L.V FOIRE AUX CHEVAUX A FOSSES
profonds espaces, le sifflolcment doux du vent dans les bruyères, le meuglement des bœufs errant à travers les pâturages, font un accompagnement berceur aux songeries de l'esprit occupé d'un nuage qui dérive au bleu de l'air, d'une étendue d'eau qui luisarne dans un pli de ces vastes landes, de la rustique villanelle chantée à pleine gorge par le pitaud qui, au bout du sentier, charrue avec sa paire de chevaux, et tout là-bas, du cliquetis de sonnailles qu'agite en s'ébrouant le bidet du messager dont la voiture, tendue d'une bâche grise, a l'air d'une carcasse de ballon roulant de proche en proche à ras du sol. Enfin, après avoir laissé sur la droite les bois du Prince et des Chanoines, les étangs de Bembois et les clochers de Mettet et de Saint-Gérard, gros villages endormis à l'ombre des vergers, dans une aise de bien-être, on voit se dérouler la grande rue de l'ancienne « bonne ville » de la principauté de Liège, avec son antique tour d'église édifiée par ce pieux saint Follicn en mémoire de
qui se consomment les glorieuses « marches » septennales. De 1' « illustre et insigne oppidum », ainsi que Fosses est renseigné dans les chroniques, il ne reste plus qu'une tranquille agglomération qui, le jour de la foire aux chevaux seulement, s'anime du piaffement des bêles, du pétardement des fouets et des éclats de la faconde wallonne.
Bientôt les plateaux s'ahaissent, et une série de molles ondulations nous ramène à cette vallée de la Sambre où viennent expirer les rudesses de la contrée rocheuse. Devant nous, Florcffc sciage sur les pentes d'un coteau que couronnent les bâtiments du séminaire; là saint Norbert, fondateur de l'ordre des Prémontrés, construisit au douzième siècle une abbaye; et la blancheur crue des hautes façades se reflète dans les eaux chatoyées de la rivière dont le sinueux ruban à chaque instant se dérobe aux tournants, parmi les feuillages gris des saules.
A mesure que nous avancerons, nous verrons se multiplier sur l'une et l'autre rive les maisons de plaisance où le Namurois, amoureux de pêche et de canotage, transplante ses
ABBAYE DE KLOHKKFIi .
pénates pendant la saison d'été. Floriffoux, Flawinne, Salzinne, aux approches de la ville chantée par Boileau en de si détestables vers, sont comme des nids perdus dans les verdures; et tout à coup la roche s'escarpe, ourlée à sa crête par les géométriques architectures de la citadelle. Nous sommes à Namur.
Namur, centre d'excursion. — Entrée en gare. — La citadelle. — La rue. — Les églises. — La Meuse.
A peine a-t-on mis le pied sur le quai de la gare que, au grincement des treuils manœuvrant en tous sens, au mugissement de la vapeur échappée de la gueule des locomotives, au tonnerre des plaques rebondissant sous le roulement des trains, au fourmillement des hommes d'équipe tirant les roulottes chargées de colis et des gardes circulant le long des
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portières, on reconnaît le mouvement et l'animation d'un de ces vastes centres d'excursion, en quelque sorte choisis par la nature elle-même pour servir de point de croisement à la multiplicité des routes rayonnant à travers la montagne et la plaine, comme les rais d'une gigantesque patte d'oie.
De minute en minute les signaux jouent, les disques tournent, les leviers déplacent les rails, les trompes signalant l'arrivée des convois lancent leurs rauques abois, le sol est ébranlé par de sourdes trépidations, en même temps que dans l'air, empli de flamme et de fumée, tinte le carillon ininterrompu des sonneries du télégraphe, meuglent les machines qu'on approvisionne d'eau ou dont à grands coups d'écouvillon on racle les scories qui, pleuvant en longs jets, s'écachent à terre comme une grêle braséante. Chaque fois que sous les voûtes métalliques stoppe en soufflant et en hurlant une nouvelle file de wagons, le bruit des glaces retombées, le claquement des portières, le grincement des graviers de l'entre-voic écrasés sous la ruée des débarqués, et les appels, les cris, les hilarités s'ajoutent aux mille rumeurs des trains pris d'assaut par ceux qui s'en vont. Et sans cesse la foule oscille aux poussées de ce double courant, grossissant au fur et à mesure des alluvions que jettent sur le pavé de la gare les récents arrivages, fournées hétéroclites de calleux terricoles venus à la ville pour se ravitailler et ployant sous le faix des corbillons de beurre et de fromages qui tout à l'heure encombreront le carreau des halles, de margoulins coiffés de bonnets en peau de renard et le dos sanglé par les bricoles d'une marotte, de marchands de bestiaux aux longues blaudes flottantes, la carrure épaisse et le torse bombant, appuyés sur des triques noueuses dont les lanières s'entrelacent à leurs mains, de blatiers ayant gardé aux plis de la peau une blancheur de farine, de sèches commères accrochées à des sacs houleux où hogne quelque goret, puis encore de hobereaux guêtrés de houseaux et le fusil en bandoulière, de châtelaines en blouses de chasse, la ceinture de cuir aux reins, un toquet à plumes posé sur la coiffure garçonnière, de touristes mâles et femelles portant qui le plaid en sautoir, qui le mackintosh aux épaules, qui le pétase enroulé de tulle vert sur le chef, moineaux échappés de la volière des villes et qui, pris de la folie des étés et des automnes, tendent leurs ailes vers les libres espaces.
Une telle affluence s'explique par la situation de la ville, première étape vers les grands horizons de l'Ardenne, porte ouverte sur les plateaux hesbignons et condrusiens, espèce d'auberge naturelle placée à l'orée de ce pays des surprises et des enchantements.
Dès Namur le paysage, jusqu'alors indécis et çà et là seulement écorné d'une arête rocheuse, prend son caractère définitif. La montagne, crevant d'un furieux coup d'épaule la surface terrestre, fait un bond jusque dans le ciel; entre ses versants se creuse le lit profond des vallées, empli à pleins bords par l'ample coulée d'un fleuve et de ses affluents; et un vent frais, descendu des hauteurs ou monté des gorges lointaines, comme si quelque invisible main avait brusquement ouvert les vannes de l'espace, aiguillonne le sang sous la peau.
A peine l'a-t-on senti, ce souffle vif, qu'on éprouve distinctement l'impression d'un radical changement survenu aussi bien dans les atmosphères que dans la condition du sol même : l'esprit s'éveille à des idées de migration, de courses aventureuses, de folles escalades au flanc des montagnes, ces pyranésiennes architectures échafaudées dans l'air comme les piliers du firmament. De partout jaillissante au-dessus des toits de la ville avec ses masses grises en surplomb, couronnées de murailles à angles droits, l'énorme bosse de la citadelle là-bas semble en dessiner les premiers contreforts.
Aussi Namur, partageant en cela la fortune de Dinant, est-il régulièrement choisi par nombre de pèlerins comme le point de départ des excursions dans le pays : de là, un pied
dans le pays de Sambre, un autre dans le pays de Meuse, on rayonne vers les extrémités de cette roue dont l'avenante cité figure le moyeu. Épaulée à son rocher guerrier, au point de jonction de la rivière avec les eaux fluviales, celle-ci offre, d'ailleurs, outre la facilité des communications, les séductions d'une agglomération animée, s'égayant de nombreuses occasions de plaisir en ses casinos, ses kursaals, ses cercles de sport, cordialement accueillants pour les oiseaux de passage que le goût de la villégiature pousse vers ces parages. Sa rue principale, bordée de magasins et de boutiques devant lesquels s'active la circulation, va, s'allonge, se brise, enjambe un pont, finalement débouche dans la banlieue ; et, tandis qu'aux raidillons prochains s'égrènent les caravanes, des files de placides pêcheurs, assis sur
LA MEUSE DEVANT NAMUR ; LA CITADELLE; CONFLUENT DE LA MEUSE ET DE LA SAMBRE.
les quais, jettent l'hameçon aux flottilles de brochets, de chevannes, de perches, de barbeaux scintillant sous les eaux vertes ; ou bien encore, bras nus, dans leurs tricots rayés de couleurs vives, des équipes de canotiers remontent ou redescendent le fleuve, en levant à temps égaux leurs rames aux pales égouttées en pluies de perles.
La pêche et le canotage sont les grandes dilections de la société namuroise, aussi bien pour l'oisif bourgeois possesseur d'un bachot et d'un attirail de lignes que pour l'artisan, l'ouvrier des fabriques, le petit peuple besogneux qui, le dimanche surtout, s'échelonne par bandes le long des berges, amoureux des plaisirs aquatiques, et s'emplit les yeux du mouvement et de la clarté des liquides étendues. A Namur, du reste, comme dans presque toutes les villes traversées par un fleuve, il est une population à part, musarde, inoccupée, usant le temps en flâneries au bord de l'eau ; les yeux vagues, on la voit se pencher sur le flot qui
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passe, suivant au fond des ondoyants miroirs, parmi la tache brillante des nuages, le vol des oiseaux, ou, pendant de longues heures, observant les fluctuations d'un bouchon attaché au fil d'un scion de coudrier. Ces pacifiques silhouettes, non moins que le passage des lourds bateaux pontés qui servent à la navigation intérieure, le glissement des périssoires et des yoles rayant d'un éclair l'onde, le chargement et le déchargement des chalands retenus par des câbles aux anneaux du quai, la manœuvre d'abordage des petits vapeurs qui font la traversée de Dinant et de Liège, animent le grand fourmillement lumineux de la Meuse.
De la pointe de Grognon, le regard se perd aux perspectives d'amont, barrées par les arches trapues du pont de Jambes sur un fond de collines vertes ; en aval, par delà le viaduc du chemin de fer, un coude brusque l'arrête ; de leur masse crayeuse les « Grands malades » obstruent le lointain. L'été, quand, épandu à travers la large échancrure des monts, le soleil traîne sur les rides du flot son filet aux mailles phosphorescentes, allumant de flammes