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RUINES DE HAUTE-KOCHE

sa nappe tranquille où, mêlé au bleuissement de la coupole aérienne, le grand mont sourcilleux brouille son abrupt profil renversé que des algues traînantes lavent éternellement, comme pour le nettoyer de ses rouilles de sang. Lustrée par les moires argentées de l'eau, la sauvage ruine n'est plus, au fond de ce miroir enchanté, qu'un pacifique décor dont le reflet va se perdant, avec les rides de la surface, aux détours de la rivière.

Ainsi, comme un songe funeste, s'efface dans la paix reconquise du paysage ce fantôme de deuil et de vieille gloire guerrière, expiant tout seul là-haut, sous la tourmente qui le

fouette, le soleil qui l'effrite et la neige qui lui fait un linceul blanc, sa rouge histoire séculaire de pillages et de meurtres; et des herbages, des saulaies, des bouquets de bois suspendus à la montagne, un charme de nature qui ne s'interrompt plus succède à cette vision lentement décrue aux lointains et, de village en village, par Alloy, Vierve, Trcignes, achemine à la frontière de France.

Rien ne vaut le plaisir de suivre ces jolies vallées de l'Entre-Sambre-et-Meuse depuis le moment ou elles commencent à se dessiner jusqu'à leur formation complète, si variée pour chacune d'elles à travers les perspectives toujours changeantes que déterminent la pente et le mouvement de leurs eaux. Quand, après avoir longé sur la crête de la montagne la roule qui va de Mariembourg à Philippcville, on aboutit à cette ancienne place forte baptisée par Charles-Quint du nom de son (ils, un mince filet d'eau qui ne tarde pas à s'élargir, l'IIcrmelon, vous conduit à Sautour, autrefois châtellenie du pays de Dinant et célèbre pour sa redoutable ceinture de remparts. De ce puissant appareil militaire il ne subsiste non plus aujourd'hui que des tronçons, mais si solidement enracinés en terre, qu'il semble que ni le pic ni la herse n'en puissent avoir raison, moignons indestructibles d'un grand organisme mutilé et qui, après tant de nuits et d'aurores, racontent encore, ainsi qu'en leur rude langage des invalides se narrant des batailles passées, les primitifs effrois de ce farouche entassement de moellons.

Tels que les ont faits le temps et la destruction, ces frustes débris gardent un air de grandeur : la nuit surtout, quand, sous les slcllaires clartés, la noire silhouette des tours détache, sur la nudité du plateau, ses arêtes déchiquetées, on croirait voir se dessiner parmi les blanches obscurités du ciel les mausolées et les croix d'un grand cimetière.

L'Hermeton cependant, après s'être un moment posé au pied des ruines, comme une hirondelle qui a trouvé une fente dant le glui moussu d'un toit et regagne ensuite à tired'aile les hautes régions de l'air, repart d'un Irait, elle aussi, à travers le paysage. Et peu à peu celui-ci s'accidente, des poussées violentes tout à coup crèvent le sol ; le long de l'eau apparaissent successivement d'anciennes douves remblayées dont les bœufs fendent à présent de leurs larges poitrails, comme des proues, les houles glauques, des ébouriffements de saules tortueusement poussés sur les rives, des éboulements de roches feutrées de moisissures et roulées dans le lit de la rivière où elles forment d'écumeux barrages. Par endroits, aux détours de la route qui tirebouchonne en tous sens, de puissantes masses calcaires se projettent jusque parmi les pierrailles du chemin. Et, tantôt polies et nues, elles s'effritent en feuillets, se partagent en cônes fourchus, se cisèlent à facettes, s'évident en cavernes, exhaussent des ordonnances d'escaliers aux larges dalles superposées ; tantôt, sous les vertes franges de leurs manteaux de feuillages pendant jusqu'à la base, elles ont l'air de patriarches fléchissant au poids de lourdes chasubles.

Bientôt la rivière multiplie ses méandres, se tordionne, biaise, avec des replis de couleuvre; et les roches se resserrent, se cassent à angles plus brusques, coupent les perspectives, creusant partout des cuves au fond desquelles l'eau bondit et se brise en écumes et toujours plus activement bouillonne à mesure qu'elle s'irrue aux sauvages gorges prochaines, non loin de l'accidentée bourgade d'Hermeton, dont, au bout d'un petit temps de marche, on aperçoit les chaumes roux chevauchant aux bosses du sol et par places se détachant sur la ligne majestueuse des rochers de la Meuse. Il semble que les ressauts de la turbulente nature où se cabre le gave soient une préparation au chaos du grand bassin voisin. Le fleuve roule en effet là-bas, dans une paix de solitude, sa large nappe verte égratignée par les rais de lumière obliquement glissés des monts. Nous sommes ici à un pas d'un centre de villégiature recherché : en longeant la Meuse, on ne tarde pas à déboucher dans

PROVINCE DE NAMUR

Haslière ; chaque été voit s'abattre dans sa grande rue en pente, inégalement dentelée de maisons et d'auberges qu'abritent de leur ombre les hautes murailles rugueuses du roc, le vol des ombrelles roses et bleues, comme un tremblement de papillons diaprés.

Pour le moment, il nous tarde d'atteindre la vallée de la Mol ignée : avec celles du Viroin et de l'Hermeton, elle complète la série des paysages que déroulent les vallées de l'Entrc- Sambre-et-Meuse, ces magiciennes dans l'art d'évoquer, sur les transparents rideaux de l'air, les prestiges riants ou sévères : ici, semblablement à de monstrueuses ombres chinoises écorniflant la bordure du ciel, la grande famille grimaçante des rochers, géants arc-boulés dans des postures d'Atlas, nains accroupis en des strapassemenls de bêtes, fourmillements chimériques de poulpicans et de gnomes, — là, pareillement à la grâce et à l'enchantement

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