plutôt, tant il tient de place et se meut avec bruit dans les cavernes bâties à sa taille et qui sont ses demeures, c'est lui, c'est ce Briarée dont les membres plongent à la fois dans le soleil et dans la nuit, étendant en tous les sens, comme un réseau qui voudrait absorber la lumière et l'espace, leurs innombrables ramifications, c'est ce simulacre Je tout ce que la création, en ses