HUY. LA CITADELLE ET LA COLLÉGIALE
terriens, aux jours de marché. Et en même temps on se sent sur la route de Liège et des usines ; l'odeur des distilleries et des tanneries se mêle dans l'air au brai et au cambouis des ateliers de construction ; une grande papeterie fait vivre à elle seule la moitié des ouvriers de la cité.
Avec ses vignobles, son mont de la Saillie, ses faubourgs, les vallons voisins de la Mehaigne et du Hoyoux, Huy ménage une villégiature fertile en ressources. Dès l'entrée on est pris par un aspect : le roc dessine un coude brusque, tout seul par-dessus les toits de la ville, avec de puissantes assises superposées ; et la citadelle bâtie à sa crête ressemble elle-même à une stratification naturelle. Comme à Dinant, une église se rencogne là, dans l'ombre de la montagne, épaulée à celte masse énorme ; à distance, le temple et le rocher ne font qu'un ; les hautes baies ogivales ont l'air d'avoir été taillées dans la fruste paroi ; et tout le bloc s'harmonise dans un poudroiement gris, finement lumineux, ponctué par des taches de verdure.
De Notre-Dame de Huy, Schaeys dit qu'elle est la plus belle de toutes les églises de style ogival secondaire de la Belgique, et il admire surtout sa grande rose à meneaux flamboyants, son chœur découpé de longues fenêtres élancées, ses trois nefs partagées par deux rangs de colonnes cylindriques à bases rondes et à chapiteaux ornés de feuilles de chou frisées.
Si belle qu'elle soit, l'impression religieuse qu'on subit à Notre-Dame de Dinant lui manque peut-être ; la mesquine polychromie des voûtes nuit au recueillement, et aussi la banalité moderne du mobilier. La merveilleuse rose elle-même est gâtée par l'éclat dur des vitraux. Pour retrouver l'émotion subtile du passé, il faut sortir de l'église et contempler près du chevet le petit portail de la Vierge, un bijou du treizième siècle, une pure dentelle de pierre.
Toute la foi des siècles croyants est demeurée en ce délicieux édicule, composé d'une porte carrée dont le linteau, orné de quatre-feuilles encadrés, s'appuie aux angles et au centre sur des colonnettes à culs-de-lampes gothiques, supportant le statue de la Vierge, de saint Domitian et de saint Lambert. A l'intérieur du fronton, décoré de dais et de statuettes, deux sections d'axe en ogive subdivisent le tympan, encadrant de naïves et expressives sculptures, la Nativité, l'Adoration des bergers et l'Offrande des mages.
Quand, du trottoir opposé, dans le bruit et le mouvement de la rue, ces pieuses images tout à coup s'offrent aux yeux, on a le saisissement brusque d'un chef-d'œuvre de l'art auquel le temps aurait mis la dernière main. Écornées sont les figures, limés les reliefs, à demi mangées les ciselures, et pourtant on comprend qu'aucune restauration ne vaudrait l'œuvre patiente des années. Jusqu'aux petites boutiques et aux cabarets qui emboîtent la jolie architecture rendent plus sensible sa mystérieuse beauté. Mais la main des restaurateurs aura bientôt fini de passer par là : déjà l'une des maisons voisines est à demi effondrée ; les autres ne tarderont guère ; et le portail, alors, apparaîtra isolé, simple objet de curiosité duquel on aura enlevé celte chaleur d'humanité que même les ambiances les plus disparates laissent subsister autour des vieux monuments.
Huy est la ruche de cette contrée de plaines et de cultures qui s'appelle la Hesbaye. A un pas de l'aride Hageland, elle offre le miracle d'une glèbe extraordinairement fertile, à base de limon quaternaire, et où poussent en abondance toutes les céréales et toutes les plantes oléagineuses du nord. Au soleil de messidor, pendant des lieues, on ne voit que d'immenses nappes blondes et des champs de blé à l'infini ; tout le pays ondule en une vaste houle vermeille ; jusqu'au fond des horizons braséent l'or et le feu des moissons.
Tandis que le Condroz, dur et sec sous sa mince pellicule de terre, incite à l'idée d'un labeur souvent ingrat, ici la vision persévère fraîche et riante. Des bois, des parcs seigneuriaux, de jolis villages jettent la vie et la couleur dans le paysage. De Statte à Fallais surtout, le long de la Mehaigne, la vallée ménage des surprises incessantes. Moha, par moments, avec ses grands prés coupés de lignes de peupliers, évoque la rusticité douce du pays brabançon. Dans les feuillées, des eaux reluisent ; des haies bornent les champs ; au loin se groupent les constructions d'une ancienne abbaye, le Val de Notre-Dame. Il y a beau temps que les Bénédictines qui l'occupaient se sont dispersées par le monde ; la révolution, de son coup de toscin, a fait taire à jamais la cloche qui les appelait à matines et à vêpres ; et cependant, comme en une miniature de Memling, toute fleurie de marguerites et lustrée de claires verdures, on croit voir errer encore sous les ombrages leurs robes aux plis raides.
Huccorgne, après cette idylle, tout à coup se bastionne de rocs, comme pour rappeler qu'on est bien sur une terre de granit. L'étincelante robe Mam'selle, d'un grain poli comme
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le marbre, la roche de la Marquise, commémorative d'une légende de démence et d'immolation, ailleurs une arche en surplomb, sorte d'auvent démesuré à la caverne qui, par-dessous, a évidé la montagne, puis encore la haute butte chevelue où Famelette érige ses tourelles nous remettent sur le chemin de l'Ardenne.
Maintenant la rivière, qui tout à l'heure coulait entre des berges unies, reflète la sauvagerie
d'un coin de nature plus rude, s'encaisse entre des pentes boisées, lave sur ses galets l'image renversée des grands pics contemporains des bouleversements cosmiques. Mais, à Fumai, de nouveau les cham peaux, les peupliers, les vallonnements légers se succèdent ; une paix retombe sur les méandres du joli cours d'eau ; on ne songe plus qu'à la sérénité monotone des besognes agraires ; et brusquement le féodal donjon de Fallais, authentique appareil d'un manoir ancré en une tradition de meurtre et de gloire, avec ses douves immergées, ses homicides tours trouées de barbacanes, son pont-levis prêt à jouer dans les rainures et sa
vaste cour orgueilleusement décorée de boulets de pierre, nous persécute de cruels ressouvenus. Partout l'homme s'est battu ici ; le sang a rougi les ondes calmes de cette Meliaigne (|iii ne s'empourpre plus qu'aux flammes des couchants ; de château à château la guerre prenait comme une traînée d'incendie. Mais ces souvenirs sont vagues et fuyants : il faut, comme à Fallais, la soudaine apparition d'un vestige historique pour que l'esprit s'émeuve aux résurrections du passé.
Pas plus que la Meliaigne actuelle, le Hoyoux qui, à l'autre extrémité, descend de Modave et débouche en plein cœur de Huy, ne suscite le souvenir des heures tragiques. Quelques ruines seulement s'attestent comme des jalons pour marquer l'étape franchie, mais rares, débonnaires, n'engendrant point mélancolie. Une autre bataille, il est vrai, halette et gronde ici dans le silence de la vallée : celle-là met aux prises l'homme et les éléments. Jusqu'à Barse se prolonge la rumeur des industries : les marteaux battent l'enclume, les laminoirs ronflent, la vapeur mugit dans les chaudières ; et par places les carriers éventrent la montagne. Toute cette activité suit le cours de la rivière et lui donne une animation particulière : de grandes roues massives fouettent l'eau de leurs palettes ; ailleurs elle écume à gros bouillons sur la pente des barrages, ou bien s'endort dans le chenal des abées ; et, parmi les verdures, les frustes et vétustés installations ouvrent des trous pittoresques.
La sensation pénible des banlieues ouvrières n'est d'ailleurs pour rien dans l'impression de ce labeur tout différent, constamment poétisé par le charme du décor. En ce touffu giron des monts et des bois, le fond de tristesse que remue toujours l'idée du servage humain ne remonte pas ; la nature généreuse pare d'une splendeur la geôle sombre où s'élabore le grand œuvre ; on finit presque par trouver que l'antique usine, avec ses murailles verdies par l'eau, ses toits défoncés aux coups de l'ouragan, ses ebarpentes vermoulues et fleuries de violiers, « fait bien » dans les velours et les aubussons du pan de roche qui lui sert de cadre et de fond.
Et c'est vrai, ce n'est pas une illusion : la vallée feuillue, ses pentes garnies de taillis et feutrées de mousses, les profils grimaçants que la pierre ébauche dans la vapeur d'eau montée de la rivière, le bout de forêt qui tout là-haut met sa barre noire sur le ciel, le binon de l'homme de la glèbe échoué à mi-côte, la forme et lame de ce fourmillant et exquis paysage s'accommodent de la bicoque délabrée et branlante, du rudimentaire outillage et de ce train-train d'industrie que les hommes ont apporté en cet endroit, mais qu'auraient pu y apporter tout aussi bien les génies de la montagne.
Véritablement, ce petit bruit humain ne dérange pas trop les mystérieuses élaborations de la nature ; d'un peu loin, il accompagne comme d'une musique en sourdine le bouillonnement des chutes d'eau, le sifflolement du vent dans les arbres, la chanson profonde des sèves sous l'écorce terrestre. Et quelquefois il semble que, par places, le roc s'escarpe et escalade l'espace pour permettre au rêveur de s'isoler et de s'écouter vivre là où ne monte plus même la plainte grinçante des machines.
Du reste, passé Barse, on rentre dans la grande paix ; sous Limet et Bonne, ce gai et turbulent Hoyoux, aux syllabes tombées du bec d'un merle, et qui, l'instant d'avant, faisait tourner des roues, jouait avec les galets de son lit et se donnait à ses barrages des airs de minuscule Niagara, prend inopinément l'allure rassise d'un cours d'eau qui a dépassé l'âge <lrs folies. Dans son flot uni se mirent des carcasses rupestres d'un gris de craie mouillée, entre une double découpure de rives herbues, bouquetées d'aunes et de peupliers.
Peut-être un peu de mélancolie fait-elle le fond de ce brusque changement : les rivières, comme les hommes, ne peuvent se résigner à la perte de la liberté; et justement, à Modave,
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un puissant seigneur s'est trouvé qui a contraint celle-ci à ne couler que pour lui seul, derrière les clôtures d'un parc muet comme le bois de la Belle au bois dormant, confisquant ainsi à son profit l'éclat de rire et la mutinerie des ondes. Elle glisse à présent entre des boulingrins de ray-grass, sous l'ombre des saules cbevelus ; Opbélie pourrait y goûter les voluptés cruelles de l'agonie, sans crainte d'être surprise par L'œil aux aguets du garde champêtre ; le mystère et l'inviolabilité des allées couvertes, où nul ne met le pied, si ce n'est le maître, s'étendent jusqua ses eaux et la défendent comme un rempart.
Cependant son unique fonction ne consiste pas à désaltérer la troupe des biches et des daims dont la robe fuyante plaque de taches fauves l'épaisseur des taillis. Elle a surtout pour utilité de réfléchir dans ses miroirs le jet vertigineux d'une roche, élancée à deux cents pieds et qui forme le soubassement d'un manoir vraiment royal. L'énorme mur se dresse à pic, presque de haut en bas, recouvert d'une courtine de lierre, et les tourelles carrées du château semblent continuer dans le ciel l'ascension de ces contreforts.
Pour être perchée sur un si fier escarpement, l'habitation, toutefois, n'a rien de rébarbatif; son altitude seule lui donne une ressemblance avec les nids d'aigle que les barons pillards bâtissaient sur les cimes. Modave n'est point armé en guerre : ses tours sont veuves de barbacanes; le pont-levis féodal est remplacé par un porche d'entrée pacifique. Ses terrasses, ses dépendances, sa cour d'honneur, l'ordonnance de ses salles réalisent surtout l'idée d'une résidence luxueuse, créée pour servir d'asile à une cour. Quand l'architecte français Jean Goujon en dressa les plans, il rêva d'y combiner toutes les séductions de l'art avec les ressources que lui offrait l'admirable décor du pays environnant, et un prince du sang n'eût pas été mieux servi par ses ingéniosités que ne le fut ce comte Marchin dont le caprice et l'or firent surgir du rocher la pompeuse demeure.
Aujourd'hui encore, par une rare fortune qui atteste le respect des derniers propriétaires, le château a gardé son aspect des grands jours. Dès l'entrée on est frappé par lg magnificence du vestibule; toute la généalogie des de Marchin s'y étale en couleurs chatoyantes dans les travées du plafond; et les écus d'or, de sable et de gueules y alternent avec une chevauchée volante de grandes figures aux cimiers empanachés. Puis on pénètre dans un salon tendu de gobelins, toute une épopée de scènes maritimes et guerrières déroulée dans la laine et la soie, le long des murs, sous les marbres d'une suite de bas-reliefs incrustés dans la voûte et reproduisant les travaux d'Hercule. Une porte s'ouvre : on est dans la chambre à coucher des ducs de Montmorency. Le lit, avec ses colonnes sculptées or et blanc, s'érige encore dans un des angles, près d'une couple de fauteuils d'une étoffe à fleurs divinement éteinte; et un grand portrait, une tête souriante de prélat, celle d'un cardinal de Furstemberg, encadré dans le trumeau de la cheminée, semble considérer l'éternel vide de cette couche fastueuse qu'aucune chair princière n'occupe plus.
Inopinément une coulée de lumière vive s'épand sur les roses fanées du tapis : un domestique vient d'entre-bâiller le seuil d'un délicieux cabinet, aux parois duquel le peintre Morel prodigua les paysages et les fleurs. Le temps a patiné ces floraisons et ces verdures, tandis qu'il lustre d'une jeunesse toujours neuve la gorge peu farouche qui s'échancre sous le balcon de la fenêtre, à une profondeur telle que les plus grands arbres n'apparaissent plus que comme les feuillages persillés des bergeries à quinze sous, au bord de la rivière, diminuée à la taille d'un ruban d'argent.
Une petite construction qui s'aperçoit au pied de l'énorme rocher garde une importance historique dans cette beauté du site : c'est là que se conserve une machine inventée par l'ingénieur liégeois Rennekin-Sualem et qui servait à alimenter les pièces d'eau des terrasses.
Toute la fortune du dernier de Marchin passa à l'onéreuse dépense de ces travaux hydrauliques; leur renom s'était étendu jusqu'à Versailles, où Louis XIV manda tout exprès l'habile ingénieur pour le congratuler et lui commander une machine pareille, la célèbre machine de .Mark. Pendant que le grand roi comblait d'honneurs le savant homme, au coup de baguette de qui les eaux jaillissantes avaient formé partout des fontaines et des cascades, Ferdinand de Marchin, celui-là même qui fut maréchal de France et reçut une blessure à la bataille de Turin, cédait son ruineux Modave au prince-évêque de Liège, Henri-Maximilien de Bavière.
Alors commence une curieuse histoire : l'ôvèque à son tour abandonne le domaine au cardinal de Furslcmberg, qui l'accroît en acquérant d'un sire Winand de Ville trois fermes et le petit Modave : il n'oublia qu'une chose, ce fut de payer. 11 y pensa même si peu qu'il fit don du château et de ses dépendances à un sien neveu, prince de la Marck. La créance étant passée aux mains du fils de Winand, l'ingénieur Arnold, celui-ci flaire un coup, fait saisir les trois fermes et le petit Modave, et, par-dessus le marché, s'altiibue le grand, pour les intérêts. Le voilà tranchant du seigneur, avec cette maison opulente que les Marchin avaient mis seize ans à bâtir. Il n'y manquait, pour l'occuper glorieusement, qu'un nom illustre; le nom se trouva, celui d'un Montmorency qui épousa la fille et ne refusa pas le manoir. Un jour, la traque révolutionnaire chassa à Modave le comte d'Artois, frère du roi. Il y eut des chasses, des diners, des réceptions fastueuses. On attendait le roi luimême; et tout à coup le bruit de l'arrestation de Varennes tomba à travers le bruit des fêtes. Gomme un coup de vent, la nouvelle dispersa cette petite cour qui, le roi présent, fût devenue la vraie cour. Toutes les ailes se tendirent, on s'envola vers Goblentz, et Modave fut vendu comme bien d'émigré. Mais un receveur des Montmorency, brave homme, l'ayant racheté, le restitua par la suite au fils aîné du duc Anne. Signe des temps, cette grande habitation illustrée par toute une lignée de princes, de cardinaux et d'évêques est tombée en roture, comme on eût dit de leur temps : ce sont des bourgeois à présent qui meurent sous les lambris qui ont vu naître les ducs.
La Meuse industrielle. — Le Val Saint-Lambert. — Une féerie — John Cocker i 11. — Batailles rouges. — Seraing.
La coulée de l'acier.
Au sortir de Huy commence cette grande Meuse industrielle qui ne finit plus qu'à Liège. Nous rentrons là dans la région des flammes et des fumées : la nuit, au passage du train, les énormes carcasses noires des usines ressemblent à des chapelles allumées, avec leurs hautes baies qui ont l'air de porches et le rutilement sombre de leurs vitres pareilles à des verrières.
Une messe rouge s'y célèbre, en effet, au ronflement des machines pour grandes orgues ; l'autel y a pour servants une nuée d'hommes farouches, dont la barbe et les cheveux s'étoilent d'étincelles; et dans les ténèbres les immenses cheminées vomissant l'incendie font l'effet de candélabres géants, brûlant à la gloire du dieu des millions. Gorphalie, Flône, Engis, de proche en proche, fulgorent sur l'horizon; plus loin les verreries et les houillères du Val Saint-Benoit entre-bâillent leurs gueules pourpres; Seraing ensuite remue les tonnerres et les éclairs de ses laminoirs et de ses hauts fourneaux; et la traînée s'étend, une ceinture de feu étreint le fleuve, on a la vision d'une terre volcanique en éruption.