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L'ÉGLISE SAINT-MARTIN

mis en service trois ans après; puis la houillère Henri-Guillaume, avec ses puits, ses galeries, ses aménagements dans des proportions encore inusitées, entrait en exploitation; et en 1828 tout à coup s'allumait le premier haut fourneau à coke du continent. Autant d'entreprises, autant de victoires.

Malheureusement, au plein de ces grandes activités, une crise sévit, lourde, paralysant l'élan universel. Malgré un actif rassurant, la suspension des payements parut inévitable ; Marengo et Austerlitz s'effacèrent devant l'apparition de Sainte-Hélène. Et John Gockerill s'en alla mourir à Varsovie, tué peut-être par l'idée de son empire détruit. Une gloire

l'élernisera dans l'histoire de la métallurgie : l'introduction sur le continent de la construction des machines à vapeur, de la production des fontes au coke et de la fabrication du fer par la méthode anglaise.

Toutefois son œuvre ne mourut pas après lui : une société anonyme la soutint et l'étendit de ses capitaux. L'immense usine possédait déjà, à l'époque où il me fut donné de la visiter, cinq hauts fourneaux, une fonderie de fer qui se subdivise en trois halles, quarante fours à puddler et souder, douze laminoirs, sept pilons, une aciérie Bessemer composée de deux convertisseurs, dix-huit fours, neuf laminoirs, huit pilons et soixante et un moteurs, un nombre considérable d'ateliers de construction, montage, boulonnage, modelage, préparation des pièces mécaniques, etc., enfin un chantier de constructions navales, avec chaudronnerie, atelier des machines-outils, forges, menuiserie, cales, coulisses, darses et berceaux de lancement, toute une cité qui fonctionnait, celle-là, non sur la Meuse, mais sur l'Escaut, à Hoboken, près d'Anvers.

Une pareille nomenclature est bien faite pour frapper; mais elle vaut surtout par les conjectures qu'elle ouvre à l'esprit, la vision d'un pullulement humain, l'idée d'une Babel ouvrière et d'une Tyr de travail. Imaginez les ponts par centaines partis de là et jetés sur les fleuves et les rivières; les transatlantiques, les steamers, les locomotives, ces Léviathan et ces Bucentaures, à qui furent donnés ici les ailes et les poumons et qui, depuis, lancés à tous les vents de l'espace, avec la vapeur pour souffle, fatiguent la terre et l'eau de leur course furieuse. Et ils n'en sortent pas un à un, ces monstres; ils en sortent par volées, par flottilles, par caravanes. En huit ans, cinq cent quatre-vingt-trois machines fixes, deux cent six locomotives, soixante-dix-neuf bateaux à vapeur, deux monitors de cent quatre-vingts chevaux chacun, avec tours, affûts de canons, pompes, accessoires et rechanges, une trentaine environ de barges, bateaux-phares, bateaux-pilotes et dragues étaient livrés au gouvernement russe. Alors, pendant le temps de ces fabrications, l'atelier devient arsenal ; la Guerre attise les fours ; sa sœur la Mort fait bouillonner les creusets avec

PROVINCE DE LIEGE

du feu et du sang; et la géhenne est deux fois géhenne, par le travail et par le meurtre.

Mais la Paix aussi préside au grand mouvement de la fourmilière : la première locomotive et le premier rail sortent de Seraing en IKr>,\ et, vingt-trois ans plus tard, les compresseurs, aéromoteurs, roues et presses hydrauliques, perforateurs, affûts, etc., du colossal matériel employé au percement du Mont-Cenis. Imaginez, d'après ces données, les branlebas, les chassés -croisés de foule, les mugissements de ce monde de chair et de machines. Entendez l'effréné et discordant orchestre des forges, des laminoirs, des chaudronneries hurlant, grinçant, martelant, remuant les foudres dans un coup de tempête qui toujours recommence. Un mascaret de feu écume et roule de part en part; les fours partout ouvrent des gueules d'où giclent des pluies d'étincelles; et constamment les marteaux-pilons font partir, à travers les autres fracas, leur canonnade sourde.

Mais le grandiose, c'est vraiment là-bas, du côté des aciéries. Quand s'opère l'élaboration des métaux pour la fabrication de l'acier Bessemer, le hall sombre se transfigure dans les splendeurs d'une apothéose. La féerie avec ses trucs grossiers, ses machinations visibles, son appareil de théâtre, n'est rien en comparaison. Et bien plutôt, c'est un grand spectacle de la nature qu'on a sous les yeux, magnifique et terrible, comme si brusquement la terre ouvrait ses volcaniques abîmes. La fonte premièrement est amenée liquide du cubilot dans une cornue chauffée à blanc. Elle arrive, coule comme un fleuve d'or et de pourpre jusqu'à l'orifice où elle s'engouffre; et lentement la cornue se relève sur ses tourillons.

Alors commence le prodige. Une trombe, un ouragan part de la soufflerie, bouche boréale et ténébreuse, avec un mugissement horrible et s'abat sur la fonte liquéfiée. La mer n'a pas d'autans plus furieux; celui-ci croule du poids d'un typhon jusqu'au mêlai qui bouillonne, écume en vagues de feu, projette à la voûte un torrent de scories en fusion. L'émiettement d'un soleil éclabousserait l'espace de pareilles fulgurations. En un instant, l'air est rempli de coruscations aveuglantes; des nuées d'étincelles éclatent, pétillent, tourbillonnent; et peu à peu une flamme, jaunâtre d'abord, blanchit dans le creuset. Cependant l'effroyable coup de vent continue à rugir; le bouillonnement s'accentue; les matières incandescentes s'élancent en fusées plus compactes; une pluie rouge bat les murs, vole au loin, embrase le hall entier. Tous les aspects en demeurent brouillés; on est emporté soi-même dans les remous du brasier; l'incendie, comme une houle, mange le sol et l'air, monte en spirales, croule et rampe et se tord.

Puis, à mesure que le carbone de la masse en réduction diminue, la cornue bleuit ; la projection du laitier s'alentit; la formidable bouche cesse de souffler; l'acier s'écoule dans une poche, d'où il passe dans les lingotières. Et l'on reste aveuglé, les orbites trouées par la vertigineuse ascension du feu, sentant tourner autour de soi une roue flamboyante. L'enchantement a duré un quart d'heure à peine et pourtant s'imprime, inoubliable, dans la mémoire.

Entrée à Liège. — Les coteaux. — Les usines. — Les tonnelles. — Les ponts. — Les quais. — Le quai de la Batte.

La Goll'c. — Le Perron. — Le Mont-de-Piété.

Toutes les heures, un bateau part de Seraing pour Liège, opportun et facile observatoire pour assister au déroulement du grand paysage industriel qui borde les rives. Le léger vapeur fend les eaux vertes; une fraîcheur monte du fleuve; à chaque instant les versants

avancent ou reculent, chauves, lépreux, chevelus, aériens, vêtus de rayons ou de nuées; et le rivage a l'air de marcher.

Là-bas, Seraing, sur la droite, s'enfonce dans un tourbillon fumeux, avec ses terris, ses cheminées, les gaz bleus de ses hauts fourneaux ; à gauche, Jemeppe s'étage sur une butte, dans les suies et les poussières; et les usines, les houillères, les buttes de schistes et de scories s'entassent, bouchant les perspectives de leurs amas difformes.

La grande forge de ce pays du fer et du charbon bat là son plein, furieuse et rauque, nourrie de sang humain. Toujours un moloch, un antre éclaboussé de ténèbres et de feu se dresse à l'horizon, ou, plus proche, reflète sa silhouette bourrue dans la Meuse, enchevê-

Dcssin de Barclay.

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