‹ La BelgiqueChapitre 174 sur 187 · LE UOCHER DU PENDU · texte numérisé non relu

LE UOCHER DU PENDU

et les joncs, au pied des rouvres accrochés dans la pierre, des édens de floraisons et de verdures irradient des taches splendides, étoilées de corolles et panachées d'ombelles. Le soleil, bluté par les feuillées, n'y descend qu'en fines et minces poussières, comme la criblure tombée d'un van; et cette lumière qui glisse, s'enroule et par places perce d'une flèche l'épaisseur des fourrés, semble faite exprès pour allumer, dans le crépuscule des hautes herbes, la robe fauve d'un renard, d'un chat sauvage ou d'une fouine, qui, à l'abri d'inaccessibles remparts, pullulent là librement et troublent seuls de leurs chasses et de leurs amours le bruissant silence des eaux et des bois. Quand, après une heure et plus de cette navigation rudimentaire dans les émerveillements d'une nature primitive, on débarque enfin à la Cuisine, le petit hameau poussé à la sortie des défilés du Rehat, il semble qu'un rideau vient de retomber sur un coin vierge de la genèse et que toute cette féerie qui, à certaines heures, dans les vapeurs rosées du matin et les houles violettes du soir, tient plus du songe que de la réalité, s'est évanouie en des lointaines chimériques.

Florenville, la bourgade au nom poétique, se déploie là-haut sur des raidillons d'un vaste

cône, avec son église dont la flèche s'aperçoit à plusieurs lieues à la ronde, perchée au bord même de la crête, sur un terre-plein d'où s'étend un spacieux paysage de plaines et de bois, sillonné par les méandres de la rivière. Parmi tant d'autres étapes recherchées des touristes, celle-là est peut-être la plus séduisante ; dès l'aube, le cornement des bœufs allant à la pâture remplit les rues du mouvement et de la rumeur d'une bucolique ; on s'éveille en pleine rusticité ; et la journée ensuite ne paraît jamais trop longue pour arpenter les routes qui mènent soit aux Amerois, soit à la Forge Roussel, soit aux ruines d'Orval. Ici, dans le vide des enceintes, la solitude des forêts voisines semble redoubler par le contraste de cette puissante maison déchue, où des âmes priaient et sur les ruines de laquelle le sifflotement moqueur du vent semble tourner en dérision l'éphémère vanité de tout. Cependant, la nature n'a pas entièrement repris possession de ces masses de pierres éboulées; une sollicitude veille à la conservation de ce qu'elle aurait bientôt fait de noyer sous les végétations et de desceller sous la poussée des racines; et ce qui subsiste encore, les énormes et mystérieux couloirs s'entre-croisant dans les demi-ténèbres du sous-sol, les fines ogives des arceaux d'un cloître tout emmaillées de vrilles et enchevêtrées de ramuscules, les piliers d'une église du dix-huitième siècle et non loin un admirable fragment de transept, à triple baie surmontée d'une rose à six lobes, restes du temple primitif, ces vertèbres toujours existantes du squelette effondré révèlent, dans la nudité du grand cimetière, la grandeur et la magnificence de cet ordre des Cisterciens qui, pendant près de sept cents ans, déploya là sa pompe, maître d'une véritable cité où les arts et les lettres étaient cultivés, à l'égal des campagnes tributaires de l'autorité des abbés et nourricières du vaste troupeau humain parqué sous leur crosse.

LE LIMBOIÏRG

LA CAMPLNE A GENCK.

L'homme «le la glèbe. — Tessenderloo. — Le jubé. — Une vigne de pierre.

Nous dépassons Diest et roulons vers Tessenderloo. Pendant quelque temps, les zones de cultures se succèdent ; mais, après la grasse campagne de Tirlemont, la terre, ici famélique et maigre, semble montrer les os. Des toits roses, d'un rose humide d'aquarelle, piquent les seigles couleur d'argent bruni, pareils à de gros coquelicots dans les touffes blondes d'un bouquet. Puis les maisons s'espacent ; le sol s'écorebe de larges plaques cendreuses et pelées ; la végétation s'alanguit ; des carrés de sapins découpent dans la clarté du jour leurs lisières sombres.

C'est déjà, en petit, l'aspect soutirant de la contrée qui va se révéler à nous. La belle santé des régions plantureuses bientôt fera place à l'aridité des landes crayeuses, coupées de brandes et de marais, avec le défilé noir des éternelles sapinières à l'horizon et, par places, le renflement d'une dune. Cependant la tristesse du pays ne se fera sentir dans sa plénitude que plus loin, quand nous aurons atteint les solitudes de Genck. Jusque-là nous verrons la sueur du paysan opérer, même aux limites de la vie végétale, le miracle de la fructification. De l'aube à la vesprée, son échine se courbe sur les sillons ; le vent, qui souffle plus fort à travers les larges espaces nus, secoue ce haillon humain tandis que, perdu dans la bruyère, tout seul au milieu des vagues de sable qui toujours plus avant reculent le désert, il diminue sous le passage lourd des nuées au point de n'être plus qu'une forme confuse dont le geste désespéré semble ramer dans un naufrage ; il a l'air de fouir le cadavre de la terre pour en arracher une parcelle de chaleur.

Comme aux mornes latitudes de la Campine anversoise, ce grand cœur sombre du pacant lnu bourgeois ne connaît ni la fatigue ni le renoncement. Sous la canicule et sous l'averse il poursuit son âpre combat sans trêve, ouvrier mystérieux des destinées qui, dans l'effort d'un homme, font tenir la loi et la leçon de l'humanité, ce laboureur toujours en marche, dont la main, depuis les temps de la genèse, s'ouvre et se ferme, lance la graine aux siècles futurs. Ainsi il va, le noir lerricole des sables, sous les ciels farouches, élargissant tous les ans d'un endain sa conquête sur la terre marâtre où, quelque jour, se dissoudront ses os et que d'autres retourneront après lui.

Ce sont les sérieuses pensées avec lesquelles on aborde ces régions de dur labeur. Même dans la paix des villages, elles ne nous quittent pas tout à fait : on demeure attaché par une pitié fraternelle à l'obscur servage qui attelle à un joug pareil, derrière les haies par delà lesquelles se prolonge l'immense plaine, la créature humaine et le bœuf, tous deux errénés et osseux, en un compagnonnage de misère et d'incoercible vaillance.

Tesscnderloo, où nous descendons, semble fait tout exprès pour nous préparer 'aux austérités des impressions prochaines. En arrière des petites maisons basses qui bordent en files inégales le pavé de la chaussée, des champs de blé et de pommes de terre clairsèment leurs tiges grêles sur une mince couche arable gagnée par les engrais et qui s'éboule en poudre grisâtre le long des accotements. Juin crépite sur le grand paysage plat où crécelle la cigale ; au loin, les bois de conifères font des trous d'ombre dans la clarté du soleil ; ça et là de petits chênes rabougris s'ébouriffent, enchevêtrant leurs ramures comme de grosses toiles dans lesquelles roule le soleil, pareil à une rouge araignée. Puis la rue s'élrécit, les toits se tassent, un tronçon de tour trapue, aux contreforts en briques carminées, pointe au-dessus des arbres du presbytère : nous touchons au cœur du petit village et, du même coup, à ses extrémités. - Toute celte ancienne capitale de la Taxandrie tient en effet dans l'ombre de l'église, autrefois dépendante de la grande abbaye de Tongerloo, dont l'armature extérieure, ce massif pilier fenestré de meneaux gothiques, et le chœur polygonal aux nervures effilées, contrastent avec la médiocrité des choses environnantes.

Le temple est ouvert : nous entrons. Des lacs de clarté bleue baignent dans la transparence des hautes verrières, avivant d'une tranquille lumière le mobilier pauvre. Une vieille femme balaye les dalles d'un geste automatique et lent qui s'accompagne du glissement de ses chaussons sur la pierre luisante. Nulle autre révélation de la vie, dans le sommeil de la petite église, que ce coup de brosse régulier qui fait voler la poussière en un léger tourbillon et dont l'écho se perd dans les molles sérénités de la nef. Tout à coup le demi-jour mystérieux qui estompait le porche s'est fondu dans les ondes lumineuses descendues des vitrages : d'un jet adorable le jubé s'élance au-dessus de nos têtes ; il déroule ses flexibilités de liane et ses treillis de dentelle, légers comme les trames aériennes que les aubes d'automne tissent à la pointe des herbes. Tout ici, en effet, est prestige et illusion : la flore seule, avec ses spires et ses vrilles, peut donner une idée de cet hymne de la pierre élancée en lis, festonnée de pampres, feuillagée de ramuscules, enroulée de volutes et dont les délicates arborescences serpentent à travers une broussaille de dais, de niches, de bas-reliefs et de pinacles. On dirait un jardin de liserons et de fougères où toutes les tiges se seraient emmêlées et qui aurait fini par noyer sous des guirlandes, des branchages et des grappes l'édicule tout entier. C'est une profusion d'ornements touffus qui, de pilier en pilier, s'accrochent, s'enlacent, se dénouent, retombent, jaillissent, guillochant les plus petits recoins d'arabesques compliquées et donnant à ce merveilleux fouillis l'animation et le frisson d un feuillage remué par le vent.

Nous sommes ici dans la vigne du Seigneur ; son plus noble fruit, le fils spirituel de sa

LE LIMBOIKC;.

mansuétude et de sa charité, y apparaît, dans les gloires et les opprobres, de la Naissance à la Résurrection, à travers une suite d'images sculptées. Toute la luxuriance de celle imagination du seizième siècle n'a même servi, semhle-t-il, qu'à encadrer les épisodes de cette destinée divine : ainsi les vieux enlumineurs enguirlandaient les textes saints de fleurs et de feuillages dans l'or enflammé des marges. Et la vigne chrétienne va, monte, ondule,

JUBÉ DE TKSSËNDEULOO.

se ramifie de pilier en pilier, associée à l'harmonie de la composition par le symbolisme de ses feuilles et de ses grappes qu'on voit pendre dans l'évidement des culs-de-lampe.

Nous touchons ici à l'agonie du gothique ; déjà la symétrie pittoresque des lignes signale la Renaissance; l'imagier inconnu qui se complut à cet enchevêtrement compliqué comme un casse-lête est bien plus près de l'ostentation de ses talents que du recueillement en Dieu. Il semble vraiment que les pampres et les raisins ont ici une signification profane : bien plus que les délectations de l'ivresse mystique, ils trahissent les ferments d'un art orgueilleux et sensuel.

Tandis que nos regards, pareils à des abeilles, errent à travers le hall'ier des ciselures, un silence plus grand s'est fait autour de nous dans leglise. Les pas de la vieille femme ont décru du côté de la sacristie; elle en sort au bout d'un instant, portant dans ses bras les candélabres d'argent qui la veille ont brûlé parmi l'encens de la procession. Les joncbées de fleurettes et de papier découpé qui, comme une pluie d'azur, de pourpre et d'or, constellaient les sables de la route, nous avaient déjà révélé, dès notre entrée au village, le passage du pieux cortège. Une lassitude de fête semble traîner encore au fond de la torpeur qui monte des maisons closes et, par le porcbe large ouvert, se prolonge à travers la paix des nefs. Par moments un souffle de vent roule un peu de poussière dorée dans la clarté réverbérée du debors sur les dalles. Et nous pensons à ce Dieu des paysans qui, de l'autre côté des murs, gonfle les épis des cbamps et que le flamboyant jubé glorifie à sa manière, avec une pompe qui ne déparerait pas les temples les plus somptueux des villes.

Paysages. — Les approches du camp. — Bourg-Léopold. — La toile d'araignée — Une nalure improvisée. Le camp de Beverloo. — Hyènes el chacals. — Les manœuvres. — Une kermesse militaire.

Le train nous emporte dans la direction de Bourg-Léopold.

A travers un paysage alterné de bois de sapins et de cultures, rutilent les flammes solaires ; d'immenses cbamps de blé s'étendent à perte de vue, montant dans les horizons; puis le sable reparaît, plaqué de bruyères; des taillis de chênes s'allument de luisants métalliques; le vert des prés prolonge dans l'aveuglement de l'après-midi ses nappes d'émeraude qui reposent nos yeux brûlés par l'incendie des blés. De plus en plus les villages se clairsèment; quelquefois un moutonnement de toits feutrés de glui fleuri se resserre à l'ombre d'un plantis d'arbres grêles, dans un repli de terrain ; et, tout de suite après, la solitude recommence, avec le silence de la grande lande recuite au soleil.

Oostham et Heppen sont à peu près les seuls endroits habités de ces étendues de plaines qui toujours se succèdent et tantôt se renflent en légères circonflexions, tantôt filent en lignes droites jusqu'aux limites du ciel. A chacun de ces relais, les portières claquent : des soldats se penchent sur le marchepied et bombardent de lazzi les paysannes que le train vient de débarquer; puis la machine souffle, la file des wagons repart en cahotant dans un brouhaha de voix; bientôt les approches du camp se font sentir aux plans géométriques des levées de terre qui signalent les abords de Bourg-Léopold. Nous sommes dans la zone militaire où chaque année se concentrent les manœuvres de l'armée.

On suit d'abord la chaussée qui divise l'agglomération. De chaque côté s'allongent des rangées de maisons basses, échoppes, cafés-concerts et cantines, l'air borgne, des rideaux relevés de nœuds rouges et blancs aux vitres, avec la peinture de grosses enseignes voyantes dans les écailles du badigeon, « A l'Oie grasse », « Au Lion des Flandres », « Au Repos du soldat », « A l'Alcazar », « Au Palais indien », « Au Royal », « A Gambrinus ». Dans l'entre-bâillement des portes, des crinières dépeignées de filles s'aperçoivent, piquées d'une fleur ou d'un ruban, sur un fond de papier à ramages, oint de plaques graisseuses et décoré de chromos héroïques.

Tout de suite on a deviné le genre d'existence de ces quelques centaines de logis tassés à l'entrée du camp: c'est l'entonnoir où vient se prendre le soldat; tout ce' petit monde vit de bonnes fortunes hasardeuses, d'aubaines furtives, de gains précaires, raclés sur la solde du

LE L1MB0URG.

militaire. Gomme des suçoirs, les cafés, les beuglants, la friture, la boutique de caramels lui pompent le sang et l'argent. Et rien n'est curieux comme la poussée de ce pauvre trafic sur les couches primitives, la race des premiers colons qui, amenés là, il y a une trentaine d'années, par le bas prix de la terre, ont fini par s'engraisser du vice et du désœuvrement des casernes. Alors le pays n'était encore qu'un désert : à peine une route frayait-elle le passage à travers les mouvants sillons des sables ; aux temps des manœuvres seulement, une nuée de vivandiers hâves et déguenillés s'abattait, sauterelles voraces pendues aux régiments qui passaient. Puis un embryon de village se fonda ; la glèbe bréhaigne fut remuée dans sa profondeur : des vaches maigres pâturèrent la bruyère. Aujourd'hui Bourg-Léo pold, à un pas de l'énorme camp, est presque une ville, avec une gigantesque et moderne basilique romane, une gare, des rues, une place, des auberges, tout l'appareil d'un petit organisme régulier.

Cependant nous cheminons d'abord dans un demi-silence ; le lourd soleil d'été verse une torpeur sur le pavé de la longue chaussée ; l'heure du coup de feu ne sonnera pour ce ramassis punique qu'à la tombée du crépuscule. Brusquement les maisons cessent ; la route s'allonge entre des bordures de taillis ; une sauvagerie sylvestre se déroule, minorante du bourdonnement des frelons, du ramage des oiseaux, du souffle profond du vent dans les feuillées.

A tout moment une percée nous découvre un bout de chalet, le toit en auvent, dans la gaîté d'un parterre de roses ; des chèvres paissent au piquet ; un passage de robes et d'ombrelles s'enfonce derrière les branches. La vie de l'officier s'est ménagé ces riants abris dans la paix des jeunes bois.

Toute cette végétation ne compte pas plus de quarante ans ; elle est sortie de terre aux coups de bêche forcenés du soldat ; et graduellement les soleils et les pluies ont couronné l'œuvre de ce colon improvisé. A présent, les plantations, sur un espace considérable, ont mangé la dune aride, consolidée au moyen de composts et d'engrais. Et l'humide arôme des pentes herbues monte à nous avec le frais des sèves, tandis que nous longeons les accotements, le cœur pris par la douceur de ce grand jardin au sortir d'un sahara brûlant. A l'artère principale s'embranchent des allées : celles-ci à leur tour plongent dans l'épaisseur glauque des feuillages ; toutes sont comme des avenues de la vaste fourmilière humaine dont l'haleine par instants semble nous arriver dans le bercement rythmé des arbres. Ce n'est qu'une illusion : la terre en travail épand seule ses voix dans ces solitudes. Les maisons elles-mêmes ont l'air dormantes et vides parmi le silence. A droite, au fond d'une échancrure, le chalet royal, avec son capuchon de chaumes moussus et sa longue file de fenêtres closes, s'enveloppe de paix et d'abandon. Mais un funèbre souvenir, le monument commémoratif aux morts de Tacamburo, se dessine, de l'autre côté de la route, dans l'axe de la clairière ; des tables chargées de noms recouvrent les faces de la pyramide ; au bas, l'aigle impériale du Mexique déploie ses ailes, un serpent dans son rostre ; et ce rappel des catastrophes humaines étend brusquement une sévérité sur le charme de la perspective.

Maintenant nous nous rapprochons des baraquements : les sentiers se peuplent de silhouettes militaires ; par intervalles, un lignard nous croise en sifflant un air du pays, auquel les merles répondent dans le taillis» Puis, l'animation grandit : le bois semble se réveiller. D'étranges et pauvres figures se lèvent des dessous ombreux, et les unes portent à l'épaule de grandes cruches en fer-blanc, les autres ont passé leurs bras aux anses des paniers. Toutes se dirigent vers les carrés dont nous commençons à apercevoir les toitures symétriques à travers les trous du feuillage.

Bientôt il nous est donné de conjecturer le motif de ce pullulement inusité. Des spirales

de fumée tirebouchonnent à travers les branches, du côté des cuisines; en même temps une senteur aigre d'oignons et de graisse s'insinue dans le vent; et, comme, après quelques dernières arpentées, nous débouchons enfin dans la vie et le mouvement du camp, nous distinguons, accroupies sur leurs talons, adossées aux arbres ou tapies dans la poussière, les mêmes maupiteuses figures entrevues l'instant d'avant. Quelquefois un pantalon blanc s'approche des canéphores; le bec des cruches s'incline alors et épanche une liqueur marneuse que l'homme absorbe d'un trait : ce sont les vendeurs de coco. Ailleurs les paniers enfournent des chanteaux de pain, des épluchures de légumes, des os, la desserte de la sobre table du soldat. Celui-ci, bon enfant, nourrit de ses miettes l'estomac goulu des crève-la-faim de la bruyère. Justement le soleil qui s'abaisse derrière les sapins à l'horizon ramène pour ceux-ci l'espoir de la curée prochaine. Aux fourneaux, dont les rouges clartés flambent par les seuils ouverts, des torses nus se meuvent en des gestes hâtifs. Et, faméliques, sortis de leurs tannières, les hyènes et les chacals qui vivent du résidu des armées, l'œil au guet et les mains allongées comme des crocs, rôdent autour des cantines. Avant la nuit, l'aire aura été déblayée de ses moindres rogatons.

Les silences de la nature ont fait place à l'activité d'une cité. C'est, en effet, une petite cité que l'agrégat humain qui s'aligne en tènements réguliers au bord des rues parallèles oii nous nous sommes engagés. Des deux côtés, des files de toits bas recouvrent des rez-dechaussée en briques, percés d'un égal nombre de fenêtres. Un poudroiement chaud flotte aux ouvertures, avec l'odeur fade des foules rassemblées dans un espace restreint. Et sur le brouillard pâle des pénombres, en travers des tables inclinées qui lui servent de couchette, le ménage du soldat s'active, parmi un va-et-vient de chambrée affairée, des traînées de rires et des colloques de porte à porte.

Au dehors, sur les terre-pleins, les pompes sont assaillies d'hommes baignant leurs faces jusqu'aux épaules dans l'eau des baquets ou essangeant leur linge qu'ensuite ils mettent herber ou tendent sur des piquets au soleil. Un peu plus loin, dans le brouhaha d'une cantine, un sergent, la moustache effilée en ardillon, traite des camarades, sous une vague tonnelle décorée d'une table et de deux bancs. Toute cette animation joyeuse semble rythmée par les volées de notes cuivrées qui parlent du carré de la musique, et tout là-bas, par delà les sapins, par les « ra » et les « fia » des lapins frappant la peau d'àne à grands roulements de baguettes.

Une esplanade s'ouvre ensuite, une étendue de sable en chauffe qui nous brûle les yeux et nous rôtit les semelles. Heureusement une lisière de bois ceinture cette fournaise. Nous nous jetons à travers les arbres en prenant des précautions pour ne pas heurter les dormeurs llâlrés au frais dans les ravines, par tas, en une grosse joie de paresse qui les tient là ronflants, le nez en l'air, la bouche béante, sous les filtrées soleilleuses qui criblent la verdure.

Et tout à coup un cri nous échappe : devant nous, profonds comme une mer, les sables déroulent leur houle aveuglante, marbrée des taches violettes de la bruyère. L'énorme plaine va à l'infini, labourée par le piétinement des charges, toute nue, sans un arbre ni un toit, presque noire dans l'incendie pâle du ciel. Rien n'y bouge, à part une confuse trépidation de l'air qui par moment semble remuer cette grande terre morte. Aux limites de l'horizon, une mince ligne blanche nimbe les dernières ondulations, réfractée aux miroirs de l'éther en tons d'élain neuf qui, plus haut, s'éteignent dans l'avivement du bleu céruléen. C'est la dune : pareil à un cône d'argent, un mamelon couronne cette longue crête au delà de laquelle il n'y a plus que l'illimité de la voûte astrale.

Nous sommes devant le champ de la théorie. Avec un effort d'imagination, nous tâchons de reconstituer l'aspect du terrain à l'époque des grandes manœuvres, les masses profondes

LE 1,1 MB OU RG.

des régiments de fantassins s'ébranlant au pas de charge, le passage lourd des canons écorchant le sable de larges ornières, les crépitements de la fusillade dans le bruit des commandements et le cliquetis des armes, le nuage de poussière qui roule du bout de la lande et soudain crève, déchiré à la pointe des sabres par les escadrons de la cavalerie, les grêles sonneries des clairons et les ronflements des tambours dominant par moments le grand bourdonnement profond des mêlées, et, tout de suite après, les lourds silences d'attente qui précèdent les chocs décisifs.

Il fut un temps où les grandes manœuvres coïncidaient avec l'arrivée du roi. Alors le camp prenait une animation extraordinaire; toutes les avenues se décoraient d'arcs de triomphe; des échafaudages surchargés de transparents et de feuillages rompaient l'alignement des perspectives ; d'arbre en arbre couraient des guirlandes de pots à feu qui dans le soir s'allumaient et faisaient flamboyer l'illumination par-dessus les spectacles et les parades. Chacun se livrait à ses ingéniosités naturelles en reprenant pour quelques heures les outils de sa profession ; les charpentiers dressaient les architectures; les tapissiers et les peintres multipliaient la couleur et les festons; les modeleurs et les ornemanistes massaient dans l'argile le buste du souverain. Partout des faisceaux, des attributs militaires, des monogrammes glorifiaient la visite royale ; la bouche des canons s'emplissait de floraisons étoilées ; les fusils s'aigrettaient de gerbes; au centre des esplanades, des tréteaux trépidaient sous les assauts de boxe, de savate et d'escrime; ailleurs des bâches peinturlurées dérobaient, en manière de rideau, les apprêts du drame et de la comédie.

Aujourd'hui, lorsque les guides et les lanciers se trouvent au camp, ils organisent sur la grande place du Canon, un concours hippique. Le pectacle est brillant et l'assistance nombreuse. On sait que l'école belge d'équitation a acquis une réputation enviable. La place, entre le Parc royal et les grands bois de sapins, reçoit alors une décoration spéciale, mâts, oriflammes, arcades fleuries. Et parfois les divertissements équestres ne manquent pas de drôleries, mythologies, apparitions d'hommes sauvages, etc.

Cependant le soleil s'est abaissé à l'horizon ; des brumes violettes montent des taillis que nous longions tout à l'heure, l'échiné aiguillée de piqûres caniculaires. Quand, après ce cuisant après-midi de marche, nous goûtons enfin, devant une omelette fumante, le repos mérité de l'auberge à Bourg-Léopold, les vitres des maisons commencent à se piquer d'étoiles rouges. Des tâtonnements de bottes éperonnées battent à présent le pavé de la chaussée ; par bandes, les soldats déambulent à travers le village enfin sorti de sa torpeur ; on voit

Dessin d'AIJv. Hubert.

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