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LA MEUSE DEVANT ANSEHEMME

«les paysages barbouillés aux jours de pluie avec la raclure des palettes, et l'aubergiste ne manquera pas de vous vanter, en les exhibant, le mérite transcendant de leurs auteurs.

Un petit sentier qui monte près de l'auberge et le pierré de la route conduisent également ;t la Lesse. Le premier serpente à travers champs, dévale ensuite une pente rocailleuse, entre les arbres de laquelle s'aperçoit le scintillement de la rivière, et finit par se perdre sous le couvert d'une allée touffue, à deux] ou trois portées de fusil du moulin de Walzin, émergeant des eaux bouillonnantes. L'autre chemin, avec un peu plus de détours, mène au même point : on le suit jusqu'au pont Saint-Jean, dont les arches de pierre enjambent la rivière à l'endroit où elle se joint au fleuve, et brusquement le pavé fait un coude à gauche. On longe alors de vieilles installations de forge à demi écroulées, une enfilade d'ateliers sombres aux toits éventrés, aux portes défoncées, toute une déchéance triste d'industrie jadis glorieuse, au temps où la métallurgie s'activait aux feux de bois. Puis des prairies succèdent à

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ces ruines, bientôt les rochers apparaissent. Encore un instant et vous verrez le rideau se lever.

Jusqu'alors la bonne rivière unie et moirée vous a semblé difficilement mériter le renom fantasque qu'on lui fait dans la contrée. Cependant elle ne tarde pas à vous enserrer dans ses méandres, déplie et replie mille sinuosités, serpente avec des torsions d'anguille, baignant le pied de grands pains de craie ou de roches vert-de-grisées, et ailleurs reflétant dans ses miroirs vermeils de sombres versants pommelés d'arbres. Elle n'a plus rien alors de son cours

LE CHATEAU BRLGMAN A WALZIN.

régulier ; visiblement, au contraire, elle cherche à vous embrouiller dans le réseau de ses allées et venues, et, par surcroît, vous barre à tout bout de champ le chemin. A de certains endroits la route frayée manque : les rives sont les pentes mêmes de la montagne, entre lesquelles elle s'encaisse comme dans un couloir, vive, frisque, chatoyée par les ombres des cimes. 11 faut la couper alors, grimper sur ses barrages, entrer jusqu'au genou dans ses gués ou de loin la suivre par les aventureuses sentes qui grimpent au flanc des collines et gagnent les hauteurs. Aucune autre rivière n'a son charme profond, et elle est par excellence la

rivière femme, l'onde fée, l'allicianle sirène perverse et douce, tour à tour musicienne divine quand l'été gazouille au clair de lune ses jolies berceuses qu'accompagne le rossignol, et rauque aboveuse quand, l'hiver, elle fouette le roc de ses écumes furieuses, pareilles à l'échevellement d'une bêle courroucée.

Plus d'une fois j'ai passé de l'une à l'autre de ses rives, pieds déchaux, les chevilles chatouillées des petits remous froids qu'elle agite sur les cailloux luisants de son lit. Et tantôt j'allais à Châleux, le hameau solitaice que les neiges rendent impraticable et qui hérisse par-dessus les toits de ses huit à dix maisons, comme une énorme stalagmite ciselée en forme de flambeau, la célèbre aiguille du Chandelier ; tantôt je revenais au moulin de Walzin me réconforter de miche blanche en sirotant une écumeuse jarre de lait dans la cuisine carrelée de dalles bleues. Ah! les délicieuses heures passées Là, dans les odorantes (louves du pré voisin, à voir s'écailler sous l'eau le ventre des poissons parmi les tremblantes perspectives renversées du château Brugman assis sur sa roche à pic comme sur un socle de plâtre rouilleux, si haut qu'il vaut bien mieux le regarder dans la rivière pour n'avoir point à se décarcasser les vertèbres du cou ! Nombre de pèlerins sybarites, vaincus par la voluptueuse paresse des contemplations, bornent leur désir à ces humides rives, insoucieux des autres qui, plus ambitieux, poussent jusqu'aux dramatiques spectacles de grottes de Furfooz, ou tentent de gagner Houyet après mille escalades.

Pour nous, modestement nous regagnerons Falmagne par les plateaux. Un mince sentier s'insinue à travers la montagne, suspendu aux pentes comme un lacet flottant, et biaise, va, s'escarpe, contournant les redans, plongeant aux anfractuosités, ici pierreux et nu sous le crépitement des soleils, là moussu et fleuri, tout tapissé d'ombreuses alcôves de feuillages. Aux approches de l'hiver, ces aériennes lisières de bois retentissent du choc sourd des cognées ; dans le noir des fourrés des bras se meuvent à temps réguliers ; les arbres tombent, passent à la scie ; puis on voit les « schiltteurs » ardennais dévaler à écorche-cul les rocheuses parois, attelés à des traîneaux chargés d'émondes et de falourdes. Alors de larges coupes sombres entament le manteau rouge de la forêt ; les baliveaux sont poussés au fil de la rivière et s'en vont éehouer de-çi, de-là aux estuaires d'où à coups de perches on les rejette au large jusqu'à ce que, dérivant de crique en crique, ils s'amoncellent contre les arches du pont Saint-Jean. Autrefois on les rassemblait ensuite en radeaux que manœuvraient à la rame des bateliers et qui descendaient le courant, pareils à des plates-formes flottantes. Mais, depuis les barrages, le transport par bateaux s'est substitué à cette navigation primitive.

Après une montée accidentée, on débouche enfin sur la hauteur. Bientôt le ciel se dentelle d'auvents en ardoises ; aux deux côtés d'une rue en pente, Falmagne masse ses toits carrés que dépasse le clocher de l'église. Le village ressemble d'ailleurs à la plupart des villages de montagnes, bâti comme eux tout à trac avec une grande rue, la route, qui chevauche la butte, s'abaisse aux pentes, coupe en deux une agglomération de fermes cossues, lourdement bâties en moellons, aux grands porches béants sur les fermentations des fumiers roux. Un chemin creux qui remonte vers la droite va nous ramener vers la vallée au fond de laquelle chatoie la majestueuse coulée de la Meuse. De là-haut, de la succession de pics qui ourlent à la cime l'énorme muraille éehafaudée le long de la rive droite, nous verrons, comme au fond d'un entonnoir, rouler la nappe des eaux vertes, toute moirée par la clarté des paysages. Ce n'est plus le fleuve industriel et marchand que nous avons suivi de Namur à Dinant, avec ses écluses, ses barrages et ses ponts : ici, dans la solitude des routes, à l'ombre des grands monts sourcilleux, la Meuse redevient sauvage, s'attarde aux cannaies, roule sur un lit de rocs et de galets que les dragueurs n'ont pas approfondi. Et les noms des sites eux-mêmes, au bord de cette route fluviale, gardent comme une musique évocative

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qui s'accorde avec le charme des lieux : Waulsort, Château-Thierry, le Colebi. Étages en gradins sur la rive gauche, les jardins de Freyr se déploient avec la royale monotonie qui caractérise l'art de Le Nôtre. Exèdres, pots à feux, charmilles, grottes, labyrinthes, stèles et cippes, rien n'y manque, non plus que les allées coupées à angle droit, bordées de solennels orangers emprisonnés dans leurs caisses de bois ; et, dominant cette symétrie, un petit temple érige sa grêle colonnade sur une butte qui autrefois se rattachait à l'enclos et aujourd'hui s'en trouve séparée par la voie ferrée. Le majestueux artiste, créateur de ces merveilles, ne se doutait pas qu'un jour le démocratique railway moderne passerait à travers ses savantes combinaisons botaniques et tronçonnerait les points de vue qu'il avait ménagés aux contemplations des seigneurs de son temps, comme pour corriger par une œuvre aimable ce que la farouche architecture du rocher qui fait face aux jardins, avec ses amoncellements de blocs et ses découpures d'aiguilles, avait de trop hirsute et de trop aventureux.

Non loin de Waulsort, Château-Thierry édifie sur un pic sa crête jadis menaçante, et de

WAULSORT.

laquelle il ne reste plus à présent qu'un morceau de tour, quelques pans de maçonnerie, des amas confus de pierres chaque année un peu plus mangés par le lierre et les genêts. Là, comme sur un promontoire créé exprès pour commander à la vallée, les âpres barons de fer avaient bâti leur redoutable donjon, une aire de vautour s'il en fut, perchée qu'elle était en plein ciel, dans la région des autans, avec le souffle éternel des tempêtes à ses meurtrières. Dans l'effacement des primitives enceintes, submergées sous le débordement des végétations, l'escarpement continue à se projeter sur ses puissants contreforts, avec une mine suspecte de reître guettant un défilé.

Toute cette vallée de ,1a Meuse, de Freyr à Waulsort, n'est vraiment 'qu'une suite d'enchantements. Après avoir vu du plateau couler le fleuve dans son corridor de schistes et de grès, il faut descendre, se laisser glisser jusqu'au pied des immenses falaises par un de ces alpestres sentiers qui serpentent le long des parois rugueuses, pareils à des ponts suspendus sur un abîme. D'en bas seulement, de la rive que tout à l'heure nous voyions se dérouler comme une mince banderole grise dans la profondeur, se découvriront les réelles magies de la contrée. C'est d'abord, devant Freyr, l'énorme muraille avancée en travers de la perspective; l'échiné

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rocheuse semble toul à coup se disloquer sous la poussée furieuse de celte vertèbre en saillie; et, bloc sur bloc, la montagne s'entasse, s'exupère, semble vouloir escalader le ciel. L'endroit serait tragique sans le silence des eaux, la paix du rivage, le voisinage de la petite chàtellenie aux tourelles peu rébarbatives. Puis le grand roc se déchiquette, des pics découpent dans l'air de chimériques silhouettes, le démesuré fait place au caprice et à la fantaisie; et tout à coup le ravin du Golebi, un lit de torrent à sec, un bouleversement de cataclysme, ouvre sa gueule dans un coin de nature farouche, parmi des roches déchirées, des éboulis, une boule de végétation débordées. Jusqu'à Waulsort, le paysage s'accidente à chaque pas, d'étranges profils de monstres hérissent les cimes, les monts partout semblent éterniser le stade des genèses primordiales. Au loin, découpée sur un massif de grands arbres, une dépendance d'une ancienne et illustre abbaye aligne ses façades blanches dans un site admirable; et, tout de suite après, le joli village de Waulsort se déploie à mi-côte, en face de l'immense bulle, fleurie comme un jardin, au haut de laquelle s'émielte Château-Thierry.

C'est le dernier soubresaut de cette terre volcanique dont nous avons vu depuis Namur saillir les pétrifications. Par endroits encore, le roc crève le vert paysage, aiguise un pic, épaule un pilier, se troue d'un ravin; mais l'épopée a pris fin; au tumulte des crêtes empilées comme des nuées dans un ciel tourmenteux succèdent des collines arrondies, molles ondulations où se meurt la dramatique violence de la contrée. Et quand on a dépassé Hastière, les bords de la Meuse n'offrent plus que le déroulement d'une idylle qu'un joli ruisseau bordé de saules anime de sa chanson cristalline.

l'aiguille du chandelier a chalkux.

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