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RUINES DE SAUT0UR

PROVINCE DE NAMUR

Les premières apparitions du rocher. — L'Entre-Sambre-et-Meuse. — Acheminement à l'Ardenne proprement dite. — Les vallées de l'Entre-Sambre-et-Meuse. — Les familles de petites rivières. — L'Eau-Blanclie et ses congénères. — L histoire du sire de Ghimay

Dès les jolis paysages rocheux de la Sambre, l'Ardenne se fait sentir aux brusques redressements du sol, jusque-là à peine renflé de légers vallonnemenls. Landelies, Thuin, Lobbes, avec leurs buttes vertes ou crayeuses réfléchies dans les eaux, sont comme une échappée sur les perspectives d'une grâce tourmentée qui abondent aux vallées de la Lesse, de l'Hermeton et du Bocq ; et cette impression va grandissant à mesure qu'on se rapproche de Ghimay, de Mariembourg et de Gouvin. Mais, bien que l'Entre-Sambre-et-Meuse, comme son nom l'indique, comprenne tout le territoire qui se déploie entre le fleuve et la rivière, il faut avoir dépassé les premières étapes de la transformation du pays plat en pays montagneux, comme toutes les zones de transition encore quelque peu indécises, et s'être rapproché de la région plus accentuée qui avoisine le fleuve, pour comprendre et saisir l'originalité de cet âpre et nerveuse nature qui, même quand elle semble abdiquer ses sauvageries, garde encore dans ses détentes une allure de violence et de désordre.

A partir de Ghimay, cependant, dans cette vaste bruyère en partie seulement défrichée par les trappistes, déterminés violateurs de solitudes, dont la herse et le soc frayent des sillons jusque dans le plus aride calcaire, on a une émotion qu'on n'avait point encore ressentie, comme à l'approche d'une crise de la terre d'où va s'engendrer la métamorphose définitive de la contrée.

On la devinait bien déjà aux boursouflements de l'aire, crevassée de grêles ravines et projetée en cornicbes raboteuses, mais à travers un état de demi-caractère qui n'est que le prélude des sévérités auxquelles les grandes dislocations cosmiques semblent vouer les lieux tragiques. Et tout à coup le déroulement sombre des Fagnes chimaisiennes, en leurs étendues coupées de marécages et de broussailles que juin dessècbe et qu'octobre enveloppe d'embruns, fait sur l'esprit l'impression d'une suite d'accords rudes et poignants par lesquels un compositeur prépare son auditoire aux secousses du drame.

Là commence vraiment l'initiation : une désolation pèse sur ce désert, où pourtant l'bomme s'est bâti des villages et qui lentement recule devant l'eflbrt fraternel du colon et du bœuf attelés l'un et l'autre au même joug. Quand plus loin, dans les dangereuses fondrières qui vont de Spa à Malmôdy, on sentira monter en soi le froid et le deuil d'une Àrdenne aride et croupissante, sans un cbaume pour s'abriter des piqûres du soleil, sans un bouquet d'arbres pour y reposer sa prunelle incendiée aux flambes de l'air, sans un filet d'eau courante où se désaltérer, l'agonie de cette fin de tout, douloureuse comme aux confins du globe la mort de la vie, ne fera qu'aiguillonner jusqu'au paroxysme la sensation perçue en cet apprentissage des âpretés de la contrée.

Mais ce brusque saisissement est d'abord tempéré par le charme des aimables sites avivés d'eaux et bruissants de feuillées, que les vallées namuroises ouvrent à travers leurs tortueux entonnoirs, comme un rappel déjà plus caractérisé des vallons de la Sambre et un avant-goùt des combes accidentées qu'emplissent de leur bouillonnement la Semois, l'Ourlbe, l'Amblève et la Lesse, ces grandes sœurs des humbles naïades qui s'appellent l'Eau-Noire, l'Eau-Blanche, l'Eau-d'heure, le Brouvc, le Viroin, l'Hermeton et l'Acoz. En même temps le pays se peuple, les villages apparaissent, la montagne s'exhausse, le rocher se bosselle et se déchiquette, de pantelants profils saillent à chaque détour de la route qui va, monte, biaise, par mille circuits gagne les hauteurs. Et l'espace s'élargit, l'aire des plateaux s'amplifie, l'ivresse des altitudes entre aux poumons comme un vin capiteux et fort.

Tel qu'un acheminement au cœur de l'Ardenne, s'offre l'Entre-Sambre-et-Meuse ; ce n'est point encore la vastitude des plateaux condrusiens, ni la majesté des défilés de la Meuse, ni l'idylle charmeuse des fonds de la Lesse et du Bocq ; et pourtant ses bois, ses landes, ce qui lui reste de l'antique Marlagne, 1' « Inlrica Sylva » des Lommaciens, la mystérieuse et sombre forêl qui, à la Révolution, occupait encore vingt lieues carrées de son territoire, résument dans une image adoucie les mélancolies hautaines et les joliesses rieuses de cette grande terre ensorcelante qui, une fois qu'on l'a foulée, laisse au cœur d'impérissables souvenances et le retient par toutes les chaînes qui des eaux, des monts, des ravins peuplés des nains et des fées de la légende, vont aux esprits sensibles, capables de s'émerveiller des inépuisables féeries de la nature.

On pourrait dire de l'Entre-Sambre-et-Meuse qu'il présente à l'état de réduction le système des plateaux et des vallées du reste de l'Ardenne, non pas une miniature toutefois — car l'idée d'une telle diminution ne s'accorde pas avec l'entremêlement du sévère et du gracieux qui, dans une succession de sites très variés, inquiète et ravit presque sans intervalles les yeux, — mais, pour employer un langage qui rapetisse forcément l'impression et cependant la rend sensible, une ébauche déjà enflammée du tableau tourmenté où s'achèvera la connaissance définitive de la région.

Trois grandes vallées, celles de l'Hermeton, de la Molignée et du Viroin, y creusent leur ravine profonde, comme les sillons d'un labour qu'au temps de la Genèse y auraient fait les monstrueux éléments courroucés ; et d'autres vallées plus petites, les vallons de l'Heure

PROVINCE DE NÀMI U.

et de l'Acoz, se rattachent, pareilles à des sortes de subdivisions, à ces trois grosses rides au bord desquelles, comme de la chair remontée sur une face tuméfiée, a poussé la dure callosité du roc, cette chair morte de la terre.

Plus tard, aux zones élevées de la baraque Michel, tout isolée et perdue au point le plus haut de l'Ardenne dans un froid et un silence de Sibérie, nous verrons, en des bonds désordonnés, monter le sol à six cents mètres au-dessus du niveau de la mer; mais ici, comme un animal ramassé sur lui-même et qui ne prendra son élan qu'après une lente gradation d'efforts, la montagne ne dépasse pas dans ses mouvements les plus violents le tiers de cette altitude.

Si modérés qu'ils soient toutefois par comparaison, les rochers de l'Entrc-Sambre-et-Meuse suffisent déjà à marquer les déchirements de cette nature convulsée qui, dans ses houles figées et ses ressacs de pics et de crêtes, cabrés comme des vagues océaniques, semble éterniser l'écume d'une mer pétrifiée. Et, comme pour fortifier cette illusion par une illusion nouvelle, les plateaux qui, là-haut, par-dessus cet immobile cataclysme, déroulent, en pleine région des alouettes, leurs étendues égales et pacifiées, sont pareils à des grèves dominant la meule hurlante des eaux.

En bas, cependant, léchant le pied des rocs de leur langue de lices soumises qui, à la saison des crues, se changent en dragons furieux, chante et gamine le chœur des rivières. Amoureusement enlacées aux assises de la montagne dont elles reflètent dans leur limpidité cristalline les craies rouilleuses et les touffes chevelues, puis encore se frayant un chemin à travers le tremblement des saulaies, sous le vol bleu des libellules, en tous sens on les voit biaiser, multiplier les méandres et les détours, se perdre aux verdures des herbages pour côtoyer plus loin les circuits du chemin, souvent vagabond comme elles.

Le nombre en est infini : ce sont, outre la Molignée, l'Hermeton et le Viroin qui ont baptisé les vallées qu'elles arrosent, l'Yves, la Biert, le Flavion, le Burnot, l'Acoz, le Brouve et ces autres ruisselets aux dénominations rythmiques qui, comme les filles d'une même souche, portent tous le nom patronymique d'Eau. Partout on les entend jaser, comme la musique et l'éclat de rire des paysages ; au friselis du vent dans les feuilles elles mêlent le siftlotement des airs de flûte que jouent les sylphes dans les roseaux de leurs rives; et les roches, ces grandes solitaires qui sur leur front portent la mélancolie des vieillesses éternisées, les ayant laissées couler de leurs fissures et de leurs cavernes, comme la rosée de leur séculaire ennui s'égouttant de leurs orbites foudroyées, les regardent s'attarder aux cascatelles semblablement à des enfants qui ont trouvé un collier de perles sur leur chemin et, disjoignant leur doigts, s'amusent à les répandre en pluie autour d'eux.

Suivez-les, ces errantes : comme une quenouille qui, en se dévidant, déroulerait des soies merveilleuses, des soies couleur d'arc-en-ciel et d'illusion, elles déchevellent, les pimpantes ouvrières, le fil de leurs claires eaux à travers des silences et des douceurs de nature, criques ombreuses, nids de feuillage, veloureux aubusson des prairies en fleur, halliers crêpelés en d'hirsutes toisons, amphithéâtres de bois étagés sur le versant des monts, sauvages ravines écorchant le roc, infinies surprises des perspectives variées à chaque tournant.

Toujours elles vous mèneront, non par le chemin le plus court, mais par des sentes à peine frayées et dont le sillon s'efface sous le déferlement des graminées, par ce charmant chemin des écoliers qui s'attarde, traîne avec des oublis et des joies de flânerie, toujours elles vous mèneront aux meilleures places pour entendre la messe que, dans la chapelle du bon Dieu, bâtie ici avec la montagne pour voûte et pour piliers, les grands pics, pareils à des abbés très vieux sous leur chasuble de lierres, de lichens et de taillis, disent aux eaux,

aux bois, aux horizons, — vénérables pontifes qui d'en haut laissent tomber sur le frisson de la création le geste solennel de la bénédiction parmi les rafales de l'aquilon et le ronflement des chênaies, semblables à un lent bourdonnement d'invisibles orgues.

Quand on a quitté Ghimay, sa petite place où s'élève, dans la mélancolie de décadence qui a succédé aux jeux et aux ris de la vieille cour chimaisienne, la statue de Jean Froissart, couché sous une dalle au chœur de l'église du lieu, et qu'on a laissé derrière les immenses étangs que fendaient autrefois des nacelles parées et qui ne reflètent plus que la silhouette des grands hérons solitaires perchés au bord des eaux sur une patte, on ne tarde pas à rencontrer un ruissclet babillard que, à cause de sa transparence sans doute, on a nommé l'Eau-Blanche.

C'est la première de ces poétiques et douces pastourelles dont on entend s'égrener en tous sens les chansons, la première du moins qui s'offre au voyageur venu du Hainaut et qui, pour commencer son tour d'Ardenne et pénétrer dans la province de Namur, a préféré se jeter de prime saut dans la sauvagerie des vallées, marchant à petites journées et s'initiant graduellement aux beautés de la contrée, plutôt que de brûler les étapes sur un banal railvvay.

Figurez-vous que, indécis sur l'orientation, vous ayez entre-bâillé la porte d'une bergerie : une voix rustique et cordiale y chantait un air des montagnes, avec ses longues cadences traînantes que le vent porte à travers l'espace et qui si doucement caressent l'oreille quand on les entend venir du large, planantes et prolongées comme une musique qui ne sait point finir. Dans le chaud brouillard d'or de l'étable, la tache brillante d'un visage de paysanne se détachait, et, pour mieux répondre à votre question, s'est avancée jusqu'auprès de vous, s'allumant tout à coup au grand air d'une rougueur de sang sous le haie cuivré de la peau. Mais, comme vous prenez plus attention à la saine fraîcheur de la bouche qui vous parle qu'à l'explication qu'elle vous donne, les lèvres s'impatientent, et la jeune fermière, ayant d'un geste rapide fait retomber ses manches sur ses bras nus, s'offre à vous mettre sur la bonne voie. L'un et l'autre vous quittez alors le pourpris, et, tandis que les roches s'échelonnent à droite et à gauche du chemin, que les merles sifflent et que les campanules s'ouvrent comme des yeux curieux dans l'herbe, elle, dont le rire fleurit la joue et qui aime à bavarder, débite avec malice un chapelet d'histoires sur Jean, le meunier dont on entend là-bas derrière les saules ronfler la roue et qui, vieux garçon, cherche depuis bientôt trois lustres une meunière à son goût; sur Martinette, la fille de la censé qu'on voit perchée à la crête du mont, « une mademoiselle qui faisait la fière et qu'a pourtant fauté, l'an dernier, avec un monsieur venu de la ville » ; sur l'infortune du messager d'un village voisin, écrasé par la roue de sa charrette à l'endroit où une pierre déjà moussue perpétue le souvenir de ce lamentable accident; puis encore sur les fantômes qui, certaines nuits, s'en viennent rôder aux pans de murs ébréchés, profilés au-dessus de votre tête, dans le bleu de l'air. Et ce gazouillis d'oiseau sautant d'un sujet à un autre comme de branche en branche vous met peu à peu si avant dans l'intimité des gens et des choses du pays, qu'il vous semble retrouver, partout où vous passez, d'anciens amis dodelinant la tête au bord de la route avec le mouvement familier et caressant du bonjour.

Ainsi en est-il de l'Eau-Blanche et de toutes ses pareilles, les frigides naïades au miroir desquelles se reflètent si lumineusement les paysages et qui en savent si long sur les habitants de la vallée dont maintes fois, quand le soir tombe et qu'on ne craint plus de se parler, comme si les paroles elles-mêmes, en sortant des lèvres, se dérobaient aux obscurités de la nuit, elles ont surpris les confidences et les aveux.

PROVINCE DE NAMUB .

Ne sont-elles pas d'ailleurs mêlées elles-mêmes à cette humble et paisible existence? De porte en porte, à la traversée des villages, elles roulent leurs eaux claires dans lesquelles on met guéer les légumes et le linge, que les bestiaux lapent en troussant leur mufle tout dégouttant de perles diaimntécs, où enfin se brouille, au fil des moires errantes, l'image renversée des rochers, des arbres, de l'humble logis au seuil bleu; et quanti , échappées aux hameaux, elles reprennent leur élan à travers la campagne, comme des chèvres détachées du piquet et qui gambadent sur les flancs de la colline, c'est encore elles qui vous mènent au moulin, à la petite ferme isolée au milieu de ses champeaux, à la grotte qui là-bas ouvre sa gueule sombre, au donjon démantelé accroché par d'indestructibles grillés au cœur du roc.

Avec l'Eau-Blanche on côtoie des cannaies, on longe des coteaux, on rase d'abrupts rochers, on entend s'éveiller dans le matin la rumeur des villages, ici Aublain, Vaux, Lampret,

COU VIN1 ET SOX ROCHEK.

là Boussu-en-Fagnes, plus loin Mariembourg, une ancienne ville de guerre -aux remparts démantelés, aux fossés comblés, pas même une ruine, tant la démolition a dispersé jusqu'aux moindres vestiges du passé, ne laissant subsister sur ce néant de gloire qu'un champignonnement de petites maisons basses entre lesquelles passent en cornant les vaches qui vont aux champs. Tournez-vous vers l'est : Fagnolles, la ruine six fois séculaire, semble contempler, du fond de sa tour crevassée et béante sur le vide, avec la tristesse hautaine qui est comme la méditation de ces monuments d'un autre âge devant nos petitesses et nos vulgarités, le désastre de cette disparition de tout, sous laquelle la cité de Mar«ie de Hongrie a fini par sombrer et n'être plus qu'une morne bourgade. Quant à elle, la grande mutilée, elle porte fièrement, sous les ronces et les broussailles qui la défendent contre un accès trop facile, ses plaies pareilles à des blessures par où se seraient écoulés son sang et sa vie, et toute caduque et branlante, avec ses courtines lambrequinées qui dentellent l'horizon, ses débris de tours foudroyées que les vents d'équinoxe semblent devoir coucher à terre et qui pourtant

se tiennent encore debout, elle continue néanmoins à dessiner par-dessus la contrée sa formidable silhouette d'ombre, gardée par une arche de pont-levis.

La déchéance a partout frappé celle terre historique, dont les anciens burgs ne sont plus à présent que des éboulis de pierres et qui, sur remplacement de ses guerroyantes petites villes, conquises au labour et aux semailles, regarde s'allumer l'éclair furtif des charrues. De Saulour, la ville aux seize tours, ainsi que l'appelle l'histoire, il ne reste que des pans de maçonnerie, farouches et isolés comme des falaises sur une plage.

Mais si le manoir, le château fort s'est peu à peu émiellé, quelquefois, comme à Gouvin, couronné par un roc rébarbatif duquel le donjon redouté qui le casquait au quinzième siècle a chu sans laisser d'autres traces que quelques chicots à ras de terre, les maisons et la rue n'ont pas dépouillé entièrement une certaine couleur d'archaïsme pittoresque. Une sœur de l'Eau-Blanche, que, pour la distinguer des autres dans cette famille de ruisseaux de montagnes portant le même nom, on a qualifiée d'Eau-Noire, bien qu'elle ait la même limpidité cristalline que ses congénères, coupe la ville en deux, découvrant sur chacune de ses rives des façades penchantes, décorées ça cl là de petites logeltes en surplomb. Puis les ruelles escaladent la butte, rejoignent à mi-côte l'église cl, par des raidillons qui s'escarpent à mesure qu'ils se rapprochent de la crête du roc, s'en vont gagner un cabaret dérisoirement poussé comme un champignon sur les restes de l'orgueilleux château.

Un curieux épisode se l'attache à la destruction de cette bastille. L'effréné chasseur qui régnait alors sur Ghimay, Jean de Groy, ne se faisait point scrupule, paraît-il, de courir avec ses meutes dans les bois de Gouvin et s'appropriait de par droit de conquête un gibier auquel il n'avait point d'autre titre.

Ge fier dédain de la propriété finit par irriter les bourgeois de la ville, qui résolurent de prendre au trébuchel le loup dévorant et, s'il faut en croire un document retrouvé aux archives de la ville, n'y mirent guère plus de façon que le noble veneur n'en mettait lui-même à guerroyer contre la plume et le poil dans ses exterminatrices chevauchées à travers la forêt. « Donc, pour exécuter leur dessein, un jour ledit comte étant venu chasser sur les bois dudit Gouvin et, par ardeur de la chasse, traversant les halliers à course de cheval, tellement qu'il était bien loin et séparé de ses gens, ils courent sur lui masqués, mettent la main sur la bride de son cheval, l'arrêtent, le garrottent et, lui bandant les yeux, le mènent ci et là à travers les bois, comme s'ils l'eussent voulu emmener bien loin jusqu'à la nuit, et puis, à l'insu des autres bourgeois, le jettent en une profonde fosse et hideux cachot d'une tour du château dudit Gouvin, où chaque jour on lui jetait en cachette quelque peu de pain et d'eau pour le faire mourir lentement plutôt que pour le sustenter.

11 fut là sept ans, sans que madame sa femme ou autres de ses gens en reçussent aucune nouvelle, un chacun se persuadant qu'il avait été assassiné par quelques voleurs, ou dévoré des bêles sauvages ; lui aussi ne savait en quel lieu il était détenu, ni pour quelle raison, s'imaginant être bien éloigné de Ghimay, n'en étant néanmoins que de trois petites lieues. »

Voici comment prit fin ce long supplice :

« Dans ledit cachot, qui était le creux d'un rocher, il y avait une fente et ouverture par où tant seulement il recevait quelque peu de lumière, et au pied dudit était une petite plaine, où près là un jeune garçon paissait des moutons, lequel avec une arbaleslre quinait et tirait après ladite fente et ouverture dudit rocher, et après plusieurs coups arriva qu'il lira droit au trou ; donc, étant approché du rocher et ayant mis son bras pour reprendre son trait, le comte le prend et le tient ferme par la main ; le garçon crie, hurle, et le

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comte l'apaise, le fait taire, lui parle doucement et demande là où il était, et, ayant entendu du garçon qu'il était à Couvin, le prie qu'il voudrait appeler son père. »

Un fait assez inexplicable se place en cet endroit du récit : Jean de Croy, à la faveur du peu de lumière qui filtrait par la fente du rocher, écrit à madame sa femme, lui enjoignant qu'incontinent on vienne le délivrer. Ecrivit-il avec son sang cette désolée missive, et, pour y tracer les mots, se servit-il de son ongle, après s'être préalablement ouvert une veine ? Le naïf document ne le dit pas, et peut-être a-t-il raison, car où serait la légende s'il ne flottait pas un peu de mystère en cette merveilleuse et dolente aventure? Bref, le pastoureau se charge du message et aborde la comtesse au moment où elle passe le pont-levis du château pour se rendre à la messe.

A la vue de cette écriture, la dame pâlit, tombe aux bras de ses femmes, puis soudain s'en arrache et, sans perdre un instant, commande aux dix-sept villages de la terre de Chimay d'accourir en armes pour délivrer leur seigneur. Bientôt les routes se remplissent de monde, les piques reluisent, deux pièces d'artillerie s'ébranlent, et toute une foule va mettre le siège devant Couvin, qui s'effare et demande la raison de ce tumultueux appareil guerrier. « Notre seigneur est enfermé là, languissant depuis sept ans en un horritîque cul de bassefosse, crient les gens de Chimay en tendant le poing vers le donjon. Alors les bourgeois, qui ne savent rien de la capture opérée dans les bois par quelques-uns des leurs et ignorent la proie superbe engloutie au gésier du roc, gravissent quatre à quatre les degrés qui mènent au château, poussent la porte du cachot et donnent le vol au gerfaut qui, sentant ses griffes repousser, se sauve de cette cage barbare et se met sur l'heure à « canonnader la ville. »

Cette grande colère ne prit tin qu'après que le château se fut anéanti dans une poussière d'écroulement. Et comme si un pareil affront les eût mis en garde contre le retour d'autres offenses semblables, ceux de Couvin ne rebâtirent jamais leur donjon, laissant leur roc solitaire et découronnô dans son deuil des outrages subis.

Une rivière mangée par mie montagne. — Une coutume ii Nismes. — La Roche à l'Homme. — Haute-Roche. Les ruines de Sautour. — L'Hcrmeton. — Nains et géants. — Montaigle.

L'Eau-Noire, après avoir un instant noué son scintillant lacet aux maisons de la ville, reprend sa course à travers les prairies, s'ébat dans un vallon aux molles courbes, laisse à droite Peligny, qu'une vieille métairie à tourelles recommande à l'attention du touriste. Jusque-là elle n'est qu'un de ces aimables ruisselets de montagnes lustrant au velours des mousses dont semaillent les pierres de leur lit un filet d'eau argentée où se baigne la bergeronnette; mais brusquement l'idylle tourne à l'on ne sait quelles dramatiques horreurs. Le ruisseau qui, l'instant d'avant, réfléchissait le ciel et les herbes de la rive, paisible comme une âme sur laquelle la passion est demeurée sans prises, plonge, au Pont d'Avignon, une montagne baptisée de ce nom de ronde populaire et qui se trouve à point nommé sur son cours pour n'en faire qu'une bouchée, absolument comme si cette grosse taupinière celait dans ses flancs quelque chimérique dragon, mangeur de fraîches rivières.

A partir de ce moment on demeure sans nouvelles de l'Eau -Noire pendant vingt-quatre heures; du moins on a calculé qu'elle mettait vingt-quatre heures à sortir des profondes cavernes dans lesquelles elle s'engouffre et tournoie, déchirée peut-être par des pointes de

roc, mordue par des gueules aboyantes, livrée à toutes les épouvantes d'une nuit éternelle, dont nul n'a pu sonder les mystérieuses ténèbres.

A quelles sinistres amours le chaos qui règne dans cet empire des ombres assujettit la pauvre naïade, quels accouplements de bêtes innomées s'accomplissent pendant ce séjour aux Avoines qui d'un ruisselet inoffensif fait un noir Léthé, quelle fatidique horloge enfin règle le temps que dure cette farouche métamorphose, ce sont là les secrets de la montagne. Quand, après le tour du cadran, l'Eau-Noire reparaît à l'autre versant, avec un bouillonnement d'écumes, celle agitation momentanée, comme le trouble et la honte d'une orgie diabolique, trahit seule les angoisses auxquelles elle a échappé; et presque aussitôt son flot se clarifie, sa sautillante musique s'égrène en gazouillis, elle reprend ses transparences où miroitent les paysages.

Or ce fantasque roman, auquel l'imagination s'intéresse presque comme aux péripéties d'un drame humain, se passe à Nismes, fameux dans le pays d'alentour par une coutume où inopinément, en pleine rusticité wallonne, revit la grâce et le piquant des temps chevaleresques. C'est, en effet, l'usage à Nismes, lors de la célébration d'un mariage, que les capitaines de la jeunesse, postés sous le porche de l'église, croisent sur le passage des mariés deux épées qui ne se séparent qu'après que le mari, cueillant un ruban au corsage de l'épousée, l'a fixé de ses mains à la poitrine d'un des galants chevaliers. L'époux, il est vrai, peut s'affranchir de la dime du ruban en payant une redevance. A Cul-des-Sarts, non loin de Couvin, celle-ci est payée par le garçon d'honneur, mais pour racheter la mariée que les terribles capitaines ont enlevée à la barbe du mari, lui dérobant ainsi par un irrévérencieux simulacre de rapt son doux trésor d'amour.

Près de Dourbes, l'Eau-Noire et l'Eau-Blanche, les deux sœurs qui jusque-là ont vécu séparées, confondent enfin leurs eaux, dont la réunion produit le Viroin et va former la délicieuse vallée qui porte ce nom. Gomme si la nature avait voulu illustrer cette petite scène de famille par un ouvrage de sa façon, elle a mis, juste à l'endroit où les rivières se mêlent, un rocher qui, à chaque printemps, se lustre d'un clair verdoiement, pareil à une brillante chape constellée d'émeraudes. On l'appelle la « Roche à l'homme ». Les gens du pays vous diront qu'un berger, courant après ses chèvres sur les lisses parois du roc, roula tout sanglant jusque dans la plaine, ce qui valut au pic homicide, en commémoration de l'obscure vie qui prit fin à son pied, le vague et énigmatique sobriquet qui le fait distinguer des autres. Une tradition plus vénérable, à défaut de cette mort d'un pauvre diable, suffirait à expliquer l'ombre fatidique que le souvenir de la créature humaine fait planer sur ce coupeau. L'homme préhistorique y a laissé, en effet, des traces de son passage, préparant ainsi les voies à cette autre humanité, déjà haute au zénith des peuples, que Gésar conduisit guerroyer contre les populations de la contrée et qui, elle aussi, devait marquer l'empreinte de ses pas sur cette terre antique.

A peine le Viroin s'est-il grossi des alluvions de ses deux affluents, que le paysage s'escarpe et prend un aspect plus rude; tout au haut d'un roc merveilleusement feuilleté et qui croule à pic, se dresse, comme la sentinelle avancée des défilés où serpente la rivière, une romantique silhouette de ruines, les restes de ce château de Haute-Roche qui subit le sort de tant d'autres maisons féodales de l'Entre-Sambre-et-Meuse et fut déchiqueté par les volées de l'artillerie française, quand les bandes armées de Henri II s'abattirent comme une nuée de sauterelles à travers les vallées et y laissèrent partout le massacre et l'extermination. Avec ses robustes tours plantées à la crête du pic, comme des piliers sur lesquels s'appuie le noir tourbillon des nuées, elle ressemble, la grande ruine solitaire, à des degrés foudroyés qui tenteraient d'escalader le ciel.

PROVINCE DE NAMUR

Un vent de colère est demeuré sur son monstrueux éboulement qui, dans les silences de l'air, ondule et bouge sous le rideau des lierres avec une spectrale apparence de vie. Çà et là quelques cubes de maçonneries d'un dessin plus tourmenté semblent éterniser l'immobilité menaçante de sombres vautours au guet, comme si lame des vautours à face d'homme qui jadis accrochaient là leur aire avait fini par s'incarner dans la pierre et la modeler sur une ressemblance symbolique. Cependant le Viroin, au pied de ce délabrement farouche, étend

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