LA CONTRÉE INDUSTRIELLE, VUE DES HAUTEURS DE COUILLET
usines qui, de toutes parts et sans interruption, se succèdent jusqu'au fond des horizons, pour saisir la prodigieuse vitalité de ce coin de la Belgique. Si, pendant le jour, la variété et l'originalité du tableau s'émoussent un peu dans les grisailles d'un incessant nuage de fumées, brouillant les perspectives sous un pâle crépuscule de suies où les formes s'atténuent, l'âme de cette immense forge se fait, en revanche, clairement sentir aux ténèbres embrasées de la nuit. Comme des chapelles, les hautes façades des charbonnages allument leurs fenêtres en rouges échancrures sur les noires tentures de l'espace. Les fours à coke disséminés çà et là ressemblent à des escadres vomissant la mort et le feu par leurs sabords. Et, pareils à des torchères, les gueulards des hauts fourneaux échevèlent des crinières ardentes que le vent tord à pleins poings.
Un cercle de flammes ceinture l'horizon où, comme un firmament de soleils écarlates, fulgurent partout des cratères, élançant leurs gerbes jusqu'au scintillement effacé des étoiles. Chaque fois qu'une de ces énormes langues de feu darde des profondeurs de l'usine, le ciel
s'éclabousse d'une traînée de pourpre, connue si le sang d'un monstre immolé rejaillissait jusqu'à lui. Couillet, Chalelineau, Montigny, Monceau, Marchiennes, Lodelinsart, Marcinelle sont autant de soupiraux de fournaises ouverts sur l'espace, et leurs réverbérations font passer à travers l'amas oscillant des fumées comme le frisson et la phospborescence d'un éclair.
En tous sens la nuit s'attise de rougeurs, revêt une illumination d'aurore boréale, s'embrase de furtifs incendies qui suspendent dans l'air des gloires d'apotbéoses ; et, par grandes pluies, des vols de flammècbes tournoient et s'abattent sur le sol, accroebant comme des clous de rubis aux pans de l'étendue, après avoir décrit des orbes, des moulinets et des astragales qui, sur les plafonds nocturnes, élincellcnt en un prodigieux Mané Tliécel Pbarès.
Antiquité du pays. — Les premiers hommes. — Vestiges d'industries. — Puits de silex — L'invasion romaine. La féodalité. — La vie partout triomphante de la mort. — Charleroi.
Dans ce grand mouvement des industries, on oublie presque l'antiquité de la contrée.
L'esprit, sollicité partout par le spectacle des activités modernes, se détacbe des contemplations rétrospectives, et, sans s'arrêter aux fondements qu'il pousse en terre et sur lesquels il est bâti, s'absorbe dans ce qu'a de tangible et de visible le prodigieux édifice dressé par le travail des générations actuelles. Pourtant, si profondément labouré que soit le pays par la berse industrielle, il a gardé les vestiges d'une humanité antérieure. Une œuvre aussi considérable que celle qui y multiplie dans tous les sens, à l'heure présente, comme un gigantesque tronc, ses rameaux d'opiniâtre labeur et d'incoercible vaillance, ne pousse d'ailleurs que sur un terrain longuement trempé de sueur humaine; et celui-ci le fut vraisemblablement de toute celte portion d'éternité où se renferme pour nous l'évolution des temps historiques.
Au Borinage s'est conservé, dans ses particularités de galbe et de structure corporelle, un type qui diffère sensiblement du reste de la province et, par un genre de beauté faciale pleine et charnue, solidement rattachée à la carrure trapue des épaules, évoque de furtives allinités avec ces légionnaires qui apportèrent ici la civilisation de Borne. Mons, avant de passer par les multiples avatars où s'incarnèrent les différents âges de son histoire, vit à l'origine se dresser, sur l'emplacement de ses jardins, restes de quelque ancien château, un de ces nombreux camps romains comme les soldats de César en multipliaient dans les territoires conquis.
Ainsi la tradition rattache à travers le temps les modernes cyclopes travaillant au fond des noires usines, aux bâtisseurs d'aqueducs et de chaussées militaires dont l'œuvre, déliant l'usure des siècles, demeure encore impérissablement debout dans la presque totalité du Hainaut. Mais, si vénérable qu'elle soit, cette tradition s'assied elle-même sur les sédiments d'une tradition antérieure, longtemps demeurée enfouie aux entrailles du sol, comme le secret d'une humanité jalouse de ses ingéniosités et qui, en disparaissant du monde, les aurait enterrées avec elle dans le profond cimetière d'oubli où, l'une après l'autre, sombrent les races des hommes.
Quand les mineurs, ces ouvriers des ténèbres qui sont aussi les ouvriers de la mort et violent constamment, dans leur marche à travers les inconnus de la terre, des sépultures de vieilles forêts décomposées — squelettes de la création primitive dans les vertèbres desquels, comme des nids desséchés aux ramilles d'un arbre mort, s'est retrouvée l'empreinte des faunes
monstrueuses, — quand ces nécrophores remontèrent au jour les premiers feuillets du livre mystérieux de la nature, tables de marbre écrites non par un Moïse, mais par la terre elle-même, et depuis submergées dans la vaste mer de nuit intérieure stagnante sous la croûte du globe, — quand sur ces pages sombres comme le chaos duquel le pic semblait les avoir détachées, se déroula en hiéroglyphes de vie l'écriture sacrée, on crut avoir touché à des profondeurs où il paraissait impossible que l'homme se rencontrât jamais. Et cependant, à mesure que l'attention et la curiosité s'attachaient à ces épaves de la genèse primordiale remontées des gouffres du temps, on finissait par découvrir aux parois de ce qui, au lointain des âges, avait été l'épidémie du sol, la trace inquiète d'un pas humain. Alors, comme l'égralignurc laissée au flanc des montagnes par le sabot du chamois aide à conjecturer l'endroit où est remisée la barde entière, ainsi on partit de ces premiers vestiges d'un passage de créatures pour arriver à la découverte de stations de la plus haute antiquité.
C'est dans la province de Namur que se manifesta pour la première fois cette apparition de l'homme préhistorique — apparition auprès de laquelle les spectrales résurrections de la Kabale ne sont qu'une grossière duperie, bonne à satisfaire, chez les personnes hystériques, le goût des frissons surnaturels.
Brusquement, sur l'épais rideau qui nous dérobe la scène où le passé, ce grand acteur masqué, joua ses tragédies, on vit passer l'agitation et le tourbillonnement d'un peuple d'ombres, taillées sur le patron de l'homme éternel et qui, si enveloppées d'animalité que nous les montre notre vanité de civilisés, avaient, après tout, en commun avec nous d'égales fatalités de souffrance et de passive obéissance aux volontés parties d'on ne sait quels empyrées.
Pompéi, longtemps ensevelie sous le flot accumulé des cendres, émergea un beau jour au soleil des vivants avec le geste macabre d'une humanité trépassée en pleine activité. De même, au fond des cavernes de la Lesse et de l'Hermeton, sous ces autres cendres que laissent après elles sur les grèves du temps les générations évanouies et qui finissent par former les fondations des empires nouveaux, s'aperçut l'ébauche d'un monde rudimentaire, encore fermé à l'idée d'un état social.
Certes, dans le Hainaut, la spirale des conjectures que toute sonde jetée au puits du passé prolonge à travers l'infini de l'ombre, ne descend pas aussi loin. A l'échelon où s'arrêtent ici les découvertes géodésiques, on touche déjà à une civilisation vaguement débrouillée : dans le « struggle for life » — compliqué, hélas ! dès les premières fermentations humaines, de la sombre prédestination du carnage et du massacre, — ce rudiment de société s'aide des armes que lui fournit la terre sur laquelle, germe à peine développé, il ne fait que d'apparaître et que déjà il emplit d'épouvante.
La première industrie de l'homme, commencement de toutes les autres, s'ingénie à se fabriquer des outils d'extermination rapide qu'il dirige sur les bêtes, sa pâture, en attendant qu'il les tourne contre son semblable ; et, rendu imaginatif par la cruelle nécessité de vivre, il éventre la mère nourricière qui jusqu'alors l'a nourri de sa sève et de ses racines et ne parvient plus à alimenter sa gourmandise toujours croissante.
A Spiennes, non loin de Mons, cette barbarie raffinée de l'âge de la pierre polie, pour lui donner le nom par lequel l'a consacré la science, apparut avec certitude lors des fouilles qui mirent au jour un gisement d'instruments façonnés. Sept puits qu'on trouva entre Dour et Mons, presque au plein milieu des grandes industries d'aujourd'hui, et qui attestaient l'exploitation du silex, achevèrent de faire conjecturer la présence d'un antique centre de fabrication.
Le grand laboratoire du Hainaut actuel, avec ses mille creusets, estomacs où s'amalgament et se triturent les matières les plus irréductibles, opère ses alchimies à l'endroit même où les premiers ancêtres s'essayèrent à de confuses ingéniosités de main-d'œuvre : comme un colosse aux poumons de fer, souillant l'ouragan par les narines et faisant trembler le sol du seul mouvement de ses bras, l'industrie moderne continue sous les voûtes de ses palais de feu l'obscur et patient travail de ces primitifs Kobolds en qui s'était éveillé le génie de la découverte et qui forment l'anneau le plus lointain de cette chaîne de grands ouvriers se transmettant de proche en proche le flambeau allumé à l'étincelle de Prométhée.
Plus tard, longtemps après l'établissement de l'œuf embryonnaire, quand Rome eut déversé le surcroit de ses formidables énergies dans le lit de l'ancienne Gaule comme un fleuve à l'étroit entre ses digues et qui coule au large ses eaux débordées, elles creusèrent si bien partout le sol, ces eaux chargées d'électricités vitales et douées de la force secrète qui suscite les civilisations, qu'aujourd'hui encore toute la contrée est remplie des ineffaçables traces de leurs alluvions.
La charrue, en creusant les sillons, la bêche, en fendant l'écorce terrestre, ont mis à jour — depuis cette date de 1829 où, à Montigny-sur-Sambre, des fouilles firent surgir des restes d'aqueducs — assez d'ossements du grand cadavre romain pour qu'il ait été permis à de savants dissertateurs de reconstituer, d'après les tronçons, la structure de l'organisme en action. Ce n'est pas sans doute la majesté ni l'ampleur des monuments retrouvés dans le Trévirois; ce sol séculairement remué et dans les entrailles duquel en tout temps la métallurgie, industrie traditionnelle de la contrée, a recherché ses aliments, n'était pas fait pour éterniser la beauté des œuvres d'art ; mais le trésor jalousement caché sous les monts de scories et de cendres qui, à travers les ans, ont du si singulièrement transformer sa physionomie, n'en a pas moins révélé la merveilleuse application du génie de Rome à ce pays de forêts que César défricha par le même procédé expéditif et violent qu'il défrichait l'inculte humanité des Nerviens, premiers habitants de la contrée.
On comprend d'ailleurs combien aisément la nature d'un travail qui sans relâche s'exerce en profondeur et fouille les veines de la terre devait aider aux découvertes dans toute cette partie du Hainaut creusée à l'égal d'un madrépore et qui, sous la vie et la circulation de ses cités à ciel ouvert, cache une infinité d'autres cités ténébreuses, où, comme au-dessus, roulent des chars et se meuvent des foules, de pâles foules fantômes.
En maint endroit le pic heurta des tombes, mit à nu des nécropoles. A Presles — où, le plus généralement, on place le théâtre de la mémorable bataille exterminatrice des soixante mille Nerviens contre les légions de César, alors que d'autres la reculent vers Ilaumont — on trouva quarante tombes gallo-romaines. A Aiseau on découvrit tout un cimetière. A Marcinelle, une grande tombe couronnée d'un arbre s'aperçoit de loin, sorte de taupinière plantée dans la plaine et sous laquelle, anachronisme plaisant, la légende s'obstina longtemps à placer la sépulture d'un général de l'empire : cette tombe aussi est romaine. Plus loin, à Gerpinnes, on exhuma une villa, trois corps de bâtiments avec une chambre souterraine, probablement un lararium, lieu de païenne dévotion qui, si l'on en juge par les croix placées entre les niches, dut s'approprier plus tard aux pratiques du culte chrétien.
Ces lointains souvenirs ne sont pas les seuls que suscite la contrée.
Comme le sol érige des stratifications matérielles qui révèlent ses différents âges, elle a également ici ses couches historiques visibles oii la féodalité a laissé sa grille. Si dévastatrice, en effet, qu'ait été l'action de l'industrie, elle n'a pas partout extirpé les robustes racines qu'enfonçaient en terre les nombreux châteaux forts placés sous la juridiction des comtes de
Namur et des premiers évêques de Liège. Des vestiges d'anciennes sujétions subsistent encore comme pour perpétuer le contraste entre les sécurités du temps présent et les renaissantes inquiétudes d'autrefois, ces terribles inquiétudes des villes entraînées sur les pas de leurs seigneurs à d'inextinguibles querelles et obligées de déposer sans cesse les outils du travail pour revêtir la casaque de guerre. Même après les sombres agitations féodales, elles continuèrent à subir d'innombrables vicissitudes et connurent les mille déchirements des guerres de revendication et de conquête, comme si, pour lame inapitoyée des politiques, ni le respect du travail ni les vertus d'un peuple ne pouvaient l'emporter sur les fatalités du massacre et de la destruction.
Le temps a pansé d'ailleurs ces blessures anciennes : nulle part moins qu'ici sous le coup de fouet de la vie présente qui nous pousse en avant sans presque nous permettre de retourner la tête, on ne songe à arrêter les yeux sur les beures sombres franebies par l'aiguille fatidique à la rouge borloge de la vie des peuples. Bien pour les cités-sarcopbages
LA SAMBRE A CHAHLEROI.
de ramener irrésistiblement l'esprit en arrière et de l'obliger à prendre dans le silence des eboses la posture douloureuse et recueillie des tumulaires figures de pierre qui peuplent leur solitude ! Mais, dans les milieux de transformation violente, le passé n'apparaît plus que comme un accident, un barrage que le torrent des activités a laissé derrière lui, une pierre contre laquelle l'humanité s'est butée pendant des siècles, ces minutes de l'éternité, et dont elle a fini par déblayer le chemin.
Charleroi, le centre de toute la grande circonscription industrielle qui s'étend de Lodelinsart à Ghâtelet, donne la sensation d'une de ces villes californiennes sorties de terre en une nuit. Toute neuve et pourtant décrépite, sans jeunesse et sans fraicheur, le luxe extérieur, le bien-être apparent, le décor de la rue sont ici sacrifiés aux exigences d'une vie entièrement tournée aux affaires.
Étagée sur les pentes d'une colline, avec une ville haute et une ville basse que séparent les eaux terreuses de la Sambre, elle dérobe sa tradition de guerre et d'aventures derrière un aspect morne, froidement moderne de cité qui n'aurait pas le temps de penser à la gloire ni au plaisir et se bâtirait des maisons plus semblables à de temporaires abris qu'à
des installations combinées pour l'agrément et le charme d'une existence reposée. La mesquinerie de ses édifices publics, la pauvreté de son architecture privée, l'absence de tout pittoresque dans ses places et ses boulevards, trahissent le dédain des aises insoucieuses, comme si la pluie de suie qui flotte à travers son atmosphère et s'infiltre jusque dans ses maisons, y répandait l'enfièvrcmcnt de la contrée d'alentour.
Une préoccupation domine ici toutes les autres, celle d'un gain rapide et assuré. Point d'horizon pour les âmes : le mur de fumées sombres qui encercle la ville pèse sur les imaginations du poids d'une prison. Même au fond des grands hôtels de l'entreville, on devine l'inquiétude des fortunes toujours sujettes à vicissitudes dans ce jeu incertain des grosses entreprises que les événements rendent si périlleuses. Aussi un mortel ennui ne tarde-t-il pas à prendre à la gorge l'étranger égaré dans cet étouffoir qu'entoure une banlieue dévastée et où ne germe aucune fleur d'art. Telle y est la monotonie de la vie, que ses habitants, ceux-là même que l'intérêt devrait retenir dans ses murs, la quittent souvent pour venir passer à Bruxelles la saison d'hiver.
Tournai et le Tournaisis.
Du mont de la Trinité, dont L'énorme échine s'arrondit au-dessus des plaines de l'ancien Tournaisis, on voit se dresser, émergeant du moutonnement des toits, les cinq hautes tours carrées de Notre-Dame. Si diminuées qu'elles soient par la reculée, elles impressionnent par l'élancement hardi de leurs masses jumelles, dardées en plein ciel comme un groupe suppliant de saintes femmes tendant leur âme et leurs bras vers les divines clémences. De même que les grands fûts d'une lisière de chênes à l'horizon annoncent la végétation profonde des bois dormant à leur ombre, les cinq arbres de pierre signalent de loin la merveilleuse floraison architecturale poussée à leur pied, dans le mystique crépuscule des nefs : plantés au cœur même de l'illustre et vénérable cité, ils semblent ouvrir à l'esprit les avenues de l'Histoire indéfiniment prolongées à travers les temps.
Aucune antiquité n'est comparable, dans le vieux pays de Belgique, à celle de la primitive bourgade tournaisienne. Nous touchons là au berceau de la monarchie française; comme les grands fleuves dont la source jaillit de terre, dans les obscurités reculées de la montagne, loin des pays qu'ils trempent de leurs plus larges eaux, la magnificence du trône de France prend son origine dans les barbares grandeurs de cette cour des rois francs qui, de Clodion à Chilpéric, a ses assises dans le Tornacum du cinquième siècle. Mais déjà ce petit peuple, dont le brave esprit allait s'éveiller si rudement au choc des aventures guerrières, était marqué pour les heures tragiques : en 451, Attila, l'homme du destin qui, sur l'horizon de l'histoire, apparaît avec la sauvagerie farouche d'un exterminateur des mondes vieillis, ouvre au flanc de cette humanité précaire la brèche où, quatre siècles plus tard, passera tout entière l'avalanche normande.
A partir de ce moment, Tournai est comme un rouge chemin que foulent, du pas emporté des armées, le carnage et la destruction. Quand Fernand de Portugal lancera ses bandes sur la ville, ces meutes furieuses dépèceront si bien la proie laissée demi-pantelante aux crocs des dogues de l'empereur Henri, qu'elle finira par n'être plus, sous l'assaut de ces chasses royales, qu'un vague tronçon épuisé.
Attendez cependant que la force indestructible dont la nature a investi ces âmes énergiques ait fait repousser la chair sur le trou des plaies et rendu la circulation de la vie à ce corps demi-moribond : à l'abri de ces nouveaux remparts, réédifiés sur la ruine de ses murs rasés, Tournai s'illustrera dans les siècles de combats qu'elle livrera contre les Flamands en 1302, contre les Anglais et les Flamands en 1303, contre Henri VIII en 1513, contre Charles-Quint en 1521, contre Farnèse en 1581, et plus tard contre Louis XIV et contre Louis XV.
Dans ce jeu féroce de la guerre qui ne la laisse pas un instant tranquille, elle est comme un volant bondissant de raquette en raquette ; et les malheurs qu'elle endure, les périls qu'elle court, les sièges qu'elle subit, ne font qu'exalter son héroïsme. Les femmes elles-mêmes ont la vaillance des hommes et meurent sur le rempart les armes à la main, plutôt que de se résigner à la défaite. Au centre de l'agglomération actuelle, sur cette admirable place qui est son Forum et d'où s'élancent le Beffroi et Notre-Dame, une statue montre Christine de Lalaing, princesse d'Épinoy, marchant à l'ennemi, avec l'air inspiré d'une Jeanne Hachette ; et ce monument, qui perpétue l'une des plus pures gloires tournaisiennes, éternise en même temps le souvenir de la résistance désespérée que la noble ville opposa pendant deux mois aux efforts de Farnèse: « soixante femmes et fillettes et trente-trois jeunes garçons » y périrent en combattant.
C'est le moment des plus grandes activités de la cité, elle ne compte pas moins de soixante-douze métiers et arts principaux ; ses draps sont renommés au loin ; et l'ardeur qu'elle dépense sur les champs de bataille semble l'excédent des énergies qu'elle apporte dans le développement de ses industries. L'artisan et le soldat s'accouplent au fond de cette puissante individualité locale, ardente à l'action et qui, pendant les courts répits qu'elle consacre au travail, se prépare encore à la guerre. Les troupes qu'elle fournit aux rois de France sont merveilleusement exercées ; elle a une cavalerie auprès de laquelle toutes les autres pâlissent, et jusqu'après Rocroi son infanterie est réputée indéfectible.
Aussi les éternels ennemis des libertés communales ne se font-ils point faute de prélever sur cette race batailleuse et déterminée le tribut du courage et du sang : au moindre signe, ses milices sont debout et accourent se ranger sous l'étendard du Lis dont elles ont mérité, à force de constance et de fidélité, de porter les emblèmes sur leurs pennons. Aujourd'hui encore, les armes de la ville sont décorées de trois fleurs de lis d'or, qui se dessinent sur leur champ de gueules comme les symboles surannés d'un attachement depuis longtemps rompu. Mais alors elles attestaient la solidité du lien qui unissait le ïournaisis à la monarchie et lui faisait faire cause commune avec celle-ci contre les fières indépendances et l'insoumission au joug des grandes cités flamandes. La monarchie, il est vrai, devait mal payer ses fidèles partisans de l'appui qu'ils lui avaient si peu marchandé : quand Louis XVI mit le siège devant la ville, il ne fut pas attendri par la pensée de cette ancienne amitié d'un peuple, et Tournai faillit s'anéantir sous les paraboles de feu que tracèrent dans l'air les quarante mille boulets d'un des plus formidables bombardements du siècle.
Notre-Dame, heureusement, échappa comme par miracle aux ravages de la terrible pluie de mitraille qui abîma le reste de cette ville déjà si éprouvée et tombée à la décrépitude depuis les saignées du grand chourineur d'Albe. Dès ce moment on la voit rapidement décliner dans une sorte de délaissement et d'oubli : elle a perdu pendant la tourmente religieuse son sang le plus actif et ses bras les plus vaillants, ces bons ouvriers drapiers qui, désertant le giron déchiré de la mère patrie, allèrent porter leur industrie à Lille et Valenciennes. Déchue à la médiocrité d'une existence stagnante et stérile, elle tache alors d'étouffer dans la dévotion, à l'ombre des cinquante clochers qui se dressent à son horizon, la monotonie des longs jours vides.
Cependant la sève ne quitta jamais entièrement ce tronc en apparence ruiné : même à travers son abaissement matériel, Tournai sembla vouloir donner raison à ce dicton qu'elle adopta plus" lard et qui est devenu pour elle comme un mot de ralliement : « les Tournaisiens sont là ! » cri de fier orgueil et aussi de joyeuse jactance où éclate la foi en soi-même de ce peuple hardi aux entreprises, goguenard et bon enfant.
A cette heure, Tournai est très certainement l'une des villes qui influent sur la direction intellectuelle de la Belgique ; dans la politique, l'armée, les arts, les lointaines découvertes, elle a posé son pas triomphant ; partout la première sur la brèche, elle recherche le bruit et la lumière de la gloire, avec cette vaillance chevaleresque qui rendait incomparables ses soldats et fait encore des légions d'officiers, que cette vieille matrone guerrière se lire constamment du sein, des explorateurs de rives périlleuses et de brillants tacticiens.
Rien ne rappelle plus d'ailleurs la lourde décadence sous laquelle la robuste race, dévorée par la conquête, dut ployer les épaules : ses activités matérielles ont repris leur train, après ce long silence forcé ; et non seulement la ville, mais toute la contrée qui l'entoure, accomplit sans relâche le grand œuvre de la moderne alchimie, l'élaboration de l'or par le travail des machines. 11 semble que la cité de briques et de moellons se voit conformée, dans le jet qui l'a fait sortir de terre, toule parée de richesse et de belle santé, à l'épanouissement de la cité spirituelle, de celle qui a ses assises dans le génie d'un peuple et s'accroche aux fibres humaines comme à un roc plus indestructible que les quartz et les basaltes. Ses squares, ses boulevards, ses écoles, ses maisons nouvelles, cette floraison de pierre qui ne pousse que sur la ferme terre de la vie et du labeur régulièrement accompli, lui donnent la gaîté extérieure, reflet de l'impérissable bonne humeur qu'elle n'a pas cessé de léguer comme un talisman à ses enfants ; à l'ombre des édifices géants qui symbolisent sa puissance dans le passé et se mesurent à la toise d'une grandeur perdue pour nos travaux de pygmée, elle développe le joli aspect d'un chef-lieu de province éveillé et que n'a point assoupi son bien-être.
Notre-Dame.
Notre-Dame, avec ses énormes nefs et son chœur vaste à lui seul comme un temple, garde incorruptiblement la forme spirituelle du vieux catholicisme wallon. Elle n'a pas de légende dorée, comme les cathédrales d'Aix et de Cologne, et pourtant son merveilleux décor, taillé dans de la toute-puissance et de la majesté, mériterait d'éterniser, plutôt que le furtif souvenir d'un Charles-Quint, hôte passager dont l'ombre ne s'est pas imprimée sur ses dalles, la funèbre et impériale présence d'un Charlemagne couché en ses entrailles.
L'espèce de souveraineté qu'elle exerce parmi ses autres sœurs, les belles églises ogivales debout dans la robe à plis droits de leurs tours, lui vient tout entière de la splendeur de ce mystique édifice de la foi répandu sous ses arceaux, immatériel et séculaire tabernacle sur lequel l'entassement de rocs et de montagnes qui composent sa forme extérieure s'est moulé, sans y peser toutefois non plus qu'une impondérable fumée d'encens. Romane par la structure de ses nefs et de ses absides, mais gothique par l'élancement incomparable des colonnettes auxquelles s'appuie son chœur, comme une âme chrétienne soutenue en ses vols par le faisceau des pratiques de miséricorde et de piété, cette pèlerine de l'éternité qui, sans