‹ La BelgiqueChapitre 156 sur 187 · CHATEAU DE MODAVE · texte numérisé non relu

CHATEAU DE MODAVE

Comme dans la zone terrible de Marchiennes et de Couillet, ce cercle d'une géhenne non prévue par Dante, un labeur sans trêve épuise ici le sang et la sueur de l'humanité. D'innombrables populations fouissent les couches profondes de la terre pour en extraire le charbon et les métaux, attisent les fours de puddlage qui les calcinent et les consument, soufflent leur vie aux frêles parois du verre, en tous lieux et pour cent industries prodiguent les activités d'un corps qui semble de fer et de feu comme les atmosphères où ils pantellenl, meuglent, peinent et crèvent.

Le travail de Sisyphe et des Danaïdes qui, aux régions boraines et carolingiennes, prostré les échines avant le temps et laisse planer sur les foules comme le soupçon d'une fatalité inéluctable, soumet à des jougs pareils les fils de lapre contrée mosane, dans tout le territoire qui s'étend entre la cité hutoise et la ville des anciens princes-évêques. Sous le coup de fouet des nécessités sociales, ces pygmées, engendrés du giron de la femme, deviennent semblables à des titans foudroyés que les vengeances célestes contraindraient à soulever des montagnes. Dans leurs rouges cavernes une lutte éternelle contre les puissances de la nature bande leurs muscles, tord leurs reins et paraît toujours sur le point de les exterminer ; mais une force que rien ne peut réduire les fait sortir victorieux des épreuves et des dangers.

Autour d'eux, cependant, la terre revêt des aspects difformes ; les mêmes monts de scories et de schistes que nous avons vus bosseler les farouches pays du centre se dressent en face des rocs, témoins de leur peine et de leur effort, comme des degrés par lesquels ils tenteraient de s'égaler à l'œuvre de la Genèse. Partout le sol est labouré, déchiré, excorié, térébré, avec l'aspect d'un champ de bataille; des tourbillons noirs obscurcissent le jour comme les fumées d'une canonnade, et du fond des halls, dont les charpentes et les outillages découpent leurs enchevêtrements sinistres sur le ciel, monte le cri rauque des machines.

Écartez-vous d'un pas : la lumière a lavé les souillures du paysage ; la bucolique, interrompue par les discordes polyphonies du travail, se reprend à des silences ; les bois, les prés, les eaux continuent sous les cieux apaisés leur grande collaboration mystérieuse. C'est là le charme très particulier de ce pays de puissante industrie et de nature vigoureuse. Celle-ci n'abdique pas devant la marche envahissante de l'homme; les monts sont comme les bastions derrière lesquels son inviolabilité se cantonne. Au contraire, dans les mornes latitudes où gronde la forge boraine", une désolation met à la terre la cicatrice des irrémédiables déchéances, et la campagne par moments ne semble plus qu'un cadavre rigide, sous le suaire d'une pale verdure.

Pour qui sait dégager la vision des choses, l'usine et ses troublantes alchimies possédera toujours d'irrésistibles attraits. Il faut pénétrer dans l'intimité de ces immenses organismes pour comprendre que le sentiment vaguement répulsif, naturel aux esprits délicats devant la rudesse et la sauvagerie des apparences extérieures, ne procède la plupart du temps que d'une idée préconçue. Le tout est de se violenter, d'étouffer en soi les appréhensions du premier mouvement : une fois dans l'antre, le monstre finit par conquérir à des séductions insoupçonnées. Sans grand effort, les imaginations médiocres s'ouvrent alors à des perceptions singulières : l'esprit, éveillé par le chimérique et l'illusoire qui, dans les sphères de la mécanique, élargissent constamment les aspects en des projections quasi illimitées, entrevoit dans les réalités les moins fabuleuses des configurations lointaines et captivantes, qui sont comme le songe éveillé de tout ce monde à la fois automatique et spectral. Tout à l'heure, à Seraing, dans l'atelier où s'opère la coulée de l'acier, nous assisterons à une féerie dont le théâtre n'a jamais soupçonné les éblouissements : là s'exerce dans toute sa violence le

despotisme de l'homme; c'est l'empire de la force; il y commande en maître au feu, docile instrument de ses élaborations. Mais, même dans les industries plus calmes, le spectacle n'est pas moins attirant.

En face du pont de pierre qui, devant Val Saint-Lambert, coupe les eaux de la Meuse, un porche s'ouvre sur les vastes constructions d'une ancienne abbaye cistercienne, dont les jardins s'étagent à mi-côte. La maison, avec ses larges façades, ses dépendances et ses murs de clôture, a gardé l'ampleur et la magnificence du temps où les abbés ne circulaient par les routes qu'en carrosse à huit chevaux et réunissaient à leurs hallalis les plus déterminés chasseurs de la contrée. Mais, à la place des frocs errant sous le couvert des arbres, des bourgerons mouillés par la sueur se multiplient aujourd'hui en d'incessantes allées et venues, dans les cours transformées en chantiers et illuminées par la réverbération des fours. Une cristallerie, l'une des plus célèbres de l'Europe, s'est, en effet, installée dans la grande demeure religieuse du treizième siècle.

Dès les premiers pas, on se sent dans un monde qui n'a plus rien des aspects terrifiants de la métallurgie.

Les rouges cyclopes aux gestes forcenés, galopant en de furieuses ellipses et traînant après eux des chariots enflammés parmi le grondement de tonnerre des laminoirs et les effroyables stridences des cisailles et des scies mécaniques, cèdent le pas à des travailleurs calmes, manœuvrant en des altitudes rythmées et s'appliquant à des besognes pour lesquelles l'adresse est plus nécessaire que la force. C'est toujours le feu qui est le génie de la caverne ; au fond des creusets il darde en langues fourchues, s'échevelle en crinières serpentines, jaillit avec des coruscations de météore ; les voûtes autour des fours s'enflambent de lueurs d'incendie, par grandes traînées pourpres dont le reflet s'enroule aux piliers, ensanglante les dalles du sol et plaque la pâle chair bouffie des verriers soufflant dans leurs cannes. Seulement l'élément qui, aux ateliers sidérurgiques, prend un air de révolte dans sa bataille contre les ringards et les marteaux-pilons, semble ici se prêter avec docilité à l'effort des hommes. On dirait que des paroles magiques ont dompté ses rébellions, pareillement à une hydre malfaisante que la vertu des incantations aurait soumise et qui s'allongerait en reptations inoffensives sous l'action d'un pouvoir mystérieux.

Et vraiment cette délicate et aérienne industrie du verre tient par moments des sorcelleries. Les orbes décrits dans l'espace par le tube de fer, cette boule ignée qui s'enfle, rose, bleue, verte, comme un peu de lame et de la vie de l'homme qui l'insuffle, le miracle d'une pâte liquéfiée se durcissant en d'infinis caprices de formes, puis encore la lenteur régulière et cadencée des mouvements inclinent au soupçon d'un enchantement pratiqué selon les règles de quelque secrète cabale.

Dans le hall presque silencieux où ronfle la flamme et qui n'est troublé, en outre, que par des foulées de pieds chaussés d'espadrilles, des commandements brefs et le crépitement sec du verre brisé, les visages ont une gravité méditative. L'ouvrier, assis devant son établi, parmi le va-et-vient sourd de son équipe, reçoit des mains des servants la fragile matière qu'il façonne, garnit d'un pied, décore d'un manche. Aucun geste n'est perdu; les mains se lèvent, s'abaissent, évoluent, avec la précision d'un rouage, mais aussi la sensibilité d'un outil de chair et de pensée; la moindre brusquerie détruirait l'ouvrage; et tout ce monde s'absorbe dans une activité attentive, sans hâte et sans répit.

Cependant, au-dessus des têtes, des globes de feu se balancent, décrivant des paraboles; la pénombre se constelle de lumerolles vagabondes ; les cannes qui ondulent ont l'air de balancer des encensoirs ; et de moment en moment les buires, les coupes, les verres, les

PROVINCE DE LIÈGE. 055

carafons, toute la série des combinaisons de la gobeletterie s'épanouit en lignes flexibles et contournées, comme la fleur de cet incessant labeur.

Ce n'est là toutefois encore que la fabrication initiale : d'atelier en atelier et d'étage en élage la main-d'œuvre se poursuit, se parachève et progressivement s'achemine à sa beauté

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