‹ La BelgiqueChapitre 150 sur 187 · RUINES ET ROCHER DE SAMSON · texte numérisé non relu

RUINES ET ROCHER DE SAMSON

Ciney n'est pas seul à témoigner des folies de ce temps barbare. A l'extrémité du Condroz, une vaste plate-forme recouvre le coupeau du roc, avec des tronçons de tours et des débris d'enceintes dont le temps n'a pu avoir raison et qui hérissent farouchement l'aire broussailleuse. L'endroit s'appelle Samson. Au quinzième siècle il donnait encore son nom au formidable château fort (pie, d'après les chroniques, César bâtit là pour contenir les Aduatiques et qui, démantelé un siècle plus tard par Charles TI, roi d'Espagne, n'est plus attesté aujourd'hui que par des ruines. Sur la route de Namur à Liège, un autre squelette historique, le château de Beaufort, qui avec Château-Thierry, Fagnolle, Montaigle, sombra dans la prodigieuse rafle de Henri II, dresse, en guise de vertèbres, parmi les ronces et les lierres, des restes de bastion et d'escalier d'une fière et curieuse silhouette. Enfin, sur les rives du Bocq, Spontin, hérissé de tours en poivrière, avec douves, herse et pont-levis, comme au plus beau temps de sa gloire, ressuscite fidèlement la massive architecture des manoirs d'il y a quatre cents ans. Et Crupet, non loin, assis dans son marécage, au bout des trois vieilles arches qui le relient à la terre, semble, de son donjon finement profilé sur les lointains d'une gorge, faire la nique à notre civilisation égalilaire.

Bourru quand on l'aborde par ces maigres plateaux où le grès, cet os du sol, apparaît partout sous les gramens sauvages, le Condroz, station d'humanité primitive dont la caverne de Goyet, inépuisable en gisements de silex taillés non moins qu'en ossements de troglodytes et de grands mammifères, révéla naguère la haute antiquité, le Condroz se divise en une suite de vallées qui tempèrent la sévère impression première. Le Hoyoux, le Samson et le Bocq, ramifiés eux-mêmes en ruisselets, se sont creusé au cœur de l'énorme hosse coudrusienne des lits tourmentés, excoriations profondes qui déchirent la croûte rocheuse et au fond desquelles les eaux alternativement roulent à gros bouillons ou lissent des flots clairs parmi les paysages les plus variés, ici côtoyant des saulées, là léchant le pied des escarpements, ailleurs moussant contre les éhoulemenls détachés de la montagne, pareils, dans le demicrépuscule des feuillages, à de monstrueux crapauds boursouflés de pustules ou à ces borrifiques poulpicans dont fourmillent les légendes du pays.

La Roche à Bavard. — La gorge de Fioidevau. — En pleine épopée. — Les solitudes. — Celles et son manoir. Custines. — Les grottes de Rochefort. — Les grottes de Han. — Enchantements et sortilèges.

Quand on a dépassé les dernières maisons de Saint-Médard, la Roche à Bayard ne tarde pas à dessiner sur un amphithéâtre de montagnes sa masse grisâtre découpée en un double fourchon. La mine a élargi la primitive fissure qui échancrait ce bloc massif, et la roule passe à présent sans trop de peine par la brèche, comme par l'ouverture d'un porche, entre de hautes parois déchiquetées, dont l'une s'isole à rez de l'eau et l'autre se rattache au formidable mur rocheux qui s'étend jusqu'à la gorge de Eroidevau. Brusquement elle s'ouvre à notre droite, la gorge bien nommée, toute bleue de frigides vapeurs, même en plein midi. Pareille à ces sauvages défilés oii notre imagination fait chevaucher les paladins, elle encaisse entre de sinueuses et profondes parois la lente ascension de ses rampes. Nous sommes ici, du reste, dans le cycle de l'épopée. C'est du pic bizarrement profilé qui a rendu célèbre ce point des rives de la Meuse, que sauta dans le fleuve l'illustre « rosse Bayard » montée par les quatre fils Àymon, après avoir d'un bond franchi l'énorme ravine des fonds de Leffe où, mal avisé, l'empereur Charlemagne s'attardait à tailler des gradins pour leur courir sus. Tout, en ces temps légendaires, grandit à la mesure des symboles : les hommes sont des géants et les chevaux des hippogriffes, avec l'abîme et l'éternité pour champ de bataille, comme si ni le temps ni l'espace ne suffisaient à les contenir. Et le grand Charles lui-même apparaît comme un mythe en qui s'incarne la lutte de l'empire contre les vassaux révoltés, personnifiés à leur tour dans ce groupe héroïque des quatre fils Aymon.

Il y a un chemin charmant pour gagner Rochefort par Froidevau. Étalé jambe de-ci jambe de-là sur la bardelle d'un grison de Bastogne, ou cahoté aux soupentes d'une antique berline louée chez Dizière, le l'excellent hôtelier de la Tète-d'Or, on part du col de la gorge, on monte par Boisselles et Celles, on descend ensuite par les fonds de Payemme, on gravit la côte de Custine, puis, laissant à droite Ciergnon, on enfile le pierre qui après un certain temps mène au terme du voyage. Tantôt à la crête du plateau, presque en plein ciel, l'oreille emplie de la chanson des alouettes, tantôt éclaboussé de l'écume des petits torrents bondissant au fond des ravins, on passe de la clarté des hauteurs à l'ombre humide projetée

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par les versants des collines, dans les changements à vue d'un paysage qui tour à tour s'étend uni et droit à travers des landes, se bosselle de pentes et de montées, se boise de lisières de forêt, se hérisse de mamelons, imprimant sur la rétine un scintillement ininterrompu de roches, de verdures et d'eaux.

À Celles, dans une sauvagerie d'abandon, le manoir des Beaufort, passé aux mains des

Liedekerke, forteresse aiguillée de poivrières d'où la vie, pareillement aux sèves d'un vieil arbre dévoré par ses rejetons, a coulé pour se concentrer aux modernes élégances du château pseudo-gothique qui lui fait face, porte mélancoliquement sur son esseulement une séculaire chape de lierres. Puis Custine, résidence favorite de Léopold II, érige ses tourelles au milieu d'un coin de nature admirable, ayant à ses pieds la Lesse dont entre Sanzinne et Hérock on voit serpenter, parmi des prairies bouquetées de saules, le clair ruban d'argent. Et tout à coup Rochefort apparaît dans un entonnoir de collines, renflé d'une butte où s'émiettent les ruines d'un château féodal. L'endroit est célèbre dans la contrée, non moins pour la belle

ordonnance de ses paysages, qui, chaque année, lui vaut un nombreux passage de touristes, que pour le fourmillant et merveilleux décor de ses grottes. Un homme, un enfant du pays, M. Alphonse Collignon, mit son or et sa vie à les découvrir, et, après les avoir découvertes, en fit pour ainsi dire une œuvre d'art par les ingéniosités auxquelles il dut recourir pour frayer à travers l'encombrement des blocs entassés l'itinéraire que parcourent aujourd'hui sans fatigue les visiteurs. Peut-être n'en est-il pas de plus variées ni de plus captivantes ; elles ont la féerie des plus éblouissants paysages parmi l'horreur des plus effroyables catacombes. Aucune splendeur n'égale la magnificence de quelques-uns de ses passages ciselés à l'égal des plus compliquées orfèvreries; aucune épouvante ne prévaut sur les amoncellements de cbaos qui ailleurs éternisent les cataclysmes originels. Et toujours les aspects changent; ici de fluides et hyalins palais, aux fuites de songe, aériens et frêles comme l'illusion, semblent creusés dans les vierges, frigides et slellaires eaux du plus pur cristal ; là des arborescences, ramifiées à travers les parois, d'étonnants estampages de floraisons édéniques, des chevelures d'amiante, des micas, des diamants, des dentelles et des arabesques évoquent les congélations filigranisées des givres; par moments, s'écroulent de la voûte des pluies de joailleries; des paradis de lumière se prismalisent aux clartés des torches; l'ombre partout s'allume de paillettes et d'étoiles. A droite, à gauche, des chapelles, des tabernacles, des châsses, des reliquaires sculptent le roc en relief; aux flambeaux surgissent des alhambras guillochés comme de la guipure; on marche d'enchantement en enchantement, et au bout de toutes ces surprises la salle du Sabbat, spacieuse comme un vaisseau de cathédrale, avec ses voûtes qui se perdent dans les ténèbres, si haut qu'à peine les gerbes des feux d'artifice tirés par les guides en allument la reculée, semblent servir à quelque ténébreux sanhédrin de guivres, de lémures, de brucolaques, de tarasques immobilisés en de grimaçantes et torves altitudes.

Toute celte région de la Lesse, d'ailleurs, profondément déchirée par les convulsions lelluriqucs, offre l'aspect d'un prodigieux chaos perpétuant la colère et le désordre des éléments en travail. De Furfooz à Gliâleux et de Rochefort à Han, les entrailles du sol, ouvertes et lacérées comme des solfatares, forment une suite de cavernes presque ininterrompue dont les sombres fantasmagories confondent l'esprit d'admiralion et d'effroi. Partout ici la farouche bête humaine contemporaine des mammouths et des ichtyosaures, a laissé l'empreinte de son passage, et les cavités de la montagne, pareilles à des ossuaires, gardent son squelette, mêlé à ceux des autres bêtes de la genèse primitive, frères de ce premier homme qui allait par les halliers, velu et grondant, abattant avec son stylet de silex les proies que ses dents ensuite dépeçaient.

On a mesuré, pour les décrier, les grottes de Rochefort à la toise de celles de Han. La manie des comparaisons n'est malheureusement que le témoignage de notre impuissance à concevoir des beautés différentes, ou, si l'on préfère, de notre penchant à tout rapporter à un idéal uniforme. Il n'est pas plus rationnel, cependant, de comparer entre eux les grands ouvrages de la nilure que les œuvres engendrées du cerveau des hommes : les uns et les autres se dérobent au rapprochement par des caractères particuliers qui chacun ont une signification propre et réalisent une des formes de l'absolu. Si les grottes de Rochefort l'emportent par la surprenante beauté de leurs stalactites, qui en font comme un prodigieux jardin constellé des plus miraculeuses floraisons, Han garde la préséance pour la terrifiante majesté et les sépulcrales épouvantes de ses antres plus tourmentés et plus noirs que le Tartare. L'âme, opprimée d'un incoercible effroi sous les voûtes de cette Babylone des ténèbres, depuis les commencements du monde engloutie au creuset des volcans et restée suspendue à travers l'abîme intérieur, croit y sentir peser sur soi, plus lourdement que des monts, l'entassement formidable des siècles. Une éternité immobile, accroupie dans la posture du sphinx antique, y semble proposer des problèmes à l'homme qui, ébloui et pâle, affronte

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ces redoutables lieux pleins de fantômes et de frissons, et, à mesure qu'il s'y aventure, voit se dérober sous lui le plancher des certitudes. Il ne sait plus s'il monte ou s'il descend, s'il marche à travers le réel ou s'il tourbillonne à travers un songe. Est-il un enfant des races blanches descendu aux ondes de cet océan de nuit dont les houles s'élargissent en tous sens, remplissant l'énorme silence d'un bourdonnement sourd, continu, pareil à celui des eaux dans les roches basaltiques, et, naufragé du séjour terrestre, rame-t-il à travers l'ombre

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