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LES ROCHERS DU HÉROU

La Roche, pour le touriste vraiment épris de nature et de solitude, multiplie les enchantements. Quand, après d'âpres passages et des alternatives d'escalades et de descentes, on voit enfin se dessiner les profils déchiquetés des célèbres rochers du Hérou, dans les sauvageries d'un site sans routes pratiquées, embroussaillé de taillis profonds et perpétuant en tous sens le désordre des cataclysmes volcaniques, il y a comme une vanité de prise de possession dans le charme et l'horreur de se sentir oublié et perdu, loin des vivants, parmi ces sombres grandeurs d'un lointain chaos que ne déshonorent pas les foules banales et qui bien plutôt semblent réservées aux œuvres dissimulées d'un sanhédrin de sorcières. Ici les noires magiciennes pourraient faire bouillir dans leur chaudron, sans crainte d'être dérangées, les herbes desquelles s'engendrent les maléfices. Immobile sur une patte, le mélancolique héron s'allonge au bord des eaux, comme l'âme et la songerie de ces lieux convulsés. Aucune rumeur n'y trouble le silence lourd des midis; et seulement au crépuscule, à l'heure où la faim réveille

les hôtes des fourrés et des rocs, on entend monter dans l'air le glapissement d'un renard, le cri aigre de l'épervier ou le métallique hullulement du chat-huant.

Au pied de cette échine hrisée du Hérou, l'Ourthe, ramassée sur elle-même en un de ces tordions fantasques qui redoublent à mesure qu'on se rapproche du confluent, sortes de spirales tirebouchonnées à tous les horizons et décrivant par les vallées comme les ellipses d'un immense coup de fouet, l'Ourthe, naguère silencieuse et limpide, lustrant sur ses galels les tranquilles beautés des paysages, devient inquiète, s'assombrit entre des parois surplombantes, de bloc en bloc roule, écumante, parmi les déchirements du défilé. « Les fonds de l'Ourthe exercent une attraction mystérieuse, inspirent le sentiment de l'indépendance entière, farouche, indomptable », a dit quelqu'un qui les connaît bien (Léon Dommartin, « L'Ardenne »). Et ce sentiment grandit encore quand on aborde la gorge profonde où s'opère la jonction des deux branches de la torrentueuse rivière, cette énorme crevasse des monts en travers de laquelle s'avance la pointe de la presqu'île longée par les eaux. De loin, les courbes irritées des criques, et sous la toison des bois, les bonds désordonnés du roc figurent les mouvements d'une bête chimérique. Et lame, à ces approches d'une nature cyclopéenne, théâtre d'on ne sait quels combats des éléments, dont l'histoire se lit encore dans la tourmente pacifiée des choses, s'exalte réellement ici au rêve d'une vie héroïque qui accorderait ses épopées aux épiques splendeurs de celte contrée faite pour des exploits de paladins et des exterminations de fauves.

Les points de vue, les surprises, les pittoresques échappées abondent, du reste, dans toule la région de rocs, de bois et d'eaux qui a pour centre La Roche. Une infinité de roules et de sentes, suspendues au flanc de la montagne, ont l'air d'échelles de corde flottantes et mènent à Cielle, à Beausaint, à Amberloup, ailleurs à la Baraque Frailure, à Hives, à Houflalize. Quelques endroits sont célèbres, les Cailloux de Mousny sur le plateau de ce nom, et, dans la vallée de la Bronze, un amas de larges dalles plates, les Tombes, comme on les appelle, dominées par une roche lambrequinée et moussue. Ici surtout, le charme est vif; on longeait une paisible et jolie vallée, tapissée de prés fleuris, et ces blocs, ces éboulis, ces vagues formes d'autels et de pierres sacrées brusquement proposent à l'esprit des conjectuies. Cependant suivez par les crêtes, tout en haut des ravins et des précipices, le ruban de chemin qui regagne Houflalize; sous les ponts de la jolie villette une eau passe, silencieuse et raie, au bas de vieilles rues en pente, de maisons à hauts toits, de murs en moellons rouillés par les pluies; c'est encore l'Ourthe, mais jeune fille, avant son hymen avec la branche de Sainte-Marie-Chavigny; maigrement elle épanche son urne à travers d'amènes bucoliques.

Houflalize, comme Durbuy, La Roche, Bouillon, a en outre cette étrangeté de se présenter inopinément au voyageur des plateaux dans un trou de montagnes, chaudement tapie entre ses rocs et ses bois. Quand on vient par ïavignv, une succession de rampes ondule à travers un large pays de plaines qui tout à coup s'échancrent aux approches de la ville ; et le ravin du Cowan, où plonge la route, tortueux et barré par des redans magnifiques, est comme la préparation à la gorge tourmentée au fond de laquelle se blottit l'ancienne petite baronnie du Luxembourg. Au crépuscule, l'impression tient du prestige : la dernière côte franchie, on dévale rapidement dans une mer de brumes violettes où les grands rochers semblent euxmêmes du brouillard solidifié. En contre-bas de la chaussée, dans des criques d'ombre, des eaux s'allument de luisants d'acier; au loin, des pignons font des taches grises, confuses, sous les toits d'ardoises; et petit à petit les énormes blocs qui bosselaient la perspective se haussent, grandissent, finissent par suspendre des bastions et des cathédrales par-dessus le renfoncement graduel de la route. Puis la rue se dessine, le pavé s'étrangle entre deux rangs de

maisons disloquées, et une tour carrée, un reste de forteresse, lourde architecture du dixseptième siècle, fait un coude violent, comme pour fermer le passage. En face, à l'angle d'une alï'reuse bâtisse moderne, servant d'école communale, un segment d'enceinte ruinée découpe sa demi-lune, débris informe d'un vieux château qui, d'après la légende, remonterait au temps de Charlemagne. Et, toujours descendant, on arrive enfin à un tournant; la ville oblique à droite, passe un pont, remonte de l'autre côté; et du versant la vue embrasse, en amont et en aval, les arches noires de deux autres ponts, le chevet d'une antique église, dépendance de l'abbaye du val Sainte-Catherine, fondée par Thierry, sire d'Houffalize, et, plus à gauche, sur les pentes, la dégringolade des toils en schiste, pareils dans le soir aux dalles d'un

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