LA CHAPELLE DU PARC DENGHIEN
il ne restât plus qu'un amas fumant de décombres duquel émergeaient des pans de murs où une main avait buriné : « Royne folle, souviens-toi de Follembray ! »
Les grandes façades percées de hautes baies symétriques et les débris de portiques aux fines silhouettes qu'on aperçoit encore aujourd'hui sous le rideau des lierres, linceul que la nature met au cadavre décomposé du passé et dont elle enveloppe avec une maternelle pudeur la nudité des vieilles pierres, attestent l'inexorable retour des fatalités. Là même où la vengeance des rois de France fit couler un fleuve de flammes, les armées de la République à leur tour déchaînèrent les rouges meutes de l'incendie ; et, de même que le palais de Marie de Hongrie avait sombré une première fois dans le naufrage du feu, le palais reconstruit sur leurs ruines par Albert et Isabelle avec la pompe particulière à Rubens s'en alla pareillement dans une pluie d'étincelles.
Du haut des ruines l'œil voit se dérouler à présent, au pied des éboulis où s'éternise le souvenir des royales splendeurs abolies, d'autres monuments, d'une grandeur plébéienne et farouche : c'est le groupe des charbonnages de Mariemont. Et, comme si la tradition du Feu devait demeurer liée aux destinées de la contrée, tandis qu'il fait disparaître et balaye la magnificence des anciennes cours, il est entre les mains des hommes d'aujourd'hui l'ouvrier actif et le collaborateur soumis de ce grand édifice de la prospérité publique, dont les assises plongent aux entrailles même de la terre et qui projette en l'air ses cheminées hautes comme les tours qu'elles ont remplacées à l'horizon.
Dans tout le Hainaut, c'est la même antithèse constante. A Ath, centre d'un milieu d'industries, une tour quadrangulaire, la tour Barbant, énorme tronçon de pilier qui ne supporte plus que le vide, et, au temps de Baudouin IV, servait d'assiette au donjon d'une forteresse, parle encore du redoutable appareil guerrier des constructions militaires du douzième siècle. Le contraste est saisissant entre ce barbare vestige d'un monde de fer et le joli aspect moderne de la petite ville, ses boulevards, son parc, ses écoles, ses maisons, ses promenades, cette grande plaine de l'Esplanade où s'exercent ses compagnies d'archers et de tireurs à la perche, les seules milices qu'elle possède aujourd'hui, et qui, les jours de ducasse, s'en vont faire cortège aux légendaires géants dont tout véritable Athois est non moins fier que les gens de Mons le sont de leur immortel Doudou.
Celte grande famille des géants, amusement des copieuses kermesses de la maison de Bourgogne, sous laquelle leur gloire bouffonne s'éveilla, garde dans les vieilles provinces des racines si profondes qu'il est permis de s'y attarder ici encore un instant. On les rencontre à Bruxelles, Anvers, Lille, Dunkerke, Cambrai, Douai; partout ils ont droit de bourgeoisie dans la cité, se mêlent aux allégresses populaires et sont traités comme des féliches en qui s'incarnent presque à la longue les franchises publiques. Ceux d'Alh, très nombreux à l'origine, se composaient, outre Goliath, qu'on appelle (îoyasse dans le pays, patron des arbalétriers de Saint-Roch, de Tirant, patron des archers de Saint-Sébastien, des quatre fils Aymon et de leur inséparable acolyte, le cheval Bayard, dont la fabuleuse animalité se métamorphosait en une sorte de personne humaine dans la chimérique confrérie.
Déjà au quinzième siècle, cette grosse mascarade agrémentait la procession religieuse qui sortait lors de la grande foire de septembre, un de ces immenses rendez-vous de marchands, tels qu'en connaissait ce temps-là et où de partout l'on accourait comme à un pèlerinage d'affaires et de bombances. Depuis, les malheurs se sont abattus sur ce groupe si bien uni et ont disjoint le faisceau de leur parenté. Tirant, les quatre fils Aymon et Bayard ne figurent plus aux kermesses de la ville, mais seulement le bon Goyasse et un personnage nouveau, le farouche et chevelu Samson.
Toute cette histoire de mannequins est d'ailleurs fort drôle : les Athois vous diront que, des signes de décrépitude et de visible mélancolie s'étant révélés chez l'honnête Goliath, on lui donna, vers 1715, une compagne, dont la constance et la vertu n'ont jamais varié et sont encore proposées en exemple aux dames de la ville. Quant à Samson, il parut difficile d'embourgeoiser sa tragique aventure en la couronnant d'un mariage avec la funeste Dalila, de laquelle lui vinrent tous ses malheurs. Aussi laissa-t-on le pauvre Samson sans femme.
Toutefois la fatalité qui se montra si cruelle à son égard dans le passé sembla pendant longtemps ne pouvoir se résigner à l'abandonner à sa sérénité de vieux célibataire. Conjointement avec le terrible Goliath et les autres membres de la famille, il fut proscrit sous Joseph II, comme entaché vaguement d'idolâtrie.
Les géants heureusement ont la vie dure : toute la bande reparut lors de la révolution brabançonne, mais pour peu de temps, car une nouvelle proscription, plus terrible que l'autre, les replongea aux oubliettes d'où les avait pendant un court moment tirés la vieille sympathie populaire. Le citoyen Jasmin Lamotze, délégué de la République et grand piètre de la déesse liaison, qui leur porta ce coup affreux, leur eût peut-être laissé la vie. Un petit bossu qui sortit à point nommé de l'ombre, comme un diable du fond de sa boîte, lit allumer un vaste bûcher oii tous ces burgraves d'osier, dont les sallations avaient si longtemps amusé les bonnes gens, furent impitoyablement brûlés.
Après celte exécution radicale, on aurait pu croire à jamais exterminés ces vénérables