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LA GALERIE DU PRÉCIPICE DANS LES GROTTES DE HAN

mort et de la pierre éternisées l'une par l'autre, puis finit dans le rêve. Des blocs roulés çà et là ont l'air de dalles funèbres sous lesquelles seraient couchés des empereurs, de menhirs ayant servi aux sacrifices druidiques, d'assises de cathédrales prolongées à travers le dédale des cryptes. Les innombrables stalactites qui pendent de la voûte s'égouttent sur le noir des fonds comme des larmes d'argent sur le deuil des catafalques ; élancées du sol en fantômes blancs, avec des silhouettes de moines penchés ou de grands ours bondissants, les stalagmites sont semblables aux banquises des mers polaires. Des parois, comme d'une panoplie, pointe un fouillis de glaives, de flèches et de poignards, et des quartiers de roc s'encornent de frontaux de buffles, se cabrent comme des hippogriffes, ont l'ampleur de grands pachydermes vautrés. Par moments ont croit apercevoir des degrés d'escaliers déroulés en spirales dans d'insondables trous ; et d'autres fois il semble qu'on marche à travers les écroulements

PROVINCE DE NAMUR

d'une Jéricho ou d'une Gomorrhe tombée sous le vent des colères divines. Des gueules d'abimes béent dans la profondeur de l'ombre, avec des mugissements lointains qui sont le roulement des eaux dans les cavernes et qu'on prendrait pour des clameurs éperdues, comme si les géhennes exhalaient par ces soupiraux leurs fureurs. Et un fourmillement prodigieux traîne de part en part, rampe sur le sol raboteux, ridé de plis de pierre contre lesquels butte le pied. Il y a des instants où, au passage des torches éclaboussant le pantèlement universel, de hideuses figures de kobolds et de poulpicans se mettent à grimacer aux corniches du sombre mur, ou bien des fulgurances d'escarboucles s'allument sur les parois que frappe la lumière, et quelquefois l'échevellement des flammes rouges au fond de la nuit humide les fait se tordre comme les serpents d'une crinière de Gorgone.

C'est la région des effrois : on dirait qu'une incantation a immobilisé le gironnement affolé d'un chaos au moment de sa plus effrénée rotation et qu'il va suffire du geste d'un nécromant pour remettre en branle ces montagnes qui ne s'accrochent à rien, ces pics déséquilibrés et penchés sur le vide, ces blocs pesant le poids d'une maison et qui demeurent, rivés à on ne sait quels clous invisibles. D'énormes chauves-souris passent dans l'air avec un froissement doux dames errantes dérangées dans leur sommeil, et leur aile semble faite d'un peu de toute cette nuit d'éternité qui prendrait corps dans un vol. Tout ici est macabre, démesuré, apocalyptique, terrible : le doigt de la Mort s'y appuie sur la bouche du Temps comme pour le contraindre à garder inviolé le secret des genèses et des métamorphoses ; et elle est vraiment la reine de cet empire des ombres, habité par les Nixes et les Parques qu'on croit apercevoir partout sculptées dans le roc. Là règne le noir sans borne et sans fin des créations abolies, pareillement à un fleuve de silence et de désolation que rien ne pourrait épuiser ni grossir.

Telles que les antiques Avernes, les grottes ont d'ailleurs leur Léthé, cette Lesse qui , après s'être roulée en tous sens au lit des vallées, brusquement vient se perdre aux horreurs de ces lieux souterrains, comme une Madeleine repentante au remords des solitudes. C'est elle dont on entend la voix à travers les échos de la montagne, elle qui met ses rauques sanglots aux clairons cachés dans les ténèbres, elle encore dont les eaux mortes, ensanglantées aux étincelles des flambeaux, semblent rouler les épaves que Dante entrevit pendant sa traversée avec Virgile. Cependant les salles se succèdent à l'infini dans ce palais des visions et des vertiges, les unes semblables à des arènes jonchées de ruines et de cadavres, les autres ciselées dans la pierre comme des paradis mauresques, d'autres encore déployées sous des arceaux de cloître, ici la salle du Dôme, là le trône de Pluton, ailleurs la Salle d'armes, la galerie du Précipice, et cinquante autres dont on vous dira les noms à mesure que vous plongerez dans leurs tortueux labyrinthes. Et quand, échappé enfin aux sorcelleries des Circés et des Mélusines qui peuplent la grande nuit, on revoit la douceur des choses coutumières, il semble que l'âme se réveille d'un songe funeste, et la clarté du jour est une délivrance.

Anserenimc. — Une colonie de peintres. — La Lesse. — L'eau fée. — Cliâleux cl l'aiguille du Chandelier. — Wal/.in.

— Contemplations du bord de l'eau. — Le fleuve sauvage. — Les jardins de Freyr. — Ruines de Château-Thierry. — De Freyr à Waulsort. — Le ravin du Colebi. — Après l'épopée, l'idylle.

A peine a-t-on dépassé la Roche à Bayard, une échappée délicieuse se découvre : là-bas derrière les arbres, à la gauche du fleuve élargi en crique, Anseremme se détache sur un fond de montagnes. Nous enfilons la rue de cette pittoresque localité, une vraie rue de village,

avec ses maisons hors d'équerre, festonnées de verdures et étoilées de lichens, et notre entrée est saluée par des troupes de canards trompetant et bebonnant à la queue leu leu devant nous. Ces bons volatiles nous prennent apparemment pour des peintres : le bourg rustique que la gaîté des paysagistes, par moquerie des villégiatures thermales, a baptisé du nom d'Anseremme-les-Bains, voit en effet chaque année se peupler ses perspectives de blancs parasols frémissants comme des papillons, sous lesquels, tout en bornoyant, ces fils d'Apollon ruminent d'effrayantes scies destinées à consterner les bourgeois. L'auberge où se réunissent ces joyeux compagnons arbore, au tournant de la roule, un panonceau peinturluré avec cette enseigne : « Au repos des artistes ». On vous y montrera sur les murs et les portes

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