‹ La BelgiqueChapitre 142 sur 187 · UN SITE SUR LA MOLIGNÉE · texte numérisé non relu

UN SITE SUR LA MOLIGNÉE

d'un chœur d'idylles, les formes sereines et molles de la terre en travail, prés, bois, ruisseaux, strophes blanches du vaste poème tellurique dont les montagnes et les rocs sont les strophes noires, face pacifique de l'éternelle création sur laquelle les aubes effeuillent les roses et que les couchants n'ensanglantent pas, comme l'autre, de tragiques lueurs.

Une route qui coupe l'Hermeton et mène à Slave enjambe, à la hauteur de Rosée et non loin de sa source, un petit filet d'eau ; c'est la Molignée ; bientôt elle s'enfle et, par ses courbes, ses criques, ses crochets, dessine, de Foy à Moulins, la physionomie de cette vallée nouvelle, rattachée par une succession de crêtes aux escarpements des grandes roches de la Meuse et certainement l'une des plus délicieuses de la contrée.

Là, comme sur les rives de l'Hermeton et du Viroin, défile la procession des grands profils rupestres, moines drapés de longues chapes luisantes, dragons échevelés aux flottantes crinières, guerriers recouverts d'étincelantes armures. Et toujours, dans le fond de la gorge, la chanson du ruisseau, les moulins dont les palettes tournent, égouttées en pluies d'arc-

en-ciel, les gués caillouteux où les bœufs vont s'abreuver, les cressonnières tremblantes au frisson de l'eau, les barrages contre lesquels le flot bouillonne, et, dégringolant par places la berge, les grosses têtes hérissées des saules comme un brouillard de pâles verdures sur la tache rouilleuse des rochers.

A Foy, vis-à-vis d'une censé juchée à l'extrême crête d'un énorme bloc, périlleuse pâture pour les aumailles qu'on voit errer à son flanc, un versant de montagne, en partie coupé de commodes raidilllons et ailleurs brusquement écroulé à pic, gagne le plateau où s'incrustent les ruines du vieux castel de Faing, bâti au douzième siècle, mais modifié par le quatorzième, et qu'aujourd'hui particularise ce nom mieux sonnant à l'oreille : Montaigle. N'entendez-vous pas, à cette fière musique, se réveiller l'écho des rauques cornes jadis embouchées par les hommes d'armes quand le seigneur, rentrant de la chasse ou de la guerre, qui n'était encore qu'une chasse, mais plus rouge et plus furieuse que l'autre, faisait sonner sous le sabot de son cheval le plancher du pont-levis ?

Montaigle ! Et les créneaux se garnissent d'archers en hoquetons, les haquenées piaffent dans les cours, les basses-fosses exhalent de lamentables gémissements, dans les corridors roule un flot de pertuisanes, de cuirasses et de cimiers empanachés, tout un spécieux moyen âge se lève aux souvenances qui obsèdent l'imagination. Les visions dont les contes du vieux temps berçaient nos songeries d'enfant se représentent en foule à notre esprit; nous voyons danser sur notre rétine une belle dame coiffée d'un interminable hennin, moins pâle que ses joues, et laissant onduler derrière elle une traîne lamée d'or, dont l'extrémité se casse aux mains d'un petit page gros comme un potiron. Cette belle dame, rongée de tristesses profondes que nous voudrions pouvoir consoler, finit par si bien prendre possession de notre rêverie, qu'elle franchit avec nous le seuil de l'antique manoir, nous accompagne dans la salle des gardes, suit nos pas le long des courtines, en même temps que nous plonge ses yeux dans les oubliettes, grimpe aux donjons, descend aux souterrains et ne cesse de nous frôler de son corps diaphane qu'à l'aspect de son époux, une espèce de Barbe-Bleue athlétique qui brusquement sort d'une chausse-lrape, l'œil chargé d'éclairs et tordant entre ses doigts les flots de poils ruisselant de son menton. Alors elle pousse un grand cri, et, quelques instants après, nous avons la douleur de la voir se partager en deux morceaux comme une poire, au fil d'une colichemarde que cet homme sanguinaire inopinément a détachée d'une panoplie.

Il faut en convenir, rien ne prête mieux à ce petit dévergondage d'esprit que les romantiques ruines de cette seigneuriale demeure perchée, ainsi qu'un nid d'autour, à la cime d'un roc escarpé. Les escaliers appuient encore aux parois de la muraille des tronçons de larges degrés éboulés, tournoyant en spirales au creux des tours démantelées et débouchant soit sur des vestiges de chemins de ronde, soit sur l'aire raboteuse des salles primitives. Quand, sous le pied du visiteur, ces antiques degrés, tant de fois gravis par les brodequins légers ou les pesantes soles de fer, s'émiettent en une pluie de pierrailles qui, glissant de proche en proche comme des poussières d'un sablier, finissent par remplir le vide d'un bruit d'écroulement, on croit ouïr l'écho lointain des mille rumeurs qui, des cours aux échaugueltes et des remparts aux corps de garde, grondaient, traînaient, roulaient à travers la spacieuse bastille, confondant ensemble le cliquetis des épées, le piaffement des chevaux, les musiques des ménestrels, la clameur des soudards, le tapage des cuisines, le clairon des pages et jusqu'aux cris des agonisants, vivantes pourritures que, lambeau par lambeau, dévoraient les rats dans l'ombre éternelle des cachots. Çà et là, une barbacane, mince comme une estafilade, effile son ouverture par laquelle s'aperçoit le déroulement de la vallée, ainsi qu'au

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temps où, sur les bancs des embrasures, s'asseyait l'immobile silhouette des hommes d'armes. Ailleurs, dans ce qui reste des anciens logis, des pans de murs ont gardé, comme une empreinte de l'humanité qui s'y abritait, la souillure fuligineuse des feux de cheminée ; aux voûtes qui, par places, surplombent la dévastation, des nervures continuent d'accrocher leurs arêtes, pareilles aux vertèbres de quelque squelette morcelé ; et de hautes baies déchiquetées, taillées par le temps dans l'arc régulier des fenêtres, s'écarquent toujours comme des yeux de pierre sur les amas de rocs qui bordent le défilé.

Ce ne sont point, on l'a dit, les formes imposantes de l'époque homérique de la féodalité : Montai gle n'a rien de la farouche énormité des burgs qui faisaient au loin trembler des rois et même, tant ils se rapprochaient du ciel, semblaient menacer Dieu dans son paradis. Il est plutôt construit à la taille de ces seigneurs pillards et querelleurs du quatorzième siècle, embusqués dans leur donjon comme des araignées dans leur toile et guettant le passage des marchands pour en extorquer des rançons, menus profits qui, constamment accumulés, servaient à défrayer la solde des reîtres, l'achat de munitions, la dépense du train intérieur en ces grandes hôtelleries bruyantes où l'on hébergeait plus souvent Misère que Bombance.

Cependant ce retour aux mœurs batailleuses, mais déjà dégénérées d'un temps plus fameux par ses rapines que par de véritables exploits, n'occupe pas exclusivement l'esprit sur cette butte historique qui, avant de se couronner des tours d'un castel, avait, pendant des siècles, ainsi que l'affirme la tradition, porté les restes du camp de Quintus Cicéron. Quand l'histoire, comme c'est ici le cas, se mêle à des beautés de nature, elle finit par s'effacer, elle la transitoire et l'éphémère, devant l'éternité sereine des choses qui composent son cadre, au point que, après avoir été hanté d'abord par l'image des hommes, on cesse de suivre des yeux cette folle poussière d'ossements dispersée par l'espace, pour se concentrer dans la contemplation des immuables rocs, témoins de tant de gloire et de fragilité.

Du haut des ruines on voit saillir une mer de feuillages, parmi des masses de quartz et de schistes, torves échines suspendues dans l'air ou reliées par d'abrupts contreforts au lit du ravin et qui, de l'autre côté, se rattachent aux guérets de la région des grands plateaux, prolongés jusqu'aux rives de la Meuse. Tandis que, errantes au loin, les prunelles s'enfoncent dans les anfracluosités ou rebondissent aux ressauts des pics, le gloussement de la Molignée monte du fond de la vallée, à travers le frisson des arbres et des végétations, comme une musique qui accompagne délicieusement la rêverie. Si riant qu'il soit, le site revêt néanmoins une certaine austérité, grâce à la proximité de l'antique gorge du Flavion, première station préhistorique du pays. Là, dans les entrailles déchirées de la terre, cinq cavernes, le trou du Sureau, le trou de l'Érable, le trou Philippe, le trou du Chêne et celui du Lierre, mirent successivement à jour, comme autant de cimetières, de considérables vestiges de l'âge du mammouth et du renne. C'est le chemin que vous suivrez si, parti de Monlaigle, vous voulez vous orienter sur Dinant : la gorge franchie, vous gravirez les pentes qui mènent à Haut-le-Wastia, gros bourg juché au point culminant du plateau et duquel, par des rampes bossuées, vous dévalerez insensiblement jusqu'aux ruines vénérables de Bouvignes, proche des portes de la cité dinantaise.

Les villes. — Waleonrl. — La légende de la Vierge. — Le pèlerinage de Walcourt. — Les marches militaires dans l'E itre-Sambre-et-Meu.se. — Fosses. — Florcffe. — Approches de Namur

Après ces agrestes flâneries, il est enfin temps de nous rapprocher des villes : nous nous acheminerons donc par rapides étapes vers Namur, la capitale de ce pays de rocs et de bois, en prenant pour point de départ la gorge que commande l'ombre mélancolique de Montaiglc. Un petit temps de marche nous mettra à Walcourt, ancienne seigneurie du onzième siècle, déployé au pied d'un escarpement où une église gothique, au loin renommée pour la possession d'une Vierge miraculeuse, érige son armature de pinacles et de contreforts, comme un grand reliquaire suspendu.

Il y a quelque six cents ans, le sanctuaire fut soudainement envahi par les flammes; mais des mains pieuses arrachèrent au brasier la divine patronne, orgueil de la contrée, et la

transportèrent dans le creux d'un arbre, rustique chapelle de laquelle, le danger conjuré, Thierry, comte de Rochefort, s'efforça vainement de l'extraire pour la réintégrer en son domicile originel. Monté sur un palefroi, le noble porte-heaume s'épuisait en supplications, quand sa monture, se faisant complice des secrets desseins de Marie, se renversa dans un cabrement si violent qu'elle faillit le désarçonner. Alors une lumière subtile pénétra dans le dur entendement du seigneur, et, miraculeusement avisé que la malicieuse Vierge ne résistait à ses prières que pour mieux le conquérir au ciel, il jura solennellement d'édifier l'abbaye du Jardinet. A peine le vœu formulé, l'obstination de la céleste statuette fut déliée par enchantement, et elle se laissa ramener aux autels, miséricordieuse et soumise, comme le sont universellement ses sœurs terrestres, les filles sorties du giron d'Ève, quand, reines de nos volontés, elles daignent payer d'un sourire notre acquiescement à leurs caprices.

Le tronc qui servit d'abri temporaire à la dame de Walcourt s'est depuis effeuillé dans l'éternité ; mais le miracle, chaque année rajeuni par une coutume plaisante non moins que pittoresque, se commémore à travers le reverdissement d'un bouleau, sur l'emplacement même où l'écorce argentée de l'arbre légendaire fut témoin d'une extraordinaire aventure.

En ce même jour mémorable de la Trinité où, au champ-clos de la grand'place de Mons, Gilles de Chin perce de sa lance l'horrifique dragon de Wasmes, une autre parade guerrière concentre aux alentours du bouleau révéré le ban et l'arrière-ban des paroisses circonvoisines.

A pointe d'aube réveillés par les roulements du tambour et les sonneries du clairon, les villages ont vu se former, sur l'aire des foirails, des bataillons affublés de défroques militaires, et ces bizarres milices, armées de mousquets, de piques et de sabres, dans un indescriptible pêle-mêle de casques, de colbacks, de shakos, de bonnets de police et de fez,

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se sont mis à défiler sous les pommiers en fleur, entre les haies d'aubépines neigeuses, avec la gravité martiale d'une troupe courant aux frontières.

Partout le sol tremble sous le pas rythmé des compagnies qui, serrées en colonnes, les capitaines en tête, ne font halte que pour désaltérer en des rasades réitérées leurs gosiers séchés par la poussière du chemin, et, bientôt après reparties, au cri de ralliement des chefs trottant le long des files comme des chiens au flanc d'un troupeau d'ouailles et bran-

LNTÉRIEUR DE LÉGLISE DE WALCOURT.

dissant, qui le coupe-choux du fantassin, qui la latte recourbée du soldat de cavalerie, qui le fleuret et qui le yatagan, atteignent enfin l'esplanade, où d'autres bandes, non moins fantasquement équipées, ont déjà pris position.

A chaque instant débouchent, par les issues de la plaine, de nouvelles recrues, la trogne culottée et la mine aguerrie, et tous ces tronçons, peu ;i peu ralliés, finissent par former une approximative armée qui, le signal donné, s'ébranle dans la direction du bouleau. Alors commence une suite de manœuvres complexes, prélude obligé à la grande cérémonie de

l'enlèvement de la Vierge, mimée par un cavalcadour gothique, de pied en cap bardé comme les preux, ses ancêtres d'un jour.

Le coup d'œil à ce moment est réjouissant : échelonnées par brigades en la verdoyante campagne, les sociétés de toute nature qui, depuis un mois et plus, se sont préparées par des exercices préliminaires à ces « marches », ainsi qu'on est accoutumé de désigner ces belliqueuses assemblées en pays de Sambre-et-Meuse, étincellent de mille couleurs sous leurs friperies bigarrées, confondant ensemble la veste bleue et les bouffantes grègues marengo du zouave français, la sabretache et le dolman garni de fourrures du conquérant hussard de l'Empire, le plastron passementé d'or des horses-guards, la blanche tunique à lisérés d'azur des cavaliers du kaiserlich, les sarraux plissés comme des fustanelles et les pyramidaux shakos à pompon de l'antique schuttery hollandaise, toute une inimaginable et folâtre dépouille de magasins d'accessoires que pique de place en place le fourmillement lumineux des aciers, des cuivres et des fers-blancs.

Telle s'offre au regard, à travers les nuages de fumée et de poussière qui volent en tourbillons jusqu'au ciel, cette pseudo- garde nationale de la Vierge de Walcourt, immense ramassis de tout ce que la contrée compte de riches tenanciers et de pauvres varlets de labour, les uns simples soldats portant l'humble épaulette de laine ou le passepoil de drap, les autres officiers de différents grades arborant le filigrane d'or et d'argent ou la massive graine d'épinards, tandis que ça et là, au trot d'un pesant limonier, se balance, ondule et reluit, parmi le chevauchement d'un état-major, le claque plumassé d'un hobereau promu au généralat.

Aucune dérision ne se mêle d'ailleurs à cette démonstration militaire qui, sous ses apparences carnavalesques, garde une discipline rigoureuse. Dans l'intervalle des détonations parties des boites à feu et rythmant à temps réguliers les décharges de la mousqueterie, un silence règne parmi les rangs, pendant lequel on entend seulement le craquement sec des fusils qu'on arme, le cliquetis sourd des baguettes lassant la bourre au fond des canons, le pélardement isolé d'une capsule éclatant prématurément. Mais, tout de suite après, mousquetons, escopetles, canardières, carabines Lefaucheux, fusils de tout genre et de tout calibre, de nouveau épaulés, éclatent, grondent, roulent, étouffant pour un instant la cacophonie bruyante des musiques. Ainsi se passe la matinée, et, quand ce Waterloo, où, comme aux plaines brabançonnes, figurèrent les uniformes de toutes les armées du monde, expire enfin faute de munitions, longtemps encore on voit, dans les rouges crépuscules dont les réverbérations enflambent les faces vermillonnées par le genièvre, cavalcader ou pédestrement pèleriner par les routes les débris des poudreuses phalanges regagnant leurs foyers.

Et cette étonnante bamboche n'est pas circonscrite au seul territoire de Walcourt; à (îerpinnes, en commémoration des malheurs de Rolande, vierge et martyre, qui, pour se dérober aux souillures du mariage terrestre, s'en vint mourir au bord d'une source, après avoir fui de village en village, un semblable déploiement accompagne la promenade de la châsse de la sainte, processionnellement escortée à travers les hameaux qu'elle-même traversa avant de trépasser.

Ailleurs, à Fosses, révéré à la ronde pour son saint Follien, et à Foy-Notre-Dame, non loin de Dinant, où, dit-on, un charpentier mit à nu d'un coup de hache une statue de la Vierge celée en un chêne, les milices ne s'équipent que tous les sept ans, mais avec un éclat qui, dans la première au moins de ces localités, dépasse quelquefois celui des parades de Walcourt.

Certes l'origine de ces archaïques performances paraît difficile à conjecturer; peut-être

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perpétuent-elles seulement la coutume dégénérée de patrouiller pour la garde des trésors, jalousement conservés à l'ombre des sanctuaires, dans un temps où le pays était constamment visité par les bandes de rôdeurs dont les déprédations à main armée s'exerçaient, sans respect des choses divines, jusqu'au cœur des églises. Les volées de coups de fusil tirées en l'honneur de la Vierge répercuteraient ainsi l'écho des lointaines et souvent meurtrières escarmouches que, toujours sur le qui-vive, les sombres paysans du quinzième siècle, ancêtres des dévots pacants du dix -neuvième, étaient obligés d'engager contre les pandours de grand chemin.

De Walcourt à Rosses il y a un bon bout de route; mais les yeux sont si occupés des grandes lignes du paysage, qu'on oublie les fatigues du trajet dans cette contemplation du ciel et de la terre confondus aux fuites de l'horizon. Le grisollemcnl de l'alouette dans les

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