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ÉPISODE DE LA FÉTE AU CAMP

des dos s'insinuer à la file dans les tabagies tumultueuses. Et, l'un après l'autre, les caféschantants lâchent à la rue des volées de voix aigres et de sonorités discordes qui, dans les étables et les écuries, sont continuées au large par le cornement des bœufs, les rudissements des ânes et les grêles fanfares des poulains dérangés dans leur sommeil.

Eu roule pour Genck. — Un sahara. — Les marais.

11 est cinq heures du matin quand nous enjambons les roues de la carriole qui doit nous mener à Zonhoven. Déjà le camp est debout : d'un petit trot serré, notre bidet croise un escadron de lanciers, les hommes en pantalon de toile et en sabots, les chevaux sans selle et sans rênes, conduits par le bridon. Bientôt le martèlement des fers sur le pavé s'atténue, la petite troupe décroit du côté de l'abreuvoir; et nous roulons dans la campagne.

Le pays que nous traversions la veille ne semble pas sensiblement changé d'abord : des taillis, des marnières, des cmblavures, une terre maigre et poudreuse qui a fini par fructifier sous un labeur toujours recommencé. Çà et là un village, Beverloo, Beeringen, où, en 1 759, Voltaire, venu là en exil avec son amie la marquise de Châtelet, et datant quelques lettres d' « En Barbarie » et dans la reculée les clochers de Heusden et de Zolder.

Un bleu très doux, lamé d'argent, s'étend sur le paysage, dont les lointains s'efïument dans la vapeur. A cette heure matinale, la chaleur est encore tempérée par la légère brise fraîche qui du large nous apporte les arômes du galipot. Une fine poussière s'élève derrière nous, dans le sillage de la voiture; elle plane un instant dans le scintillement de l'air, puis cette trace matérielle de notre passage se dissout par l'étendue : il n'y a plus là-bas que la lande qui s'allonge. Et nous allons : le petit cheval a du jarret et des poumons : c'est à peine si un mince rais de sueur mouille son poil aubère près de la sellette. Mais, avec le soleil, les mouches goulues commencent à monter : quelquefois, tandis que nous gravissons au pas un raidillon, leur bourdonnement emplit l'espace d'une vibration lointaine et continue qui, avec le long friselis du vent, est la seule rumeur de ces solitudes.

Bientôt la terre change d'aspect : la culture ne forme plus qu'un accident dans l'élargissement de la bruyère; elle s'étend maintenant à perle de vue, aride et brûlée; le crépèlement de ses végétations courtes rompt seul l'uniformité des premiers plans et plus avant s'égalise en une grande barre morne qui se perd sous la lumière. Même par ce malin d'été, la sombre glèbe garde sa sévérité, comme si elle portait le deuil des sables où rien ne germe. La clarté ne s'y réfracte pas en prismes mouvants aux perles de l'aiguail ; tout de suite la rosée se sèche aux souflles ardents de la vaste fournaise sans ombre qui s'enfonce à travers les horizons; il semble que le « Zand » dévorant boive le jour comme une immense bouche altérée; il s'y résorbe et y meurt, ne laissant sur le vide illimité de l'aire que l'impression d'une agonie de soleil. Puis, de nouveau, le désert recule devant la volonté de l'homme; les nappes onduleuses du blé nous révèlent l'approche d'une bourgade; devant nous grandissent les toits de Zonhoven. Notre bidet est arrivé au terme de sa course : une botte de foin et une mesure d'avoine dans un coin de litière fraîche vont lui ravigourer la fressure pendant que nous pointerons pédeslrement sur Genck.

En marche! aussi bien il nous faut mettre à profit les heures clémentes de la matinée, lîapidement le pavé s'efface : il n'est plus, pour nous guider, que des sentes peu foulées,

LE L1MB0URG.

elles-mêmes à demi submergées par les houles du sable. Ce sont les sillons par où la vie a passé avant nous et qu'elle a laissés sur ces mouvantes surfaces pour servir à l'orientation du pèlerin.

Pendant des lieues nous errons, les yeux mangés par la blancheur pulvérulente du sol, n'ayant d'autre horizon que le moutonnement crayeux de la plaine sous les fuites enflammées du ciel. Quelquefois un arbre, tout seul dans cette mort universelle de la nature, s'aperçoit au loin; il semble, de ses maigres bras ouverts sous le soleil, nous adresser un appel; mais le sentier nous en écarte; la pauvre silhouette de ce tronc solitaire graduellement diminue sans que nous ayons pu nous asseoir une seconde à son ombre.

A nos pieds s'allonge une lèpre de lichens, un duvet crépitant et dru qui racle nos semelles; même la bruyère ne parvient plus à s'alimenter dans la désolation de celte terre calcinée; ses touffes clairsemées et rabougries font à peine une tache sur la pâleur cendreuse du grand cadavre. Maintenant la chaleur est intolérable : de la plaine montent des haleines embrasées qui tarissent la salive à nos lèvres; le vent, au lieu de nous rafraîchir, nous souffle au visage une touffeur énervante; là-haut, dans l'éther roux, le soleil, pareil à un lion, rugit en échevelant ses flammes. Enfin, dans la morne perspective, des toits se découvrent; lentement le sol reverdit; les sentiers se labourent d'ornières laissées par le charroi. Devant nous, à une portée de fusil, Genck s'étage à mi-côte sur une bosse dominée par la flèche de son église.

Celui qui, après une étape sous les grêles du midi, les moelles liquétiées par une coulée de plomb fondu, n'a pas trouvé sur son chemin une auberge bien close, tout humide du froid des dalles et odorant le cru du cellier prochain, celui-là ne sait rien des bonheurs du voyage. Un jour tamisé, rayé des poussières d'or que blute la fente des contrevents, éclaire doucement, aux murs de la salle où a été dressé notre couvert, les bordures d'or dont s'encadrent une vingtaine d'esquisses et de tableaux. C'est, au fond de la maison muette, dans ce coin perdu de la campagne pouilleuse, comme un petit musée d'art où nous saluons des talents amis.

Genck, en effet, depuis vingt-cinq ans, est devenu le centre d'une fidèle colonie de peintres que l'automne surtout ramène aux mélancoliques splendeurs de cette nature souffrante et suggestive. Une fois qu'on a pénétré dans son charme austère, elle vous retient par d'irrésistibles sorcelleries. Les âmes pensives, impressionnées par l'insoluble problème de l'être, y alimentent leurs songeries au double infini du ciel et de la lande, l'un et l'autre agités par les vents et les nuées, profonds et tristes comme le mystère même de la vie. Et les yeux, d'autre part, sont touchés par les magnificences sombres de ces étendues éveuses, au-dessus desquelles, dans l'or et les vermillons, s'écroulent les architectures vespérales, le veloureux accord des profonds verts paludéens et des sables infiltrés d'eaux croupies couleur de vieille rouille, la tache lie-de-vin de la bruyère en fleur allongeant ses grandes bandes foncées comme les rougeâtres courants d'un fleuve, les prestiges enfin de la lumière miroitant en arcs-en-ciel dans la moiteur des matins ou doucement mourant aux vapeurs montées des flaques marécageuses.

Au déclin du soleil, laissant en arrière l'auberge et son repos bienfaisant, nous dépassons les dernières maisons du village. Brusquement le chemin tourne : la solitude recommence. Nous longeons des lisières de conifères dont les files noires s'abaissent aux pentes d'un terrain ravineux jusqu'à l'entrée de la bruyère, et par moments s'échancrent, ménageant des percées sur des enclaves de cultures, de maigres bandes de blés poussées d'un jet débile à l'ombre des baliveaux noueux. Jamais l'homme ne désespère de la grande nourricière : là même où ses mamelles semblent épuisées, il tâche de suppléer par ses sueurs aux sèves plus amères

que des larmes, distillées de sa peine inféconde. Même au cœur des sables, à près d'une heure du village, nous apercevons encore des vestiges de labour; quelquefois une hutte de paysan se dresse, pareille à une barque échouée, derrière un pli de la dune ou un mince rideau d'arbres qui la protègent contre les rafales. Isolés, perdus dans l'immensité de cette plage d'où la mer s'est retirée, mais où on continue toujours à la chercher, ne voyant passer qu'à de rares intervalles un visage humain, avec le ciel pour horizon et les nuages pour uniques confidents de leur dur labeur, les pauvres colons regardent se lever et décroître tour à tour les soleils qui règlent leur triste existence, sans en attendre aucun allégement à leurs maux. Eux-mêmes disparaîtront, ils s'en iront où vont les nuages, ne laissant aucun regret derrière eux, mais ayant labouré vaillamment la glèbe marâtre où se passa leur vie et que d'autres, après eux, bêcheront d'un égal effort. Encore ces deux ou trois arpents nourris de leur sang et qu'ils ont fait germer à force de jours et d'années, ne leur appartiennent-ils pas toujours : de l'héritage paternel les enfants ne recueilleront peut-être que l'outil séculaire et non le sol sur lequel il s'ébrécha ; eux partis, le champ et la maison feront retour au propriétaire, la Commune ou l'État, je ne sais. Et l'on se prend à regretter qu'une loi secourable ne leur obtienne pas, après un si long mariage du fonds et de l'homme, la juste rémunération de leur anhèlement sans trêve. Tout au moins voudrait-on qu'à l'exemple des « Sarts » de l'Àrdenne et du pays mosain, aucune redevance ne fût attachée au travail de la terre, dans cette région cruelle où la terre n'est qu'une cendre friable et boulante qui boit la sueur sans la retenir et constamment déçoit l'attente du serf lié à celte grièche compagnonne.

Bientôt les chaumines s'abaissent dans l'éloignement ; un cône d'or devant nous s'enfonce aux bleus du ciel ; de la crête nous voyons enfin se dérouler la ligne des marais. Ils s'étendent sur un espace de plusieurs lieues dans la direction de Hasselt, écaillant la perspective de lueurs métalliques, comme de grands miroirs allumés au soleil de réverbérations ardentes. Avec eux la vie se remet à fermenter dans cette mort du désert où le sol jusqu'alors ressemblait à un cimetière dont les ossements calcinés auraient fini par s'émietter partout en une poudre calceuse et grisâtre. Comme pour ajouter à la funèbre illusion, de grêles tiges de sapins arrêtés dans leur croissance et que la distance diminuait encore, ressemblaient à des ombres désolées errant au bord de leur sépulture. Mais aussitôt que l'eau apparaît, un pullulement de bêles et de végétaux anime les alentours. L'immobilité est rompue. Comme le sang artériel, la filtralion des sources vivifie l'aire teigneuse. Des sentiers filent à présent à travers les touffes d'ajoncs ; les roseaux inclinent leurs sabres sur les lagunes dormantes ; des broussailles de houx s'emmêlent à une végétation sombre et drue où se détache la grappe carminée de la bruyère. Çà et là des taillis ont poussé, et quelquefois un massif de bouleaux les domine, ou un chêne dont le vent à jeté là la graine et qui persillé le ciel de son feuillage déchiqueté.

Autour de nous, l'après-midi s'achève dans un apaisement profond. Le sable, tout un jour recuit, nous envoie en bouffées attiédies les effluves plus forts des plantes; en même temps se volatilisent par l'air les bromes vireux des marécages. Assis au bord des eaux, nous regardons s'abîmer le soleil derrière les brumes violettes sorties des lointains.

Peu à peu l'occident s'est allumé : le ciel ressemble à un océan d'or liquide que bordent, pareilles à des plages, de grandes bandes enflammées ; une lave ardente, des jets de soufre et de feu fulgurent à travers leurs fissures, comme aux cratères de quelque monstrueux Etna dérobé par les fumées. Pendant quelques instants la fournaise broie dans ses gueules le cuivre et la pourpre des nuages ; puis l'énorme incendie froidit ; ses braises achèvent de se dissoudre sous le talon du soir ; il ne reste plus au-dessus de la noue grise qu'une vaste lueur sombre qui elle-même décroit aux houles de la nuit. Une solennité indicible

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