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INTÉRIEUR DE NOTRE-DAME : L* ABSIDE ET LE JUBÉ

LE HA1NAUT.

marcher, a vu décroître autour d'elle l'espace et le temps, enfonce ses pieds dans la poussière des siècles et confond, ainsi qu'en un giron où tient à l'aise toute une part de l'évolution religieuse du monde, la gravité austère du catholicisme primitif perpétuée par l'arcade de son triforium, et le mysticisme enfiévré, l'ardeur emportée et sombre du moyen âge, symbolisés dans la montée vertigineuse de ses piliers.

Elle est le grand vaisseau de la Foi, ancré dans la pierre du Saint Sépulcre comme dans le flanc même d'un Dieu, et qui pourtant a senli passer dans ses hautes mâtures le frisson des incertitudes de la conscience humaine ; sa poupe et sa proue plongent dans les lointains d'une double mer dont les vagues se sont également immobilisées et qui de leurs gouffres figés ne laissent plus émerger que cette prodigieuse carène, matériel et ineffable emblème des rédemptions de l'âme naufragée parmi les houles et les écueils.

On a consacré des bibliothèques à détailler le miracle d'art qui lit monter de terre ce superbe monument, plus comparable à une création de la nature, en son épanouissement de végétations forestières, qu'à une œuvre sortie de la main des hommes. Et pourtant il semble qu'on n'ait pas dit encore la centième partie des perfections de la noble église, ni épuisé l'infini des sensations que sa contemplation ouvre dans l'esprit. Pour Schaeyes, le sûr archéologue qu'il faut toujours consulter quand il s'agit de débrouiller les secrets matériels de la construction des vieilles cathédrales, elle est le type le plus achevé du degré de splendeur que les deux styles qui la composent atteignirent en Europe ; mais, comme les autres historiographes de cette royauté au diadème fleuronné de ses cinq tours, il ne quitte les formules générales que pour épingler, avec le sang-froid et la patience de l'érudit, la complexité des beautés de détail, alors qu'il faudrait glorifier d'une âme enflammée de poète et de croyant ce chef-d'œuvre de la prière.

Dès l'entrée on est frappé par la majesté et l'ampleur de l'ordonnance de la nef principale, prolongée entre deux rangs superposés de piliers, au nombre de quarante, et débouchant, par delà un jubé de bronze et de marbre en forme de portique, dans les gloires incendiées du chœur, coupé sur toute sa hauteur de longues verrières pareilles à des portes ouvertes sur l'illumination des paradis.

Chaque pilier du rang inférieur dessine les mêmes faisceaux de colonnes, dont quatre cylindriques et engagées et quatre détachées et octogones, et toutes ensemble ressemblent à un groupe d'Atlas supportant l'entablement des étages supérieurs. Ceux-ci pèsent de leur poids formidable sur les arcades en fer à cheval qui relient ensemble les piliers ; puis ces belles courbes du plein cintre sont répétées d'étage en étage à travers l'énorme mur ajouré et vont se perdre dans les altitudes de l'archivolte.

L'ensemble fait naître la pensée d'un mystique aqueduc jeté sur les eaux vives de la fontaine de vérité et déployant dans l'espace la noble symétrie de ses vastes baies montant toujours plus hauf, jusqu'à ces urnes ouvertes près de la voûte que sont les fenêtres et d'où ruisselle en large nappe pâle la lumière du dehors. Là règne, dans toute sa rude magnificence, l'esprit de la vieille religion ; et cette austérité, qui se ressent encore des catacombes où avec la mort voisinait la foi primitive, contraste avec les ardeurs plus expansives de la ferveur ultérieure, symbolisée par les gerbes élancées et l'admirable mouvement d'ascension du chœur.

C'est, croit-on, vers le milieu du treizième siècle que ce parfait monument de l'ogival primaire greffa sur le tronc roman la floraison de son idéal régénérateur. Tel fut l'universel enthousiasme que suscita cette forme d'art toute jeune où les âmes cherchaient un lit pour leurs aspirations nouvelles et peut-être le rafraîchissement d'un catholicisme immiséricordieux,

que la transformation du chœur faillit amener la transformation de tout le reste, œuvre impie de mauvais fils qui portent la main sur le giron où pendant des siècles ils puisèrent les consolations. On se contenta heureusement d'édifier le grand chœur gothique en le raccordant par des combinaisons d'ogive aux grandes lignes du cintre. Vingt faisceaux de colonnes, vrais bouquets de tiges nouées ensemble par des chapiteaux à crochets comme par des anneaux, s'élancent vers la voûte où va mourir pareillement la pointe effilée des verrières, ouvertes dans l'énorme pignon du fond comme des cœurs percés d'épées et laissant couler une pourpre de sang jusque sur les dalles.

Pourtant, si saisissant que soit ici l'accord de la pierre avec la spiritualité tourmentée d'un temps d'élans et de haute mysticité, Notre-Dame ménage une impression plus émouvante encore. Quand, après avoir parcouru la grande nef, on atteint la croisée surmontée du dôme à nervures qui supporte la masse carrée de la tour centrale, les regards se portent à droite et à gauche sur l'un des plus beaux spectacles que dispense l'architecture religieuse. De part et d'autre, en effet, se déploient hémisphériquement les grandioses ordonnances des absides reproduisant la grave disposition des rangs de piliers superposés de la nef médiane. La forme des arcades s'est toutefois modifiée et a pris la courbure du cintre surélevé ; le triforium, en outre, qui tout à l'heure se ployait également en arc, n'est plus surmonté que d'une architrave; mais, à travers ces légères variations, une harmonie merveilleuse continue à apparier celte partie de l'église aux sévères combinaisons du vaisseau. Tout en haut, par delà le triforium, cinq hautes fenêtres cintrées s'encadrent dans un brouillard de clarté, et les nervures saillantes qui les séparent convergent vers un arc ogival dont les archivoltes retombent sur de longues colonnes à chapiteaux et forment comme les soudures de l'ogive avec le roman primitif. Les plus riches complications ne sont point comparables à l'effet de cette simplicité qui donne l'idée de toutes les combinaisons qu'il est possible de réaliser dans l'espace, et, par le majestueux balancement des lignes, non moins que par le jeu puissant des masses, produit la multiplicité dans l'unité, en laissant l'esprit sous l'impression d'un trouble recueilli, plus fort que tous les enchantements.

Tandis que du faîte coule un flot de laiteuse clarté, de derrière les piliers de la rangée inférieure partent, comme des scintillements de glaives, les rais brûlants des rouges soleils enchâssés aux meneaux des fenêtres ; et cette double lumière confondue s'en va diaprer de prismes chatoyants les marbres du jubé dont la disparate ne choque plus alors les yeux, éblouis par une irradiation de flammes tour à tour ardentes et pâles et qui, silhouetté en demi-profil, finit par prendre la vague apparence d'un portique romain, sous son saint Georges ailé terrassant le dragon.

Tournai. — Les églises.

La Grand'PIace.

Des cinquante tours et clochers qui, au dix-huitième siècle, frappaient les yeux du voyageur en marche vers Tournai, un certain nombre a disparu, mais ce qu'il en reste suffit à laisser l'impression d'une grande ferveur s'exerçant anciennement à l'ombre de très vieux sanctuaires, groupés autour des cinq piliers géants de Notre-Dame comme les membres de moindre noblesse d'une grande famille spirituelle.

A Saint-Jacques, dont le clocher contourné de quatre tourillons coiffe une tour trapue, on reconnaît le style de la transition. Saint-Piat et sa tour carrée à trois rangs de fenêtres cintrées ; Saint-Quentin, qui alterne la sévérité de sa nef romane avec les élégances d'un chœur ogival ; Saint-Nicolas, une ruine singulièrement pittoresque dans son fruste délabrement de vétusté qu'illustre encore un pignon triangulaire décoré de tourelles d'angle en encorbellement, épaulent à la tradition vénérable de Notre-Dame leur antiquité, quelquefois non moins auguste par les racines qu'elle plonge à travers le temps, comme c'est le cas pour Saint-Piat.

Cependant ne croyez pas à un zèle immodéré de piété dans les paroisses que ces restes du catholicisme tournaisien continuent à abriter comme sous une grande aile jadis tutélaire et qui aujourd'hui, rognée par les ciseaux de l'esprit frondeur, n'étend plus ses empans diminués que sur un étroit horizon. Tournai, pour employer un cliché de journal, est actuellement un des « boulevards » du libéralisme belge : elle n'a plus pour les monuments de son culte primitif que la sollicitude respectueuse qui s'attache aux édifices épargnés par les siècles. Son orgueil se partage surtout — et à bon droit — entre les splendeurs de sa basilique, dont les « choncq clochiers » se mêlent si intimement à son histoire et forment le refrain de toutes ses chansons, et son immense Grand'Place, où la fierté des grands jours est commémorée par l'image de cette Christine de Lalaing, devenue pour le peuple comme une sorte de légendaire génie de la ville et la fleur faite femme d'un vieil héroïsme chevaleresque.

Ce forum d'un peuple batailleur est bien fait, d'ailleurs, pour se confondre avec l'austère Notre-Dame dans les souvenirs qu'une race a le droit de garder toujours présents à la pensée. Non seulement des rois, des empereurs, des cortèges de princes y ont marqué la rouge empreinte de leur passage, rouge tout à la fois par la pourpre dont ils étaient vêtus et le sang qu'ils emportaient à leurs talons; l'honneur d'avoir hébergé ces maîtres du monde fut trop souvent acheté au prix de la tranquillité publique pour qu'on ne s'arrête pas de préférence aux manifestations de la vie nationale, elles-mêmes si agitées et mêlées aux incertitudes et aux angoisses du temps. C'est ici que, à l'appel de la bancloque sonnant du haut du Beffroi, le peuple se rassemblait pour conjurer les périls de l'invasion, s'armer contre les Anglais et les Flamands, organiser la défense en temps de siège, et de là voler aux remparts; — ici que, comme les flots tourmentés d'une mer, bouillonnaient les énergies populaires; — ici encore que la conscience d'un peuple outragé râlait dans la gorge étranglée des patients sur lesquels s'épuisait la férocité de l'Inquisition, tandis qu'après leur avoir brûlé entre les gaufriers rougis au feu le pied et la main et leur avoir arraché la langue avec des tenailles, on les attachait à une corde qui, enroulée autour d'une poulie, les montait et les descendait à temps égaux par-dessus un grand feu où chaque fois ils étaient précipités et d'où ils sortaient comme des flambeaux de chair allumés, la crinière incendiée et tordue en spirales vermeilles ! Le « grand homme de pierre » immobile à l'un des angles de la place, qui tant de fois entendit monter à lui la clameur victorieuse de la ville, assista souvent aussi à ce dépècement d'une humanité traitée en misérable bétail.

Comme une houle qui se retire en découvrant la nudité des grèves, la sombre marée des siècles est depuis longtemps rentrée au lit de l'histoire, ne laissant subsister derrière elle

que cette altière tour du Beffroi semblable à quelque pilotis insubmergé d'une estacade engloutie par les eaux. Parmi tant d'autres monuments de l'orgueil des communes que nous avons vus défiler successivement, celui-ci est pareil à un ancêtre plus ancien que les autres. Les hautes baies qui découpent ses quatre façades s'évident en effet selon le style de l'ogival primaire, et tout l'édifice émerge du faisceau des contreforts qui soutiennent sa base avec l'élancement suprêmement noble et hardi qu'ont les tours des cathédrales du même temps. La place, gardée par cette énorme sentinelle dont ni les bombardements ni les sièges n'ont interrompu l'incorruptible guet, a conservé l'ordonnance d'un beau décor archaïque que complètent les tours de Notre-Dame, le portail de Saint-Quentin, la statue de la princesse d'Épinoy et les élégances renaissance d'un grand bâtiment décoré de colonnes, la primitive Halle aux Draps.

Le vieux Tournai ne s'atteste pas d'ailleurs en ces seuls souvenirs. On vous montrera, à l'angle de la rue des Cordes, un glorieux pignon écrasé qui, avec la Halle aux Grains de Gand, est certainement la plus ancienne maison romane du pays. Le pont aux Trous, trois voûtes ogivales du treizième siècle reliées à deux tours trapues et plongeant par deux arches puissantes dans les eaux de l'Escaut; ailleurs un abrupt débris du château élevé par Henri VIII et qui, pareil à une petite ville, avait ses maisons, son église, son hôpital et son atelier à forger monnaie, fournissent de leur côté deux chapitres curieux au livre de pierre de la vieille cité, chapitres auxquels est demeurée attachée la sombre écriture d'un temps guerrier, bâtisseur de bastilles pour son compte quand il n'était pas contraint de les édifier pour le compte des rois. Ce château de Henri VIII, dont il ne reste plus maintenant qu'un fruste tronçon de tour, construit, puis démoli avec l'or de Tournai, ne coûta pas moins de deux cent cinquante mille florins à la ville, cinquante mille qu'il fallut payer pour l'élever, et deux cent mille qu'elle paya plus tard au roi de France pour le démolir.

Environs de Tournai. — Les châteaux — Ruines historiques. — ■ Al li el ses géants. — Antiquités du pays.

Les carrières. — Les industries.

Tournai est la capitale d'une région à la fois agricole et industrielle ; tandis que, vers le sud, les usines, les fours à chaux, les carrières à pierre commencent le réseau d'exploitations qui petit à petit raccordent cette partie du pays aux grandes activités du Borinage et du bassin de Charleroi, à l'est et à l'ouest s'allongent des étendues prairiales et maraîchères où, à la place du crissement des pics et du ronflement des machines, meuglent et cornemusent, à travers les silences de la nature, d'abondants troupeaux. C'est une des particularités de cette incomparable province, d'une si dévorante ardeur quand elle s'attaque au fer, à la houille, au calcaire et au roc, de multiplier les contrastes au point que, presque sur toute son étendue, une suite de paysages et d'idylles reflétés dans les miroirs de l'eau alterne avec les fuligineux horizons de laminoirs, de hauts fourneaux et de terris qui partout multiplient leurs farouches enchevêtrements.

A partir de Tournai commence aussi ce défilé de parcs princiers, de vieilles maisons féodales et de châteaux historiques qui, au milieu du branle-bas des mêlées industrielles, cratères où sans trêve s'engloutissent les vies et les fortunes, invite à la conjecture de grandes existences quasi royales : immobilisées dans l'insouciance et le dédain des furieuses énergies qui, à

un pas d'elles, tourl)illonnent dans une roue d'Ixion toujours en mouvement, elles n'ont pas à courir après cet or qui, comme un fleuve, coule naturellement à travers leur train magnifique.

Avec ses charmilles, ses exèdres, ses pièces d'eau et ses airs de petit Versailles, Belœil, la fastueuse résidence des princes de Ligne, tout emplie encore du sourire et de l'esprit du galant feld-maréchal, évoque la pompe et la symétrie d'un siècle où même la nature s'accordait aux bienséances promulguées par le règne. Ailleurs, Chimay, perdu dans une solitude de lacs et de bois, où s'éveille le souvenir de la Tallien, a la mélancolie des lieux qu'animèrent la gloire et la beauté et qui petit à petit retournent au silence et à l'oubli. Le feu peut bien les détruire et l'or ensuite les réédifîer, ils demeurent frappés d'un signe qui les soustrait à toute résurrection.

Engbien aussi, la princière demeure, eut son temps de magnificence, hélas aujourd'hui

Dessin de Clerget.

CHATEAU DE BELOEIL.

bien effacé ! Là Voltaire arpentait de ses jambes grêles, en frappant le sol du bout de sa canne, les allées touffues sous le couvert desquelles un d'Arenberg, par amour de Jean-Jacques, s'était construit une chaumine en glui, mais une chaumine de grand seigneur, avec quinze ou vingt chambres, et le reste à l'avenant. Dans une croisière, le kiosque de l'Étoile dresse toujours, comme alors, sa jolie architecture de templicule, reflétée aux eaux dormantes de son bassin. Et derrière ses noires courtines de lierres et de chèvrefeuilles, la chapelle, un bijou de décoration, avec ses retables, sa tribune et ses vieilles sculptures, se souvient peut-être encore de la grimace de singe croquant une noix verte qu'avait, en passant devant elle, le sardonique vieillard dont le rire devait démolir tout un siècle et n'a pas démoli le mystérieux petit oratoire.

Tandis que, parmi ces seigneuriales résidences, la plupart, endormies à l'ombre de leurs marmenteaux, en une paix de silence et presque de mort, semblent, comme le palais enchanté

de la Belle au bois dormant, attendre le réveil de ce qui dans le temps fut leur jeunesse et leur gloire, et ne vivent plus qu'à travers le grave et muet sourire des grands portraits accrochés le long des salles et des escaliers, d'autres, par contre, on gardé l'air rébarbatif

Dessin de A. de Bar.

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