LES TOMBES
immense et mystérieux escalier. L'une après l'autre, les lampes brasillenl; des voix montent, sourdes, des fonds; une paix de sommeil flotte déjà sur la vallée; on est pris soi-même d'un assoupissement à celle douceur égale d'une vie qui, même le jour, fait encore ronron. A neuf heures, toutes les portes sont closes : un ronflement soi t des maisons ; ça et là seulement une vitre demeure éclairée, avec d'immobiles ombres tombées des plafonds, énigmatiques silhouettes ventrues de guitares et de mandolines où, après réflexion, on suspecte des formes de jambons. La salaison et le fumage du porc sont à peu près, en effet, l'unique industrie de ce coin perdu. De grand matin, la corne du pastoureau appelle au gagnage les troupeaux disséminés ; des haraux s'échappent, à ce signal, des files de groins rosés ; et la grotesque procession grossit à mesure que se prolongent les bourdonnements de la trompe. Tout le jour, la bande pâture sur les hauteurs l'herbe sèche, les glands et
les chatons ; quand le soir les ramène enfin dans la ville, grognant et se bousculant pêlemêle, chacun regagne de soi-même la litière, lâchant le reste de la troupe ; et celle-ci de seuil en seuil se fond sur les talons du petit pâtre, qui, sa dernière ouaille disparue, reprend enfin, lui aussi, sa corne en sautoir, le chemin de la soupente où jusqu'à l'aube il dormira du bon sommeil stupide des bêtes. Ce grouillement de verrats, de porcelets et de gores s'ajoute, pour l'animation de la ville, au roulement des malles-postes qui, trois ou quatre fois le jour, débarquent les passagers et emportent les courriers. Et la monotonie de cette existence loin des capitales et des chemins de fer, au fond d'une conque habitée par de braves gens simples, a un charme d'apaisement qui, tous les étés, requiert en cet endroit une petite colonie de fidèles. Mais, l'hiver, chassées des crêtes, les neiges s'abattent en rafales par les rues, obstruant les portes et les fenêtres. On s'acagnarde alors près des feux de tourteau et de bois, dans l'odeur des jambons séchant au pendoir : au matin seulement, quand tinte la cloche des messes basses, des formes encoqueluchonnées se coulent le long des maisons et croisent en chemin un pauvre cavalier tout blanc qui, en l'absence des malles bloquées, va, par monts et par vaux, chercher à la gare de Tavigny la correspondance.
Cette pauvre gare, isolée loin du village, a son importance : c'est elle qui, par l'embranchement de Bastogne, met en communication Houffalize et ses environs avec la grande ligne de Libramont et de Namur. Bastogne, qui se découvre au sortir des bois et des landes de Bourev, dans un pays de sapins et de bruyères, aux immenses horizons nus, est un peu comme la capitale de la contrée. Elle l'était à un degré supérieur au seizième siècle, quand Guichardin l'appelait emphatiquement un Paris en Ardennes : en ce temps il n'y avait pas de plus grand marché aux alentours ; et, par surcroît, la bombance y tenait table ouverte. Celte lointaine prospérité s'est aujourd'hui résorbée dans une foire aux bestiaux qui, tous les samedis, fait affluer de dix lieues à la ronde les gros berbagers et dans un considérable commerce de jambons, les fameux jambons de Bastogne, d'une chair plus parfumée que même les jambons d'York. Toute la ville tient d'ailleurs dans une grande rue en pente, très spacieuse, bordée de maisons en briques, en bois, en torchis, minces, étranglées, diversement peinturlurées, avec d'étroites boutiques au rez-de-chaussée. Derrière, entre des murs de vieux jardins et des restes de remparts, courent les ruelles, encombrées de fumiers, plaquées de bouses séchées, angulées de vieux pignons à lambourdes. Et brusquement le pavé se resserre, la dégringolade des maisons s'arrête au pied d'une massive tour romane coiffée d'une cage en bois à toiture quadrangulaire ; puis, la rue bifurquant, un des tronçons remonte vers le remblai du chemin de fer, tandis que l'autre file sous une voûte rugueuse, une très vénérable porte d'enceinte, garnie encore de ses mâchicoulis. Les paroissiens de Bastogne affirment qu'autrefois la tour de l'église servait pour la défense de la ville ; les Templiers auraient ensuite accroché une église à ce donjon guerrier ; et ainsi le primitif édifice, toujours ostensible sous les empiétements de l'ogive, en ses piliers trapus, son porche d'entrée et d'autres parties basses, garderait l'ambiguïté d'un ouvrage à la fois militaire et religieux. Quoi qu'il en soit, la fruste et vieille basilique avec ses nefs d'inégale longueur, quatre colonnes d'un côté et trois seulement de l'autre, ses fenêtres à meneaux et à verrières, sa voûte enchevêtrée de nervures prismatiques et historiée de rinceaux et de personnages peints, plonge avant dans les siècles, symbole éternisé d'une religion tourmentée, variable en ses formes sensibles.
A Bastogne nous sommes au plein cœur de l'Ardenne pouilleuse et grièche qui, pour quelques auteurs, réalise le type de l'Ardenne véritable. Écoutez les graves et belles paroles d'un écrivain qui, mieux que personne, a su évoquer leur austère grandeur : « L'Ardenne
n'offre rien qui soit doux et joyeux. Mais ses grands paysages muets et souffrants sont en singulier accord avec les pensées sévères et tristes. Son isolement et sa mélancolie remueront jusqu'aux dernières fibres les cœurs désolés. A la maturité de l'âge surtout, quand tant d'illusions sont évanouies, quand la vie apparaît comme un âpre combat contre les hommes et la nature, quand avec amertume et inquiétude on se demande s'il est de vraies affections, un voyage dans ces lieux austères fait accepter plus aisément la douleur. Ces routes monotones, ces bruyères vides et frissonnantes, ces habitations pauvres et rares, ces bois rabougris et silencieux, ces brumes qui se prolongent longtemps dans la matinée et reviennent tôt avant le soir, ces nuits froides retenant les gelées blanches jusqu'en juin et les ramenant dès la fin d'août, font sortir peu à peu lame de ses rêves de félicité, et, la mettant en harmonie avec leur sombre décor, la consolent en lui persuadant par un invisible accord que ce monde n'est pas fait pour les existences commodes » (Edmond Picard). La contrée qui va de Baslogne à Neufchâteau, avec un crochet sur Houffalize, cette vaste tristesse d'une terre stérile comme les dunes et prolongeant à l'infini, pareillement aux vagues d'une mer immobilisée, le déroulement de ses courtes ondulations, revit en ce tableau d'un accent si humain. Il ne faudra rien moins que le mouvement et les séductions de la Semois, dans l'Àrdenne méridionale, pour en faire oublier la grande note persistante et monotone, comme un de ces traînants accords voilés qui, dans les polyphonies de Wagner, finissent par énerver délicieusement lame et la plonger au rêve des apaisantes ténèbres.
De Palisœul à Bouillon. — Un dernier chapitre de l'histoire de Bouillon. — Une Babel souterraine. — Le château de Bouillon. — La Semois de Bouillon à Rochehaut. — Botassart. — De Bouillon à Florenville. — La Forge Roussel. — L'abbaye d'Orval.
A la descente de Palisœul, une malle-poste attend le voyageur. Quand la charge est complète et que colis et passagers se sont empilés dans le caisson et sur l'impériale, un coup de fouet prend en flanc les deux roussins, et cahin-caha, au drelin des sonnailles, l'attelage enfile la longue chaussée poudreuse qui, de bosse en bosse et de rampe en rampe, entre des plaines violacées de bruyères, des étendues de genêts plus hauts que des hommes et de sombres chênaies embroussaillées de taillis, mène à Bouillon. A mesure qu'on approche, la déclivité de la côte s'accentue, la route décrit des sinuosités plus rapides, des masses rupestres s'étagent à droite et à gauche comme les gardiens du défilé, et tout à coup le grincement des roues contre le frein grandit dans l'encaissement d'une rue étranglée entre deux files de murs et de maisons, bâtis en grès, trapus, palinés par l'averse et le temps. On est dans la ville. Aux rez-de-chaussées se succèdent de petites boutiques ajourées de vitrines à carreaux étroits, des échoppes de taillandier, de ferronnier, de boisselier, de noirs couloirs ouverts sur des intérieurs délabrés, quelquefois un escalier en pierre de trois ou quatre marches, le tout culotté d'une brunissure de jambon fumé ; puis la rue débouche sur une place, se divise en deux branches dont l'une monte vers La Chapelle et l'autre passe le pont, s'enfonce dans les quartiers de la rive gauche ; et une large échancrure s'ouvre, dans le creux de laquelle se blottit en amont, sous les feuillages, au bord de l'eau, un enchevêtrement de toits et de pignons, dominé par les grands profils abrupts du château, au haut de l'énorme roche qui à droite bouche le ciel. En aval, les parois de l'entonnoir se resserrent, avec un coude brusque par où disparait la rivière, dans une solitude qui
commence tout de suite après les dernières maisons ; et, repliée sur elle-même, en une longue courbe qui la fait remonter vers son cours supérieur, elle tourne autour de la ville et va baigner l'autre versant du promontoire couronné par les donjons et les remparts de la vieille forteresse. A l'abri des grands vents dans son puits de montagnes, Bouillon, le glorieux duché du douzième siècle, aujourd'hui déchu à la médiocrité d'une vie sommeillante et casanière, s'enveloppe de silence et de mélancolie, à travers le lourd manteau d'ombres que les cimes environnantes lui coulent aux épaules, comme un drap mortuaire aux grands plis immobiles. A peine une rumeur d'industrie, le battement des marteaux sur le fer s'entend dans la quiétude assoupie de ses quais ; le meuglement des bœufs qui deux fois le jour traversent la rue pour monter aux pâturages ou regagner l'étable, domine, avec les sons de la corne du pâtre, tous les autres bruits ; et toutefois, à dés intervalles réguliers, une sonnerie de trompettes, venue de l'école régimentaire, se répercute en éclats cuivrés par les rocs, puis va mourir dans les espaces sourds, après avoir furtivement éveillé les échos de la citadelle.
La mort et l'abandon, depuis deux siècles, ont touché au cœur cette grosse bourgade qui, s'il fallait en croire les gens de l'endroit, ne demanderait pourtant qu'à revivre. Entourée, sur la hauteur, de vastes étendues de pays, exercée à l'élevage du bétail et au défrichement des terres incultes, possédant une race de chevaux qui n'a pas sa pareille pour la vigueur du jarret et la résistance à la fatigue, elle se plaint d'être abandonnée à elle-même, au fond de son trou d'isolement et de tristesse, sans chemin de fer qui la relie aux marchés du pays et la fasse participer à la circulation des affaires. Peut-être a-t-elle raison : la sollicitude de l'État, qui presque toujours s'exerce dans le rayon limité des grandes villes et délaisse les extrémités du territoire, semble ignorer les muettes souffrances de ces agonies de petites cités lointaines qui, pour refleurir, n'auraient souvent besoin que jl'être rattachées par une voie plus rapide que les interminables chassées, au mouvement des grandes villes.
Cependant, si effacée de l'histoire que soit depuis tant de temps l'ancienne place forte démantelée, un matin elle s'est réveillée au grondement des canons de Sedan pour assister, après tant d'autres cataclysmes où elle s'était fondue elle-même, à la disparition d'un empire. L'effroyable tourmente de 1870 passa dans ses murs comme un ouragan, balayant tout et semant sur la route des mourants et des blessés. J'étais là, tournoyant moi-même dans la débâcle, l'âme ulcérée, sans pouvoir me reconnaître ; et, dans le vide et l'horreur des jours, ma main traçait ces notes funèbres : « Un va-et-vient furieux emplissait les rues. Nous gagnâmes la place, toute comble de bourgeois, de paysans, de lanciers, de prisonniers, de blessés se démenant à travers les pieds des chevaux, les roues des voitures et les porteurs de civières. Et cette cohue faisait un brouhaha terrible, dans le noir de l'après-midi. Une sueur montait des dos, flottait dans le brouillard du ciel rampant et lourd ; et les uns couraient sans but, les yeux élargis, soudainement revenaient sur leurs pas, les autres piétinaient sur place, attendant on ne sait quoi, perdus dans des angoisses. Une stupeur s'élait appesantie sur les cervelles. Et la petite place avait l'air d'un cuveau bouillonnant, regardé par les maisons vertes d'humidité, avec le scintillement inquiet de leurs vitres » (Les Charniers).
Une de ces maisons, celle du coin, à la gauche du pont, l'hôtel de la Poste, garda loule une nuit, sur ses rideaux blancs, l'inquiétude et l'agitation d'une ombre, l'ombre du dernier Bonaparte, veillant et prisonnier. Autour de lui, dans les spasmes et les sanglots, se mourait le bruit furieux des épaves françaises emportées par la défaite. Bouillon, après cette vision tragique d'un règne finissant au pied de son château, dans la parabole enflammée des boulets et les éclaboussures d'un sanglant bourbier, replongea en sa nuit. Rien ne dit plus aujourd'hui la désolation de ces jours horribles, si ce n'est l'incessant pèlerinage qui, de tous les points, pousse vers la ville, première étape des champs de bataille de Bazeilles,
de Givonne, de Gravelotte et de Sedan, les familles amputées d'un de leurs tronçons et venant s'emplir les yeux de la contemplation de cette terre nourrie de la cervelle et des viscères de ceux qu'elles ont perdus.
Le hasard a de ces rencontres macabres : un empire, un prodigieux organisme, une dynastie échoués en ce cul-de-sac de montagnes, sous le coup de balai d'Attila et périssant misérablement, dans cette obscurité d'une taciturne ville hantée par des fantômes! Les ombres des grands capitaines de Bouillon présidant, du haut des donjons, à cet écroulement dans les gouffres du temps de la postérité napoléonienne ! Ce prodigieux cadavre d'une forteresse reprenant un instant souffle et vie, par-dessus l'affreux paysage en feu, dans des allées et venues de patrouilles et de prisonniers !
Brusquement les massives portes blindées de fer grincèrent sur leurs pentures mangées par la rouille ; les énormes clefs pendues dans l'âtre du gardien plongèrent au fond des palastres ; le morne colosse sentit passer en soi une palpitation d'humanité. Puis, la guerre finie, casemates, corps de garde, cours d'enceinte, poternes et pont-levis retombèrent à leur lourd silence de nécropole. C'est en effet comme une cité de la mort que cette vaste maison féodale, minée par l'enchevêtrement de ses catacombes, avec l'infini dédale de ses corridors, de ses galeries, de ses passages dans le roc, en pleines ténèbres. Et jusqu'aux caveaux où l'on descendait les ducs, large trou de nuit aujourd'hui vide de ses ossements et de ses poussières, tout y évoque la sévère pensée des choses accomplies.
L'endroit était bien gardé si l'on en juge par les ponts, béants sur le vide, qu'il faut franchir avant de pénétrer au cœur de cet immense entassement de tours et de courtines encastrées dans les pointes du roc, de telle manière que le château a l'air d'une prodigieuse échine collée à l'ossature du puissant bloc sur lequel il est bâti et formant avec ce dernier un tout indestructible. A la seconde passerelle seulement, on est vraiment dans la forteresse; une porte s'ouvre au bas de deux tours semi-circulaires, les molosses de cette caverne bâtie dans le giron de la montagne, deux monstrueux bastions du neuvième siècle, frustes et trapus comme les culées de quelque gigantesque pont que les eaux du temps auraient emporté; et quand les ballants se sont refermés, interceptant la communication avec le monde des vivants, une indicible oppression s'abat sur les épaules, de tout le poids de cette Babel d'escaliers et de souterrains où l'on se sent un instant muré.
Alors commence un émouvant tête-à-tête avec les siècles prisonniers sous les voûtes. On monte, on descend, on descend surtout, on descend toujours. Derrière soi on a laissé la tour d'Autriche, une construction de 1551, aux armes de Charles-Quint, grattées par la Révolution, les cours des poudrières et des batteries, les pitoyables casernes que le gouvernement hollandais édifia sur l'emplacement de la chapelle Saint-Jean et de l'habitation des gouverneurs, toute la banale et stupide architecture d'un temps qui n'entendait plus rien au formidable appareil de la guerre; et par des escaliers mystérieux, aux degrés entaillés dans la roche, par un lacis de couloirs sans jour, où, de pas en pas, l'inexprimable angoisse de l'entrée redouble et qui quelquefois se resserrent comme les parois d'un sarcophage, par des ouvertures aiguisées en fer de lance et des spirales de ténèbres, on va, on erre en d'extraordinaires labyrinthes de casemates, d'où bliel tes, de basses-fosses, de salles, de latèbres : ici la cour de ju»tice, une cave profonde, noire, oblongue; là la chambre des supplices avec ses crochets demeurés dans le mur; ailleurs la cage étroite par où les cercueils glissaient jusqu'au caveau sépulcral, mille conjectures à défaut de réalités patentes et qui aident l'imagination à reconstituer l'approximative et toujours chimérique vision de cet âpre et farouche moyen âge. A ce dédale d'angusties succèdent des souterrains plus spacieux; les passages s'éclairent d'une clarté brouillée; on longe des soutes à provisions, et le guide ne manque
jamais de tirer un coup de pistolet dans le puits vertigineux dont les ellipses s'enfonçaient, dit-on, à plus de quinze mètres au-dessous de la rivière et qui répercute encore avec d'effroyables tonnerres la déflagration de cette pincée de poudre. Quand enfin on respire, au lieu de cet air moisi, vaguement saturé de relents de décomposition, les émanations salubres de l'herbe et des feuillages, on croit échapper à un exil.
L'histoire de ce fantasque château, compliqué de si étonnantes superpositions de styles et d'époques, est d'ailleurs aussj déroutante que les profils de ses différentes architectures : les Godefroid, ducs de Basse-Lorraine et seigneurs de Bouillon, y défilent d'abord, puis les princes-évèques de Liège, en vertu de la cession du duché à l'évèque Albert par Godefroid de Bouillon, le héros de Jérusalem, et plus tard les La Marck jusqu'au moment où les La Tour d'Auvergne à leur tour entrent en scène, tout cela embrouillé de querelles de famille, de disputes entre les d'Auvergne et les évêques, d'interventions royales et d'incessants conflits politiques.
Il fut un temps où la Semois baignait les assises du rocher de Bouillon; mais l'extension des murs du rempart détermina la récession de la rivière. Un sentier longe actuellement les contreforts de la montagne, tout fleuris de csedums, de mille-pertuis et d'oeillets sauvages dont les taches vives ocellent la grande chape sombre des mousses et des lichens tendue du haut en bas de l'escarpement. C'est le chemin par lequel on gagne Corbion, Poupehan et Rochehaut, dans la direction de l'embouchure, avec retour par Botassart, le moulin Drumont et la ferme Cordemois. Au bout de quelques centaines de mètres, le mince ruban de roule escalade la roche sous une voûte de taillis, contourne l'eau, qu'il est impossible de suivre autrement, laisse à droite un pic chenu, le rocher du Pendu, énorme coin de schiste enfoncé dans la perspective, biaise, plonge à travers des combes, remonte vers les plateaux et, passé Corbion, vrai village de montagnes, tiré à hue et à dia sur des bosses, se bifurque en un ravin profond, au bas duquel Poupehan, sur la rive droite, groupe ses toits plats à mi-côte. Agenouillées dans leurs baquets, des files de lavandières, vieilles et jeunes, les bras nus, coiffées du barada de jaconas, se penchent sur l'eau, activant le bruit des battoirs et lessivant à pleins poings, parmi les blanches écumes de savonnée qui frangent le courant. Poupehan est la patrie des lavandières; le hameau n'a pas d'autre industrie; et celle-ci est surtout alimentée par le linge venu d'au delà la frontière.
Après une heure d'escalade, une pointe de clocher pique le bleu du ciel et signale lîochehaut, une cinquantaine de maisons massées à la crête d'un piton, si haut que le hameau poussé en bas, à l'extrémité de la presqu'île qui coupe en cet endroit la Semois, l'obscur et solitaire Frahan, avec sa blanche chapelle à toit d'ardoise, ses petites fermes clôturées de haies et sa mince passerelle de planches étayée sur des X, ne semble pas dépasser sensiblement les dimensions d'une grande boite de bergerie. Rochehaut est doublement célèbre et par son écho qui répète de quinze à vingt syllabes et par ses points de vue sur cette contrée de la Semois, où les points de vue se multiplient à chaque pas. Du bord de la route le regard étreint un merveilleux horizon de montagnes; d'infinies ondulalions mamelonnent en tous sens dans la reculée, superposant leurs croupes vertes, lilas ou indigo selon la lumière; à droite une grande chaîne dentelée s'allonge, toute pâle, où d'étage en étage vient se fondre la succession des collines : c'est la France. Et, juste en dessous de soi, Frahan forme la pointe d'un promontoire, d'abord sec et pelé, qui s'exhausse et se couvre ensuite de bois, avec des arêtes, des redans, des boursouflures, comme les pattes et les nageoires d'un monstrueux crocodile dont l'échiné s'élargirait à travers l'espace.
Cette bizarre et symbolique configuration se reproduit- plus loin, quand, remontant la Semois, dans la direction de Bouillon cette fois, on regarde s'allonger des hauteurs de
Botassart, au bas d'un immense paysage panoramique, la crête déchiquetée d'une sorte de houleuse épine dorsale sevasant à l'avant en un renflement imitant la tête plate des sauriens et tortueusement bifurquée à l'arrière en de caudales ramifications. Ce ne sont là, du reste, que les singularités fortuites de celte admirable vallée dont les insinuantes et variables beautés n'ont pas besoin de fantasmagories pour s'éterniser dans l'esprit et qui, par le scintillement de ses eaux, le caprice tourmenté de ses roches, les fuites de ses chemins creux serpentant à mi-côte sous bois, les surprises toujours renaissantes de ses sinuosités et de ses replis, ses criques, ses îlots en fleur, ses rives ourlées de prés ou bordées de pentes arborées, ses percées sur les lointains vaporisés, rend inoubliable l'enchantement de ses solitudes. Et
Dessin de Eugène Verdjen.
LA SEMOIS A BOTASSART.
cet enchantement ne cesse pas un instant, à travers les trente-cinq ou quarante lieues de circuits, de serpentaisons et de crochets que l'insidieuse Semois parcourt dans un espace qui, pour une rivière moins turbulente, en exigerait à peine la moitié. Alors que l'Ourlhe et l'Amblève, entamées par l'exploitation et barrées par le railway, ont perdu en tant d'endroits leur fière sauvagerie, elle a gardé la virginité de ses eaux, à travers des défilés souvent inaccessibles et dont il faut longer les tortueux détours par les hauteurs. A tout instant elle se dérobe, s'enfonce entre des parois à pic, s'engouffre dans des goulets où l'on cesse de la voir, toute noire de l'ombre des monts qui la regardent tournoyer au fond de leurs entonnoirs.
En amont de Bouillon, Dohan, Auby, Gugnon, Herbeumont, Florenville éparpillent une suite de caractéristiques bourgades, échelonnées sur des pentes. Les maisons basses et rencognées crénellent inégalement la route, obstruée de fumiers noirs, de brandes pourries, de tas demondes et de billettes, produit des affouages; dans l'air se volatilise une senteur de fumée de bois ; aux seuils, des hommes et des femmes fendent des bûches à coups de hache, les uns et les autres terreux, secs, mangés par les hàles; ça et là des porcs se
débandent le long des haies, des attelages de petits chevaux maigres, la crinière et la queue longues, stoppent devant un cabaret, des files de vaches et de bœufs lapent l'eau en de grandes auges en pierre où les ménagères viennent aussi laver leurs légumes. Presque toujours la rivière encadre ces pastorales de ses eaux couleur d'or bruni, égratignées de miroitements de soleil, moirées de grandes plaques crayeuses ou vertes au passage des roches et des bois, ailleurs marbrées par la tache splendide des bestiaux passant les gués.
A Florenville surtout, on touche à la plus belle partie de la Semois. Des passeurs de barques, comme ils s'appellent, vous font naviguer sur des bachots plats à travers les gorges encaissées qui se prolongent de Chiny à la Cuisine. Debout à l'arrière, ils plongent la gaffe