UN ATELIER DE FEMMES A LA VERRERIE L)U VAL SAINT-LAMBERT
définitive ; elle n'y arrive qu'après avoir passé par la filière d'un lent et complet dégrossissement. Et toujours l'impression d'un travail auquel un peu de sortilège est mêlé, se dégage des spires déliées que le geste trace dans l'air, comme s'il évoquait d'invisibles esprits. Ce verre, transparent et frêle, dont l'air a tissu la substance et qui s'évase en corolles de volubilis, s'élance en tiges d'orchidées ou s'enroule en vrilles de vigne vierge, semble, au bout de toutes ces mains qui le modèlent, composé avec du songe et de l'illusion. Elles paraissent, ces mains, en leurs évolutions vagues et chimériques, prendre autour d'elles du
brouillard et de la lumière pour en façonner la miroitante cloison où tout à l'heure s'incrustera le guillochage ou que mordront la gravure à l'acide et la gravure au sable.
Pourtant l'illusion n'est que dans notre esprit ; les fées aux doigts agiles entrevues par notre rêve se réduisent à la condition de petites ouvrières accomplissant un travail mathématique et ne songeant nullement à exécuter des arpèges sur les claviers aériens. 11 n'est pas moins vrai qu'une grâce résulte de leurs jolies attitudes penchées sur le tour et de l'agilité avec laquelle elles manient leurs cristaux. Le coupage à la flamme, le fleltage, le rebrûlage au gaz, le guillochage forment autant de divisions distinctes où on les voit, alignées sur un rang, exécuter des travaux de précision, leur mince silhouette découpée dans la clarté des fenêtres, un scoflîon de toile versicolore sur la tête pour se préserver les cheveux des poussières du verre et aussi pour ne pas être scalpées par la courroie qui active le tour.
Autrefois les tailleurs faisaient mouvoir eux-mêmes leur tour avec le pied. On imagina alors une roue hydraulique qui transmettait le mouvement à un manège; mais l'eau manquait souvent l'été, et l'on était obligé de reprendre l'ancien procédé. Depuis, une machine à vapeur commande toute la file des tours, et rien n'est curieux comme de voir, dans le toupillement vertigineux de ces centaines de petites meules gironnant à la fois, la dextérité avec laquelle l'ouvrier multiplie les facettes de la taille, d'un frôlement plus ou moins prolongé du verre contre la pierre tourbillonnante.
Dans l'atelier de la gravure à la roue, réservé aux produits de grand luxe, l'habileté va jusqu'à se jouer des entrelacs les plus enchevêtrés. Tels de ces cristaux, gravés au prix d'une application et d'une adresse extraordinaires, sont de vraies petites merveilles d'art. Pour la fabrication ordinaire on a recours à la gravure par l'acide ou par le sable : la première se fait au moyen d'impressions d'encre réserve, mordues ensuite à l'acide fluorhydrique ; la seconde s'obtient par l'action du sable, entraîné en un courant d'air forcé.
Mais à quoi bon insister sur des détails techniques? Ce qui nous attire surtout, en notre qualité de peintre touriste, épris de la forme et de la couleur des choses, ce sont les significations secrètes et inattendues, les particularités absconses que dégage la vision de ces grands milieux humains, chargés d'une électricité différente selon les modes du travail, ici violente et orageuse, là pacifique et subtile. Au Val, dans les sourdines étouffées d'une atmosphère qui, à mesure qu'on s'écarte des fours, finit par s'endormir en des silences de laboratoire, on a presque l'impression d'un magnétisme partout répandu, circulant dans les salles et communiquant aux vivants l'eurythmie mesurée et douce des mouvements faits en songe.
Le vaste établissement des bords de la Meuse n'est qu'une des ramifications de cette immense Société anonyme des cristalleries du Val Saint-Lambert qui compte encore à Herbath, à Jambes et à Namur d'autres installations. Différentes institutions ouvrières fonctionnent avec succès au Val Saint-Lambert, siège social de la compagnie : ce sont d'abord les écoles, les logements, la caisse de secours. 11 existe en outre une caisse d'épargne et une société d'économie, l'une et l'autre régies par les ouvriers eux-mêmes. Ceux-ci forment une population intéressante qui ne connaît pas le chômage du lundi, se distingue par son intelligence et son aménité et a gardé, dans le milieu wallon, les tournures et l'accent de l'idiome natal. Cette grande famille, en effet, suivit la fortune de ses directeurs, à la suite du démembrement des verreries de Vonèche, près de Givet. Tandis que le propriétaire allait porter son industrie en France, ses anciens collaborateurs gagnaient la Belgique, où ils acquéraient les bâtiments de l'abbaye; et la primitive colonie ne tardait pas à se reconstituer.
Au sortir du village, de sa grande rue animée par les boutiques et les houillères qui
PROVINCE DE LIÈGE
hérissent leurs cheminées dans le plein de l'agglomération, on longe une file de vieilles maisons en pierres et en briques, à toits en saillie ; bientôt un barrage strie le fleuve de sa chute d'eau : les rives s'animent. Des chalands amarrés au quai, un va-et-vient de bateliers, d'innombrables profils de pêcheurs à la ligne échelonnés, çà et là une enseigne maritime : « Au steamer de Seraing, A la ville de Batavia », etc., mettent en cet endroit comme l'aspect d'un petit port minuscule. Au loin, le pont de Seraing délinée sur les collines bleuâtres son treillis métallique.
On touche ici à un centre de production considérable; les deux mondes sont les tributaires de la prodigieuse industrie fondée en cette partie de la Meuse par l'Anglais John Gockerill; et cependant rien tout d'abord ne fait pressentir l'énormité du monde noir dérobé derrière l'espèce de palais, à la large et décorative façade, qui s'aperçoit du quai.
Il faut franchir la cour d'honneur, dépasser les bâtiments de service, laisser derrière soi les bureaux, puis s'engager dans le labyrinthe des ateliers, des laminoirs, des hauts fourneaux et des aciéries. Alors la rue, la nature, la vie, tout s'oublie; un Tartare s'ouvre devant les pas, avec ses gouffres, ses chaudières, ses fournaises; une demi-journée suffit à peine pour parcourir au pas de course tous les cercles de cet enfer. On voudrait trouver un autre mot pour ne pas se répéter, et c'est toujours à celui-là qu'on revient. Lui seul a la vertu évocative quand il s'agit d'un lieu d'effroi et de prodiges, avec le feu partout, des embrasements sous les pieds et sur la tête, cent tonnerres qui roulent, faisant pâlir l'homme d'admiration et d'effroi. Quand, après tous ces vertiges, le tympan fracassé par les artilleries des pilons et des forges, les yeux brûlés, la gorge raclée par les fumées, couvert de poudre et d'étincelles, on sort de l'antre, il semble qu'on échappe à la Mort et aux Furies.
Lequel de ces princes-évêques qui, pendant des siècles, goûtèrent là le repos, le charme des musiques et les langueurs du bien-être, eût soupçonné la métamorphose de la riante villa mosane, avec ses jardins ombreux, ses charmilles, ses bosquets d'amour et de songe, en cette caverne des Mille et une Nuits, grouillante d'un peuple de gnomes et de kobolds qui, au soleil et dans les ténèbres, sans répit extraient l'or des métaux? Certes, ce fut un homme extraordinaire, un Napoléon de l'industrie et des affaires, ce John Gockerill qui, un jour de l'an 1817, s'en vint débarquer à Seraing avec un état-major d'ingénieurs, anglais, comme lui.
Il fallut dix ans à peine pour que l'Europe entière prît feu aux étincelles de la grande enclume que l'inventeur portait dans sa tête, symbole de toutes celles qui sans relâche retentissaient dans la fournaise créée par sa volonté. Chaque jour des installations nouvelles surgissaient de terre. En 1825 les grandes forges et la chaudronnerie se construisaient; les fours à puddler, à rechauffer et à souder, les laminoirs, les machines de la fabrique de fer étaient
Dessin de Barclay.