LES ROCHES DE FRÊNES
pendant quelques anxieuses minutes, le corps enserré aux étroites parois du conduit, comme les trépassés enlre les quatre planches de leur bière. J'ai risqué ce passage redouté, il y a une quinzaine d'années, et n'ai point perdu le souvenir des tortillements de couleuvre qui me permirent d'aller jusqu'au bout. Encore dois-je avouer que le cicérone qui m'accompagnait dut me tirer par la tête, les épaules refusant absolument de se dégager, ce qui me valut un torticolis prolongé.
Une autre crevasse aboutit à une caverne moins spacieuse, mais célèbre dans la contrée sous le nom de « Trou des Nutons ». Allez-y, si toutefois votre physique réunit les conditions de souplesse et de minceur requises : il se trouvera toujours quelque gamin pour vous y conduire. Vous connaîtrez du moins dans quelles espèces de grottes mutaient ces ténébreux troglodytes qu'on appelait aussi « Sotais » et qui, si l'on en croit les uns, auraient été d'anciens Gaulois fuyant devant l'invasion, et, d'après les autres, des peuplades de bohémiens terrées sous terre pour mieux se dérober au pou relias des gens qu'ils spoliaient.
11 n'est point, d'ailleurs, par là-bas, de localité un peu décente qui n'ait ses trous de
Nulons, et je dois déclarer qu'à peu de chose près, tous se ressemblent ; c'est ordinairement une cavité plus ou moins enfoncée dans le roc, où il est difficile de se tenir debout et qui fait miroiter au feu des torches les suintantes humidités de ses voûtes. Jadis, à la veillée, se contaient d'étranges histoires au sujet des habitants de ces taupinières ; on était généralement d'accord pour les représenter sous forme de nains très vieux et très laids, grands travailleurs au surplus et qui dans leurs invisibles forges, trahies seulement par des volutes de fumée échappées aux fentes de la montagne, comme à travers des soupiraux, battaient sans relâche le fer et le cuivre. Pareils aux chaudronniers ambulants dont le cri : Vlà le rétameur ! retentit au fond des maisons dans les villages et les banlieues, leur industrie s'utilisait à raccommoder les chaudrons que les gens de la contrée déposaient le soir à l'entrée de leurs tanières. Dès l'aube, polis et retapés, les objets flambaient d'un éclat neuf à l'endroit où ils avaient été apportés la veille. Ces espèces de gnomes n'exerçaient de maléfices qu'envers les clients trop avisés qui, par gabegie ou méchanceté, cherchaient à subtiliser les boisseaux de grain ou la mannerée de noisettes qui les payait de leur peine. Alors c'étaient des représailles : le bétail s'alanguissait, l'eau de la fontaine se corrompait, un sort était jeté sur la maison du téméraire. Et le paysan d'aujourd'hui, en égrenant le chapelet de ces lointains souvenirs qui faisaient passer un frisson dans le dos de ses ancêtres, a sur les lèvres un sourire incrédule.
En marche ! Sur le plateau, tout en haut de la bosse où serpente un mince ruban, Lustin groupe autour de l'église ses maisons et ses fermes. Attaquez gaillardement la montée, moins dure qu'elle ne le paraît ; le sentier vous mènera, par de grandes étendues où les blés font onduler, l'été, leurs toisons, jusqu'au gros du village, une place bordée irrégulièrement de petites façades en grès, par delà laquelle recommence immédiatement la solitude des landes, bruissant du crécellement ininterrompu des grillons. Sur l'an lie rive s'écluincre, au bas d'une roche boisée, la gorge de Burnot. Il y a là, à la corne de la route grise, une hôtellerie d'apparence honnête, dont les fenêtres enguirlandées de feuillages s'encadrent dans de gros moellons carrés. Autrefois, au temps des diligences, les conducteurs ne manquaient pas de relayer devant « l'huche aux Bouchât », et, tandis que les chevaux plongeaient leurs naseaux dans la crèche emplie d'avoine dorée, les voyageurs pénétraient dans le couloir dallé de pierres bleues à la gauche duquel le cabaret étalait son comptoir lustré et ses rangées de tables symétriques. Une bonne odeur de potage gras sortait de la cuisine et alléchait les appétits, mis en train d'ailleurs par le bel air de l'habitation. Il suffisait alors de faire causer un peu la vieille aubergiste, dont les yeux bigles et vifs trahissaient une perpétuelle bonne humeur, pour en obtenir la confidence d'une nuit mémorable à jamais écrite dans les annales du village. Le premier roi des Belges, en tournée dans ces avant-postes des Ardennes, avait, parait-il, nuité à l'auberge burnotienne. De la vesprée à l'aube, cette tête couronnée dormit d'un somme profond dans la chambre tendue de papier indigo, où, sur la cheminée, des fleurs artificielles étalaient, derrière une cloison de verre, leur pâleur inaltérée. La chambre ne fut pas murée, et plus d'un voyage de noce, depuis, a pris ses ébats sous la voûte peinte au lait de chaux que Léopold, en s'éveillant, vit s'illuminer des clartés du malin ; mais, du moins, un ineffable témoignage de ce séjour auguste fut conservé sous la forme d'un vase à panse arrondie et historié d'enluminures.
Inégale et bosselée, la route provinciale s'allonge à la droite de cet antique relais, au bouillonnement d'un joli ruisseau, le ru du Burnot, descendu des hauteurs et zigzaguant entre des rives herbues, sur un lit encombré de cailloux, de souches moussues et de quartiers de roches. Lentement elle s'exhausse, et par une succession de rampes gagne le plateau
PROVINCE DE NAMUR
où se massent Arbre, Saint-Gérard et Fosse. Çà et là des exploitations de carrières ouvrent de larges crevasses dans la montagne ; des moulins et des polissoires battent l'eau de leurs roues; et le martèlement rythmique des tailleurs de pierres scande le claquement des taquets. A gauche, sur une énorme butte, le sauvage hameau de Bois-Laterie, vrai nid d'aiglons accroché dans les airs, rôtit aux flammes des canicules et se gerce au gel des hivers. Ils sont là une centaine de ménages tout perdus dans les hauteurs de l'air, vivant comme une grande famille sur leur cime pelée, avec leurs porcs, leurs poules, leurs vaches maigres. En ces régions du plein air, le moindre vent souffle en tempête, bousculant les toits de chaume qui encapuchonnent le torchis des huttes. Et du promontoire que forment les rochers, on voit se dérouler, à des profondeurs d'abîme, la Meuse, toute mince comme un ruban, entre l'enfilade des grands monts de la base au sommet ondulant sous la houle des genêts, tandis que, sur les plateaux qui se suivent à perte de vue, les moissons flambent dans le bleu cru de l'air avec des lueurs d'incendie.