‹ La BelgiqueChapitre 130 sur 187 · PUDDLEUU A SON FOUU DANS UNE USINE DE .11 'MET · texte numérisé non relu

PUDDLEUU A SON FOUU DANS UNE USINE DE .11 'MET

rations d'ateliers et de magasins qui, à Marchtennes, à Ghâtelet, à Couillet, etc., composent l'usine. Celle-ci, considérée dans son ensemble, réalise l'idée d'un prodigieux organisme subdivisé en une infinité de rouages qui, tous, coopèrent à l'œuvre commune, comme les membres du corps humain.

Les fours à coke, profonds creusets butés à l'argile et bourrés de charbon jusqu'à la gueule, sont là d'abord qui vous requièrent à l'entrée. Leurs abruptes maçonneries, sans cesse calcinées par le feu, se couronnent d'une file de petites flammes claires, brûlant loules

pâles dans le midi. Les pieds rôtis par l'effroyable chaleur intérieure, des hommes constamment circulent sur la plate-forme, poussant devant eux des wagons-trémies chargés de houille dont ils déversent ensuite le contenu par des trappes, qui sont les bouches de ces estomacs voraces. La distillation terminée, on ouvre la massive porte de fer qui clôt le four, et un ressort précipite au jour, par une poussée lente, le gigantesque saumon de coke braséant qu'autrefois, avant cette application ingénieuse de la mécanique, les fourniers, à mi-corps plongés dans les flammes, étaient obligés d'attirer à eux avec des crochets.

Gomme une bête monstrueuse imbriquée d'écaillés ardentes et crachant le feu par d'innombrables gueules, la rouge montagne s'avance, glisse sur le sol, est projetée tout entière hors du cratère ; et aussitôt des hommes se précipitent à sa rencontre, armés de longues lances qu'ils dirigent contre cette masse ignée et desquelles l'eau jaillit à grandes gerbes. C'est à peine si, dans le brouillard de vapeur et de fumée qui s'élève en ce moment, on distingue encore des silhouettes ; la flamme siffle et gémit aux prises avec son éternel ennemi, qui la mord en tous sens, l'étouffé, la ronge, graduellement change ses pourpres vives en des tons de braise refroidie. Puis, à coups de pique et de râteau, s'éventre l'immense bloc jusqu'à ce que, rompu, morcelé, émietté, il jonche l'aire de ses débris.

Plus tard ceux-ci deviendront la pâtée de l'ogre qui geint et hogne là-bas, par l'orifice du gueulard, dans la prison embrasée des hauls fourneaux. Plantés en terre comme des pylônes, ils dominent l'horizon de leurs tours carrées, au sommet desquelles s'échevèlent des gaz roses et verts. C'est là, derrière leur épaisse armature de briques, que le grand gésier de l'usine jour et nuit fonctionne sans jamais se ralentir, élaborant la fonte brute, qui ensuite passe aux fours à puddler. La mise à feu à elle seule engloutissant une petite fortune, la fournaise ne s'éteint que pour des cas de force majeure, et quelquefois brûle dix et quinze ans sans répit, dévorant d'une goulée les avalanches de minerai, de coke et de fondant que les chargeurs précipitent dans sa béante ouverture.

Au pied du colosse se développent les halles de coulée, une voûte abrupte supportée par des piliers trapus entre lesquels circule la lave incandescente, vomie par le creuset des fourneaux. Telles que, maintes fois, je les vis à Couillet, dans la réverbération des lingotières roulant leur fleuve rouge, elles évoquaient en moi la pensée de quelque monstrueux temple de Djaggernat à l'heure des sacrifices. Dans la profondeur s'ouvraient de puissantes embrasures au bas desquelles, par le trou enflammé du stouppa, s'épanchaient des torrents de matières liquéfiées, dont la pourpre incendiait au loin les murailles et qui petit à petit se répandaient à travers mille rigoles creusées dans l'aire. Insensiblement la fonte se solidifiait en barres couleur de plomb, devenait la « gueuse » qu'ensuite des ouvriers à torse nu, des paumes de cuir aux mains, détachaient à coups de maillet pour les empiler enfin sur des roulottes.

La distillation du charbon dans les fours à coke, la liquéfaction du minerai dans le ventre des hauts fourneaux, la coulée de la fonte dans le réseau des lingotières constituent l'œuvre initiale parmi les complexes élaborations de l'usine. Presque toujours celte partie des installations forme un groupe distinct, compact, parallèle à la ligne des fours qu'on voit s'allonger sur le flanc du hall occupé par les laminoirs. Le hall lui-même se reconnaît à la mêlée des cheminées grêles, longues, couronnées de chapiteaux, qui émergent des toitures, comme les mâts d'un vaisseau, et par lesquelles les creusets de puddlage et de chauffe lâchent leurs fumées.

Plus loin se massent les ateliers : ici la construction et le montage; là la chaudronnerie; puis encore, la fonderie, la tôlerie, les chambres de moulage et de peinture, etc. ; toute une suite de bâtiments qui sont comme la filière par laquelle passe le fer à sa sortie des laminoirs,

cl qui s'échelonnent à travers l'espace dévasté des cours, encombrées de monts de pyrites, de scories, d'escarbilles et coupées par des voies ferrées où cahotent incessamment les machines.

Un branle-bas d'abordage donnerait seul l'idée de la prodigieuse rumeur qui, aux heures où l'usine bat son plein, monte de ce labyrinthe partout trépidant du va-et-vient des foules, du grondement des machines et des furieux mugissements du feu. La rauque symphonie du fer s'y déchaîne alors avec des bruits d'éléments en révolte, rythmée par les chocs des pilons et l'infatigable martèlement des enclumes, comme la colère et le délire d'un peuple de titans jonglant avec des tonnerres sur les cimes.

VUE EXTÉRIEURE d'un HAUT FOURNEAU A MARCHIENNES.

Les oreilles encore tympanisées par le chambardement de ce labeur de cyclopes, pénétrez ensuite dans une des nombreuses verreries du pays. Là aussi, pareillement à ces légendaires guerriers que des magiciens gardaient enchaînés dans leurs cavernes, le feu comprimé dans les fours siffle, se tord, halette, mugit. Mais le cadre a changé : au lieu des installations compliquées, des mécaniques et des volants qui impriment à l'usine comme la secousse d'un perpétuel ouragan, de grandes halles nues se déroulent par-dessus les silencieuses activités d'un peuple attentif et prudent, plutôt que violent et emporté.

C'est que l'Homme-machine lui-même a fait place à l'ingéniosité et au calcul de l'artisan : le travail s'est humanisé, a pris corps dans un être prodigieusement adroit, dont chaque mouvement est réglé et qui manœuvre avec une précision rythmique. Pour tout instrument, la bouche qui souille le verre et le bras qui balance le canon. Demi -entré dans la gueule du four, dont les flammes lui lèchent la peau, l'homme y puise du bout de sa tige

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creuse la boule de verre, roule un instant son énorme canne sur un billot, puis l'embouche en lui communiquant un mouvement de rotation ; et petit à petit la bulle s'arrondit, s'enfle, grossit, à chaque baleinée s'allonge et finit par former un énorme cylindre miroité de diaprures d'arc-en-ciel. Il semble alors que le verre fragile qui oscille au bout du tube, lancé d'un tour de bras diligent dans une suite d'orbes rapides, soit sorti des poumons mêmes du verrier et balance à travers l'espace comme son âme et son souflle visibles.

On a comparé Cbarleroi et ses alentours à Manchester, comparaison qui s'offre presque invariablement à l'esprit quand il s'agit de trouver une assimilation pour montrer la puissance du travail unie au développement des installations dans un milieu de haute organisation industrielle. Et c'est ici le cas.

11 faut voir du haut des « terris » de Monceau ou de Couillet le fourmillant panorama des

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