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ROUVIGNES ET LES RUINES DE CREVECOEUR

PROVINCE DE NAMUR

et providentiel grâce auquel leurs pieds, ailés à légal de ceux d'Ariel, exécutent en se jouant les plus périlleuses voltiges !

Bouvignes ne fut pas toujours le tranquille séjour dont le silence n'est aujourd'hui troublé que par le clic-clac des voituriers faisant pétarader leurs fouets au rez des vitres. Au quinzième siècle, elle rivalisait avec Dinant dans l'industrie des cuivres, et cette rivalité d'art avait fini par amener toutes les autres : on se harpaillait. on se pelaudait, on s'invectivait à la façon des héros d'Homère, et quelquefois, tous en bandes, les milices devant, on sorlait des murs pour s'aborder en rase campagne. L'histoire a conservé le souvenir de ces haines locales, grandies par moments à la taille de l'épopée, quand, par exemple, le duc de Bourgogne, épousant la querelle de ceux de Bouvignes, marche contre les Dinantais, en fait un grand massacre, et, pour leur enlever le goût des représailles, rase leurs murs jusqu'aux fondements.

Les artistes, en ce temps, avaient la tête près du bonnet : le plus ou moins d'adresse à ciseler une buire et à repousser un plat allumait des jalousies qui devenaient le prétexte d'interminables guerres. On ne s'en douterait guère aujourd'hui, à voir s'allonger, du côté de la cité des orageux « copères », la pointe des maisons de Bouvignes, et Dinant réconcilié leur tendre la main par-dessus ses rives : le levain des discordes s'est depuis longtemps fondu dans les lampées fraternelles du cabaret; et, en même temps que les séculaires rancunes, la glorieuse tradition du cuivre battu a rejoint dans les gouffres d'oubli 1 ame des rudes artisans, les ancêtres des bonnes gens pacifiques d'aujourd'hui.

Dinanl. — Son rocher. — Sa collégiale.

A mesure qu'on avance, la rive droite se peuple de maisons bâties en bois et en briques, dont l'irrégulier profil s'accidente de cages surplombantes, arc-boutées aux murs par des étrésillons. Quelques-unes pointent des pignons tailladés en scie, au milieu desquels s'ouvrent de minces fenêtres quadrillées de petites vitres. Il y en a qui, à leur base, sont traversées de passages à voûtes surbaissées, menant par des degrés du quai à la rue. Et presque toutes ont un bon air de vétusté, atténué malheureusement par le peinturlurage au lait de chaux.

C'est là que commence Dinant, dont l'étymologie, au dire des érudits, ces mirifiques épingleurs d'ana, viendrait de ce jeu de mot : « Die Nam », paroles initiales de l'apostrophe que jadis saint Materne lança à l'infâme idole adorée sous le nom de Nam dans la contrée. Mais n'approfondissons pas ce mystère et contentons-nous de regarder le spectacle que nous avons sous les yeux. La ligne des maisons qui tout à l'heure longeait le rivage s'incurve bientôt pour former le cercle autour d'une place ramifiée en carrefour. En même temps le rocher, qui s'était reculé sous la poussée des faubourgs, fait un saut en avant, d'étage en étage s'échafaude jusque dans la nue, entassant les contreforts pour appuyer sa masse énorme, et brusquement se découpe à pic par-dessus un bijou gothique épanoui à sa base. Notre-Dame, en effet, du côté du chevet, s'accule si étroitement au mur formé par le roc derrière elle qu'elle y semble emboîtée, comme un bloc même de la montagne qu'on aurait ajouré de hautes fenêtres à croisillons et auquel on aurait donné pour revêtement une noble chape de cathédrale primaire. La montagne a dit ici à l'œuvre des hommes :

Tu n'iras pas plus loin ; et, au lieu de lui permettre de se déployer, lui a mesuré la place, la contraignant à se passer de collatéraux, avec un chœur visiblement étranglé comme un prisonnier de guerre jeté dans un cul de basse-fosse et qui ne peut étendre ses bras. Ainsi collée au rocher, cette fleur de la seconde moitié du treizième siècle, qui ailleurs paraîtrait imposante, semble réduite à des proportions modérées si on la toise à l'échelle du colosse qui l'écrase et l'étouffé de son prodigieux élancement. Le bulbeux clocher, imbriqué d'ardoises bleues, dont elle se coiffe et qui figure assez bizarrement un couvercle de pot à moutarde, ne parvient même pas à l'égaler à l'arrogante crête escarpée au-dessus d'elle. D'en bas, d'en haut, la collégiale a l'air d'un nain à côté d'un géant, comme si la nature avait entendu faire de celui-ci la vraie cathédrale, ne laissant à l'ouvrier de l'autre que la possibilité d'une lointaine imitation. Or cette cathédrale de schiste, excoriée, bossuée, côtelée de puissantes nervures, auprès de laquelle toutes les autres maisons sont pareilles à des jouets de Nuremberg, se carre, pesante, revêche, incomprimée, avec l'église elle-même pour pilier d'appui. Mais, si effacée qu'elle soit par cet entassement de blocs, celle-ci n'en garde pas moins sa beauté précieuse, semblable au minerai scellé dans sa gangue. A peine a-t-on mis le pied sous ses voûtes qu'une magie s'opère et que, dans cet espace resserré qui, vu du dehors, semble incompatible avec l'idée de grandeur, les trois nefs se déroulent, amples et magnifiques entre leurs colonnes vénérables, comme les profondes allées d'une forêt. L'optique, naguère troublée par les illusions du roc, ce déroutant géomètre dont la toise démesurée fait paraître toutes choses petites à l'entour, à présent reprend pied dans les certitudes, circule à travers la réalité des choses avec l'étonnement de s'être laissé entraîner à des prestiges trompeurs.

Un souffle d'austère piété descend des vastes espaces du chœur et des transepts, flotte dans l'atmosphère enflammée des vitraux, se dégage des symétriques ordonnances du triforium ; et ce double mirage de l'art et de la religion finit par élargir le vaisseau presque à la taille des grandes basiliques. Pénétrez à la tombée de la nuit par un des deux porches aux voussoirs peuplés de figures, dans ce lieu de silence et de prière ; un jour sombre et doux, qui tombe ici plus vite que dans les maisons de la ville, en raison du perpétuel demi-crépuscule qu'y maintient le voisinage du rocher, ruisselle en lumières voilées à travers les meneaux flamboyants des fenêtres dont les étoiles et les trèfles se découpent sur les flancs de la montagne comme des floraisons de sculpture aux parois d'une façade. Et dans cet obscurcissement de l'air, molles ténèbres d'un charme d'autant plus impressionnant pour les esprits chrétiens qu'elles s'accordent avec le sens mystérieux des symboles, les formes revêtent des aspects vagues dont la confusion, en brouillant la netteté des lignes, rayonne à travers l'espace comme du songe visible et recule par delà le réel la grandeur matérielle du sévère édifice.

Ce qui manque à la grande maison religieuse, ce n'est donc ni la mystique beauté, ni les accords spirituels de la ligne ; même comprimée par le roc, elle s'élance, darde ses piliers, projette son chevet ; elle est comme le matériel symbole de la prière, d'autant plus efficace et vivifiante qu'elle a besoin de saillir du tuf rocailleux de la conscience. Tout cela fait de Notre-Dame de Dinant une des efflorescences les plus pures dans le jardin du gothique primaire, un beau lis sans tache dans le glorieux parterre des grandes églises catholiques. Mais ce qu'elle n'a pas peut-être, c'est l'émouvante atmosphère religieuse des plus humbles tabernacles du pays flamand. A Bruges, à Gand, à Anvers, les adorations ont fini par laisser planer sous les arceaux, à travers l'odeur d'encens froidi des cassolettes, comme un encens dame, une émanation de la créature vers son Dieu. Et le peuple toujours courbé, l'infime tourbe humaine agenouillée sur les dalles, les femmes écroulées aux plis de leurs grands

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manteaux qui, à Saint-Sauveur, à Saint-Jacques, à Saint-Ravon, s'immobilisent en de fervents prosternements, ajoutent encore à l'impression du lieu, apparaissent là comme des statues dont la forme et le silence se confondent aux sévérités du mobilier religieux.

Ici rien de pareil : la foi wallonne, plus sèche, ne sait pas prendre, au fond de ses temples, l'attitude abdiquée, l'infini renoncement de la foi des Flandres, agenouillée sur un sol de lombes avec des genoux qui semblent enfoncés dans la mort même. L'air des cimes la grise, l'éternelle gaîté de la création qui, autour d'elle, fait germer jusqu'au grès, la prédispose à l'indépendance; elle est fille de la lumière, de la vie, des grands espaces. Aussi,

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