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LA S AMBRE A NAMUR

blanches les rocs pulvérulents dans la reculée, les heures s'écoulent rapides k contempler ce beau paysage.

La ville elle-même ne manque point, d'ailleurs, d'échappées pittoresques, soit que des hauteurs on regarde se resserrer entre le fleuve et la rivière, parmi les touffes de verdures épanchées d'entre les vieux murs, le fouillis de ses pignons -et de ses clochers, soit qu'on s'engage dans le tortis des ruelles qui s'entre-croisent autour de l'église Saint-Jean, soit enfin que de la balustrade du Pont de fer on voie s'allonger, entre une enfilade de logeltes suspendues, le couloir où roulent les eaux de la Sambre. Et cette agglomération, d'apparence vivante, avec ses squares fleuris, ses nouveaux boulevards décorés de riches façades, ses marchés bruyants, ses innombrables étalages de victuailles, s'adapte bien à la belle humeur d'un peuple bon enfant, dégourdi, luron, bavard, plein d'entrain, aimant les aises de la vie, les bombances de la table, les joyeux propos qu'inspire le vin, attaché du reste d'une si forte tendresse à son berceau que ce refrain plaisant : « Vive Nameur po to ! » se mêle à toutes ses gaîtés comme un noël d'allégresse.

Le samedi est particulièrement le jour où, de partout accourus, et des villages riverains du

fleuve et des hameaux perchés à la crête des monts, les varlets de ferme affluent sur les places et dans les rues, aiguillonnant, ceux-ci, une paire de petits bœufs secs et nerveux, cinglant, ceux-là, une attelée de roussins pileux, et d'autres chassant devant eux, à coups de gaule, des bandes de porcelets. Une rumeur inhabituelle, confondant ensemble les hennissements aigres des chevaux, les rauques rudissements des bourriquets, les abois . des chiens, les meuglements des bêtes à cornes, le cacardement des oies, tout l'orchestre familier des écuries, des basses-cours et des étables s'élève alors jusque par delà les toits. La plupart des places, ce jour-là, se transforment en marchés, ici étalant des entassements de légumes et de fruits odorants que le soleil lustre de damasquinures, constelle d'étoiles d'or ou pique de paillettes roses, là échafaudant des montagnes d'œufs et des dômes de beurre, meules vermeilles qui se découpent sur des lits de feuilles ou de linges éclatants, ailleurs alléchant les gourmandises par des amoncellements de gallinacés dodus, moins potelés toutefois que les volailles engraissées en pays flamand, plus loin assourdissant l'ouïe d'un infernal concert de grognements et de glapissements émanés des cages en bois dans lesquelles sont parqués les gorets, pullulement de cuisses rondes et de flancs polis qui, dans la demi-teinte, prennent des tons de chair humaine.

Du côté du marché aux laitages, perdu dans un dédale d'étroites ruelles encombrées d'étalages en plein vent, et par surcroît obstruées d'un enchevêtrement de brouettes et de chariots, l'animation est surtout grande : comme un liquide au col d'un entonnoir, la foule s'y écoule en flots pressés, battant les maisons, bousculant les quartiers de bœufs pendus aux étaux des boucheries, accrochant les piles des sabots tassées au seuil des boutiques, en un va-et-vient qui reflue vers l'intérieur des halles qu'on aperçoit, dans la lumière des fonds, avec ses alignées de petits paysans terreux, de jeunes et frisques « méquennes », de vieilles commères décarcassées, tous assis sur des bancs, coude à coude, si près l'un de l'autre qu'ils semblent emboîtés, et tenant sur leurs genoux des mannes de beurre et de fromages, immobiles d'ailleurs, sans un mot d'appel pour le chaland qui fait librement son choix.

Au dehors, cependant, le pavé résonne sous le cahotement des autos, le passage lourd des chariots, le tourbillonnement léger des roues de breaks et de tilburys, la ferraille molle des bidets enfourchés par de gros censiers rougeauds, le menu trottinement des ânes bâtés de grands paniers. Le gentilhomme aussi bien que le manant, le maître d'une bastide non moins que le tenancier d'une borde, les jolis messieurs en vacances dans les héronnières d'alentour comme les grossiers chartons de ferme ont choisi ce jour-là pour dévaliser les magasins et se ravitailler en provisions de bouche, en ustensiles de ménage, en superfluités coûteuses. Devant les boutiques piaffe dans un cliquetis de gourmettes l'équipage seigneurial, pomponné de rosettes et harnaché de cuir claqué; à la file, le long des trottoirs, se massent les gourds limoniers grattant le grès du coupant de leurs pinces, les aliborons dont les oreilles tournoient comme des ailes de moulin, les bœufs au mufle humide, cornant après la litière de l'étable.

Toute cette foule ne commence à décroître que dans l'après-midi, et de nouveau alors, à mesure que l'ombre des monts s'allonge plus drue sur le sol, le long ruban sinueux des routes macadamisées voit passer, à travers un nuage de poussière, l'interminable procession des aristocratiques berlines balancées sur leurs demi-lunes, les autos glissant, des rudimentaires véhicules, aux essieux grinçants comme des chars gaulois, des moto pétaradant et des ronflants autos filant d'un glissement savoneux aux pieds des monts.

Ainsi le mouvement de la vie contemporaine a peu à peu effacé dans Namur les souvenirs de ce grand passé historique qui commence avec 1' « oppidum Attuaticorum » de César, continue

PROVINCE DE NAMUR

GOl

avec le « pagus I.ommensis » de Charlemagne et, des siècles après, s'achève avec les sièges de Louis XIV et du roi d'Angleterre Guillaume 111. Le temps, qui ailleurs s'éternise dans des monuments, n'a pas même laissé ici une ruine pour témoigner de l'antiquité de la ville, et seul, au milieu de la dispersion de tout le reste, le grand roc de la citadelle est demeuré debout comme un témoin des jours évolus.

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