‹ La BelgiqueChapitre 162 sur 187 · L'ÉGLISE SAINT-PAUL A LIÈGE · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE SAINT-PAUL A LIÈGE

presque calmes si on les compare à la somptueuse fantaisie intérieure. Pourtant la balustrade des combles, avec ses arcatures trilobées, les très belles fenêtres maillées à mi-hauteur par les meneaux, l'admirable baie géminée des transepts et, plus haut, les entrelacs des gables concertent, derrière les minces contreforts, une architecture qui suffirait à la gloire de toute autre église.

Une curieuse ordonnance de portail, du plus pur renaissance, s'est greffée, au bas côté gauche, avec sa superposition de colonnes et de niches, sur le vestibule d'entrée, éclairé

par six fenêtres ogivales et couronné d'une voûte à compartiments prismatiques. Et rien n'est charmant comme cette disparate qui tout à coup accroche aux parois flamboyantes les lignes harmonieusement balancées d'un tableau de pierre, signé de la griffe d'une autre époque, et qui, par une surprise d'art, s'harmonise avec l'élancement des pinacles et des contreforts.

Moins parée, mais plus imposante, illimilant l'ampleur de son vaisseau, Saint-Martin, du haut de sa butte, semble dominer, spirituellement non moins que matériellement, toutes ses pareilles échelonnées au bas de la côte. L'ogival tertiaire y garde, à travers la vaslitude des proportions, une grandeur à laquelle ajoute la sobriété de la décoration. Deux rangs de colonnes octogonales, coupées aux angles de demi-colonnes cylindriques, espacent leurs arcalures sous le déroulement du triforium et supportent la retombée des voûtes nouées de nervures croisées. Puis, au-dessus du chœur, le grand arc surbaissé tout à coup se prismatise en d'infinis et radieux segments qui se ramifient à travers les floraisons de la polychromie et, semblables à des trajectoires de fusées, s'en viennent s'éteindre parmi l'étincellement des verrières. Comme à Saint-Paul et à Saint-Jacques, un tronçon de tour carrée, énorme, s'aperçoit à l'entrée sans couronnement, avec la mélancolie des œuvres interrompues.

Il semble que Liège soit vouée aux églises veuves de tours ; ses plus beaux temples sont dépossédés de cet appareil si éminemment religieux, dressé en plein ciel comme un flambeau, un hymne, la mystique échelle qui monte à Dieu. Alors que partout en Flandres l'église évide et ciselle ses lanternes de pierre dans le bleu de l'air, ici quelques tours romanes, vénérables et trapues, indestructibles comme le roc, lèvent seules la tête. Les révolutions humaines, peut-être aussi l'appauvrissement de la foi n'ont pas permis aux autres de s'achever en une ascension vers les Trônes et les Dominations. Et cependant Liège a, plus qu'aucune ville, la coquetterie de ses temples : elle les restaure, les complète, les regratle et les peinturlure à l'excès. Quelquefois, à force de peinture neuve, les voûtes finissent par prendre un air bariolé et profane, auquel ne manquent même pas toujours les paillons.

On se repose de celte modernité irrespectueuse dans la contemplation des grandes aïeules rigides, comme momifiées, celles-là, en leurs gloires immarcescibles, Saint-Jean l'Évangéliste, Saint-Denis, là-bas Saint-Barthélemy. Tandis qu'autour d'elles les siècles ont tout emporté, leur antiquité semble défier les atteintes du temps.

A Saint-Denis, comme une ramure à un tronc, la primitive nef, austère, vide d'ornements, est restée accrochée à la tour. De même, la sombre carapace de Saint-Barthélemy, à part le portail d'entrée, perpétue la sévérité romane en ses fenêtres plein cintre et ses tronçons de tours, altérées toutefois par des gables et des toitures. Et Saint-Jean, lui, plonge plus avant encore dans le passé; sa tour a le pied pris dans les poussières même du farouche Notger; là fut la tombe du grand prélat violent; là sont encore ses os. Et cette masse sacrée, de tournure byzantine, avec ses deux tourelles rondes, plus petites, comme une paire de jumeaux au giron d'une bessonnière, toutes trois du reste frustes, corrodées, moussues, à jours étranglés de barbacanes, parait vraiment faite à la spirituelle ressemblance du terrible évèquc.

A l'ombre de ce raide profil, un petit cloître ogival a poussé, silencieux, entourant un préau verdi d'herbe, avec des bas-reliefs, des plaques tombales, des inscriptions dans la pierre des murs. Tout autour, des degrés conduisent à des portes percées de judas grillagés; un bouton de sonnette pend à une tringle ; des fenêtres aux rideaux soigneusement tirés s'ouvrent à côté; et par moments un homme, une femme sonne timidement. Ce sont les clients des ecclésiastiques dont la vie s'écoule, à un pas du sanctuaire, dans la paix moisie de ce refuge, et qu'à l'heure des offices on voit sortir des humbles petites maisons, tirant la porte sur leurs talons, la soutane battue par leur marche pressée.

PROVINCE DE LIEGE

Liège a plusieurs de ces cloîtres; celui de Saint-Paul est cité pour son élégance; mais le cloître de Saint-Jean, plus modeste, a un charme d'oubli, tout perdu dans les gloires de la tour de Notger. On vivrait là heureux, loin de la rue, avec une œuvre longue et patiente à accomplir, comme les vieux moines.

Toutes ces églises, les très vieilles et les autres*, possèdent des trésors, des reliques, des

Dessin de l'aylor.

l'église saint-barthélemy a liège.

restes du vieux culte, qu'il faut étudier sur place. A Saint-Paul on vous montrera des ivoires, des triptyques, des broderies d'or et de soie, un buste de saint Lambert, prodigieux de ciselure, le groupe de saint Georges, offert à l'église par Charles le Téméraire en expiation des horreurs du sac de la ville. Mais rien ne vaut le chef-d'œuvre d'art qui se voit à Saint- Barthélemy, ces admirables fonts baptismaux martelés pour la grande Saint-Lambert et qui, depuis, servent, dans le vieux temple roman, à l'ondoiement des générations catholiques. La sainte cuve est supportée par un rang de bœufs engagés à mi-corps dans le soubasse-

ment, cornes hautes ou obliques, d'une nerveuse et puissante ossature; sur les parois, cinq scènes du Nouveau Testament alignent une suite de tableaux délicieux, se rapportant aux cérémonies du baptême; et toute la construction a pour socle un entablement circulaire en saillie.

L'orfèvre qui cisela cette merveille, Lambert Patras, batteur à Dînant, était, certes, un grand artiste pour avoir exprimé, avec ce charme expressif, l'ingénuité et l'intensité du geste dans cette abondance de petits personnages d'une humanité si naturelle et si précise. On reste confondu devant cette date de 1112, dont parle Jean d'outre-Meuse et qui est le millésime de cet étonnant travail. Telles figures, les deux Ëphèbes arrosés de l'eau lustrale particulièrement, ont déjà la grâce et le sentiment des précurseurs immédiats de la Renaissance; les draperies ondulent autour des corps, et ceux-ci se meuvent sans lourdeur, en des attitudes dont la naïveté n'a plus rien de puéril.

Lambert Patras, d'ailleurs, si extraordinaire qu'il nous apparaisse dans son oeuvre, ne fait que s'ajouter, tout en tête, il est vrai, par le temps et le talent, à la phalange d'artistes magnifiques qui travaillaient au pays de Liège. Parmi ces autres centres de la dinanderie, Tournai, Bruxelles et Bruges, deux villes surtout avaient un renom, Dinant et Bouvignes, qu'une rivalité d'art et d'industrie heurta sur tant de champs de bataille.

C'est à Dinant, la cité des Copères, que fondait, inventait et ciselait au quatorzième siècle ce Jehan Josès dont on admire à Notre-Dame de Bourges le lutrin et le grand chandelier pascal; et presque en même temps Nicolas Joseph (Josès?) était employé par le duc Philippe le Hardi pour les Chartreux de Dijon et les monastères de Bourgogne. Vers 1455 et li50 un autre batteur illustre, Jacques de Germes, élevait à des mémoires princières des monuments vantés, aujourd'hui disparus. Un siècle plus tard, deux bucoliastes, Joachim Patenier et Henri Blés, celui-là à Dinant, celui-ci à Bouvignes, créaient le paysage animalier et rustique. Liège, de son coté, avait des émailleurs, des enlumineurs, des orfèvres, des sculpteurs réputés : tous ensemble formaient une ruche industrieuse qui ne chômait pas et dont les activités dominaient les immémoriales agitations politiques de l'époque. Puis l'art wallon, jusqu'alors catholique et naturiste, adhère au rituel du paganisme restauré; ses peintres Lambert Lombard et Gérard de Lairesse, faciles, abondants, tous deux grands assimilateurs, italianisent leur race dans des ordonnances compliquées et décoratives; et un beau sculpteur, imaginatif et de métier incomparable, Jean Delcour, par moments va jusqu'à refléter le style furieux de Bernin.

Absence d'édifices gloriûant les libertés communales. — Les Liégeois dans le passé. — Une meute de carnassiers. — Le gouvernement des princes-évèques. — La vie en l'air. — Un petit Paris. — Particularités du caractère liégeois. — L'armurier. — La boteresse.

À Liège, la basilique, la maison épiscopale, Dieu et l'évêque remplacent les tours et les curies qui, en pays flamand, magnifient l'orgueil des communes.

Le peuple liégeois, toujours à l'avant-plan dans l'histoire réelle, la grande histoire souffrante du quinzième et du seizième siècle, s'atteste médiocrement dans les témoignages de cette histoire écrite que les siècles ailleurs gravent au fronton des édifices. Il n'a pas, comme à Bruges, à Gand, à AuJenaerde, à Louvain, à Bruxelles, la grande volière où chante lame publique ni l'antre du lion. Le souffle profond de ses gaités et de ses colères n'a pas laissé d'écho dans ses temples et ses palais. Son Hôtel de ville serait une belle demeure privée,

PROVINCE D E LIÈGE

mais ne symbolise pas les énergies d'une race. Enfin, un groupe galant et fleuri, au haut d'une colonne, perpétue seule, en la dénaturant, la tradition du vieux Perron.

Mort pour l'édifice, sans rien qui l'évoque matériellement, il ne revit que dans les chroniques, indompté, superbe, disputant à l'ogre, évêque ou duc, sa chair spirituelle et corporelle. Et le duc est tantôt ce Jean sans Peur, le vainqueur d'Othée, tantôt ce chourineur ivre de colère et de sang, ce politique des coups de folie furieuse, l'inexorable Charles le Téméraire ; l'évêque, tantôt ce coupe-jarret, Jean de Bavière, dit Jean sans Pitié, tantôt ce pince-bourse, le simoniaque Louis de Bourbon, et plus tard les Ferdinand et les Maximilien de Bavière, toute une meute de carnassiers qui s'entend pour le spolier, le tromper, lui sucer son or et ses moelles, finalement l'éventrer comme une bête de boucherie.

Chose admirable : à travers tout, il demeure le Peuple, celui d'alors et de plus tard, le héros et le combattant, s'immolant sur l'autel des libertés, mais toujours renaissant de son sang et de ses cendres, vrai phénix.

Peu d'annales ont plus de gloire et de vicissitudes ; d'un bout à l'autre ce sont des rébellions, des défaites, de hautes vertus civiques, d'efïroyables désastres, la vie humaine coulant à torrents, le miracle de la fable virgilienne : les abeilles s'engendrant de la mort. Abeilles, en effet, mais dont la cire sert à bâtir des palais de prélats et de princes. Aucun pouvoir ne ressemble d'ailleurs à celui qu'ils subissent et sapent tour à tour, cette main lourde et sacrée où la crosse est d'or, mais les doigts de plomb. Quand la notion de l'Etat est partout confuse, leur gouvernement s'équilibre déjà par le système des contrepoids : des chartes, des droits civils, un appareil démocratique contrebalancent l'autorité du maître, roi par les hommes et par Dieu ; ils ont un réseau solide dont les mailles se replient et enferment l'évêque au bon moment. La paix de Fexhe qu'ils font signer au quinzième siècle leur assure presque les avantages d'une constitution moderne.

Au seizième et au dix-septième siècle, ils possèdent un mécanisme gouvernemental qui leur garantit les droits civils et politiques les plus étendus : le clergé, les nobles, le peuple prennent part aux affaires publiques ; on ne vole qu'avec l'assentiment des trois états ; la confiscation est prohibée ; et si le souverain demeure en dehors et au-dessus de toute atteinte, un tribunal redoutable cependant connaît des agissements de ses ministres.

Ce haut état social pourtant n'a rien laissé après soi, pas un édifice, ni une tour, ni un beffroi. Là-bas, vers la mer, un hymne sort des maisons du peuple, de ces donjons, de ces créneaux bâtis dans le ciel ; le Flamand, race de songeurs et d'artistes, cimente la pierre avec son âme et sa chair. Mais en pays wallon l'esprit n'est plus mystique. Même la basilique, avec sa prodigalité de fenêtres et ses Ilots de clarté, si merveilleux qu'y soit l'art, perd de son mystère en perdant de ses enveloppantes obscurités. Le coupant et dur silex des rocs voisins perce jusqu'en ces natures d'hommes industrieux, positifs, dédaigneux de la chimère.

De ce côté donc, point de surprises pour l'étranger. Le charme est ailleurs, dans l'assiette de la ville à mi-côte, dans l'amphithéâtre de collines qui l'enserre, dans le labyrinthe de ses petites rues emmêlées comme les tortilles d'une forêt, dans ses venelles en escaliers qui vont, grimpent, biaisent à travers les maisons, dans ses vieux murs fleuris de violiers, ou dans la superposition de ses terrasses étagées le long des pentes avec des rampes en bois, des pavillons chinois, des galeries et des belvédères, dans les bosquets et les parterres de ses jardins suspendus, dans cette vie en l'air et cette fraternité de la montagne et de l'habitation, si loin des banales symétries de nos capitales.

Il est aussi dans la gaîté et la vivacité du caractère, les saillies de l'esprit local, une

verve gauloise et rabelaisienne qui pétille au moindre choc, le liant et l'aménité de ce peuple si vile conquis, sans morgue ni réserve, et qui se livre dès l'abord. Grand ami du plaisir, il aime les godailles, la bâfre, la fêle, non par goût de la crapule, mais par un épicurisme sensuel qui lui fait exprimer les sucs de la vie. Là où un Flamand s'entonne, engoule les nourritures, lape le vin et la bière, se satisfaisant d'une large joie animale, le Liégeois apporte une fleur de poésie : gais devis, musiques, ballades sur l'eau, la grâce d'un joli sourire de femme. Personne n'a au même degré l'art d'animer une partie ; c'est un imprésario de fêtes galantes, jamais à court de ressources; avec lui, la folie ne languit pas, et il improvise encore des sauteries, des pique-niques, des chansons, quand tout semble épuisé. Par là-dessus rieur, hâbleur, craqueur, la moquerie aux dents, mais le cœur sur la main, avec une finesse dans la gaudriole et peut-être une distinction plus déliée que le Wallon n'est accoutumé. A un pas de la Prusse, c'est comme le Parisien d'une petite France, avec ses vignobles, les « mouches » et les équipées canotières de son fleuve, et, sur les berges de Kinkempois, ses guinguettes, ses pelouses à danser et ses fritures.

Le peuple lui-même, en son dur labeur, garde une jovialité et une insouciance bon enfant, une politesse accorte et familière, une complaisance qui ne marchande pas la peine. Dans le haut comme dans le bas, le plaisir alterne avec le travail : toute la semaine, la forge flambe, activée par les bras et les intelligences ; puis le dimanche apporte une trêve. Et c'est par milliers que l'industrie compte ici ses capitaines et ses soldats. Houillères, verreries, laminoirs, usines sont l'immense armée noire; une élite d'ingénieurs la commande; ensemble ils plongent au cœur des batailles enflammées. A toutes les expositions universelles, ce vaste effort collectif a paru reculer les limites du connu; ils appliquent, inventent, multiplient l'emploi de la mécanique ; et la grande école des mines liégeoise, en outre, discipline incessamment des bataillons pour les explorations futures. Cette nombreuse et vive jeunesse, venue de partout avec des idées d'étude et de plaisir, tout à l'heure bouchera les vides dans la légion des hommes du fer, du feu et du charbon ; et, en attendant, elle jette dans l'air de la ville la chanson et l'éclat de rire de ses vingt ans.

Parmi tant d'industries plus âpres, Liège en possède une qui l'a rendue célèbre par le monde : sa fabrication d'armes. L'armurier est ici le véritable ouvrier de la cité et le type populaire par excellence ; à lui seul il emplirait les places, si les métiers se levaient encore, comme autrefois; partout son enclume bat : des quartiers entiers font entendre le bruit d'un immense atelier; et les femmes, les hommes, les enfants, tout s'emploie à limer, polir, ajuster, fourbir l'acier, de l'aube à la nuit. Dans certaines rues, l'unique circulation se compose de leurs allées et venues; le pavé trépide sous le roulement des chariots chargés de montagnes de fusils; toute fenêtre encadre un établi, avec de cordiales et rudes figures se mouvant autour. A la longue, la spécialité du travail a invétéré en ces curieuses agglomérations des mœurs et une physionomie distinctes. Un armurier n'accepterait pas d'être confondu avec les artisans des autres métiers, les jugeant inférieurs dans leurs pratiques à ce que la main-d'œuvre exige de sa part d'adresse et d'ingéniosité. Et quelque chose de la vaillance et de la franchise militaires a fini par passer dans son caractère, établissant ainsi des affinités entre la destination réputée glorieuse des armes qui par milliers sortent de ses forges et son constant labeur pour leur donner leurs mortelles et secrètes vertus.

Dans ces mêmes quartiers se retrouvait aussi, il y a quelque vingt ans, en son originalité bourrue, la créature hommasse et parcheminée, la puissante, fruste et musculeuse femelle virilisée par ses coups de force, la « boteresse », comme on appelait ce véritable homme de

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