PANORAMA 1>E SPA
requis d'apporter avec soi la tente sous laquelle on campait dans les prairies avoisinanles. Même deux siècles plus lard, les conditions de la vie y réalisaient si mesquinement encore l'idée d'une villégiature confortable, que Marguerite de Valois, reine de France et de Navarre, venue là sous prétexte d'une cure, aima mieux se cantonner dans Liège. « Les eaux de Spa n'estans qu'à trois ou quatre lieues de là, et n'y ayant qu'auprès un petit village de trois ou quatre méchantes petites maisons, madame la princesse de la Roche-sur- Yon fut conseillée par les médecins de demeurer à Liège et d'y faire apporter son eau.... De quoy je fus fort aise, pour faire nostre séjour en lieu plus commode et si bonne compagnie. »
Cette peinture dans la manière noire s'éclaircirait de quelques retouches, si l'ombre du royal écrivain, reprenant pied aux terrestres rives, pouvait confronter la pitoyable réalité d'alors avec l'amène et divertissante réalité actuelle. Une longue tradition de prospérité, basée
PROVINCE DE LIÈGE
sur les agréments de l'existence et les miraculeuses propriétés de ses fontaines, a fait du « petit village », où madame de la Roche-sur- Yon ne trouvait pas à loger, une avenante cité par laquelle plus d'une autre reine depuis a passé. Et cette immuable vogue s'explique encore par le privilège d'une nature exceptionnelle. Dans son entonnoir de montagnes qui la préservent des vents du nord, Spa garde, à côté de la désolation des Fagnes voisines, la fraîcheur et la grâce d'un petit paradis d'été, alternant les rumeurs de la ville avec les silences de la nature.
Montée aux plateaux de Hervé. — Dernières échappées sur Liège. — Féeries printanières. — Lu vie agricole. — Réapparition des fumées industrielles. — Verviers el ses industries. — Une fourmilière. — Tunnels et viaducs.
Cette grande vue de Liège, naguère aperçue du bateau de Seraing, puis des hauteurs de Cointe, va se dérouler une dernière fois devant nous, par longues échappées, dans notre montée vers les plaines du pays de Hervé qui, de rampe en rampe, nous conduiront à Verviers.
Dès Angleur, la vallée de la Meuse s'élargit; une poussée graduelle recule les montagnes de droite, tandis que celles de gauche, de leurs masses étagées, continuent à former la paroi de l'énorme vestibule empli par la coulée du fleuve; on coupe ensuite la chaussée qui court vers Tilff, et presque aussitôt le train franchit le pont de l'Ourthe dont, à dextre, dans des lointains bleus, la vallée se creuse entre des collines ondulantes et qui, à sénestre, reflète sur ses cailloux polis un fouillis de vieilles maisons en surplomb, à l'endroit où les eaux de la rivière s'épanchent dans la large nappe tluviale.
Des tourbillons fumeux obscurcissent tout à coup l'air; les ateliers de la Vieille-Montagne (mines de zinc) poudroient dans une blancheur crayeuse; Chènée, en contre-bas, groupe en une dégringolade de toits son agglomération turbulente; puis cette dernière activité de la grande industrie liégeoise s'efface dans des perspectives brumeuses : les combes chevelues de la Vesdre se dessinent au loin, rayées par les sinuosités de la rivière, qu'un pont enjambe sous la voie ferrée; on rentre dans la région sereine des paysages. Vaux à présent ondule sur des pentes, laissant émerger de ses feuillages des clochers et de vieilles installations, sous l'énorme butte de Chèvremont, à jamais célèbre par le tour picaresque que Notger, le terrible évêque, joua au seigneur de l'endroit.
Quand, après un quart d'heure d'escalade sur les bosses du mont, le long des stations d'un calvaire toujours visité des pèlerins, on atteint enfin la cime, une chapelle entre-bàille son humble vaisseau encombré d'ex-voto, presque à l'ombre du fastueux couvent érigé sur les poussières du primitif manoir féodal qui, superbe, régalien, les croix plantées en plein ciel, commande au fleuve, aux collines, à la plaine, à d'illimités et splendides horizons.
Cependant la vallée baignée par la Vesdre, entrevue tout à l'heure dans les lointains pâles, découpe maintenant, à travers l'échancrure plus vaste des avant-plans, la succession de ses croupes vertes, moutonnant à l'infini ; la vue s'est élargie : en même temps on plonge de plus haut dans ce labyrinthe de collines emmêlant en tous sens leurs courbes et festonnant le ciel d'une suite d'ourlets. Et brusquement une large crevasse, à gauche, ouvre une première percée dans la direction de Liège ; tandis que la machine ralentit et souffle en son ascension des côtes, la ville commence à sortir des brouillards ; mais le rideau ne se lèvera tout à fait qu'après Bois-de-Breux, dans cette promenade aérienne que le train semble décrire expressément autour de la montagne pour ménager la surprise d'un véritable coup de théâtre.
Graduellement les avant-plans s'abaissent, la déclivité des versants s'accentue, des rondeurs touffues de vergers, comme des trompe-l'œil dans les panoramas, concertent un effet de repoussoirs sur l'immense lumière imprévue des fonds. Alors le tableau se développe : Liège sort de sa cuve, gravit ses coteaux, lâcbe ses maisons sur les pentes ; tout un coin de la perspective se peuple d'un fourmillement de toits ; des clocliers çà et là piquent le ciel ; l'observatoire de Cointc pointe ses minarets ; là-bas la citadelle aligne ses profils géométriques.
Puis le bassin s'incurve cl s'élargit encore; à chaque tour de roue, la vitre des portières borde des horizons agrandis ; l'assiette de la cité se déploie, s'étale, finit par se reconstituer presque tout entière, avec des imbrications de faites en ardoises, des surgissements de tours, une futaie de cheminées ; et cela monte, s'empile, se tasse, prend la colline d'assaut, court à travers l'escarpement des banlieues. Tout en bas, la Meuse plaque ses luisants métalliques, un pont évide les trous noirs de ses arches, des quais prolongent leur grand mur
gris ; et de nouveau l'axe se déplace, la ligne décrit une oblique, le spectacle qu'on avait à gauche maintenant s'étend sur la droite, une longue éebancrure découpe par-dessus un océan de fumées, derrière les usines et les toits de Chênéc, la silhouette de la ville expirant dans les fluides aériens.
Au printemps, quand partout les vergers élagés sur les coteaux épanouissent leurs touffes roses et blanches, l'impression tient de l'enchantement : une clarté de bouquet émaille de haut en bas les pentes des collines; le vent secoue dans l'air une pluie de neige et d'étamines qui se répand jusque sur Liège; et par moments les tours, les rues, les places ont l'air de s'engloutir sous l'écroulement des floraisons.
Chaque paysage contient d'ailleurs en soi une beauté particulière qui s'accommode d'une saison plutôt que d'une autre. De même que les blanches féeries prinlanières enchâssent les panoramas liégeois dans un décor plus émouvant, les immenses plaines du pays de Hervé avec leurs champs de seigles, d'avoines et de froments s'entlambenl merveilleusement aux rouges soleils caniculaires. A l'infini les plateaux ondulent en vallonnements .légers, s'abaissant et se relevant sous un déferlement de hautes vagues d'or ; par instants un pignon de ferme est aperçu dans cette mer de céréales comme une proue à demi submergée par les eaux; et, tout de suite après, l'immense étendue jaune se referme sur lui. A Beyne, à Fléron, à Micheroux, le travail de la glèbe n'a pas de concurrence ; tout le monde s'emploie à féconder les maternelles entrailles d'une terre puissante et généreuse qui paye au centuple l'homme de ses sueurs ; et les cultures ne sont interrompues que par des pâturages. Hervé est la capitale de celte région agricole, et, si petite qu'elle paraisse, son nom a rayonné par le monde, porté par les arômes forts d'un fromage qui lui a conquis la célébrité. Chaque ferme contient une officine où s'élaborent et mûrissent les fameux cubes renommés tout à la fois pour leur délicatesse et leur pestilence ; l'abondance et la qualité des sucs distillés par les prairies gonflent ici, dit-on, le pis des vaches d'un lait plus substantiel qu'ailleurs ; et en effel les troupeaux qu'on aperçoit flairés à pleins fanons dans l'herbe des pacages s'égalent presque, pour la beauté et la santé, aux viandes magnifiques du Furnembach.
Cependant des mouvements de terrain ne lardent pas à succéder aux faibles circonflexions de la lande ; en même temps la campagne se morcelle en une infinité de clôtures ; des
KGLISE DE HERVE.
PROVINCE DE LIEGE
lignes d'arbres divisent les propriétés; la contrée prend l'aspect d'un grand échiquier losangé par les dormoirs et les enclaves maraîchères.
Au loin, dins la direction du canton d'Aubel, les chaînes de collines, qui nous avaient quitté au sortir de Bois-de-Breux, recommencent à denteler le ciel ; un vallon s'échancre par delà les versants qui lentement s'élèvent | à notre gauche ; puis le pays se creuse, la solitude des étendues agraires fait place à des agglomérations de maisons. Dison, dont les rues s'alignent dans un fond, bordées de fabriques et d'usines, nous rejette en pleines fumées industrielles.
Dison et Bodimont sont les faubourgs de la fourmilière humaine qui, à travers les temps, fut renommée pour la fabrication du drap. Au douzième siècle on estimait déjà les draps de Verviers ; au treizième, le prince-évêque de Liège oXrait de les mettre en