INTÉRIEUR DE SAINTE-WAUDRU A MONS
Dessin de Clerget
avec Sainte- Wautlru, forme le point culminant de Mons et dessine sur le ciel éclaboussé par les fumées boraines sa silhouette de veilleur de pierre, est un des rares monuments demeurés debout parmi les bouleversements de la vieille ville. Encore son antiquité atteint-elle deux siècles seulement, et cette jeunesse relative en fait la cadette de toutes les tours hautaines qui, en pays flamand, émergent des âges. Quant à l'ancienne cluitellenie proprement dite, il ne reste plus que les pans de murs trapus d'une des portes primitives.
Tel qu'il s'offre, avec sa gloire de fraîche date et que néanmoins il a fallu rajeunir il y a quelque trente ans, tant la pierre, comme l'homme, est sujette à de précoces caducités, le Beffroi — pour lui donner l'autre nom qu'il porte à Mons — dresse fièrement ses trois étages d'architecture classique, séparés par des modillons et des balustrades à l'italienne, sous son chapeau de clochetons bulbeux plantés aux angles et surmontés d'un piriforme campanile. Quand l'architecte Ledoux. le reconstruisit sur l'emplacement du Beffroi antérieur, anéanti par un incendie, il ne se soucia pas de réinstaurer la masse ronde que les flammes avaient coulée bas : il préféra y substituer une superposition de pilastres, de colonnes et de consoles, qui eut pour effet de distinguer la tour mon toi se de tous les autres beffrois du pays. C'est dans cette grande cage de pierre que chantent, comme une nichée de gros moineaux, les trente-six cloches d' « el' carion d'Mons », celles-là mêmes dont les trilles allègres sonnent si joyeusement la défaite du Doudou, pendant le mémorable jour de la Trinité, et qui, en temps ordinaire, se mêlent en volées de notes frétillantes à ces autres oiseaux chanteurs, les rires de la jovialité wallonne.
Hélas ! ils battirent fréquemment de l'aile, les gais oisillons, au cours de cette histoire montoise si abondante en pendaisons, en étranglements, en brûlements et en supplices de toutes sortes, qui tantôt s'abattaient sur les particuliers et tantôt sur la cité entière, comme un tourbillon de noires épouvantes. Quand Albe, le féroce pourvoyeur des échafauds, quitta la ville, il y laissa partout l'éclaboussure du sang versé par torrents, au point qu'il n'y fut de famille qui n'eût à déplorer la perte d'un des siens, et que ce qui resta après ce grand chourinage émigra dans des régions plus clémentes. La terre a depuis longtemps bu l'énorme tache rouge, et il faut un effort d'imagination pour se représenter aujourd'hui, sur cette place où l'on dépeçait les hommes comme des bœufs et qui ne voit plus se consommer que l'illusoire agonie d'un monstre en osier, le spectacle de ces effroyables exterminations.
Contemporain des tueries qui changeaient le « markiett » en charnier, l'Hôtel de ville lui-même, au milieu des sévices sous lesquels les maisons circonvoisines ont fini par perdre leur physionomie passée et tomber à la plate vulgarité moderne, a trop ostensiblement pâti pour qu'il soit possible de recomposer, avec son aspect actuel, le fond du tableau où se détachèrent tant de scènes d'horreur. Mais si le campanile dont se coiffe son toit percé de lucarnes et si le choquant balcon qui a pris la place de la bretèque primitive dénaturent les fines élégances de l'ordonnance ogivale, ce qui subsiste de celle-ci n'en compose pas moins, au milieu de ce pays labouré jusqu'aux racines par l'histoire, un joyau délicatement ouvré et qui, par l'élancement de ses dix fenêtres d'étage finissant en pinacles et rejointes par des niches en encorbellement, tient sa place dans la floraison des jolis édifices sortis de terre au coup de talon de l'esprit communal, ce magicien incomparable des antiques féeries flamandes.
On raconte que les pluies, la famine et la peste conjurées ayant partout suspendu dans la ville le travail des manufactures et plongé l'innombrable peuple ouvrier dans une noire détresse, les magistrats résolurent, en liiO, d'employer à la construction d'un palais
communal les bras que cette effroyable crise avait rendus inactil's. L'Hôtel de ville serait donc sorti d'une idée humanitaire en même temps que d'un calcul économique, grand honneur pour les magistrats du temps !
Le vrai trésor de Mons toutefois n'est pas là : gravissez les pentes qui mènent à la cathédrale, et quand vous aurez fait le tour des chapelles polygonales qui garnissent extérieurement le chœur, pénétrez sous le porche par delà lequel Sainte-Waudru déroule ses hautes nefs d'une si pénétrante majesté; non seulement vous aurez sous les yeux le plus bel édifice de la ville, ce qui n'est pas un mérite extraordinaire dans une cité où les points de comparaison font défaut, mais l'un des plus nobles vaisseaux du pays entier. Comme à Saint-Pierre de Louvain, avec lequel la basilique montoise a de frappantes analogies, l'âme est saisie par la grandeur vraiment religieuse et l'austère solennité de ce lieu de prière et de recueillement, déployé sous des voûtes de briques sombrement rembrunies et prolongé à travers un alignement infini de piliers jaillissant du sol comme une forêt de granit bleu.
LE CHAR DE MOiNS.
Nous ne sommes plus ici, il est vrai, dans un de ces fastueux musées de statues et de tableaux, tels qu'il s'en rencontre partout en Flandres : les prédilections pour un catholicisme sensuel et paré nous ont abandonné dès le premier pas que nous avons fait dans la contrée wallonne. Mais quand la médiocrité dans la décoration s'attache à un monument d'une splendeur matérielle et mystique aussi émouvante que celle qui règne à Sainte-Waudru, on est presque tenté de se réjouir. L'absence de la pompe extérieure, toujours sujette à distraire l'esprit de la contemplation des intimes et profondes beautés de la conception architecturale, comme un manteau somptueux sous lequel se dérobent à la fin la chair et l'ossature vivantes, laisse mieux apparaître, en effet, la grandiose nudité de la pierre et fait pénétrer plus avant dans le secret de ces hautains génies qui sont les bâtisseurs des maisons de Dieu. C'est à peine si quelques tombes du quinzième siècle, un retable en gothique tertiaire d'une exécution fleurie et guillochée et les élégants bas-reliefs sur albâtre de cet élève de Jean Goujon, le sculpteur montois Jacques Dubreucque, débris du jubé qui séparait autrefois la nef du grand chœur, attirent les yeux dans l'immensité du temple ; et pourtant cette simple richesse s'accorde mieux avec la sévérité de l'édifice qu'une opulence qui y serait en] tous sens répandue.
Longtemps on attribua à Jean de Tlmin et à son fils l'immortel honneur d'avoir conçu ce chef-d'œuvre d'élégance et de majesté; mais les dates, inquisiteurs impitoyables qui apportent la lumière dans les plus obscures enquêtes, ont rétabli cette gloire au bénéfice d'un autre architecte dont le nom a sombré dans l'oubli : créateur véritable de l'œuvre gigantesque dont Jean de Tlmin ne fut que le continuateur, il avait rêvé, ce Titan, orgueilleuse conception d'une âme qui veut jeter un pont entre le ciel et la terre pour être plus près des paradis, de couronner cette grande prière élancée vers l'Éternel, d'une tour découpée à jour et haute de cent quatre-vingt-dix mètres, soit près de cinquante mètres de plus que celle de Strasbourg et d'Anvers !
PROVINCE DE NAMUPi