‹ La BelgiqueChapitre 145 sur 187 · INTÉRIEUR DE SAINT-LOUP · texte numérisé non relu

INTÉRIEUR DE SAINT-LOUP

Dieu lui-même, logé dans des temples sans majesté, n'évoque pas l'austère recueillement qui émane des vieilles basiliques parfumées de l'encens refroidi des séculaires adorations. Isolé parmi le silence du quartier de l'Évêché, Saint-Aubin, avec son dôme intérieurement décoré d'allégories théâtrales, ses voûtes en berceau appuyées sur des maçonneries à pilastres engagés, ses parois uniformément blanches, ses balcons en saillie revêtus de feuillages, selon le goût fleuri du dix-huitième siècle, laissent dans l'esprit l'impression d'une salle de concert plutôt que d'une cathédrale. Et Saint-Loup, malgré ses prodigalités de marbres rouges et noirs et les fastueuses ordonnances de ses autels, magnificences auxquelles se révèle dans

son apogée le mode jésuite, ne remue pas davantage au fond des âmes l'irrésistible élan de la prière. C'est ailleurs qu'il faut chercher des émotions ; pénétrez dans le grand bâtiment quadrangulaire sis au confluent de la Sambre et de la Meuse, proche de la Porte d'eau, un vaste porche surmonté de deux symboliques figures de pierre. La « Société archéologique de Namur » y a installé ses collections, inappréciable trésor d'antiquités historiques et fossiles qui incline l'esprit aux méditations et, sur la pâleur des soleils contemporains de la jeunesse du monde, fait se détacher le spectre farouche des premières faunes humaines.

Les bords de la Meuse — Jambes, Dave, Wépioa, Taillefer. — Le Neviau. — Les roches de Frênes. — Les colères de la montagne. — Une église dans le roc. — Les Nulons. — Lustin. — La vallée de liurnot. — Souvenir d'un relais royal. — Une Sibérie. — Godinne. — Rouillon — Les ru nes de Poilvadie. — Les quatre fils Aymon. — Yvoîr. — Uouvignes.

En route pour les bords de la Meuse !

Chaussé de semelles garnies de caboches et les reins sanglés d'une ceinture fragile au jeu des poumons, nous allons cette fois encore, comme naguère au pays d'Enlre-Sambreet-Meuse, nous rassasier des saines jouissances de la promenade pédestre, narguant le banal appel des locomotives.

Quand, au sortir de Namur, on atteint le rustique faubourg de Jambes, dont l'antique pont élargit par-dessus le fleuve ses huit arches fleuries de pariétaires, on a sur la droite le coup d'œil de la citadelle profilant dans l'air sa massive silhouette, coupée par le mouvement des rampes et tablée sur son grand rocher rouilleux. Au pied de l'escarpement, une mêlée de toits en ardoisss bleuit parmi des bouquets de verdure, et d'entre les cheminées file la pointe des clochers, signalant l'existence de nombreux couvents. Peu à peu les clochers s'amoindrissent dans la perspective, les maisons s'espacent, nous côtoyons de grandes landes brunes qui s'élèvent en pente douce, entourant par places les niasses grises d'un corps de ferme bordé de ses dépendances.

Jusqu'à Dave, d'ailleurs, rien à voir : la Meuse reflète dans ses ondes vertes des berges régulières, plantées de baliveaux^ monotones. La nature chôme encore; il lui faut comme un petit temps de préparation avant qu'elle se mette à ses grosses besognes. Dave lui-même, malgré le haut promontoire émergé de ses bois et culminé d'un reste de donjon, n'est qu'un village d'opérette où, parmi les vieux logis et les petits courlils bordés de murs bas, il semble voir passer sous sa casaque puce à boulons de métal, monsieur le bailli, s'arrètant çà et là pour léviger une longue pincée de petun ou pincer le menton à quelque frisque rustaude. L'idylle, il est vrai, a pour frontispice l'énorme falaise du Neviau, un bloc prodigieux jailli des ressacs cosmiques, une vertèbre monstrueuse de l'antique Tellus demeurée plantée de biais par-dessus le fleuve. Pour qui la considère du versant opposé, elle prend, selon les heures et les saisons, d'émouvantes beautés qui lui viennent des variations de la lumière jouant sur une pierre dont les colorations, sans cesse changeantes, s'agalisent jusqu'aux nuances les plus fluides ou se foncent jusqu'à imiter les plus sombres basaltes.

Wépion, de l'autre coté, aligne, au long d'une bosse losangée de cultures, ses maisons peintes au lait de chaux, déparées malheureusement, à l'heure où se publient ces lignes, par l'envahissement parasite des bâtisses à tourelles et à moucharabys en qui le mauvais goût des amateurs de villégiature se leurre d'un ridicule mirage oriental et féodal. Wépion, à qui donne son nom un délicieux rivulet, bondissant au fond d'une combe verte où les merles donnent la réplique au friselis du vent dans les bouleaux, les chênes et les pins !

PROVINCE DE NAMUR. 003

Çà et là une écluse, un barrage sur lequel lenorme coulée glauque passe en bouillonnant, avec une large frange d'argent dont les écumes graduellement vont se défaire dans le courant pacifié. Et tout à coup le sol se boursoufle; les roebcs commencent à dresser leurs grands cônes pelés ou broussailleux, comme la promesse des belles architectures qui vont s'échelonner devant nous de Frênes à Frcyr; la petite station en briques rouges de Dave se détache sur le cadre d'un versant boisé qui se prolongera jusqu'à Taillefer. Encerclés sur presque toute leur étendue d'une interminable maçonnerie, alternée avec des clôtures en planches, là dorment, dans une sauvagerie de nature, les parcs de chevreuils et de biches, jalousement gardés pour les plaisirs du seigneur de la contrée, un grand d'Espagne, qui, trouvant le verdoyant paysage wallon plus à son goût que les pierrières du sol natal, y a installé, au milieu d'un jardin anglais, sa résidence d'été.

Moutonnant à perte de vue, la ligne des bois festonne d'un noir ourlet les hauteurs du ciel par-dessus un groupe de maisonnettes aux vergers clos d'échaliers et qui se massent en contre-bas de la voie ferrée. On dirait de petites fermes normandes endormies sous leurs pommiers comme en un paradis terrestre, courtes, trapues, largement assises sur leurs fondations de grès, avec la couleur verte de leurs volets luisant au soleil parmi les cerises et les abricots de l'espalier. Et lentement la montagne se dépouille de son manteau d'arbres pour s'échancrer, proche d'un autre pâté de maisons, toutes blanches, celles-là, d'une poussière de chaux, en une crevasse profonde et perpendiculairement taillée d'où s'extrait la pierre. Une activité industrielle, assez peu turbulente du reste, suspend ici, pour un instant, la tranquillité des grands espaces solitaires.

« A 1 e-au ! »

Une grosse femme en jupon de tiretainc, au chapeau de paille retombant sur les yeux, sort d'une des habitations qui bordent la rive et se dirige à notre appel vers la barque où déjà nous avons pris place. Elle est accorte, la passeuse, bien que d'un âge mûri par de nombreux printemps, et, tandis que la gaffe plonge dans les eaux en grinçant sur les cailloux du fond, elle nous demande si par hasard nous ne connaissons pas une Marie-Josèphe dans Bruxelles. A notre grand regret, nous lui avouons ne pas soupçonner de femme, ni jeune ni vieille, répondant à ce nom, ce qui n'empêche pas la digne batelière de nous accabler de ses compliments pour cette Marie-Josèphe de son cœur, si par fortune nous la rencontrons.

La nacelle raye d'un miroitement la glace polie du fleuve, et, poussée d'un suprême coup de la perche ferrée, doucement va s'échouer au débarcadère, sur l'autre rive. Là, les pieds mouillés par le remous, nous regardons béer devant nous la large fissure de Taillefer, marbrée de blancheurs lustrées sur lesquelles se détachent les poudreuses silhouettes des carriers, abaissant d'un mouvement rythmé leurs marteaux dont se répercutent au loin les coupetées affaiblies.

Nous aurions pu longer les roches de Frênes sans nous déranger de notre premier itinéraire; mais nous n'aurions point distingué aussi nettement leur énorme profil, déchiqueté par places comme par un passage de boulets; et, vraiment, l'endroit n'est pas de ceux devant lesquels on passe avec indifférence. Aussi bien, le village de Profondeville, que nous allons traverser, allonge sur le chemin de halage une pittoresque rangée de maisons qui, vue du point où nous avons touché terre, se découpe à angle droit sur les fonds de Lustin, de l'autre côté de la Meuse, et enfonce comme un coin dans les pentes boisées du versant.

Je me souviens d'un tableau du peintre belge Baron, où l'aspect des petits toits rouges, blottis sous la roche plombante et reflétés parmi les teintes bistreuses de la pierre dans l'eau

GOi LA BELGIQUE.

des avant-plans, est rendu avec une saisissante justesse; c'est bien en effet ce que nous avons sous les yeux en ce moment. Les humbles cahutes ont l'air de s'encastrer dans la prodigieuse muraille comme des armoires, et sur leurs combles tremble l'ombre des chênes suspendus entre ciel et terre, pareils à de gigantesques oiseaux pris par les serres. Ce mariage de l'habitation et du rocher s'est si bien consommé à la fin que, en certains endroits, l'un complète très exactement l'autre. On ne sait plus où commence la maison, où finit le rocher; celui-ci sert de mur d'appui, avec ses mousses d'or pour papier de fond, ses rugueux bosselages pour étagères et ses trous pour placards. Le soir, les braves ripuaires accrochent leurs habits aux crampons enfoncés dans le roc, aussi naturellement que si les crampons étaient fixés dans des briques cimentées avec de la chaux.

Au-dessus d'eux, pourtant, par ressauts violents semblables à des escaliers faits pour des géants, s'enlève la masse titanique, si haut que la plus élevée des minces bicoques n'est plus, à dislance, qu'un humble champignon poussé à son pied. Et de tout son énorme entassement la montagne les protège et les menace tout à la fois, les préservant de la foudre, des frimas et du vent, et de temps en temps les bombardant de blocs gros comme des bœufs, qui, roulant de pente en pente avec un bruit de tonnerre, régulièrement fracassent çà et là une cheminée, défoncent l'angle d'un toit, aplatissent quelques arbres et finalement s'en vont s'abîmer en morceaux sur le pas des portes.

Ici la montagne est souveraine et suspend à ses caprices les destinées humaines. Le moindre de ses éboulements met en péril les précaires existences parquées à sa base, et d'en haut elle semble les regarder d'un air sourcilleux. Cependant telle est l'inébranlable confiance des hommes, que les vingt ou trente ménages tapis dans ces périlleux logis continuent à demeurer sous la commination éternelle du grand rocher, sans paraître s'inquiéter démesurément de ce terrible voisinage. Une vieille femme qui guéait des légumes dans la Meuse et à laquelle nous faisions part de nos appréhensions, nous répondit que, puisque les habitants de Frênes, sauf de rares exceptions, avaient été épargnés jusque-là, rien ne faisait prévoir qu'ils ne le seraient pas dans l'avenir. Et ces locataires du rocher, comme pour donner raison à la vieille, les uns faisaient pâturer de maigres vaches sur les contreforts herbus du mont, les autres, accroupis sur les seuils, remmaillaient leurs filets ou épluchaient de la salade avec une absolue tranquillité.

Le colosse, il est vrai, ce jour-là s'épanouissait dans la sérénité d'un matin de septembre, comme un bon vieillard se chauffant les lombes au soleil, et la lumière baignait de haut en bas sa carcasse fendue de larges lézardes au bord desquelles s'ébattaient les corneilles. Quelques-unes de ces ouvertures ressemblaient aux hautes fenêtres effilées des cathédrales et ailleurs se creusaient comme des porches, diminués dans la profondeur par l'abaissement des voussures ; une ombre bleuâtre tapissait leurs excavations, et tout autour une immense oscillation lente de floraisons poussées dans la pierre mettait comme le frisson d'une gaîté sur la bénigne paroi rigide. Mais la gigantesque roche n'a pas toujours cette débonnaire apparence. L'hiver, sous son grand froc blanc, avec ses broussailles qui ondulent comme des barbes, elle a l'air de suspendre la malédiction sur la contrée. Rien de plus romantique alors : elle évoque l'image d'un moine-soldat tendant aux courroux du ciel ses pics comme des bras. Vienne la tourmente : on la voit écheveler ses crinières de végétations mortes, et, furieuse, aboyer par tous ses trous, comme si des meutes étaient cachées dans ses flancs. Dans ces moments on est moins à l'aise sous les petits toits rouges ; plus d'une des femmes qui l'été balancent un berceau sous le rebord d'un cube à demi détaché, se traîne alors à genoux devant la vitre cerclée d'un feston en papier de couleur, où, droite dans sa robe constellée de paillons, s'aperçoit madame la Vierge tenant en ses bras l'enfant Jésus. Puis

PROVINCE DE NAMIR

c'est le dégel : le sol bouge, l'immense roc oscille sur sa base, les eaux du plateau changées en torrents se ruent par-dessus les crêtes, entraînant tout dans leur cours, fracassant de leurs cataractes ce pauvre endroit solitaire qu'il n'est pas aisé de secourir.

Le rocher de Frênes n'a pas, au surplus, que sa physionomie rébarbative pour arrêter le touriste : il cache dans ses entrailles d'attirantes curiosités. Les gens du pays vous diront en effet qu'en se faufilant par une des étroites fissures visibles au-dessus de la sortie du tunnel, on arrive à la « grande église ». Ne rêvez pas de basilique mystérieusement enclose dans les ténèbres de la montagne, avec des arceaux appuyés à des piliers trapus : rien n'y ressemble moins que la cavité à laquelle vous atteindrez après avoir rampé sur le ventre

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