LA ROCHE AUX CORNEILLES; LE CALVAIRE
Un chemin ravincux, vrai lit de torrent, impraticable pendant la saison des neiges, dévale raidement du faite et, tout obstrué de cailloux et d'éboulis, avec de larges affleurements rocheux qui, par moments, s'étagent comme des degrés d'escalier, débouche en face de la rustique agglomération de Godinne. Qu'une transparence azurée baigne la perspective sur la rive adverse, que sur le fond de vapeurs oscillantes se découpent alors les tourelles du petit manoir accoté à l'église, qu'enfin, à l'arrière-plan, le fleuve s'allume d'un fourmillement de soleil, et l'on a sous les yeux le plus séduisant tableau. La montagne, d'ailleurs, dresse par-dessus le riant village des damiers de cultures, alternés de pentes boisées et de pierreux profils, et dans toute sa hauteur se résille d'une quantité de sentiers qui desservent les chaumines blotties dans ses verdures.
Cependant la route, après avoir longé quelque temps des parois rugueuses et pelées, se dédouble dans l'embranchement qui monte vers Bioulx, dont le séculaire castel s enorgueillit encore d'un pont-levis et de ses primitives sarbacanes ; presque aussitôt elle s'étrangle entre deux rangs d'appentis, de huttes à porcs et de logis grossièrement hourdés. Rouillon va nous montrer,
à la sortie de celle rue angustiée, que trois bœufs ne pourraient traverser de front, l'énorme pain de craie dorée, connu dans le pays sous le nom de Roche aux Corneilles ; rayé de minces fissures et à peine rentlé de légers reliefs, verticalement dégringole le formidable mur jusqu'aux pierrailles du chemin. D'innombrables vols de freux tournoient sans trêve autour du géant : quelquefois, par bandes, on les voit s'abattre dans les champs, après avoir longuement déployé leur éventail par l'air, et l'espace est assourdi de rauques croassements; ensuite, ouvrant tous en même temps leurs ailes funèbres, ils regagnent brusquement les infinis couloirs du vaste madrépore qui alors en un instant est criblé de pointillements noirs, comme des balles frappant en tous sens une cible.
Un peu plus loin apparaît le village de Hun, puis successivement Anhée et Moulin, reliés à l'autre rive par un pont de fer dont le dessin géométrique ligne la vaste nappe du fleuve. Déjà dans la perspective moutonnent les maisons de ce joli coin de pays qui s'appelle Yvoir, accrochées au flanc d'une grosse butte ronde échancrée vers le bas par le lit. d'un ruisseau. Pourtant, un énorme bloc à pans droits, le « Calvaire », évidé par le tunnel du chemin de fer et couronné à sa cime d'un grand christ, barre encore une partie du paysage. Et, brusquement, la large étendue scintillante des eaux se déroule à l'horizon comme un miroir égratigné de lumière.
Chaque pas nous rapproche, à présent, du fouillis de toits d'ardoise et de paille, entrevus tout à l'heure. Le village s'égrène, roule à la débandade sur les pentes du mamelon, dans un désordre capricieux et hardi. Tous les murs ont des espaliers, des vignes, une chape de végétations, les fenêtres rient dans les feuilles, les toitures sont lustrées de mousses. Et la rue passe l'eau, traverse une vieille arche à dos d'âne sous laquelle la rivière du pays, le torrentueux Bocq, fait danser ses truites parmi les écumes. Au premier plan une bastide aux tourelles en poivrière et dont on aperçoit au passage les grands jardins encorbeillés, avec leurs saules épandus par-dessus les murs, détache une note claire et gaie. Un songe d'existence placide, s'écoulant parmi des terrasses fleuries aux musiques des cascades, caresse l'esprit à la vue de ce rustique caslel épanoui dans un cadre de verdure, et l'on poursuit sa route, un peu mélancolique, enviant l'heureuse insouciance des hobereaux qu'aucune nécessité ne rappelle à la ville.
Moulin ! point de départ habituel des excursionnistes qui abordent Montai gle par le bas de la vallée. Le pays, où jusqu'alors la nature avait joué le rôle essentiel, va tout à coup se déchirer sous le talon de l'homme. A la place des rupestres bastions immémorialement façonnés par la nature, les sombres châteaux historiques aux voûtes desquels se complotaient et se perpétraient les exterminations dresseront leurs murs déchiquetés. A ceux qui voudraient recommencer le pèlerinage du féodal repaire naguère décrit par nous, une ancienne connaissance, la babillarde Molignée, qui nous servit de guide pour en trouver l'accès du côté des pentes ravinées du Flavion, fera la conduite à travers les détours du défilé qui, passé Moulin, s'ouvre sur notre gauche. Ah ! si elle voulait nous révéler les secrets du passé, au lieu de colporter de rive en rive la chronique des fleurettes qui se mirent dans son cristal ! Mais le ruisseau, indifférent à nos chimères, continue à jaser entre les berges étoilées d'épaisses floraisons, secouant de-ci de-là ses écumes blanches autour des barrages formés par une branche ou une pierre moussue, et ailleurs reflétant dans son petit flot uni la feuille argentée des saules.
Pour nous, qu'éperonne le désir de l'inconnu, nous nous arrêterons de préférence devant le roc légendaire de Poilvache, dont la sévère silhouette, lambrequinée de pans de murs ébréchés, s'incruste durement dans le ciel par delà Yvoir, couvrant de son ombre les
PROVINCE DE NAMUR
maisons tassées à sa base. Une rampe escarpée, où le pied butte contre des débris, file à la gauche de sa gigantesque croupe sous des éclaircies de feuillage : de bosse en bosse elle conduit au solitaire plateau au rebord duquel s'arc-boutent les restes de cette massive architecture guerrière du moyen âge.
Un lourd manteau de lierre étoffe les antiques moellons scellés dans la montagne : comme des festons, ses feuilles lustrées s'entrelacent autour des béantes crevasses, pareilles à de vagues porches sous lesquels ne passerait plus que le vent. Et sur le sol inégal partout ondulent les hautes herbes des cimetières; par moments on le sent mollir sous la marche, comme pour révéler l'existence de voûtes souterraines, et ailleurs il se bosselle d'amas pierreux,
nom.
du milieu desquels le lézard pointe sa frétillante croupe damasquinée. Bon endroit pour les méditations sur la vanité des choses de ce monde. Le souille des étendues met dans les oreilles une plainte longue, où l'on croit entendre la rumeur des vieilles choses, tandis qu'un peu de poussière roule sur toutes les autres poussières gisantes dans l'enclos. Et l'on pense à ces quatre fils Aymon, contemporains de Charlemagne, auxquels la tradition rapporte l'origine de la redoutable forteresse, à celte barbarie superbe des grands combats qui pour champ clos avaient des fleuves et des monts, à l'énormité de ces orgueils se bâtissant des aires dans la région des vautours, si proche du ciel qu'en tombant sur les misérables serfs prostrés au pied du donjon, la foudre paraissait tomber de ses funèbres meurtrières. De cette gloire et de ces épopées il ne reste aujourd'hui que des carcasses de maçonneries, des segments ébréchés de tours, des galeries peu à peu comblées par les éboulements; et,
comme une dérision au lumulte expiré des prises d'armes, la sauterelle prolonge seule son strictement monotone parmi le silence des solitudes.
Ces obligées et soucieuses évocations accomplies, on dévale plus allègrement la pente qui ramène dans la vallée : des paysans hâlés et secs succèdent aux ombres des héros et des paladins, et la réalité de leur grossière existence besogneuse remet en pensée l'obscur héroïsme de cet autre combat sans trêve, l'immiséricordicux combat du soc et de la terre. Houx, mirant dans la Meuse ses toits d'ardoises et ses vertes clôtures, n'a plus rien de féodal : une honnête petite gentilhommière de campagne s'enclave dans son territoire, regardée avec
dédain par le vieux roc rechigné; et çà et là un placide pêcheur à la ligne, assis sur la berge, achève de donner au paysage sa note apaisante et moderne.
Cependant, à notre droite, une ville jadis renommée, et, comme un simple bonnetier failli, maintenant réduite à une condition précaire, Bouvigncs, aligne ses deux rangs de façades badigeonnées d'ocre, entre lesquelles la roule se casse angulcuscment.
Quelquefois une ruelle laisse voir au passage le cabossement d'un pavé étranglé, filant obliquement sur le flanc de la montagne; puis les façades couleur pain d'épice continuent à se suivre, ramagées de vitrines à pelits carreaux derrière lesquelles l'épicier, le boucher, le boissclier, le taillandier langent symétriquement leur marchandise. Le tout a l'air d'un faubourg de petite ville, traversé en plein jour par les ebariots à bœufs dont les roues grincent le long des trottoirs, dans la rainure caillouteuse du ruisseau. Suivez toutefois l'une des petites venelles tortueuses qui grimpent la bosse du versant : par places un vieux pignon, un linteau de porte, une tourelle, un coin de cour accrochent un motif pittoresque, et l'on va, on monte toujours ; par-dessus les toits, des jardins en terrasse s'étagent contre la paroi rocheuse, festonnés d'espaliers sur un fond de grès calciné. Là-baut, dominant toute celte demi-rusticité, se dresse la tour de Crèvecœur, la rivale de cette autre tour, Montorgueil, bâtie par les gens de Dinant. Mélancolique, un peu plus démantelée chaque année, elle perpétue la légende des trois dames de Crèvecœur et semble s'abîmer dans la contemplation de l'endroit du fleuve où, étroitement embrassées, ces sœurs héroïques se précipitèrent pour échapper aux mains des farouches condottieri de Henri IL Quand la dernière pierre aura chu, peut-être le tragique roman aura-il cessé d'exister ; déjà des savants en « us », ayant mesuré la distance qui sépare le donjon des eaux, ont déclaré illusoire le saut dans la Meuse. Comme si pour les princesses de conles de fées et de légendes il n'était pas toujours quelque pont invisible qui leur facilite les promenades aériennes les plus compliquées, quelque truc mystérieux