‹ La BelgiqueChapitre 170 sur 187 · CASCADE DE COO · texte numérisé non relu

CASCADE DE COO

Banaux est la première marche de la rude contrée luxembourgeoise quand on l'aborde par rOurtbe, la sœur de celte autre sauvage et folle rivière, la Semois, cavales échappées du giron des monts et qui piaffent et se cabrent, écumantes et noires, dans la nuit des défilés. L'endroit sent la grange et la métairie, cette sèche et piquante odeur de paille et d'avoine digérées qui particularise l'air en ces plaines où les végétations grasses ne poussent pas, mais seulement les céréales et les poudreuses graminées. Des laboureurs, des fermiers, des hommes de la terre habitent les grosses « censés » carrées, massives, bâties en moellons, aux lourds toits de schistes, dans ces territoires où les anciens âges laissèrent des vestiges. Il existe à Wéris, non loin, sur le plateau des Tailles, un dolmen, qui évoque avec certitude les dieux primitifs et demeure sans analogue en Belgique. Ce même plateau est renseigné

pour ses richesses minérales. Bihain s'atteste, paraît-il, la seule localité de l'Europe d'où s'extrait la véritable « pierre à rasoir ». On y trouva aussi des pépites d'or, mais en quantité trop minime pour qu'on ait pu songer à une exploitation sérieuse.

Un peu en dehors de Barvaux une côte se dessine, au pied d'une butte ronde et lépreuse, ravinée de pierrières, et dont les contreforts s'épaulent à l'Ourthe, dans la direction de Durbuy. On peut gagner par là cette étonnante petite ville, encaissée dans la montagne comme en un puits; mais l'abord est plus brusque par la route qui, toujours montante, finit par surplomber le trou même, un sombre et grêle entonnoir au fond duquel inopinément, à cent pieds sous soi, on voit des toits, des ponts, un château, une église et, coupant en deux la rue, le bleuissement pâle de l'eau. Avec les versants du fond, les terrasses en gradins, les plaques violettes des faites en ardoises, les bossellements gris du pavé, les minuscules silhouettes des hommes et des vaches, grosses fourmis noires et lentes, c'est comme l'illusion d'un coin de terre et d'humanité, perdu loin dans l'espace et dans le temps. Une rampe descend au cœur de l'agglomération, comme une échelle de corde jetée d'en haut pour rattacher la petite vie intermil tente de l'habitant au reste du monde. Par là passe la circulation, vont les attelages à bœufs, pénètrent le bien et le mal de nos civilisations qui, même en cette cuve à ciel ouvert, avec un demi-crépuscule pour couvercle, sèment la fièvre et la folie. Durbuy a une justice de paix, une école, une mairie, des promenades, une ou deux hôtelleries et des cafés. Durbuy exploite môme des mines de fer et de plomb aux alentours. Et pourtant ce rien de ville, ancienne prévôté et châtellenie des ducs d'Ursel, qui y ont gardé leurs tourelles, mais arrangées selon le mauvais goût moderne, tiendrait sans trop de gêne dans la place du Carrousel.

Nous gagnons par la chaussée Petit-ÏIan et Monteuville ; l'Ourthe tout à l'heure nous rejoindra à Deulin, d'où nous nous dirigerons sur Monville et Melreux, en laissant à droite les grands horizons monotones de Marche. A Melreux, la malle-poste qui dessert La Boche n'attelle que deux fois le jour : l'après-midi s'avance; et nous ne voudrions pas manquer l'entrée de la ville avant la tombée du jour. Nous prêtons donc l'oreille aux offres d'un gamin huché sur le siège d'une carriole et qui, moyennant dix francs, prix fixe, à ce que nous dit l'aubergiste, maître de l'équipage, nous mettra au pied des ruines, avant le coucher du soleil. A peine installés sur la moleskine des banquettes, le bidet s'allonge d'un trot serré, ruant par moments dans les brancards aux anguillades du petit cocher, qui, d'un « hue, Louis! » corrobore encore les cinglades du fouet. Ce bout d'homme, quinze ans à peine, brûlé comme un moricaud, la mine hardie, a vraiment le diable au corps; son unique préoccupation est de dépasser la concurrence, un cabriolet qui va devant nous, avec une charge de voyageurs; et nous dansons sur les caillasses comme une barque à la pointe des vagues. Le drôle, en outre, crache, chante, lampe aux cabarets des rasades de péquet. En moins d'une heure il vide six verres; il rendrait des points aux femmes de Coo, connues pour leur goût du genièvre; et nous dépassons Hotton, l'Ourthe, à notre gauche, coulant entre des roches et des prés; Hampteau et ses bois décroissent dans la poussière des roues; le traditionnel relais de Bendeux nous retient un instant parmi un grouillis-grouillot de voitures et de diligences.

Jusque-là le paysage est une idylle dans du grès et de la verdure; les roches du bord de l'eau, droites, peu tourmentées, d'un gris bleuté d'ardoise, s'entrecoupent de bois; la rivière, moirée d'or par les feuillages ensoleillés, roule de l'ombre et du silence. Et, pour ajouter à ces champêtres délices, le baume des foins coupés monte des rives; des femmes, le barada sur la tète, fanent les flouves grillées; ailleurs on charge les chariots. Puis la vallée s'échancre; Marcourt, en face de nous, étage à mi-côte ses deux files de maisons; et un

énorme promontoire boisé fait obliquer la route, reliée au village par un pont. Tout là-haut , clans les chênes, une chapelle aiguise sa flèche; c'est Montaigu, célèbre pour les dévolions à Saint-Thibaut, un saint du onzième siècle, grand guérisseur de maux, mais surtout grand relapeur d'appétits. (Li mià d'Saint Thibà qui heu bin et qui n'mange nin miâ.) Une fois l'an les pèlerins, en longues tiles, gravissent le petit sentier qui court au flanc des monts et aboutit à l'oratoire, sur ce cou peau qu'une forteresse commandait, au temps du comté de Montaigu. A présent il n'y a plus dans cette ruine et cette solitude qu'un vieil homme, nourri par la charité des fidèles; tout seul, en plein ciel, il vit là les hivers et les étés, perpétuant la tradition des ermites du lieu, sans barbe blanche ni bure, car tout s'en va, même ces attributs essentiels des primitifs anachorètes. D'où vient-il? Personne ne le sait. L'autre ermite étant mort, celui-ci apparut, misérable, en souquenille, l'air paterne. Quelquefois, quand ses provisions sont à bout, on le voit descendre la montagne; la faim seule le chasse vers la vallée; et le reste du temps il prie pour les infirmités du monde, expiant peut-être ainsi quelque ancien péché.

Cette singularité d'un ermitage s'ajoute, pour ce pays de Marcourt, à une autre sorte d'illustration ; c'est ici, sur la bosse peuplée de chaumines et de petites métairies, que naquit la citoyenne Théroigne de Méricourt, dans le nom de laquelle se sont oblitérées les syllabes du village natal. Un jour, déjà nimbée de la rouge auréole, elle revint au toit paternel, pour en repartir bientôt après et se faire arrêter à Liège. La petite baie rose des bruyères, cueillie en courant par la pauvre folle, folle de son corps, de son âme et de tout, n'eut pas le temps de sécher à son corsage : le vent d'exil l'emporta.

Le grand éperon de Montaigu dessine l'extrême saillie d'un long mur rocheux, à ras duquel la route développe son lacet gris et qui partout porte la déchirure des coups de mines. Devant nous, la perspective s'accidente ; par delà les croupes vertes des cimes, d'autres crêtes montent, festonnent, semblent capitonner les horizons ; des combes touffues s'ouvrent aux eaux scintillantes pour se refermer ensuite sur leur fuite assombrie. Par moments rOurthe n'est plus qu'un trou clair dans l'approfondissement de la gorge : déjà s'annoncent les soubresauts violents des sites du Héron et de Maboge ; et une grandeur vient à celle nature que l'homme n'a pas désensauvagée et qui retourne aux sévérités de la genèse. Après Jupille et Queue-de-Vache, la montagne, sur l'autre rive, fait un bond énorme, mouchetée sur le plateau par les maisons de Cielle, le hameau bien nommé, perdu dans les plaines de l'air ; puis le roc, au bord de la route, s'avance en un dernier ressaut ; une crevasse fend le bloc, comme un porche ; et brusquement, par un coup de théâtre que rien n'égale, La Roche apparaît dans un fond, avec la coulée lumineuse de la rivière, la grande échine pelée de la côte du Gravier et, sur une butte croulant à pans droits, les parapets et les tours d'un vieux burg sourcilleux, merveilleusement damasquiné par le vert des lierres et l'or bruni des mousses. Un cri nous échappe : debout dans la carriole, nos regards embrassent cette ordonnance superbe d'une petite ville blottie dans son entonnoir de montagnes, au pied des ruines que les flammes déclinantes du soleil empourprent sombrement. Une lumière tranquille, légèrement assourdie déjà par les approches du crépuscule, qui en ce profond ravin tourne rapidement à la nuit, baigne la bousculade des petites maisons bariolées de rose et de pistache, dont les toits d'ardoises ont l'air de tentes déployées et s'empanachent de volutes de fumée. Du côté de l'eau, des balcons en bois, des clôtures de jardins, de frustes murailles bombantes, des logettes en surplomb, des bouts de courtils animent la perspective d'un fouillis de lignes heurtées. Et tout de suite, aux enseignes dont les gigantesques lettres noires enjambent les pignons, aux bâches vertes et grises tendues sur les patios d'hôtellerie, à un certain mouvement de la rue constellée de toilettes

chatoyantes, on a l'impression d'un séjour de villégiature. Une rumeur vague, le bruit des ménages, des meuglements d'étable, des voix piaillantes d'enfants montent du fond de la vallée, dans la chaleur de ce dernier rayon qui lentement décroît sur le vieux château et l'une après l'autre quitte ses tours déchiquetées. Bientôt la cime des montagnes demeure seule éclairée par-dessus la ville ; une ombre de moment en moment plus grise brouille les profils solennels de la ruine ; les maisons s'enfoncent dans les boules du soir ; et au tintement d'une cloche qui sonne l'heure de la table d'hôte, nous franchissons enfin le pont suspendu, trait d'union entre les deux tronçons de la pittoresque bourgrade.

A la Roche fleurit encore la patriarcale auberge, relais des diligences, comme au vieux temps. Celle que nous avons choisie s'ouvre à l'angle des deux rues, près du pont, propre, petite, accorte, exhalant par ses fenêtres une odeur de longues mangeailles. L'hôte, une bonne figure matoise et joviale, en sareau bleu, s'interrompt dans un marchandage de gorets grouillant sur le seuil, pour nous souhaiter la bienvenue, son chapeau de paille à la main ; et sa corpulente silhouette se détache sur l'enflambement des cuisines, battues par le galop des maritornes, rouges et les bras nus.

La bienveillance réjouie du brave homme nous promet un plat de venaison pour notre souper, et, tandis qu'on nous accommode celte nourriture privilégiée, nous profitons de la splendeur de cette fin de jour pour nous confier à la conduite d'un certain barbier, qui cumule avec l'escrime du rasoir les fonctions de gardien du château, devenu propriété de l'État, il y a quelques lustres, moyennant la minime somme de mille francs. Une grille s'ouvre ; nous franchissons un porche épaulé à des restes de tours crénelées, sur l'emplacement de la primitive herse ; et, au bout de la rampe qui ensuite nous livre l'accès des cours et des salles, il semble que les siècles eux-mêmes sortent de la poussière pour nous accueillir et nous guider. Un puissant donjon carré se dresse, parmi les autres tours, comme un ancêtre de briques et de moellons ; il appartient, celui-là, à celle forteresse du quinzième siècle devant laquelle l'évêque de Liège vint mettre le siège et qu'illustra le plaisant stratagème d'un des comtes de La Roche. La lutte s'éternisait de part et d'autre ; mais la famine commençait à ravager les gens du château ; et tout à coup, sur l'ordre du comte, un porc fut lâché, énorme, qu'on avait repu. La graisse de cet animal extraordinaire fit soupçonner des vivres en abondance derrière les remparts ; on désespéra de réduire des hommes si bien approvisionnés, et le Tribunal de paix, une noble ligue contre le \iol, le meurtre, le dol et les querelles de seigneur à seigneur, et qui s'était armée pour châtier le comte Henri, rebelle à ses idées de pacification, en fut pour sa peine inutile.

Les guerres, la foudre et le temps ont taillé leurs coupes sombres dans cette hautaine demeure ; des salles d'armes, des chemins de ronde, des logis il ne subsiste que des pans de voûte, des trous d'ombre et de feuillage, des tronçons de murs mantelés de lierres chevelus ; mais le songe du passé s'évoque, d'autant plus obsédant, de ces réalités lointaines au bout desquelles les yeux de l'esprit, à défaut des yeux du corps, perçoivent une humanité violente et fruste, avec des passions plus cruelles, mais aussi des énergies plus hautes que les nôtres. Nous escaladons les marches éboulées d'escaliers disparus, nous grimpons sur des platesformes qui finissent dans le vide, nous errons dans le labyrinthe des salles, des couloirs, des souterrains, les artères et les poumons du vieil organisme anéanti. Brusquement le sol manque sous nos pieds ; une baie s'est ouverte et découpe, comme en un cadre, les maisons de la ville, la rivière, les monts au loin, déjà lourds de nuit. L'Ourthe va et vient, noire, dans l'assombrissement des rives, fait le tour de la ville, se boucle par delà la côte du Gravier, finalement prend son élan vers Queue-de-Vache. Même dans le soir, l'ossature du pays se dessine, puissante, hérissée, bifurquée en deux grandes arêtes, cette côte du Gravier,

avec ses éboulis de schistes, ses assises parallèles, sa chape de mousses veloureuses, et, à l'opposé, la côte de Distere étagée en gradins sous la superposition de ces murs de terrasse. A gauche, Gorumont dresse sa masse, entaillée à sa hase par les rampes de la route et [dus haut par une tranchée, la route d'autrefois, que les morts de lïarzé, un hameau de La Roche, suivent encore dans leur funèbre voyage au cimetière de Beausaint. D'où le nom : chemin des morts. Nous sommes là en pays de légende et d'histoire : en contre-bas de la route actuelle, le roc s'écorche de crevasses bizarres qui chacune a son nom ; mais la plus célèbre est l'excoriation en forme de siège où, prétend-on, le roi Pépin tenait son lit de justice, indice probable de quelque villa carolingienne dans ce pays de forêts et de chasse où plus tard devait s'élever la forteresse du onzième siècle.

Cependant, autour de nous, dans la nuit plus dense, les objets commencent à dessiner des aspects chimériques; une à une, les lampes s'allument derrière les vitres des maisons; tout la-haut, vers Cielle, un banderolement rose se dissout dans un reste de clarté. Nous regagnons l'hôtel; du chevreuil et des truites nous font trouver savoureuses les fatigues de la journée; mais il nous tarde de nous replonger dans la nuit et le silence des rues. La senteur de moyen âge montée des ruines nous a rempli le cerveau de eoquecigrues ; il nous semble, grâce aux ténèbres complices, que les siècles se sont immobilisés sur la petite cité momifiée, qu'elle s'est endormie il y a très longtemps derrière ses maisons à auvent, ses pignons découpés par les lambourdes, ses balcons fenestrés faits pour les mystérieuses escalades, et que tout à coup le son lointain de quelque trompe, parti des tours, va la réveiller dans la grande nuit des monts. Et, en effet, comme nous étouffons le bruit de nos pas pour mieux savourer l'immense douceur du silence, en cette folle illusion de poète où se berce notre imagination, une corne, embouchée par quelqu'un d'invisible, souffle réellement par trois fois un rauque appel au bout de la rue pleine de songe. Cependant le pavé bruit sous un pied lent, appesanti, lui aussi, par le sommeil; une forme grandit entre le noir espacement des maisons; et, au prochain carrefour, de nouveau la corne retentit, sourde, profonde, sonnant le hallali des ombres par-dessus l'ombre où, depuis une éternité, s'est englouti le La Roche des comtes et des hauts faits d'armes. Alors, obéissant à cette injonction de réintégrer le logis, de peur de déranger par notre présence de vivants la taciturne assemblée des fantômes, nous regagnons sur la pointe des pieds l'hôtellerie muette, où tout dort comme dans le reste de la ville. Et seulement le lendemain, à notre réveil, après une nuit bourdonnante du ronflement de la trompe cornant d'heure en heure, nous apprenons que la silhouette spectrale aux lourds pas errants était celle du veilleur qui, l'été comme l'hiver, par les trombes de neige aussi bien que par les minuits étoilés, rôde de quartier en quartier, l'œil aux aguets, comme le bon ange protecteur des chevets.

Les environs de La Roche. — Une promenade accidentée. — Les rochers du Héron. — Confluent des deux Ourthes.

Houftalize. — Bastogne.

Par les pics et les vaux, par les fourrées qui, l'automne, s'emplissent du hognement des sangliers, les sentes aériennes où galopent les bardes de chevreuils, et tes ravines que le moindre orage gonfle de torrentueuses cascades, nous allons, en ce pays des grandes eaux, des grands vents et des grandes solitudes. Chaque promenadejici, qu'on la dirige vers n'importe

quel point des horizons, prend des airs d'expédition, surtout si, chasseur d'impressions aventureuses, on dédaigne les pulsations du baromètre, quitte à affronter en chemin la bourrasque, les guilées et les crues soudaines, dans un pays où les voies tracées sont rares et où, à travers l'interminable embroussaillement des halliers, il faut marcher quelquefois pendant trois ou quatre heures avant de rencontrer un hameau.

Il nous en cuisit un jour que, partis par un ciel tourmenteux, d'où filtrait une bruine légère, nous enfilâmes la rampe qui monte vers Fraiture, côtoyant de ci les grands chênes moussus des futaies de La Roche, et de là une ténébreuse gorge dont à peine on voit le fond à travers les vertes vagues d'une mer de feuillage, si dense et si touffue qu'elle rejaillit jusque pardessus la crête de la route. A mesure que se déroulait derrière nous la côte, des brouillards s'élevaient de ces combes, en fuyantes et pâles écharpes qui flottaient à la dérive du vent, par moments se condensaient pour former de croulantes architectures et d'autres fois se dissolvaient en flocons à la pointe des arbres. Puis toutes ces nuées éparses finirent par s'amonceler en lourdes masses planantes qui graduellement bouchèrent les perspectives; et l'humide brouillard, que nous avions bravé jusque-là, bientôt se changea en une pluie serrée dont les lances nous transperçaient. Cependant, à notre droite, la forêt, puissante, élançant ses troncs comme des colonnes dans le bleuissement des clairières, nous mettait dans l'âme de telles joies que nous ne désespérions pas d'aller jusqu'au bout. Des troubles réseaux de l'averse s'évoquait pour nous la vision des grands bois druidiques, où, pareillement à ces torves et ondulantes buées, rampaient les fumeuses émanations des sacrifices; et nous pensions aussi à l'antique renom d'impénétrable horreur qui fit rêver le divin Shakspeare de bêtes farouches, de lions et de tigres rôdant dans les halliers de l'Ardenne, parmi le hérissement des palmiers.

D'ailleurs, une éclaircie pouvait trouer la sombre carapace du ciel ; et nous regretterions alors la pusillanimité qui nous eût fait battre en retraite. Malheureusement cette espérance d'une embellie fut déçue; l'averse s'obstinant, nous naviguions à travers des trombes d'eau qu'aggravaient encore les cataractes épanchées des arbres; et une certaine mélancolie nous envahissait quand, après une heure, nous entrevîmes enfin le salut sous les apparences d'une vaste métairie isolée au bout de la route, dans une échancrure des taillis. Une jeune fermière au profil aiguisé de jeune louve ne consentit à aucun prix à nous allumer le feu de brandes dont nous aurions eu si grand besoin pour sécher nos vêtements, mais, après nous avoir seulement permis de nous asseoir dans la froide cuisine où elle épluchait des légumes, s'offrit à nous ouvrir les barrières de l'enclos pour nous accourcir le chemin qui devait nous ramener à La Roche. Cette maison peu hospitalière, silencieuse et morne en ses larges cours, nous laissa, depuis, l'impression de quelque château de la famine, perdu loin des villes et habité par des êtres cupides qui en défendaient les approches au voyageur. Alors commença pour nous, à travers de boueuses ornières et des sentes quasi impraticables, une bataille furieuse contre les fourrés dont les ronces s'accrochaient à nos jambes comme des reptiles et dont les arbustes nous fouettaient le visage de leurs branches. Parfois nous roulions parmi des éboulis de pierres, trempés jusqu'aux chevilles par l'écume des ruisselets qui, de moment en moment, sourdaient, plus nombreux, des fentes de la montagne. De partout à présent jaillissaient ces filtrations ; une rumeur d'eaux bruissantes, à chaque halte, nous emplissait les oreilles d'un long bourdonnement ; et nous avions la sensation d'un complot mystérieux de la forêt ouvrant ses secrets réservoirs pour nous barrer la route par des lacs et des mares où, en poussant un peu les choses à l'extrême, nous devions infailliblement trouver la mort.

A mesure que nous dévalions, ce bouillonnement de caseatelles augmentait, finissant par

former des rapides qui emportaient les terres et les cailloux ; et brusquement un petit frisson délicieux, sous le froid de nos habits devenus spongieux, nous parcourut la peau quand, d'un ravin encore invisible, monta le grondement d'un torrent, roulant avec un bruit de tonnerre lointain. Enfin une tranchée s'ouvrit qui, obliquant dans la direction de la ville, bientôt déboucha sur une côte d'où, en peu de temps, nous eûmes dégringolé jusqu'au cœur de l'agglomération, percés, la chemise collant aux os, et, de plus, tout couturés d'érosions, mais emportant de cette course accidentée comme la joie d'avoir surpris en leurs élaboralions ténébreuses les génies cachés de la montagne.

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