UNE CARRIÈRE AUX ÉCAUSSINKS
avec leur rugueux étages échelonnés sur les pentes, ressemblent elles-mêmes, la plupart du temps, à de vastes arènes créées pour des joutes olympiques.
Chaque centre a d'ailleurs son genre d'exploitation particulier : à Soignies, à Maffle, aux Écaussines on extrait le petit granit dont les larges dalles bleu turquin, d'un grain à la fois dur et fin, s'encadrent favorablement dans les ordonnances d'architecture. Lessines taille infatigablement dans son porphyre le dur pavé des rues et en utilise jusqu'aux déchets qui, broyés par les casseurs de pierre, s'en vont empierrer au loin les jetées rurales. Tournai exploite à la fois la chaux et la pierre bleue. Et quand les carrières cessent, le sol livre à l'industrie d'autres éléments, comme par exemple la terre plastique d'Hautrage, qui sert à cette nationale et caractéristique fabrication des pipes de Nimy.
Partout les cheminées d'usines fument, les machines ronflent, les ateliers s'allument dans le
soir de hautes flambées. Pas un coin de cette terre si riche ne chôme. A Bouflioulx, à Baudour, à Bonsecours, à Keramis, la fabrication du potier et du faïencier multiplie par milliers la menue monnaie de ce bel art des porcelainiers de Tournai, au temps où Tournai était célèbre aussi pour ses tapisseries. Ces nobles applications du génie d'une race industrieuse n'ont pas péri tout entières : il y a toujours dans la ville « aux Choncq Clochiers » des tapissiers de haute lisse et des porcelainiers habiles; mais peut-être ces derniers ont-ils perdu le secret de la perfection qui rendait l'ancienne porcelaine tournaisienne, marquée aux épées rouges, comparable à la délicate floraison sortie des fours de Sèvres.
LANDELIES.
Chacune des petites cités qui peuplent la province joue son rôle dans les activités générales, comme un rouage qui, si petit qu'il paraisse, manœuvre sans relâche et contribue à faire marcher la machine. De Lessines sort, en 1775, le premier échantillon de chicorée; plus laid la fabrication des allumettes chimiques s'y établit à demeure; et ces deux humbles industries finissent petit à petit par alimenter la Belgique tout entière. Leuze exporte par ballots innombrables sa bonneterie ; Ath a ses filatures, Peruwelz sa coutellerie, Soignies ses grès et ses engrais. Puis ce large mouvement industriel décroît progressivement dans les bois de l'Entre-Sambre-et-Meuse, et la Sambre, qui naguère coulait dans un corridor empourpré des réverbérations d'un ciel de feu et reflétait de farouches paysages incendiés, se change, au sortir de ces enfers, en une délicieuse rivière traînant ses ondes à travers les silences d'une contrée forestière et rustique. Toutefois, comme si l'activité des hommes, après le terrible enfièvrement des villes, ne pouvait se résigner à abdiquer entièrement l'orageuse
royauté du travail, de rares usines font entendre encore par places, écho des lointains tonnerres qui doucement s'étouffe dans la sourde épaisseur des taillis, le grondement de l'homme de fer emprisonné dans leurs sous-sols. Mais c'est là l'exception. Aux limites de Marehiennes, on se croirait transporté dans une de ces vallées du pays namurois arrosées par les cristallines transparences des eaux de montagnes au fond desquelles, sur les mousses rouilleuses d'un lit de galets, l'éclair argenté de la truite fuit aux moires des verdures et du ciel renversés. Landelies, le joli village dont les maisons s'égrènent dans une ceinture de prés et de hois, comme les ouailles d'un troupeau entre les clôtures d'un pâtis, est une arcadic où expire la rumeur des ruches ouvrières, parmi des gazouillis d'oiseaux, des meuglements d'étable et des douceurs de vie champêtre.
L'approche de la grande chaîne montagneuse qui dentelle de ses crêtes les bords de la
Dessin jie Clerget.
l'abbaye d'aulne.
Meuse, se pressent déjà ici aux stratifications calcaires réfléchies en larges plaques crayeuses dans le flot sambrien; prolongées quelquefois sur un assez long espace, elles sont comme les contreforts avancés de l'énorme mur rocheux qui presque sans interruption s'étend de Dînant à Givet. Laissez-vous aller à vos sensations, tandis que vous remonterez la Sambre du côté de la frontière. Au long des rives se succèdent, dans la fraîcheur d'un aimable paysage, des villes et des villages où n'a point pénétré l'inquiétude maladive de ce siècle, incarné en un si poignant symbole aux chaudières et aux machines de la contrée industrielle, et qui, asservis au retour régulier des humbles besognes journalières, connaissent les ruminantes douceurs de la médiocrité. De Landelies au petit hameau d'Aulne il y a vingt minutes de marche à peine; mais ce court trajet suffit à effacer de l'esprit le dernier souvenir des fièvres prochaines; et les ruines de la vétusté abbaye, qu'on découvre tout à coup devant soi, dominant, de leurs restes d'absides où le lierre a remplacé aux fenêtres les meneaux flamboyants de l'ogive, le moulin, la maison de l'éclusier et les trois ou quatre petites fermes qui composent toute
l'agglomération, achèvent l'œuvre commencée par le calme de la promenade en vous induisant
THl'LN.
en de lénitives cogitations. Un hospice de vieillards s'est abrité presque sous les voûles
VUE DE LOBBES.
croulantes de la maison religieuse; on les voit aller et venir, eux-mêmes effrités et branlants,
dans l'herbe haute, parmi les tronçons de colonnes, les débris de portiques, les arcs brisés des nefs; et ces humbles figures touchées déjà par le doigt de la Mort sont comme les vivantes images des mélancolies du lieu.
Plus loin, Thuin, comme un nid perché aux anfractuosités du rocher, étage au flanc de la colline une pittoresque dégringolade de toits sur laquelle se projette l'ombre d'un vieux clocher, proche d'un cimetière herbu où achève de moisir une solitude de petites croix. Jadis une église couronnait de sa haute tour le cou peau de la montagne; mais l'église a disparu
Dc&xùl de CUxjit.
INTÉRIEUR DE LÉGLISE DE LOBBES.
et la tour elle-même s'est changée en beffroi, sévère masse grise que, du bord de l'eau, on voit se détacher en plein ciel, par delà les rampes qui mènent à la ville haute.
A une heure de route de Thuin, Lobbes pareillement s'échelonne sur des raidillons, et par les degrés d'un escalier, large voie ouverte aux innombrables files de pèlerins qui s'en viennent intercéder, pour la guérison de leurs enfants, auprès de sainte Reinelde, la patronne du sanctuaire, monte à sa vieille église romane demeurée à peu près intacte à travers les siècles, avec ses piliers carrés séparant la nef centrale de ses bas côtés et reliés par une suite d'arcades dont la dernière, à la hauteur du chœur, est formée de doubles cintres géminés, appuyés à une colonne cylindrique. Une baie cintrée, pratiquée dans le mur qui termine les collatéraux, s'ouvre sur les degrés d'un sombre escalier conduisant à des obscurités plus grandes encore, celles d'une crypte peuplée de sarcophages et de pierres tombales. Ces
funèbres monuments perpétuent le souvenir des abbés qui se succédèrent à cette abbaye de Lobbes, voisine de celle d'Aulne et sombrée comme elle dans la tourmente révolutionnaire ; mais, tandis qu'à Aulne le chœur a gardé, à travers la ruine, quelque chose de ses gloires primitives, rien ne signale plus la grandeur de la maison religieuse de Lobbes. A peine quelques restes de cloître et un corps de bâtiments sans majesté, où sont aujourd'hui logés les services d'une modeste petite gare de chemin de fer, attestent l'ancienne présence d'une institution qui eut son heure de puissance et d'autorité.
On ne peut se défaire de l'attrait de la mort. Il semble que, un doigt sur la bouche, elle vous attende sur les marches qui mènent à la crypte ; sa main glacée vous y guide à travers une ombre froide qui fait passer dans les os comme la sensation anticipée des cimetières; et çà et là d'humides suintements ressemblent à des ruissellements de larmes pleurées par d'invisibles yeux. Cependant, si impressionnante que soit ici l'image des choses évolues, l'émotion n'égale pas celle qui s'empare de l'esprit quand, remonté au jour après celte station parmi les sépulcres, on s'oublie à errer dans la vénérable antiquité de l'église, lieu d'antique piété où tant de générations ployèrent les genoux et qui replonge la pensée aux austérités du culte primitif.
Bientôt les villages s'espacent : la terre, aux approches des grands bois de Rance et de Cliimay, prend un aspect plus tourmenté ; on sent que la nature va reconquérir ses droits souverains après avoir permis à l'homme de la violer des impérieuses exigences de son génie. Et cette grande province d'une vie si tourbillonnante et qui attise son feu d'activité à toutes les forges de l'industrie s'achève, à ses extrémités, dans la sévérité des infinies solitudes, p irmi les croupes sombres des bois déroulés jusqu'au fond des horizons et les mornes étendues des fagnes, vastes régions désolées sur lesquelles la culture est demeurée sans prise et dont les marais s'allument dans le couchant comme de rouges miroirs où la lumière agonise avec des splendeurs émouvantes.
Mous — Aspect de la ville. — La foire. — Invasion des Borains. — Une ville conquise.
Quand on roule sur cette bruyante ligne du Midi, où cahotent incessamment les trains de la France, on aperçoit, au sortir des bois de Ghlin, une plaine coupée de canaux, à l'horizon de laquelle, plantée sur une butte, une tour fait face à une masse trapue et puissante, par-dessus des plans de toits fuyant dans tous les sens. « Mons ! » crient les gardes ; et, après avoir dépassé la gare, on voit s'aligner devant soi les maisons d'une large rue, qui ne larde pas à se rétrécir et, biaisant, coupée à angles brusques, filant entre des trottoirs souvent illusoires, aboutit à une vaste place où se dresse l'Hôtel de ville. Cette voie irrégulière, au pavé cabossé, est pourtant la principale artère de la ville, celle où se fait le mieux sentir la respiration de ce peuple ami des gaîtés, et celle aussi par où se répand le plus activement la circulation oisive et marchande. C'est le quartier des boutiquiers et des grands étalages, une rue de la Madeleine de chef-lieu de province avec des vitrines décorées d'arcs-en-ciel de couleurs et de polychromie tape à l'œil.
Là, dans ce torve boyau, les jours de marché et de ducasse, aftiue de tous les points du Borinage la rude population des hommes du fer et du charbon. Du pays des cheminées et des vents noirs on les voit descendre par grands bandes, flot rauque et barbare aux expressions
de visage narquoises ou bonasses sous les mâchurages de houille incrustés dans la peau. Gomme une eau qui se presse au goulot d'un entonnoir, cette foule pataude et bigarrée se masse en se bousculant devant les magasins, avec d'infinies et puériles curiosités pour les triviales somptuosités dont les rayons regorgent. Mons, pour ces balourds arrachés à la nuit des fosses et qui s'en viennent une ou deux fois l'an s'enflammer au gaz de la ville, grosses phalènes étourdies par le clinquant des montres et le cri des camelots, est comme la capitale de ce royaume des ombres où s'écoule leur dure existence. Leur rêve de dissipation et de folie ne dépasse pas la splendeur des baraques illuminées qui, pendant quinze jours, au temps de la Sainte-Barbe, couvre l'aire de la place et allument dans le soir des pyrotechnies auxquelles s'éblouissent leurs yeux.
Cette foire si populaire est, avec la kermesse de la Trinité, une des grandes journées du calendrier montois. Non seulement les contadins, mais le petit peuple de la ville attend ce moment de l'année pour faire ses emplettes, se remonter en ustensiles de ménage, se requinquer aux innombrables étalages que les margoulins flamands, wallons et français installent sur le théâtre des exploits de saint Georges combattant le Doudou.
A Mons on nombre le temps par le chiffre des foires, qui deviennent ainsi comme une hégire au moyen de laquelle se suppute la fuite des ans. A chaque instant vous entendrez dire : « ïl y eut tant d'années à la foire dernière », et cette disposition à tout rapporter à une date joyeuse s'ajoute aux autres signes qui, dans le caractère local, trahissent le goût des amusements.
La foire, à dire vrai, dans un temps où la « boutique à quinze », accrochée à tous les angles de rue, fleurit comme une foire permanente et rend de plus en plus rigoureuse la précaire existence de ces coureurs du pays, colportant de ville en ville leur commerce et leurs tréteaux, a gardé un certain apparat qui expliquerait sa vogue persistante. En quelques jours l'errante tribu des forains a bâti sur la place une minuscule et pittoresque cité aux maisons de toile et de papier peint, que des drapeaux, des réchampis éclatants, des bariolures d'or et de couleurs vives font ressembler à d'illusoires féeries de théâtre, tant ces profonds connaisseurs du cœur humain, experts dans l'art de chatouiller les fibres sensibles, savent exploiter les inéluctables supercheries du merveilleux!
Échoppes, tentes, installations de cirques, finissent bientôt par se tasser au point de former une masse compacte où la circulation n'a plus, pour s'épancher, que d'étroits couloirs qui sont comme les rues de ce grand bazar. Les « salons » de somnambules et de diseuses de bonne aventure, les comptoirs à beignets et à pommes de terre frites, les baraques de saltimbanques, les installations de tir à la chandelle, s'enchevêtrent aux vitrines des vendeurs de joailleries, aux étalages de poupées et de polichinelles, aux tables garnies de nappes losangées de rouge et de blanc sur lesquelles s'entassent des monts de pains d'épice et s'alignent des liles de bocaux de gimblettes, de caramels, de couques de Dinant et de macarons, tentantes gourmandises auxquelles ne résiste pas le gros appétit populaire.
Mais attendez que sur tous ces apprêts, qui sont comme la répétition générale de la pièce définitive, le jour de l'ouverture ait fait tomber ses trois coups de marteau ! Attendez surtout que, dans ce champ clos des convoitises, les trains supplémentaires de la Sainte-Barbe aient déversé les bataillons de Dour, de Wasmes, de Guesmes et d'Élouges ! Alors toute la place s'anime d'une énorme bousculade ; les boutiques sont prises d'assaut ; cent mains se tendent à la fois vers les cartes que des aigrefins distribuent moyennant deux sols et dont les couleurs gagnantes assurent la propriété d'un des innombrables trésors qui garnissent la montre; on se rue aux roues de fortune tournoyantes dans un étincellement de vases à filets d'or, de boules
de métal, de chandeliers en verre coulé et de petites statuettes barbarement coloriées ; tout ce qui est jeu de hasard attire à son appât de chance rapide les pauvres diables pour qui la vie n'est si souvent qu'un leurre et qui se rattrapent aux satisfactions de ces minces coups de fortune. Et quels cris! quelles clameurs! Les rognes voix éraillées par la nécessité de hurler dans le bruit de tonnerre des cages précipitées au fond des fosses et des berlaines manœuvrées sur des plaques de tôle, se croisent à travers le grincement aigre des tourniquets, les appels incessants des courtauds, la bourrée en sabots des vendeuses de pains d'épice sautant sur les planches de leurs charrettes changées en comptoir, les ronflements de la grosse caisse et les déchirantes sonorités des cornets à pistons, ameutant la foule au pied des tréteaux sur lesquels paradent les bobèches.
Un besoin de s'étourdir dans des gaités à coups de gueule et à coups de poing pousse à toute sorte d'extravagances bruyantes ce peuple échappé aux servitudes de son grand labeur sans trêve et qui, dans les éphémères folies de cette annuelle rupture de ban, rué comme une bête lâchée à la lourde ivresse de se sentir libre, oublie les dures contraintes qui le reprendront le lendemain. A mesure que l'heure avance, rapprochant le terme de ces espèces de lu percales qui donnent à cette tourbe humaine l'illusion d'une minute d'oubli et de joie, le tapage augmente avec le délire, en même temps que la place, flambant de proche en proche sous l'allumement des baraques dans la nuit tombante, s'apprête pour le coup de feu de la soirée, au branle-bas assourdissant des estrades arpentées par les pitres, des fritures fumant comme de petites usines, des orchestres lâchant leurs bordées, des carrousels toupillant au ronflement des orgues mécaniques, des banquistes s'égosillant à vanter leur marchandise avec des râles époumonés qui se perdent dans le bourdonnement des tambours, le piaulement des clarinettes et les lambeaux de boniment éjaculés à travers les porte-voix des directeurs de spectacles debout sur l'estrade et pareils, avec leur grand cornet de cuivre qu'ils promènent sur la foule, à des capitaines de navires commandant les manœuvres d'un abordage !
Quand l'heure du dernier train sonne enfin, les rues s'emplissent de longues files de titubantes silhouettes qui, du pas funambulesque des imbriaques, regagnent la gare en chantant, vociférant, battant des bourrées et nouant des rondes, dont le bruit prolongé à travers le silence des carrefours va troubler les placides bourgeois dans leur lit. A l'embarcadère, le grouillement est indescriptible, malgré les efforts des gendarmes et de la police urbaine pour contenir les poussées et empêcher que cette foule, affolée et ruée jusque parmi les rails, ne se fasse émietter sous le ventre des machines. Pêle-mêle on s'entasse dans les voitures, au milieu d'un hourvari effroyable de clameurs, de rires, de jurons, les femmes assises sur les genoux des hommes, tout le monde tapant des pieds, graillonnant des refrains, poussant des cris d'animaux. Même après que le sifflet du départ s'est fait entendre, l'air est encore déchiré par les hurlements qui s'échappent des portières et sont comme l'adieu aux gaités et aux folies de ces hordes replongées dans la nuit.
Le combat de Lumeçon. — Le Doudou. — Le « car » d'or. — La procession.
Gomme Tournai demeurera toujours pour ses enfants la ville aux Ghoncq clochiers, on continuera à appeler Mons la ville du Doudou aussi longtemps que le Ghâteau se dressera sur la colline qui domine la verte campagne de Thulin. C'est que le Doudou, qui, pour le Montois,
a des attraits incomparables (à telles enseignes que, revenant de Paris, un digne enfant de la cité osa proclamer un jour avec componction devant ses concitoyens ravis : « Paris serait la première ville du monde s'il avait le Doudou »), tient dans l'esprit populaire la place d'une sorte de génie national, dont l'illustration se mêle à la gloire même de la cité.
Vraisemblablement, à moins qu'on n'accepte la légende du fameux dragon de Wasmes tué vers 1133 par Gilles de Cbin, le très mirifique combat de messire saint Georges contre le Lumeçon perpétue quelque représentation des confrères de Saint-Georges, petit à petit détournée de ses primitives significations et pourtant demeurée conforme à l'esprit de la tradition. Dès la veille on a tracé sur la Grand'Place, au moyen de palis, l'enceinte qui servira de théâtre aux exploits du saint, personnifié par quelque jovial maréclial des logis de la garnison expert aux passes d'équitation, et qui, le chef casqué d'un cimier à panache et la poitrine bardée d'une cuirasse, finalement doit consommer l'extermination. Mais ce n'est pas sans de pénibles efforts que le vaillant cavalier parvient à se rendre maître du monstre : constamment, en effet, celui-ci, avec le gironnement lourd d'une tour qui se mettrait à toupiller sur elle-même, virevolte dans le cirque en mimant les contorsions d'un animal irrité, et par des coups brusques de son énorme échine cherche à contrecarrer les adresses hippiques du valeureux preux, dans sa chevauchée agressive en même temps que défensive.
Figurez-vous un monumental têtard au ventre renflé et à la queue effilée, recouvert d'imbrications imitant vaguement la cuirasse squameuse du crocodile, dont le dragon véritable, origine de toutes ces parades, aurait eu, s'il faut en croire la tête de saurien précieusement gardée ainsi qu'une relique à l'hôtel de ville, les mâchoires aiguisées de la formidable structure. Rien , toutefois , n'évoque moins la pensée d'une bête maléfique que l'espèce de masque humain, incrusté de gros yeux et nanti de bajoues, au moyen duquel un obscur artiste s'est efforcé d'en réaliser la chimérique ressemblance. Le débonnaire dragon risquerait même de rendre la joute purement illusoire, tant son envergure et sa pesanteur le prédisposent peu aux manœuvres décisives, s'il n'était aidé dans ses exercices giratoires par une couple de farauds en casque à mèche, chargés de suppléer à sa passive inertie par mille ingéniosités, soit en dressant très haut et d'une façon menaçante son appendice caudal, soit en lui faisant courir à travers la place de vertigineuses bordées, cependant que, lancé sur sa piste au galop d'un fringant destrier, le magnifique saint Georges semble lutter contre des dangers toujours renaissants et disputer sa vie aux ruses du démon caché sous ces grotesques apparences.
Ce ne sont pas les seuls protagonistes du drame héroïque qui se consomme en ce moment devant les yeux des foules montoises, et, à l'exemple des tragédies antiques, met aux prises, sous la forme d'un envoyé du ciel et d'une hydre vomie par les enfers, l'éternelle dualité qui régit le monde. Des êtres fabuleux, comme les centaures mi-hommes et mi-chevaux, traînant après eux un simulacre de croupe chevaline sous laquelle on voit s'agiter, par un effet des plus comiques, le brimbalement d'ignobles pantalons effrangés, cavalcadent aux côtés du céleste capitaine avec des ruades désordonnées de poulains échappés à l'écurie. La main passée dans les brides agrémentées de grelots, ils s'épuisent en visibles efforts pour contenir l'élan de leurs montures, où plutôt, puisque en ces véloces agrégats la créature humaine et la bête demeurent étroitement unies, pour refréner leur propre impétuosité. Et, partout où le héros est exposé aux atteintes du Doudou, ils accourent, en ruant et en bondissant, faire diversion aux feintes qu'imagine la perversité du monstre.
Pas plus d'ailleurs que le grand saint Georges n'opère seul dans ce combat sans trêve et sans merci, où les « chins-chins » ont reçu des miséricordieuses providences la mission
de le soutenir et de le défendre, le diabolique animal n'est livré à ses seules impulsions : pour équilibrer les chances, le maître des enfers l'a renforcé d'une nuée de noirs suppôts cornus, armés de bâtons auxquels est accrochée une vessie et portant dans le dos des masques grimaçants, attribut de leur démoniaque origine. Mais, jugeant sans doute ces « diables » eux-mêmes insuffisants devant les miracles que peut l'héroïsme au service d'une cause sainte, il leur a adjoint, par surcroît, des auxiliaires dont l'aspect terrifiant serait bien fait pour mettre en fuite les chins-chins, si ceux-ci n'avaient en eux le courage qui triomphe de tous les maléfices. Avec les « hommes sauvages », des pieds à la tête couverts de feuillages en papier et armés d'énormes massues qu'ils font tournoyer en de grands moulinets, se complète le contingent des milices infernales.
Une fureur sombre et qui montre bien à quel point les comparses de la burlesque tragédie sont pénétrés des vertus de leurs rôles, se révèle dans l'extraordinaire précipitation avec laquelle les diables déversent sur leurs partenaires, les bonnes et secourables chins-chins, la pluie des horions ; de leur côté, les hommes sauvages, toujours prêts à frapper l'air de leur terrible « goedendag », combinent avec des pensées d'extermination le souci des belles, attitudes classiques, telles qu'il s'en voit dans les mises eu scène athlétiques de Michel-Ange.
C'est, entre les multiples acteurs qui composent les camps ennemis, un pourchas sans trêve où par moments le ciel semble près de succomber sous le harcèlement de l'esprit du mal, fertile en ruses abominables ; à droite, à gauche, partout, les ouvriers de ses machinations se répandent, ailés comme des mouches préposées à la destruction ; mais toujours les chins-chins et leur patron, le noble saint Georges, sortent triomphants des embûches que leur dressent leurs noirs adversaires.
A la fin, une visible défaillance ralentit l'ardeur du Doudou et de ses acolytes ; les fatalités qui, selon l'ordre providentiel, doivent assurer la victoire du Juste contre les attentats du Démon, accomplissent petit à petit leur œuvre en épuisant les forces des méchants et en permettant qu'au contraire celles des bons redoublent à mesure que l'homérique combat se rapproche du dénouement. C'est en vain que le dragon s'acharne dans une série de haut-laqueue désordonnés, dont la violence a pour unique effet de rendre plus active et plus tourbillonnante la chevauchée du soldat de Dieu : il faut qu'il succombe pour satisfaire à l'indestructible soif de justice dont s'emplit le cœur des foules, daus les moments où la conscience humaine est en jeu. Aussi voit-on tout à coup le saint se hausser sur ses élriers, de longs filets de sueur ruisselants sous son casque, et, la lance en arrêt, chercher le défaut de la cuirasse où le coup qui mettra fin à ce combat acharné atteindra le plus sûrement aux entrailles la bête effroyable. Le sang, à la vérité, ne coule pas, pour la raison qu'il serait impossible d'en arracher une goutte à un être purement spirituel et qui n'a pas de sang à verser : mais l'épopée n'a que faire de ces vulgaires matérialités et cependant s'accomplit, aussi inéluctablement que si les lois naturelles présidaient a son terme. Tout le monde est convaincu que le Doudou est mort véritablement, et cette certitude supplée à tous les autres témoignages.
Aucune réalité n'aurait d'ailleurs le don de passionner plus vivement le peuple montois que celle représentation héroïco-bouffbnne aux péripéties de laquelle il assiste avec des alternatives de transes et d'allégresse, selon que la victoire paraît balancer entre les diables et les chins-chins ; et, quand le Doudou roule enfin aux pieds du saint Georges, la clameur qu'il élève vers le ciel semble le bruit d'un torrent qui a rompu ses digues et se répand à travers la campagne. Aussitôt les musiques, qui n'ont pas cessé un seul instant d'accompagner du roulement de la grosse caisse et des retentissantes fanfares du cuivre le cliquetis des armes et le claquement sourd des vessies, haussent leurs sonorités au diapason d'une sorte
de marche guerrière, bien que l'air du Doudou, qui est l'unique thème sur lequel, depuis le commencement de la lutte, elles se soient à l'envi époumonées, fasse cette fois encore les seuls frais de ce péan triomphal. Et comme cette tempête de sons n'était pas suffisante pour célébrer dignement la défaite du Lumeçon, les braves pompiers qui, pendant tout le temps des assauts, ont simulé, eux aussi, un combat meurtrier en se chargeant par pelotons des deux points opposés de l'arène et se tirant constamment des coups de fusils, lâchent tous ensemble une bordée de mousqueterie aux naseaux du cheval de saint Georges, aussitôt après reconduit processionncllement avec son cavalier et la cohorte des chins-chins, des hommes sauvages et de toute la diablerie, à la tour du Château, d'où, non moins processionnellement, on les avait tirés quelques heures auparavant.
A la vérité, en bon chroniqueur soucieux de ne laisser aucune lumière sous le boisseau, j'aurais dû débuter par cet important préambule, qui est la sortie du cortège et constitue le prélude de la très célèbre et incomparable farce, si toutefois il est permis de donner ce nom incongru à la mémorable et annuelle rencontre de Mgr saint Georges et de son ennemi le dragon de Wasmes. A peine le casque du héros a-t-il apparu, que le roi populaire salue en ce dernier le champion de son choix, et une clameur traîne sur ses talons, l'accompagne jusqu'à son arrivée sur la place, pendant que les chins-chins, par de grotesques soubresauts et des torsions d'échine, semblent indiquer la part qu'ils prennent à la gloire de leur chef de file, et que le monstre, difficilement maintenu par deux de ses cornacs, s'agite avec colère et déjà fait refluer la foule sous les oscillations de sa formidable queue, qui, çà et là, écornifle des nez, poche des yeux et cueille des chapeaux dans le tas humain.
A un certain moment, le spectacle devient vraiment pittoresque : c'est quand, précédée et suivie d'une multitude dansante, la glorieuse mascarade descend la rue des Clercs, et, échelonnée sur sa pente rapide, dessine une file houleuse qu'allument les éclairs partis de la lance et du casque de saint Georges et les éclatantes bariolures des oripeaux de l'escorte. En tète s'avancent les diables, pirouettant sur eux-mêmes et se disloquant en gambades affolées, puis les chins-chins piaffant dans un échevèlement de crinières et de plumets, et immédiatement après apparaît le Doudou, comme une grosse barque secouée aux remous de la foule ; d'une mer de têtes émerge ensuite la haute silhouette du futur vainqueur, fièrement campé sur ses étriers et promenant devant lui des regards emplis d'une joie sereine, tandis que brandille dans sa main la lance qui doit terminer les jours du dragon. En même temps, de toutes les poitrines part le refrain national, qui, marié aux musiques des orchestres et tout là-haut accompagné dans le ciel par les notes du carillon sonnant, lui aussi, à toutes volées l'air célèbre, finit par remplir la ville entière d'un énorme bourdonnement traînant de proche en proche jusqu'au fond des banlieues et qui ne cessera de se faire entendre pendant toute la durée de la bataille.
Un poète du cru a rimé en patois ce fameux chant du Doudou, d'une gaîté si wallonne et dont les rythmes allègres, chers au cœur montois, vibrent par la cité, de l'aube à la vesprée, en ce grand jour de la Trinité, comme un vol d'alouettes et de pinsons :
Nous irons vir l'ear d'or.
A l'porcession dé Mon ; Ce s'ra l'poupée, Saint-Ceorg' Qui no' suivra di long ; C'est l'doudou, c'esl l'mama, C'est l'poupée, poupée, poupée, C'esl l'doudou, c'est l'mama.
C'est l'poupée Saint-Georg' qui va.
Le chansonnier n'a eu garde d'omettre dans son couplet l'éblouissant « car d'or », inséparable des grandes images du Doudou et de la poupée. Il eût, en effet, manqué quelque chose à l'évocation des splendeurs de la ducasse s'il n'avait enchâssé dans ses vers une allusion à la magnificence du char qui sert à promener les glorieuses reliques de sainte Waudru. Glorieuses, certes, puisque, selon la légende, c'est à leur vertu miraculeuse que Mons dut, en 1549, la brusque cessation d'une épidémie qui désolait la ville.
Chaque année, la procession de la Trinité, qui précède de si près la formation du cortège du Lumecon que celui-ci semble l'épilogue naturel de ce pieux exode, fait le tour des rues pour perpétuer le souvenir du miracle. Monté sur de hautes roues, le char apparaît alors dans la fumée des encensoirs, tout étincelant de l'or de la chasse qu'il supporte, et, au pas de douze superbes chevaux blancs dont la robe sans tare resplendit parmi les orfèvreries, les chasubles, les bannières et les théories de jeunes filles en neigeuses mousselines, s'avance avec la massive splendeur d'un attelage royal. 11 a lui-même la forme d'un carrosse de cour, fait pour promener des infantes et des duchesses dans sa nacelle blanc et or, bordée d'une galerie et décorée de guirlandes. Balancée sur de puissantes soupentes, l'illusoire nef par surcroît s'agrémente d'un vol d'angelots qu'on prendrait bien plutôt pour de profanes Amours ouvrant leurs ailes au vent de la folie, n'étaient les attributs funèbres auxquels s'appuient leurs nudités poupines. La main de Dubreucque a passé par là et leur a donné le modelé galant de la sculpture du temps. Rebindains et bouclés, avec leur geste de théâtre qui entrouvre les seuils des paradis et pourrait entre-bâiller les portes d'un boudoir, ils ont l'air de mener un gala par les sentiers fleuris d'une Cythère. Ils ne mènent, en réalité, que l'ombre d'une antique amoureuse du Christ, trépassée dans le martyre ; et, tandis que va le char aux massives roues, leur ribambelle, éployée autour de la châsse, ressemble à un groupe de jolis croque-morts dansant sur un corbillard.
Ce n'est là du reste qu'une des curiosités de la riche procession, car la cathédrale épanche ce jour-là son trésor à la clarté du soleil, comme un écrin de ruisselantes joailleries, et, pour augmenter la magnificence du spectacle, les paroisses voisines de Saint-Denis, Ilavré, Nimy, Ghlin, Hyon, envoient leurs plus belles madones parées de riches argenteries, prêt des sociétés de jeu de balle foisonnantes dans tout le pays d'alentour. Quand l'immense cortège débouche sur la place avec son innombrable clergé aux dalmatiques flamboyantes, ses pompeuses ordonnances de dais et de tabernacles, ses étinccllements d'ors ciselés, de pierreries et de vieilles soies où semblent s'allumer des reflets de vitraux, le coup d'œil est bien fait pour éblouir les regards et laisser dans l'esprit l'impression de cette omnipotence que le catholicisme a conservée aussi bien au pays wallon qu'au pays de Flandres.
Mons en temps habituel. — Le loustic montois. — La jeunesse de Mons. — Mons à table.
Ce sont là les grands jours de Mons. Mais à peine le bruit des parades du Lumecon s'est-il effacé dans l'air, avec le claquement des vessies crevées aux mains de la horde diabolique, que la vie montoise retombe à son fond de monotonie. Et cependant, si
pesantes que soient les heures dans le vide de l'existence de la province, le caractère des gens du pays possède une force merveilleuse qui les empêche de fléchir sous le faix des minutes inutiles et des loisirs inoccupés qui forment la chaîne sous laquelle succombent ailleurs les esprits. Ce ressort secret, au moyen duquel, horlogers du petit mécanisme vital, ils se remontent eux-mêmes et empêchent que l'aiguille s'immobilise au midi d'un morne désenchantement, il faut le chercher dans leur entrain naturel et leur vivacité d'imagination.
Un charmant et ingénieux conteur, cueilli par la mort en pleines vendanges, Charles Deulin, a narré les facétieux exploits des « wiseux » de Condé, sa ville natale; certes, les mémorables et légendaires récits qu'il y puisa à la veine populaire sont des trésors de bonne humeur et de franche hilarité ; mais il en eût entendu de bien autres s'il se fût mêlé aux tablées de café des « riars » montois. Le loustic, graine poussée au terreau de la jovialité wallonne, fleurit ici à tous les degrés de la société, bien qu'il ait surtout son plein épanouissement dans les couches du peuple, d'un tuf si gras pour le développement des originalités de nature. A lui seul il remplirait des in-folio de l'inépuisable flux de ses devis et de ses hauts faits, comme si le malicieux compère au hibou, Tiel Uylenspiegel l'incomparable, lui avait légué en mourant le génie bouffon duquel ses générateurs furent si prodigues à son endroit.
Au fond de ces histoires il y a toujours une dose de finesse goguenarde qui s'amuse aux dépens des autres et se complaît, selon le mot du cru, à « tirer le monde en bouteilles », locution, à coup sûr énigmatique, mais qui n'en donne pas moins l'idée d'une opération grave, comme l'action de soutirer de ce foudre à sottise, l'humanité, la précieuse liqueur de gaîlé sans laquelle l'existence n'offrirait aux lèvres que d'insipides breuvages. Les poivres sans doute ne manquent pas à la farce montoise ; quelquefois même la gauloiserie, qui en est le suc capiteux, se complique de licence scatologique d'une transcription malaisée ; mais, le plus souvent, la plaisanterie demeure dans les limites de ce qu'on appelle un bon tour, et, comme elle s'exerce presque toujours contre les personnes qu'une certaine crédulité incline à la jobarderie, elle se termine par la confusion des béjaunes pris à l'éternel miroir aux alouettes.
Les habitudes de la vie et les particularités des mœurs non moins que la vivacité de l'esprit font de Mons une ville wallonne par excellence. Le Français des agglomérations limitrophes se sent attiré par ce centre de gaité et de faciles plaisirs, comme par une sorte de petite capitale provinciale dont les distractions, si peu étendu qu'en soit le cercle, lui rendent tolérable l'ennui de son milieu coutumier. Une jeunesse active et remuante s'y entend à organiser les fêtes : en temps de ducasse et de carnaval, on arrive à ces bals presque de Saint-Quentin ; et ces occasions de rencontre et de connaissance amènent petit à petit des amitiés solides, point de départ souvent d'unions qui rapprochent les familles. Ainsi s'est effaccé, par l'action graduelle de cette fraternité de peuple à peuple qui est la plus solide des annexions, puisqu'elle attache ensemble les cœurs avec une chaîne d'or, le souvenir des maux que la France de Louis XIV et de Turenne laissa derrière elle dans le pays montois, comme un mortel cancer dont les ravages faillirent épuiser plus d'une fois la sève locale.
Mons est à cette heure une jolie ville d'aspect confortable, sans piaffe extérieure, tenant en bel ordre ses promenades, ses parcs et ses maisons, celles-ci proprettes et fraîches, sous leurs façades reluisantes, presque toutes modernes, car les vieux hôtels y sont rares autant que la vieille aristocratie. La sociabilité, la bonne chère, et chez les dames les
rivalités de la toilette y maintiennent, à travers l'uniformité des habitudes journalières, une vitalité joyeuse qui, sans ce stimulant, risquerait de se perdre dans l'alanguissement d'un fond de vie casanière. Une bourgeoise, même de fortune médiocre, aime à étaler au spectacle et au concert, pour lesquels le goût public est très vif, des toilettes rapportées de Paris, et tout vrai Montois réunit au moins trois ou quatre fois l'an à sa table, extraordinairemenl