‹ La BelgiqueChapitre 167 sur 187 · VERVIERS · texte numérisé non relu

VERVIERS

vente dans son palais ; un siècle plus tard, le marché de la cité attirait les marchands du continent entier ; et cette fortune d'une industrie universellement connue grandit encore au seizième siècle par l'exportation dans les Indes.

Au moment de la réunion de la Belgique à la France, trente mille ouvriers, répartis en vingt-cinq villages et cinq cent quatre-vingts hameaux, vivaient du travail des ateliers, chacun filant chez soi et portant ensuite le fil aux tisserands. Puis un ouvrier anglais, d'un nom aujourd'hui illustre, le père du grand Cockerill, de Seraing, passe par la ville, y installe des appareils, droussettes, cardes, moulins à filer en gros et en fin, et petit à petit, sous cette poussée venue du dehors, les manufactures se transforment. Successivement apparaissent la navette volante, les machines à filer, les presses hydrauliques, les tondeuses mécaniques, les fouleries à marteaux, les machines à échardonner. Et, depuis, cette grande industrie de la fabrication du fil et des tissus de laine n'a fait que se développer, parallèlement avec le progrès dans l'outillage.

Les trente mille ouvriers d'autrefois ont doublé, mais incorporés dans cette foule de carderies, de lavoirs, de filatures, de tisseranderies, d'ateliers d'épaillage chimique qui sont les casernes du travail. Ajoutez les établissements de construction de machines, les teintureries, les corroieries, les fonderies de fer et de cuivre, etc. : vous aurez l'idée d'une petite cité américaine ou anglaise et d'un admirable organisme économique.

Cependant le pressoir industriel n'a pas étouffé, comme on le croirait, l'homme intérieur en cet homme de la mécanique et du « Time is money » : la musique, le spectacle, la lecture lui ont donné des goûts et des habitudes de dilettantisme; une société du cru, le Caveau verviétois, est tout entière composée de membres auteurs, chanteurs et musiciens, dont les talents s'utilisent pour le plaisir commun. La librairie en Belgique n'a pas de vente plus constante qu'auprès de cette population curieuse de science et de littérature; un éditeur y a trouvé le moyen de former une bibliothèque déjà considérable ; et, même l'ouvrier, l'auxiliaire

de la machine, en son âpre servage, lit, médite, apprend, cite couramment les maîtres de la sociologie contemporaine.

Tout autour de Verviers, le coup de talon de cette race volontaire et conquérante s'est imprimé dans la terre; comme le Protée antique, la nature, Protée aussi avec ses monts, ses eaux et ses ravins, a été enchaînée; et ce que rêva l'esprit, l'argent l'a réalisé. Il fallait se tailler un passage vers Dolhain, Aix-la-Chapelle, Cologne : on a fait sauter des montagnes, on a foré le rocher, on a bâti des viaducs. Entre Dolhain et Verviers, sur un parcours de cinq kilomètres, il n'y a pas moins de neuf tunnels ; et le viaduc de Dolhain enjambe l'espace sur vingt et une arches dont chacune a dix mètres d'ouverture et vingt mètres de hauteur. Tout ce travail de géant est comme la préparation au grand œuvre titanique de la Gileppe : les vingt et une arches semblent ouvrir leurs porches sur l'immense lac taillé là-bas dans les terrains dévoniens.

Une grande ville mandée par une petite. — Dolbain. — Le fantôme de Limbourg. — La Vesdre. — Un travail de géants. — Le barrage de la Gileppe. — L'Hertogemvald. — Jalhay. — Adieux aux vivants. — Les Fagnes. — Un Sahel noir. — La Baraque Michel. — Malmédy.

Dolhain n'est qu'un faubourg au pied d'une ville : Limbourg. Mais, tandis que celle-ci se desséchait, comme un tronc mort, avec le deuil d'un grand passé irrécupérable, l'autre, l'agglomération d'en bas, ce ramassis d'hommes du fil et de la laine, constamment lui prenait sa sève, pompait les restes de son antique vitalité. Maintenant la vraie ville est en bas, dans la vallée; elle fait, le long de la Vesdre, son bruit d'activé ouvrière, avec l'indifférence des illustres fantômes rôdant là-haut sur les remparts; à peine sait-elle encore que des empereurs, les Henri VII, les Charles VI, les Wenceslas et les Sigismond, sortirent des ramifications de l'arbre des Limbourg et des Luxembourg, poussé dans cette terre

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