‹ La BelgiqueChapitre 160 sur 187 · L.V FONTAINE DE LA VIERGE · texte numérisé non relu

L.V FONTAINE DE LA VIERGE

coteaux d'Àvroy; et les maisons de plus en plus se pressent; la rive droite se masse dans les fumées; on commence à sentir battre le pouls d'une grande ville.

A l'arrière décroissent dans le lointain le Jardin d'Acclimatation et son kiosque, les deux arches du pont du Commerce, le parc public aux frondaisons touffues. En revanche, de nouvelles échappées s'ouvrent à l'avant : là-haut, dominant de sa masse énorme les façades étagées à mi-côte, Saint-Martin plante sa lourde tour carrée; la flèche aiguë de Saint- Walburge vrille un instant le ciel; Saint-Jacques laisse voir un bout de son architecture guillochée.

On dépasse ensuite les bâtiments de l'évêché et du séminaire, à demi cachés dans les feuilles ; et le pont de la Boverie évide sur la fuite de l'eau ses cinq arcades comme des porches. Bientôt après apparaît le pont des Arches, avec ses piles puissantes décorées d'allégories.

Le fleuve semble alors s'élargir encore; un cri vous échappe; à droite et à gauche des rives se déroulent deux lignes de quais admirables : ici le quai des Tanneurs; là ce fameux quai de la Batte, avec son fouillis de cafés-concerts, de gargotes et d'échoppes, sa joyeuse maison de la Goffe de haut en bas imbriquée d'ardoises, et plus loin, à l'extrémité de la

courbe que décrit la Meuse, un curieux profil de maison du dix-septième siècle, en briques et en pierres, le Mont-de-Piélé, anciennement résidence du munitionnaire Curtius, grosse bâtisse flanquée d'une tour carrée à son pignon d'angle et historiée à la face antérieure de bas-reliefs facétieux dont l'imagier a fait une illustration au ciseau des fables de La Fontaine.

On est là au plein cœur du vieux Liège ; les jours de marché, tout ce quai de la Batte s'anime d'un grouillis-grouillot d'attelages, de maraîchers, de « vendeurs d'hommes », de portefaix, d'oiseleurs et de marchands d'orviétan piaillant, hognonnant, trafiquant, mêlant des quolibets aux boniments et se démenant à travers un tohu-bohu de tréteaux, d'étalages de légumes et de fruits, de tentes et de parapluies. Débarquez à la Fonderie de canons, refaites à rebours, dans le sens de notre gravure, la promenade de ce quai turbulent, puis jetez-vous dans une des tortueuses et minces ruelles qui coupent par tranches ce populeux et caractéristique quartier : vous ne tarderez pas à déboucher sur le grand Marché, quelque chose comme le Forum de la cité, une délicieuse place oblongue, dentelée par les pignons des hôtels des corporations et qui surtout tire sa célébrité d'une colonne annelée, en haut de laquelle s'entrelace un groupe des Grâces. La colonne elle-même repose sur un soubassement à degrés; celui-ci est supporté par quatre lions accroupis; et tout le petit édifice sert de couronnement à une fontaine. C'est le Perron, un nom qui retentit à chaque page de l'histoire liégeoise. Au même endroit se dressait au quinzième siècle la borne au pied de laquelle se promulguaient les lois : Charles le Téméraire, l'exterminateur de la cité, la fit abattre; mais elle reparut sous Marie de Bourgogne; et brusquement un ouragan l'emporta. Finalement on lui donna la forme d'art qu'elle a encore aujourd'hui. Delcour, qui sculpta le joli groupe, ne pensait pas à symboliser une idée patriotique; et cependant celle-ci demeure incoerciblenient attachée au Perron. Ce Delcour était un artiste d'un caprice inépuisable et un peu fou : il eût rempli le monde des floraisons de son génie; mais Liège surtout eut sa part de cette fantaisie alerte qu'il prodiguait en d'exquises statuettes, agitées et spirituelles. La Vierge de la fonlaine de la rue Yinave-d'lle, en son claquement de draperies et ses élégances rococo, donne bien la note de son facile esprit, si joliment maniéré.

Panorama de Liège vu des hauteurs de Cointe. — Les ponts, les rues, les églises. — La ruche en travail. — Symphonie en gris. — Le vieux Liège et la ville nouvelle. — La p'ace Saint-Lambert. — L'ancienne cathédrale. — Le palais des princes-évêques. — Alhambras, pagodes et préaux. — Maître François Borset. — Le palais de Justice et l'hôtel provincial. — Publémont — Rue Hors-Château. — Saint-Paul — Saint-Jacques. — Saint-Martin. — Saint-Barthélémy. — Le cloître Saint-Jean et la tour de Notger. — Les fonts baptismaux de Saint-Barthélemy. — Activités d'art au pays de Liège. .

Une rue qu'on prend près des Guillemins oblique à droite, franchit un pont, et de raidillon en raidillon achemine à une large voie, récemment pratiquée dans le coteau.

A mesure qu'on monte, la vue plonge à travers des percées; les collines, en se rapprochant ou s'espaçant, diversifient les perspectives ; quelquefois, par une échancrure, on aperçoit des coins entiers de la ville et de ses faubourgs, tout un entassement de toits et de pignons, coupé par les hautes cheminées des usines et des fabriques. C'est déjà ici le grand air des espaces, une odeur de la nature laisse moins sentir le relent d'oing et de suie apporté de la vallée par le vent; on dépasse les vastes installations de l'Observatoire. Le fleuve s'est reculé à gauche, dans les alternatives de silence et de bruit de ses rives ; on n'aperçoit plus que les ondulations supérieures du défilé au fond duquel s'allonge sa grande nappe verte ; et un plateau se

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déroule, dont la descente tout à coup ménage le panorama de Cointe, le plus saisissant dans cette suite d'échappées qui sollicitent partout les yeux.

D'ici, en effet, c'est presque Liège entier qui se développe avec ses deux rives d'une physionomie si tranchée. Une longue scintillation métallique suit la coulée de la Meuse à travers le paysage d'ardoises et de briques qu'elle découpe. Quatre ponts, le pont de l'Acclimatation, le pont Neuf, la Passerelle, le pont Léopold, font au-dessus des eaux une enfilade d'arches s'amincissant dans la reculée, entre la ligne prolongée des quais. Tout au fond, une courbe qui ferme l'horizon se dentelle du fouillis lambrequiné des petites maisons du quai de la Batte ; et le grand miroitement du fleuve se perd ensuite dans l'entonnoir de montagnes dont les cimes moutonnent au loin.

Cependant, à notre droite se déploie, touffue comme une forêt, l'agglomération des

Dessin de Armand Heins.

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