QUAI SUR LA MEUSE
PROVINCE DE LIEGE
Les anciens bateaux à vapeur de Namur à Liège. — Huy, sa topographie, ses rues, ses industries, ses vignobles — Notre-Dame et le petit portail. — La Mehaigne jusqu'à Fallais. — Le Hoyoux — Modave. — Les de Marchin et les Montmorency.
Il y a une vingtaine d'années, un bateau à vapeur faisait régulièrement le trajet de Namur à Liège. C'était délicieux : la vue embrassait une suite de tableaux grandioses et charmants, que chaque coude du fleuve variait. Successivement on voyait apparaître l'énorme bloc crayeux des Grands-Malades, du nom d'une ancienne léproserie installée en cet endroit; l'ermitage de Saint-Hubert, rustique oratoire qu'un four à chaux a prosaïquement remplacé aujourd'hui; le vallon de Marche-les-Dames, célèbre par une abbaye qu'y fondèrent les cent trente-neuf épouses des Croisés namurois au douzième siècle ; plus loin, en face de Namêche, la ruine féodale de Samson, un des innombrables châteaux des quatre fils Aymon, sur l'emplacement même d'un cimetière franc mis à nu en 1858.
Entre Sidaigneaux et Andenne, le paysage s'industrialisait; des fumées estompaient les
fuites vertes des coteaux; partout le roc s'entaillait de larges blessures, qui étaient les carrières. Mais bientôt le bruit des marteaux, le fourmillement des ruches humaines, la mélancolie des grandes roches violées par le pic s'enfonçaient dans la reculée; on passait devant Bas-Oha; au haut d'une grosse butte grise, la silhouette d'une citadelle découpait le ciel.
« Huy ! » criait une voix partie du gouvernail. Puis les roues de nouveau battaient les écumes; sur les deux rives le tapage sidérurgique recommençait; une forêt de cheminées poussait en tous sens d'Ampsin à Flémalle; par les larges baies des laminoirs et des ateliers de construction, des crinières de flammes s'échevelaient; et le rondement des volants dans les houillères, les tonnerres des tôleries et des chaudronneries, un branle-bas d'outillages manœuvrant se prolongeait à travers les rares silences des étendues agricoles perdues dans les tourbillons de suie cl de feu.
Les roches, elles, avançaient ou reculaient autour de cette immense animation; brusquement un pilon, un contrefort, un entassement de calcaires et de grès écornait la perspective, avec des airs de donjon el de cathédrale; et, quelquefois, en effet, c'était un caslel qui se montrait tout au bout du roc, si petit qu'il avait l'air d'un nid de grand oiseau à la pointe du pic. Ainsi en était-il du manoir de Chokier planté sur son aérien cou peau, par delà les bruits et les fumées de la contrée. De loin ses tourelles vous suivaient; le regard escaladait les degrés du prodigieux escalier couronné par cette bâtisse, d'ailleurs sans gloire ; et, dans la surprise du titanique rocher, le travail des hommes, les mugissements de la vapeur, le fracas des machines s'oubliaient, comme reculés au fond des noirs horizons. Mais à Flémalle on était repris par les enfers; là-bas charbonnaient les cheminées du Val Saint-Lambert; des houillères délinéaient leurs carcasses géométriques dans le ciel ; un perpétuel nuage crevait en fuligineuses paillettes sur le lillac du bateau; et Seraing, Jemappe, Ougrée, aux approches de Liège, entre-bâillaient leurs antres qui, le soir, à l'heure de la dernière traversée, ressemblaient à des gueules flamboyantes.
A présent les « mouches » circulent seulement de Seraing à Liège ; le charme de cette longue flânerie fluviale, qui durait trois heures, avec des perspectives toujours nouvelles, est aboli; c'est à peine si le train qui (île à travers ce pays de nature et d'industrie laisse voir à la dérobée, dans le miroir de ses portières, l'infini déroulement des coteaux, les ressauts hardis de la montagne, la coulée vaste du grand fleuve.
Au lieu de la vision lente et contemplative, on n'a plus que la sensation d'une galopée furieuse à travers des contrastes violents : ici des idylles et des bucoliques, là des coins de pays ravagés par un labeur volcanique, et des villes, des villages, des monts, des vallées tournoyants en de vertigineuses ellipses. Une imprécation contre l'hippogriffe ailé qui a tant excité la bile des poètes paraîtrait maintenant surannée : il n'y a pas de pays où les lignes de chemin de fer s'entre-croisent en réseaux plus pressés qu'en Belgique. L'Amblève, longtemps respectée des ingénieurs et des compagnies, est coupée par des ponts sur lesquels cahotent les files de wagons. La Lesse elle-même, la folle et vagabonde rivière, répercute à travers ses cavernes le grondement des locomotives fuyant à toute vapeur.
Bien ne résiste à cette force terrible, l'Idée moderne; le temps ni l'espace n'existent pour elle; et peut-être mieux vaut-il encore s'accommoder de l'espèce de poésie nouvelle qui s'engendre de la rapidité des antithèses et de la facilité des communications. Pourtant celte philosophie banale sera toujours démentie par le regret de l'artiste chaque fois que, dans les solitudes lointaines, refuge des âmes souffrantes et des esprits fiers, la vulgaire architecture d'une gare lui révélera brusquement l'incessant passage des foules.
L'itinéraire autrefois suivi par les légers pyroscaphes de la ligne de Namur à Liège est
PROVINCE DE LIÈGE. Gio
maintenant desservi par un railway : des stations ont poussé où régnaient de simples escales: on voit beaucoup moins bien et beaucoup plus vite.
Le temps de saluer à la volée, sur son promontoire, la fine découpure de la vieille chapelle de Statte, et déjà le train stoppe : Huy ouvre ses portes. Jolie ville et qui semble le point de départ obligé des pérégrinations à travers la province liégeoise. A mi-côte se massent les maisons, dans un grand fouillis pittoresque coupé par des rues et des ponts, avec des tours d'églises, de vieux toits en auvent, çà et là un pignon hors d'équerre. L'aspect général, en sa tonalité grise, d'un gris tranquille d'ardoise et de grès, s'accorde bien avec le caractère de la contrée. On est déjà dans la montagne ; pas de vastes quartiers nouveaux comme à Liège et à Namur ; mais une vétusté rude, des façades en moellons, des chemins qui montent en biaisant, une foule de petites industries qu'achalandent les