MONT JARDIN
du ruisseau et petit à petit s'est émaillée de tons de velours, de marbre et de métaux, dans un caprice éblouissant de colorations.
Nous dépassons Nonceveux ; au loin se découpent, dans l'ombre et le verdoiement des pentes, les façades blanches de Montjardin, avec leurs toitures effilées, leur tourelle d'angle aiguisée en poivrière et le petit donjon débonnaire qui se hausse par-dessus les cheminées, délicieux motif pour une aquarelle romantique et dont la rivière reflète dans ses demi-teintes chatoyées les épabseurs touffues et les aériennes transparences. Un autre manoir, mais diabo-
lique celui-là, et dont la légende ne s'est pas effacée des mémoires, s'érigeait autrefois sur la rive opposée. Une histoire d'amour et de sacrilège s'y rattache, celle d'une jeune demoiselle aimée par le terrible seigneur du pays et qui, sur le point d'être prise dans celte traque où elle était la proie et où déjà sonnait l'hallali triomphant de l'enragé veneur, eut soudain la pensée de se mettre sous la protection de la sainte Hostie. Le maudit transperça le symbole sacré et presque aussitôt le manoir d'une fois se fendit sous les foudres du courroux céleste. Alors aussi, dit-on, des ruines fumantes on vit monter vers le ciel l'âme de la jeune fille.
Puis Remouchamps aligne le long de sa jetée en pierre, dans une anfracluosité de montagne, la file inégale de ses maisons ; trois grottes étagées l'une au-dessus de l'autre ont donné au village un renom que suffirait à justifier l'avenante rusticité de sa physionomie ; et tout à coup la vallée s'élargit ; le mur rocheux qui régnait à gauche faiblit et recule ; les monts de droite, au contraire, commencent à dessiner la superbe saillie de leurs contreforts ; et nous gagnons Aiwaylle, les yeux emplis par, les magnifiques architectures de ces grands blocs superposés. Aiwaylle ! Et encore une fois la légende, d'un coup de baguette magique, fait sortir des décombres du passé la rose d'amour et de sang. Là haut, sur l'emplacement des ruines dont fièrement se couronne le roc, se dressait la demeure féodale de Raoul de Renasticnne. Blanche de Montfort était sa fiancée. 11 arriva qu'un jour, le seigneur au jeu des armes gagna un joyau vivant, la belle Mathilde de Rouane, pour laquelle il délaissa celle qui déjà s'était unie à lui par les saintes promesses. Ce fut cette fois un jeu des armes où il trouva la mort. Blanche poignarda l'infidèle et pour laver sa dague, ensuite la plongea au cœur de sa rivale. On n'a jamais vu de légende sans fantôme ; aussi, tous les ans, deux nuits avant la Toussaint, à l'heure des crimes et de l'expiation, un mystère remplit d'effroi les gens de la contrée qui, à la cime du mont, aperçoivent la forme blanche d'une femme rôdant parmi les pierres et les végétations. L'ombre défaille sous le faix de deux cadavres : c'est Blanche de Montfort qui passe avec ses victimes. Puis le chant du coq retentit dans la vallée : c'est le malin, et on dirait qu'un nuage blanc s'est détaché de la crête et a roulé le long des pentes. Blanche s'est précipitée dans la rivière.
Toujours est-il qu'un manoir exista là, le château d'Amblève qui lui-même peut-être remplaça en ces mêmes lieux une redoute romaine : « Am blava » et on se rappelle la ruse de guerre, que rapporte le « Vila Agilolfi » au onzième siècle. Charles Martel, pour surprendre l'ennemi, imagina de recouvrir ses soldats de branchages verts. Les Neustriens, voyant celte forêt en marche, furent terrifiés et se laissèrent tailler en pièces, comme il arriva pour les soldais de Childebert el ceux de Macbeth.
Des ballades d'ombrelles et de chapeaux de paille dans la grande rue bordée' d'auberges cossues, un flot d'enfants et de jeunes filles qui jouent à la raquelte ou au cerceau, et, sur le seuil des hôtelleries, de grosses dames lasses, emplissant de leur carrure la largeur des bancs, nous dénoncent un pays de villégiature dans la contrée peuplée de ces souvenirs. Toutefois nous résistons aux séductions de ce séjour civilisé pour nous replonger dans le charme et les surprises de la vallée et goûter jusqu'au bout les enchantements de celte Amblève ensorcelante qu'il nous faudra quitter bientôt ou plutôt qui nous quittera pour former sa jonction avec l'Ourlhe.
D'ailleurs la journée s'achève ; au-dessus de nous, les corneilles déploient leur grand éventail noir dans l'or roux du crépuscule ; et comme des fantômes, les brumes vespérales commencent à flotter entre les arbres; il nous faut rivaliser de vitesse avec la nuit, qui tombera dans une heure. Et, d'un trot soutenu dont l'allongement rythmique résonne dans la paix du paysage, notre carrossier arpenlc le ruban de roule grise qui côtoie la rivière allumée par les flammes roses du couchant.
p ko vincu ne liège.
Sur l'autre rive court sans interruption l'énorme muraille du roc, lambrequince de crêtes dentelées ou taillée à profils droits, avec ses calcaires gris saillants comme des vertèbres, ses stratifications superposées comme des tables de pierre, ses brusques ressauts à forme de bastions et de terrasses, ses vagues silbouetles d'animaux chimériques en surplomb sur le vide, et ailleurs ses parois boisées, ondulant de proche en proche sous la toison des
Dessin de Xavier Mellery.
CHATEAU l>fcS QUATRE 1 ILS AYMON.
végétations. Dans la région des grands vols, si haut qu'une chaleur de soleil la fait encore flamboyer par-dessus les horizons assombris, une carcasse de château fort, un hautain pan de mur, dont les ouvertures ont l'air de porches ouverts aux houles du vent, se tient suspendu comme le tablier d'un pont-levis qui, pour s'abaisser par l'espace et laisser s'écouler le tourbillon des spectres, attendrait l'heure fatidique des minuits. Non loin, un reste de tour s'accroche au roc, parmi les éboulements et la déchiqueture des ruines, C'est tout ce qui subsiste de la sombre demeure du Sanglier des Ardennes, sur laquelle plane aussi,
comme un reflet depopée, le souvenir plus lointain des quatre fils Aymon. Mais celle vision héroïque à peine a remué dans le cerveau la poussière des vieilles légendes, qu'elle se dissout parmi les riantes magies des feuillages et des eaux. Un petit village, Amblève, brouille dans le soir ses toits d'ardoises, desquels monte la rumeur des ménages; et les derniers bruits de la journée se mêlent aux clapotis de la rivière le long des barrages.
Toutes les gloires de là-haut ne valent pas le reste d'activité qui, chez ces humbles riverains, accompagne la rentrée au foyer, après le labeur lourd de la carrière et du champ. Et, autour d'eux, les grands rideaux d'arbres, les îlots fleuris, la musique des cascatellcs encadrent d'un décor d'idylle les approches lentes du sommeil. Maintenant la roche s'escarpe à notre gauche, toute droite par moments, avec de grands blocs demi-détachés ; et, dans le noir des verdures, de puissantes masses crayeuses semblent réverbérer encore les flammes solaires qui les ont brûlées tout le jour. Au loin les maisons de Comblain-au-Pont se piquent de lumières; on allume les lampes; il règne juste assez de jour pour nous permettre de saluer d'un dernier regard les soubresauts d'un énorme promontoire rocheux en saillie pardessus les toits qui avoisinent la gare; et, tandis que notre attelage regagne par Sprimont et Louveigné son écurie de Dolhain, nous nous jetons dans un train qui passe et qui, au bout d'une demi-heure, nous débarque à Banaux, celle clape initiale des excursions dans le Luxembourg.