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UNE RUELLE A LIÈGE : LES BOTERESSES

Dessin de Xavier Melleri).

peine de la ville. Le brûlot aux dents, une bourre de poils sechevelant sur le front, on la voyait monter et descendre les raidillons de Pierreuse, la hotte ou « bot » au dos, à grandes arpentées de ses maigres tibias, sous des charges qui auraient fait ployer des bêtes de somme. Sans trébucher, d'une haleine elle faisait le trajet de Liège à Maestricht, avec un bât de cinq cents kilos, ne s'arrêtant qu'aux bouchons de la route pour ingurgiter d'un trait de pleins verres de genièvre, agressive, haute en gueule, toujours rognonnante.

Bâtie en force comme un vrai mâle, elle s'enorgueillissait de ce dicton : « un Flamand bon pour deux Wallons, mais une boteresse bonne pour deux Flamands ». Quand on éleva la butte de Waterloo, haute de deux cent vingt-six marches, elles arrivèrent en masse, s'attelèrent aux chariots, brouettèrent les terres, infatigables. En temps ordinaire elles s'employaient surtout à transporter des bottelées de fusils, qui, échafaudées en travers de leurs épaules, dressaient au-dessus d'elles de menaçants édifices. Les jours où chômait ce travail, elles s'occupaient à confectionner pour les citadins des boulettes mi-terre mi-charbon; les

l'ourthe a esneux.

mains sur les hanches, elles dansaient des bourrées devant les portes, à coups de talons pulvérisant la houille et rythmant leurs saltations avec des refrains burlesques; ensuite elles pétrissaient dans leurs mains la pâte molle, l'arrondissaient, finalement la mettaient sécher sur l'aire; et les trottoirs ressemblaient à des maies chargées de petits pains noirs, dans un fournil de boulanger.

Cette habitude ne s'est pas entièrement perdue à Liège; les gens qui ne possèdent ni jardin ni cour font encore fabriquer leur combustible dans la rue; mais il manque la silhouette furieuse, les tours de reins saccadés et l'égrillarde garrulité des boteresses du bon temps. La race des terribles commères s'est abâtardie; de portefaix qu'étaient les mères et les aïeules, celles d'aujourd'hui sont devenues commissionnaires et messagères sur les marchés et les places publiques; elles ont toujours les épaules sanglées des bretelles du bot, mais ne portent plus que des charges légères, denrées, légumes, petits paquets; et, loin d'être des maugrabines, quelques-unes sont avenantes, frisques et gorgiases. Tous les matins elles s'assemblent, soit place Saint-Lambert, soit en quelque autre lieu de la ville, attendant le client : c'est là qu'on vient les trouver et que se font les accords.

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Le dimanche à Liège. — Les divertissements du peuple. — Le canotage, les guinguettes, les sauteries. — Le cramignon. — Excursions et promenades. — Chaudfontaine. — La ligne de L'Ourthe. — Tilff et Esneux. — Franchi mont, — Spa.

Le dimanche venu, la fourmilière liégeoise fait halte, clôt ses vitrines, gagne les champs ou tumultue aux foires de paroisses. Par ribambelles, les ouvrières, les trottins, les demoiselles de magasin, comme une nuée de papillons, s'abattent sur les carrousels, envahissent les embarcadères, fuient vers les tonnelles. Svelte et brune, l'œil émerillonné, la lèvre mutine, folle de musique, de bals et de friture, la Liégeoise fait alors claquer ses rubans et son rire

dans de grandes parties qui battent les buissons, glissent sur l'eau, tournoient au ronflement des orchestres. De Petit-Bourgogne à Liège, la campagne est prise d'assaut; des trilles, des chants, des vols d'oiseaux lâchés emplissent les bois de Kinkempois ; on monte la côte de Vivegnis ; on se répand à Ju pille, Herstal, Angleur; tous les coteaux sont diaprés par la tache claire des robes et des ombrelles.

Le soir, après les galopées, les sauteries et les repas sur l'herbe, on regagne enfin la ville pour faire le « cramignon », cette farandole wallonne qui traîne par les rues, s'allonge par les places, se tord et se replie à travers des quartiers entiers, les mains enlacées, comme un gigantesque reptile. Alors les maisons se vident; hommes et femmes se mêlent à l'énorme guirlande humaine; on était cinquante, on est bientôt cent; une voix chante une ronde populaire que la bande entière répète en courant, gambillant, fringuant, tournoyant en longues ellipses autour des passants. Puis le cercle se rompt, la file se refait ailleurs, de nouveau l'air joyeux résonne là-bas, au loin; et jusque passé minuit, dans le noir des rues, ondule et va la folle sarabande. Il existe des recueils de ces lieds qu'on appelle aussi cramignons et dont le nom a fini par s'appliquer au branle lui-même : il y en a qui ont de la grâce et de la mélancolie; d'autres visiblement sont des satires, et presque tous ont trait à l'amour, en mal ou en bien. Un soin pieux va commémorer, sous la forme d'un monument, l'élégiaque et tendre génie de Defrécheux, le poète qui le mieux fit chanter l'âme amoureuse de Liège. Sa tradition n'est pas morte; aujourd'hui encore les gais rimeurs et les sensibles trouvères savent émouvoir la fibre populaire. Quelquefois des sociétés instituent un concours; ainsi faisaient les antiques chambres de rhétorique.

Tandis que les petits ménages d'artisans, les bandes d'étudiants, les équipes de canotiers et de canotières cherchent l'ombre des taillis, pèchent à la ligne sur les bords de la Meuse ou fendent l'eau à coups d'aviron, les familles bourgeoises, les riches marchands du « Carré »,

PROVINCE DE LIÈGE. 087

les smalahs d'employés s'empilent dans les trains qui sillonnent les délicieux pays baignés par la Vesdre et l'Ourthe. Un dimanche sans une redoute à Chaud fontaine, une ballade à Tilff ou une omelette aux auberges d'Esneux semblerait manqué. Dès le matin, les files de wagons, comme de grandes volières, s'emplissent d'un froufrou te ment de mousselines et d'un joli cailletis de rires; enfin la vapeur siffle, on démarre, et dans la glace des portières s'encadrent des collines, des barrages, des eaux écumantes, des villas perchées sur la côte ou assises dans la vallée. Un roulement de tonnerre se prolonge; la petite flamme jaune des lampes s'allume dans les ténèbres : c'est le train qui s'engouffre au creux des monts. Rien que de Liège à Verviers il y a onze tunnels; en tous sens la sape et la mine ont fait sauter les grands rochers farouches; on passe du jour à la nuit et de la nuit au jour sans pouvoir se reconnaître, emporté dans un tourbillon.

Brusquement un paradis de feuillages, moiré par les sinuosités de l'eau, se déroule ; du haut en bas la montagne est tapissée de verdures ; elle découpe ses crêtes en plein

CHAUDF0NTA1NE.

ciel, festonne au loin les horizons, élage partout ses amphithéâtres de taillis et de bois, et, comme au fond d'un entonnoir, une crique se creuse, rafraîchie par la bruine légère des cascatelles, avec des gazons, des bosquets, de roses façades de chalets égrenées sous des arbres. Alors les vitres tintent, les portières battent, le train débarque sur le quai les folles caravanes, qui, la minute suivante, se débandent sous les ombrages, escaladent les pentes vers Ninane et Beaufays ou vont tournoyer sur les pelouses du Kursaal. On est à Chaudfontaine, un Spa en miniature, comme l'autre célèbre par ses promenades, ses amusements champêtres et ses eaux thermales.

On a laissé là-bas la chaîne ; on va vers la nature ; l'eau, la montagne, les sentiers fleuris disent au cœur des paroles mystérieuses. Angleur s'efface dans les fumées ; sur les hauteurs le manoir de Colonster effile ses tourelles ; une histoire s'évoque, celle de ce Des Prez, maître du château et du pays, que l'évêque Notger promenait en Allemagne pendant qu'on rasait son donjon et que se bâtissait à la place une église, Sainte-Croix.

La locomotive crache, souffle, stoppe. « Tilff! » crie le garde. Et les uns, plus hardis, prennent le chemin des grottes, quatre heures de parcours à travers des salles aux noms

romantiques, les Harpes, les Echarpes, la Baignoire des Nymphes, le Boudoir des Muses, la Blanchisserie des Fées, quelquefois le long des précipices ; les autres errent à travers les prairies, gagnent le hameau de Merv, gravissent la côte qui mène à Esneux, vrai village de montagnes et rendez-vous de villégiature achalandé. C'est là tout à la fois comme une vie d'isolement et de famille : tout le monde se connaît ; la table d'hôte met un lien d'une heure entre personnes qui ensuite se dispersent, courent les aventures du plein air et ne se retrouveront qu'à la clarté des lampes, le soir, dans le coup de dents du souper. Mais le touriste du dimanche, lui, n'attend pas l'apaisement délicieux du crépuscule; un train passe; il s'y jette, heureux tout de même de cette indépendance d'un jour dans le grisant des monts.

Les marcheurs se font descendre à Pepinster, pour de là pousser jusqu'à Spa, par Juslenville, proche de Sohan où Las Cases écrivit le « Mémorial de Sainte-Hélène », Theux, une ville du quinzième siècle qui n'est plus qu'un grand village, avec une vieille église

TILFF.

à tour trapue, curieuse à visiter pour sa voûte plane, divisée en compartiments peints, ses bénitiers, ses fonts baptismaux et ses dalles funéraires, enfîa la Reid, une sauvagerie dans un désert, cinquante à soixante huttes mal hourdées autour d'une chapelle en torchis, feutrée de glui.

En chemin, on décrit un crochet vers Franchimont, une ruine énorme mangée par les lierres, toute une histoire sombrée là dans les ronces et les orties avec des sièges, des massacres, des incendies, des parades royales, depuis Réginard, le premier marquis, jusqu'à l'évêque Louis de Berg, sou dernier hôte, presque huit siècles de deuils et de gloires. Les princes, les ambassadeurs, les gens de cour qui allaient prendre les eaux de Spa y faisaient étape, au temps d'Ernest de Bavière ; et les cuisines flambaient, des tables fastueuses étaient dressées, les musiques rendaient les vins plus doux.

Passé la Reid, on est presque à destination. Bientôt une allée de grands arbres, une nef gothique bâtie avec des feuillages, entrelace ses voussures par-dessus les écumes d'un ruisseau barré de roches moussues : c'est le vestibule d'entrée au bout duquel tout à coup la ville apparaît, fraîche, lustrée, passée au vernis qui fait reluire sa trop vantée tabletterie.

PROVINCE DE LIEGE

A chaque ouverture de saison, Spa a l'air de sortir d'une de ces petites boîtes que le commerce a répandues partout, claires comme des miroirs où se refléterait une nature

pompadourée et qui lui ont fait un renom d'art à travers toute l'Europe. Les maisons, peintes à neuf, derrière leurs rideaux blancs, semblent cligner de l'œil au passant; il y a une invitation dans les seuils enlre-bâillés des chambres ; et, sur le pas des portes, les habitants eux-mêmes, agaillardis après les cagnardises de l'hiver, accortement dégèlent au soleil de petits sourires automatiques.

Spa, l'été, devient une grande auberge ; tout y est à louer, jusqu'aux moindres recoins ; le tablier du garçon servant ondule à travers les horizons comme une oriflamme. Mais on n'a pas encore taxé l'air, le ravin et la montagne; la promenade Meyerbeer, la promenade des Anglais,

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