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NOTRE-DAME DE DINANT

non plus à Notre-Dame que dans la plupart des autres temples de la contrée, vous ne verrez la profusion d'autels, d'images pieuses, de marbres, de dorures qui ailleurs rendent sensible l'élan de la ferveur.

De l'ancienne magnificence de la décoration, il ne reste presque plus rien en la collégiale dinantaise, si ce n'est çà et là quelques ornements de cuivre, témoignages du vieux génie créateur de la contrée. Mais la beauté de l'architecture fait presque oublier cette indigence, si toutefois il est permis d'appeler indigentes des surfaces qui partout se revêtent de reliefs et quelquefois, comme dans la chapelle du baptistère, aux voûtes surchargées d'une grappe de prophètes et d'apôtres, s'animent d'une profusion d'images touffues, pareilles aux ciselures d'une orfèvrerie.

Cependant l'énorme bloc rocheux en surplomb sur Notre-Dame prend dans l'espace un

air guerrier. Là même, en effet, où, au quinzième siècle, dans une position qui semblait inaccessible, se dressait un cbâteau fort puissant, les Hollandais construisirent une citadelle. Tout au long de la crête court une ligne d'épaisses maçonneries percées d'embrasures; mais on y ebereberait vainement le col allongé d'un canon. Un silence a succédé au bruit des corps de garde; les casemates ont été ebangées en magasins; et dans les cours une herbe drue pousse, toujours plus haute, comme sur de la mort; cette funèbre évocation semble toutefois prétentieuse pour un tel lieu, d'où jamais la mort n'est partie.

Puis le roc, tout à pic jusque-là, fait un saut en arrière, avance ensuite, accidente ses plans, cesse d'être de la pierre nue sous une abondance de végétations. A mi-pente s'étagent les jardins de Montfat, célèbres pour une caverne où la légende met un temple à Diane, et un peu plus loin les terrasses du Casino, un fouillis de verdures avec des tortilles grimpant, biaisant, dégringolant, et deux grottes sous des massifs de mélèzes. Du plateau qui couronne le faubourg de Saint-Médard, la perspective est surtout admirable. Le regard embrasse un fourmillement de pignons et de cheminées chevauchant à la diable sur les raidillons, avec des trous noirs de feuillages, des coins de fleuve miroitant à travers les percées, des flambées d'étincelles arrachées par le soleil aux toits squamés d'ardoises.

Les ponts de Dinant. — Vue d'ensemble de la ville. — La nie. — Excursions autour de Dinant. — Les Dinantais dans le passé. — Traits de caractères pris dans l'histoire. — Courses dans la montagne.

Il y a quelque vingt ans, un pont de pierre aux arches moussues, le doyen des ponts wallons, avec celui de Jambes et de Liège, enjambait le fleuve, reliant aux faubourgs de la rive gauche la partie de la ville où se dresse l'église. Comme les grandes eaux risquaient chaque fois d'emporter ses maçonneries descellées, on en construisit un autre, plus solide, mais d'aspect géométrique avec son tablier rectiligne et ses enchevêtrements métalliques accrochés aux culées. L'histoire des ponts de Dinant est d'ailleurs compliquée : depuis le premier dont parlent les chroniques et qui par-dessus ses cinq arches érigeait fièrement une tour à deux étages, avec plate-forme à parapets, on n'en compte pas moins de trois en deux siècles, en y comprenant l'ouvrage en bois que la rupture des embâcles emporta en 4553.

De tout temps, cette vaste passerelle, jetée sur la Meuse à l'endroit de sa plus grande largeur, dut être un observatoire excellent pour contempler dans son ensemble l'original décor qu'offrent ici les maisons, le roc et l'eau. Au premier plan, vers la gauche, un pâté de toits et de façades à physionomie bourgeoise, desquels émerge Notre-Dame, écrasée par l'immense étagère du rocher, celui-ci renflé, bombant, taillé à facettes comme un bouchon de carafe, d'un gris éclaboussé d'ocre et de chrome. A la crête du roc, le mur de la citadelle coupé à angles droits. Puis, tout de suite après, cabossé de redans, le roc qui continue, rayé par l'entaillure d'un escalier, s'escarpe au-dessus de l'hôtel de la Tète-d'Or, un instant disparaît sous les bosquets touffus du Casino, et, derechef, à l'infini profile ses cônes, ses reliefs, ses verdures et ses rouilles, comme une toile de fond barbouillée de larges maculatures, sur laquelle un fouillis de maisons aiguiserait ses arêtes. Au-dessous de soi, clapotant contre les piliers, la vaste nappe huileuse de la Meuse, chatoyée par la réverbération des blancs crus des façades, des jaunes soufreux de la pierre, des clartés vertes du feuillage, un éblouissement de paysage diapré qui tremble et se brouille aux rides du flot dans ce grand miroir clair

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des eaux où l'œil suit la silhouette urbaine, depuis l'hôtel de ville aux tourelles piriformes jusqu'à l'odieuse carcasse d'usine enfoncée au tournant de la perspective et qui tronque le déroulement de la vallée en masquant les fuites de la montagne du côté d'Anseremmc.

Quant à la ville même, figurez-vous une rue tortueuse, cassée de brusques saillies et filant entre d'étroites maisons au rez-de-chaussée desquelles s'amoncellent, sous forme de disques, de grappes, de croix, de paysages, de figures d'hommes et d'animaux, les célèbres couques de Dinant, espèce de pâtisserie au miel estampée de reliefs comme les antiques plats de cuivre, la gloire et la fortune de la cité du quinzième siècle, dont elles semblent la lointaine et dérisoire imitation. De Leflfe à Saint-Médard courent les quais, une marine en miniature, un coin de port endormi sur lequel débouchent les ruelles, empiètent les maisons, s'épanchent les végétations des jardins. Tout Dinant tient dans cet espace circonscrit, tapi entre sa roche et son fleuve, volontairement à l'étroit, dirait-on, pour mieux garder l'esprit de clocher, incompressible chez les petits-fils des antiques « copères ». Mais, si exigu que soit le cadre, le pittoresque réseau de venelles et de passages qui s'entortille à travers l'agglomération sulîit à l'animer d'un tas de recoins charmants : vieux murs lézardés par les fentes desquels coulent les feuillages; courtines de lierre épanchées par-dessus les clôtures d'un pour pris; pignons délabrés dont la brique éraflée s'enflambe de tons roses; bouts de vieilles architectures entrevus dans les cours sous des paisseaux.

De droite et de gauche, cependant, par-dessus les vitrines aux étroits carreaux, des auvents abaissent leur capuchon; des balcons de bois, profilent leurs balustrês ventrus; des fenêtres à guillotine enchâssent des perspectives de petits logis. Et la rue, mince, ourlée de trottoirs menus, flanquée de bornes, dentellée d'escaliers, étale entre la double rangée des maisons son pavé houleux, bombé en dos d'âne. Ah! la jolie rue, accidentée, active, vivante, les jours de marché surtout, avec son vacarme de charrettes, de diligences, de cabriolets qui se rencontrent, s'accrochent et se font passage au milieu des jurons des conducteurs! Une ombre chaude, que dissipe seulement le soleil de midi, baigne le va-et-vient qui, certains jours, dure jusqu'au soir. Alors s'illuminent l'un après l'autre les fenêtres des cafés, et les Dinantais s'en viennent savourer devant les tables alignées sur le trottoir la bière d'or moussante d'écume qu'on appelle la « Bavière » du pays.

L'esprit de fronde et de vantardise qui aiguillonne encore leurs réunions est héréditaire à Dinant. Aucun peuple ne poussa plus loin la jactance, l'outrage envers l'ennemi et aussi la témérité. Toute son histoire est pleine de traits du genre de cette pendaison d'une grotesque caricature représentant le comte de Gharolais, sur laquelle, au temps de leur longue querelle avec la maison de Bourgogne, on les voyait décharger leurs armes en criant : « Véez là le fils de vostre duc, le faulx et trahistre comte de Charolois que le roy de France ait faict ou ferat pendre comme il est icy pendu. Il se disoit de vostre duc, mais il maintoit, car il estoit vilain bastard au sieur Heinsberg, et à vostre bonne duchesse. » Or, pendant qu'en leur folle présomption ils se targuaient ainsi de leur accord avec le sinistre compère de Plessis-lez-Tours, celui-ci les jouait par-dessous main. Mais ni la duplicité de leur faux ami, ni les lamentables retours de leur légèreté ne les rendirent circonspects. A peine les événements leur ont-ils donné cette leçon qu'il ne faut point compter sur la parole d'un roi, ils recommencent, suspendent à leurs murailles un mannequin qui celte fois est le duc lui-même, assis sur un veau et attaché à un poteau, avec ces mots : « Voilà le « siège » du grand crapaulx, vostre duc ».

Le comte de Charolais, pendant ce temps, bloquait la cité avec des avantages marqués et

bientôt se rendait maître du faubourg de Leflfe. Pris par cette patte, comme un renard au trébuchel, Diuanl redouble de nargue et de morgue. Ayant appris que le duc, valétudinaire, s'était fait charroyer à Bouvignes, d'où il suivait les opérations, ils l'objurguent en de cruelles imprécations : « Qui a mandé, crient-ils du haut de leurs remparts, ce vieil momart voslre duc? A-l-il tant veseu pour cy venir mourir sy vilainement? et voslre comte Chailotcl, que fait-il cy venir mourir? Il vcoit (qu'il aille) au mont le bére combattre le noble roy rde Franche qui nous viendra secourir ne nous fauldra point, car il le nous a promis. A malle heure y vint-il oneques. II at le bec trop josne, ceux de la cité de Liège le dcslogeront brief villainement. »

Ni le roi ni ceux de Liège ne vinrent, et, comme le dit Ollivier de la Marche, « fust bruslé Dinant par telle façon qu'il sembloit qu'il y eust cent ans que la ville estoit en ruines », après toutefois que le Charolais eut fait jeter à la Meuse huit cents des principaux bourgeois, liés par couple, et qui allèrent expier sous les eaux vertes le fol héroïsme des leurs.

Pendant six ans, à l'endroit où Dinant, « la plus marchande, la plus riche et la plus forte ville de par deçà les monts », comme parle la grande chronique des Chartreux, avait fait sa rumeur de ruche, ballant l'enclume et amoncelant de telles richesses que les « miquelcls » du Téméraire mirent trois jours francs à la piller, le sol resta ras, tout nu sous le squelette de ses places et de ses rues. Jamais le « vieil momart », en sa rancune farouche, ne voulut ouïr parler de reconstruction.

L'universel désastre, le regret de sa force anéantie, ce cadavre d'un peuple traîné sur la claie ne corrigèrent pas d'ailleurs l'orgueil national. Quand, un siècle plus lard, Nevers leur fit demander la neutralité, après avoir, dans une marche triomphale qui renversait tout devant clic, investi successivement Mariembourg, Fumay, Hierges, Agimont, Château-Thierry, Beaurain, ils répondirent avec leur jactance ancienne : « qu'ils seroient charmés de posséder le cœur du roy pour en faire un bon déjeuner ».

Ce fut le roi qui les mangea. Le 10 juillet 1554, les sanglantes représailles sous lesquelles la ville, une première fois, avait succombé, de nouveau s'abattirent sur celle enragée hâblerie wallonne. A partir de ce moment, Dinant n'est plus qu'un fantôme que dépèce plus lard la soldalesque de Louis XIV et dont M"'e de Maintenon fait en un mot bref la peinture quand elle le déclare un « horrible séjour ». Puis l'horizon où le roi-soleil un instant a jeté ses éblouissemcnls s'enténèbre de l'ombre définitive : ravalée comme Bouvignes à la condition obscure d'un coin de province perdu dans l'entonnoir de ses montagnes, elle végète, cherchant à ses gloires abolies une compensation dans les gaîtés d'une vie de chasse et de gogailles.

Comme Namur, Dinant, bâti au carrefour des montagnes, forme le centre d'une patte d'oie ramifiée dans tous les sens, et celte situation lui a valu le renom et le profil d'une hôtellerie largement achalandée. Quantité de familles prennent là leurs quartiers d'été, soit à l'auberge, soit chez le bourgeois, soit encore dans les petits chalets roses échelonnés le long de la Meuse à Nève. Les Anglais surtout s'y abattent par caravanes, trouvant en ce pays de grand air l'emploi de celte activité corporelle qui, chez eux, est comme la dépense naturelle d'un riche organisme servi par des muscles de fer. Cependant il n'y a point de colonie proprement dite : chacun vit chez soi et pour soi, n'éprouvant pas, comme aux solitudes et aux silences de la mer, le besoin de réagir contre la lassitude qui, à la longue, s'engendre de la monotonie des plages et des dunes. La montagne, en effet, si démesurée qu'elle soit, semble mieux faite à la taille humaine et ne détruit pas, comme l'infini des horizons maritimes, l'idée de proportion au fond du cerveau. En outre, la multiplicité de ses imprévus s'accorde avec la possibilité d'émotions renouvelées qui stimulent à la fois la sève spirituelle et le sang artériel. Enfin,

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plus que les sables mous des rivages qui fatiguent, comme un sol sans prises, doucement boulant sous le pied, matérielle image de l'effacement de notre passage sur les poussières de 1 éternité, le roc, rugueux et revêche, semble porter un défi à l'homme, le provoque à se mesurer avec lui dans des escalades pareilles à des corps à corps, et de ses plateaux, de ses abruptes pentes, de ses arènes suspendues, aiguillonne en lui le goût de la lutte que n'abdique jamais la race d'Adam.

La vie est donc fort occupée entre Lefîe et Saint-Médard. De grand matin, les étroites rues, minces comme des fissures aux parois d'une roche, s'emplissent de flottements d'écharpes et de claquements de talons qui s'éparpillent vers la banlieue, si toutefois il est permis d'appliquer ce mot aux faubourgs d'une ville qui elle-même n'est qu'une sorte de banlieue de la nature. On n'attend pas, pour se mettre eu route, que le soleil, braséant aux crevées de la montagne, enflambe la brume bleue qui, montée du fleuve, ondule pendant la première partie du jour autour des maisons et jusqu'à l'heure de la méridienne y maintient une saine humidité frigide. Quand midi, le grand cavalier sombre à cheval au zénith, cingle l'espace de ses rouges lanières, une poussière de craie plane en grands nuages immobiles sur la ville devenue fournaise, où, du pavé, des façades, de l'énorme mur rocheux qui tapisse la vallée, irradient des flammes aveuglantes. Donc, on part de bonne heure, et par petits groupes ou par longues files, on se répand sur les rives de la Meuse, on gravit les sentes pierreuses qui aboutissent au plateau, on descend aux ravins où de bloc en bloc rejaillissent les cascades, çà et là passant un gué, hélant une barque de~passeur, mangeant aux auberges du chemin une friture. Tout ce pointillement de mouches diaprées, bariolant les horizons lumineux d'un tas de petites taches, finit par se fondre dans la pâleur ardente du jour.

Division du pays circonvoisin. — Les plateaux. — Giney et le Condroz. — La guerre de la Vache. — Immense brûlement de bourgs et de hameaux. — Où les Di nantais reparaissent. — Les vieux châteaux : Samson, Beau fort, Sponlin, Crupet.

Dinant forme à peu près le cœur des Ardennes namuroises : le réseau de ses grandes routes se bifurque à tous les vents, relié par Philippeville à l'Entre Sambre-et-Meuse ; par Namur et Gembloux au Brabant wallon ; par Giney au Condroz, triangle irrégulier étendu entre Namur, Dinant et Liège ; par Namur et Vedrin à la Hesbaye, qui se développe en majeure partie au sud-est de la province de Liège et vient mourir dans un coin de la province de Namur; enfin par Han et Rochefort à la contrée baptisée du nom significatif de la Famenne. Quand on quitte le faubourg de Leffe par le sinueux ruban de route qui gagne les hauteurs et coupe obliquement la montagne en longeant des jardins en terrasse, on ne tarde pas à atteindre d'immenses plateaux déroulés à perte de vue, et où petit à petit les maisons s'espacent, ne laissant plus régner à cette altitude que le grand silence des lieux solitaires. L'hiver, la lande y moutonne, plate et brune, dans les tristesses sévères d'un ciel noir, troué çà et là d'un vol de corbeaux ; et l'âme demeure oppressée sous le vide des horizons qui toujours reculent plus avant, par delà ces mornes étendues où la silhouette sèche d'un paysan, une diligence fouettée par la bise, un dolent attelage cheminant vers la ville sont les seules formes vivantes et, détachés sur l'immense tache grise de l'air, semblent marcher dans les nues. Mais, l'été, cette monotone et vaste arène se change, sous la houle des moissons, en une prodigieuse mer glauque déferlant aux deux côtés de la

chaussée et qui se fond dans les fluides tremblants de l'espace au bas d'un ciel blanc comme un métal en fusion. Vienne l'août ! le sol, alors, gercé par des feux qui font passer dans le vent des souffles d'étuve, roule de grandes nappes d'or, étoilées de rouge par les coquelicots, sans une ombre d'arbre sur ce torride désert où la cigale, agitant ses cymbales de cuivre, répond seule du creux des sillons au grisollement de l'alouette perdue aux plaines de l'azur. Et cette autre mélancolie qui résulte de la plénitude des sensations et émane des splendeurs éternisées de la clarté, sous ce soleil qui, à force de brûler, finit par ressembler à quelque meule noire tournoyant au haut de l'étber, s'empare de l'esprit naguère fléchissant sous les austérités hivernales.

Ciney est la capitale de cette région de plaines : nul, à la voir ce qu'elle est aujourd'hui, grosse bourgade d'industrie médiocre, avec un bel air d'aisance toutefois parmi les autres agglomérations condrusiennes, ne s'aviserait de son antiquité glorieuse ; et pourtant la lourde tour romane dont la vieille église se coiffe encore fut témoin de mémorables événements. C'est ici en effet que prit naissance cette désastreuse guerre de la Vache qui dura deux ans, coûta la vie à quinze mille hommes et détruisit soixante villages.

Un paysan de Jollet ayant dérobé une bête aumaille à Rigaud de Corbion, bourgeois de Ciney, le bailli de la ville manda le voleur, lui promettant la vie sauve s'il restituait le bien détourné. Le manant, sur la foi de cette parole, ramena la vache aux étables de son légitime propriétaire, et nonobstant fut branché. Aussitôt le sire de Jollet, outré de ces représailles et lésé dans ses droits de seigneur justicier, marche sur Ciney, qu'il ravage, et, de son côté, le bailli court brûler Jollet. C'est le commencement du drame. Le sire de Jollet fait appel à ses frères Richard de Falais et Régnier de Beaufort et aux seigneurs de Celles et de Spontin, et tous cinq ligués se répandent à travers le Condroz, dévastant les campagnes sur leur passage. A ce moment apparaissent les gens de Huy et ceux de Liège qui, prenant parti pour la cité cinésienne, incendient Gosnes et vont mettre le siège devant Falais, Beaufort, Celles et Spontin. La coalition des seigneurs est sur le point de plier, quand un plan de campagne, qui va élargir démesurément le foyer de la querelle, leur donne pour auxiliaires Guy de Dampierre, comte de Namur et de Flandre, et le duc de Brabant. La guerre se rallume plus furieuse ; le pays est battu en tous sens de chevauchées ardentes qui exterminent tout : une bande de loups-cerviers lâchée dans une bergerie n'y ferait pas plus de ravages que celte meute de soudards déchaînés ; et tout à coup Ciney bloqué n'a plus d'autre refuge que son église, à laquelle le comte de Luxembourg boule le feu. Le maréchal de Forvies, envoyé par Liège à la rescousse des assiégés, pénètre alors dans la prévôté de Poilvache, tue, pille, fait un immense brûlement de bourgs et de hameaux : de trente villages de la Rondache, il ne resta que des étincelles achevant de flamber sur des décombres.

On pourrait croire que, après de pareilles atrocités, le torrent rentra dans son lit. Mais les Dinantais, épousant à leur tour la cause de Ciney, choisissent le moment oii, faute d'aliments, la dispute va s'éteindre, pour se ruer sur Spontin ; et peut-être seraient-ils venus à bout d'anéantir le féodal repaire sans le sire de Dave accouru en toute hâte avec un corps namurois pour défendre le point menacé. Culbutées, les turbulentes milices de Jacques de Rochefort fuient vers Dinant ; mais tel est le pourchas des hommes du sire de Dave qu'il ne s'interrompt que par delà les portes de la ville. La herse s'abat sur eux, leur barrant le retour, et un grand carnage fait ruisseler leur sang ; puis, tout de suite, les Dinantais se remettent à la poursuite de ceux des Namurois qui sont restés au dehors, et le combat recommence du côté de Bouvignes. Après tant de massacres et de ruines, la cause

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finalement fut portée au tribunal du roi de France, Philippe le Hardi, lequel rendit cette déconcertante sentence, à savoir que les choses devaient être remises dans le même état qu'avant la guerre. L'ironie est trop cruelle. On défaille devant une pareille indifférence de la vie de tant de milliers d'hommes inutilement fauchés ; et celte parole royale sonne le glas sur l'énorme cimetière de la contrée, comme à travers un éclat de rire.

Le Condroz ne se releva jamais entièrement de ces sanglantes déprédations ; l'incendie et le meurtre y taillèrent une large brèche par laquelle Famine et Misère, ces deux sinistres compagnons qu'on voit bras dessus bras dessous cheminer à travers tout le moyen âge, vinrent s'installer au cœur de ce pays rongé jusqu'à l'os : et il semble qu'à partir d'alors, un peu plus de stérilité accroisse l'infécondité naturelle de la mince pellicule de terre qui, aujourd'hui encore, vêt à peine l'échiné rocheuse de l'âpre contrée. Du moins, le sang qui ailleurs abreuve l'humus et finit par se distiller en sucs végétaux, filtra infructueusement ici à travers le dur caillou.

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