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LE CHATEAU DE BOUCHOUT

à l'appât du gain, vendirent la glorieuse peinture ; mais les paysans, dévotieux gardiens du trésor, s'armèrent pour en empêcher l'enlèvement, et l'acheteur anglais dut renoncer à déposséder le village d'une œuvre à laquelle celui-ci tenait plus qu'aux écus. Depuis ce temps, le cheval-gris pommelé enfourché par le seeourable évèque, en qui l'amoureux s'est peint lui-même, tout rayonnant de belle vie souriante, continue à courber sa puissante encolure sur le maître-autel.

Non loin, Machelen s'enorgueillit d'un manoir aux vastes tours carrées, construit au dix-septième siècle par le comte de Taxis sur le penchant d'un coteau, dans un décor vraiment champêtre où l'imagination suscite ces silhouettes illustres, le roi d'Angleterre Guillaume 111, qui en 1093 établit au château son quartier général, et Marlborough, qui y

logea après la bataille de Ramillies. C'est ensuite : une ancienne seigneurie brabançonne, l'une des plus vieilles dont il soit fait mention, Steenockerzeel, et son église de style ogival, intérieurement lambrissée de boiseries sculptées, reliant des confessionnaux ornés de personnages, d'un goût surchargé et fleuri ; Peuthy, la rustique résidence de l'endiablé boute-en-train des kermesses flamandes, David Teniers le jeune, qui des fenêtres de son castel, confortablement assis sur l'emplacement de la métairie actuelle, regardait s'ébattre par les pelouses et par les chemins les ancêtres des paysans boursouflés, à grosses têtes et à jambes grêles, qui aujourd'hui encore dansent au son des violons, les jours de liesse, dans les cabarets couleur de jambon fumé; Elewyt, d'où plus d'une fois, sur une de ces fières montures qui étaient son orgueil, Rubens, alors dans tout l'éclat de la gloire, partit après la besogne du jour pour rendre visite au jovial compère, lequel, de son côlé, se plaisait à resserrer les liens de leur mutuelle amitié par un tour de carrosse jusqu'au Sleen de son grand voisin, encore debout aujourd'hui grâce à une restauration respectueuse ; Grimbergben, siège autrefois d'une abbaye importante, célèbre aussi par l'ingérence de ses princes et de ses barons dans toutes les querelles bruxelloises, et qui n'a plus, pour évoquer ces lointaines splendeurs, qu'une bastide entourée de fossés herbus et une église du dix-septième siècle.

C'est encore : Ham, dont le manoir, épargné par le temps, porte allègrement une énorme charpente, compliquée d'un développement qui égale le reste de la construction ; Wemmel et ses trois tourelles piquant l'air de leur flèche énioussée ; Meysse, où s'abritent actuellement, à l'ombre de vastes tours crénelées, dans le majestueux château de Bouchout, environné de pièces d'eau, la mélancolie d'une destinée royale frappée aux sources de la vie ; Vilvorde enfin, entrevu de loin à travers les bras tournoyants de ses moulins, fourmilière silencieuse sur qui pèse l'approche de la maison de force. Tandis que se consument à l'intérieur les détenus pleins de noires rancunes , la belle campagne verte prolonge indéfiniment ses collines et ses prairies où, dans les lointains estompés de brumes, pointent les clochers de Louvain.

Louvain. — Aspects de la ville, — L'Université. — L'Hôtel de Ville.

Pénétrez à la tombée de la nuit dans la vieille ville universitaire. Une rue spacieuse, bordée d'habitations correctes, s'ouvre devant vous et vous mène à la place cariée où face à face se dressent Saint-Pierre et l'Hôtel de Ville. Une circulation ralentie s'espace le long des trottoirs ; petit à petit la population des fabriques s'est écoulée du côté des ruelles ; ça et là un capuchon noir, battant de l'aile sur une tête de femme, frôle les murs ; doucement la ville rentre dans le silence. 11 n'y a plus (pie de rares passants qu'on voit se perdre dans l'allée sombre des petits cabarets, ou des étudiants prenant l'air après les éludes de la journée. Suivez la rue qui prolonge à travers la place le large pavé (pie vous avez enfilé d'abord : les maisons se resserrent, la voie s'étrangle, les toits se projettent en auvent, les pignons se dressent, des coudes violents mettent dans l'ombre des angles imprévus.

Engagez-vous dans le dédale étroit des rues : les unes vous conduiront à des quais au bas desquels se meut une eau lourde et que des ponts voûtent par endroits, les autres à des places se terminant en boyau, avec un cadre de vieilles maisons; et tout à coup une

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sensation de fraîcheur signalera l'approche d'un square ou d'une promenade plantée de grands arbres. Vous passerez successivement devant des églises, de vastes murs sévères, des cloîtres, des porches chargés de sculptures, des fi les de façades percées d'innombrables fenêtres : c'est le quartier des écoles. De grands christs en pierre, des calvaires, «les chapelles dédiées à la Mère des douleurs s'éclairent d'une lumière furtive dans la profondeur des recoins, conviant les âmes chrétiennes au recueillement de la prière et marquant à chaque pas la prédominance de l'idée religieuse. Vous êtes, en effet, dans la cité catholique où règne « l'Aima Mater ». L'existence de cette grande maison prédestinait la ville à une physionomie différente de celle des autres villes universitaires ; partout des séminaires cl des couvents, autour desquels l'activité se ralentit et dont les bâtiments se prolongent dans le vide des rues; une atmosphère de contemplation et d'étude y règne; à de certaines heures seulement, les jardins avoisinants se peuplent de jeunes silhouettes, en soutane, et qui, méditatives, arpentent les allées, s'abordant quelquefois d'un mot bref. La parole des maîtres de la théologie germe en ces lévites ; ce sont ici les réserves où se recrutent les défenseurs du Dogme, c'est le giron évangélique où se forme lame des prêtres futurs. Et dans ce milieu monotone, d'une animation concentrée, l'initiation à l'isolement définitif se fait par la désuétude graduelle de la vie.

Poursuivez votre promenade : à mesure que vous vous éloignez de l'artère principale, la solitude redouble; les maisons, par endroits, s'entrecoupent de verdures; sous les saules, au détour d'une maçonnerie disjointe, le glissement d'une eau paresseuse s'écaille de scintillations. On dirait une pointe avancée de la campagne dans la circonscription urbaine. Au bout de de la rue du Souci, une architecture en forme de rotonde découpe de hautes fenêtres par lesquelles la lumière s'épanchait autrefois sur des salles de dissection. Ailleurs un béguinage s'enclôt de murailles avec un fouillis de toits réguliers que dépasse une pointe de clocher. Et tout d'une fois vous arrive la senteur humide des haies; vous touchez aux limites de la ville.

Orientez-vous sur l'Hôtel de Ville. Dans le silence accru, l'édifice apparaît, avec ses élancements de tourelles et ses floraisons de dais et de statuettes, comme une arborescence colossale, accrochée au sol par de puissantes racines et se ramifiant en végétations touffues dans l'espace. Vous ne verrez qu'au grand jour la prodigieuse complication de ses feuillages, l'enchevêtrement de ses guirlandes, la multiplicité fourmillante de ses statues et de ses motifs décoratifs; mais l'impression d'une giandeur élégante, compliquée d'une sorte d'animalité de la pierre, se fera mieux sentir à la faveur de la nuit. Qu'une nappe lunaire inonde la merveilleuse demeure et l'enchantement vous tiendra les yeux grands ouverts, comme devant une féerie : coupée d'ombres brusques, qui dessinent les reliefs sculpturaux, la haute façade a l'air de palpiter sous l'ondulation de toutes les hèles symboliques et des patriarches qui habitent ses niches ; un braséement de paillettes incendie les vitres, et l'énorme toiture reluit comme une croupe de chimère hérissée d'arêtes griffues.

De l'autre côté de la place, la Collégiale projette ses tours, opposant à l'orgueilleuse ascension des pinacles du palais communal, symbole des fières revendications populaires, l'écrasante masse de ses superpositions de pierre , image des indestructibles assises spirituelles de la religion. Ces deux grands survivants des jours évolus continuent dans la nue leur colloque séculaire, sans paraître s'inquiéter des changements qui ont tout bouleversé autour d'eux. Un champignonnement de petites maisons basses végète au pied de Saint-Pierre, plaquant ses crépis jaunâtres aux puissants contreforts sculptés, et fait penser à des ampoules levées sur l'orteil d'un Gulliver. La ville cependant s'est enfoncée

plus avant dans le sommeil; un à un les cafés se sont fermés; les réverbères eux-mêmes, clignotant au vent de minuit, ressemblent à des yeux qui ne demeurent ouverts qu'à grand'peine. Le lendemain, à votre réveil, vous entendrez le bruit d'une circulation sans hâte et la rumeur sourde d'un grand corps tranquillement actif.

Longtemps Louvain fut un centre considérable d'exportation; sa dépense alors était en rapport avec sa production. Là exubéraient, comme à Gand, à Ypres, à Bruges, la surabondance et les effervescences de la vie publique. Dès 1540, une révolte éclate parmi les ouvriers drapiers ; vingt ans plus tard, ils se soulèvent de nouveau, à la voix du tribun Pierre Couterel; mais le moment le plus tragique apparaît en 1579, quand le peuple précipita sur les épées et les perluisanes tendues d'en bas les patriciens qui s'étaient enfermés dans l'Hôtel de Ville. Ce carnage eut des conséquences funestes pour la prospérité des métiers : le duc Wenceslas lit décapiter les chefs du mouvement , et

quantité d'artisans passèrent en Angleterre, où ils transplantèrent les perfectionnements du drap. C'est le signal du dépérissement : le travail se ralentit partout, reçoit finalement le coup suprême des mains de Marie et de Maximilien qui, par représailles de la sédition de 1477, frappent les Louvanistes d'impositions mortelles; et la puissante halle aux draps, délaissée, se transforme, avec l'acquiescement du duc et du pape, en cette université qui, aujourd'hui encore, est l'âme de la ville. Ainsi l'esprit s'est substitué à la matière, dans la fournaise éteinte; le cadavre s'est galvanisé au souffle de la théologie.

Rien n'indique mieux la force de celte citadelle de la scolaslique que l'ampleur et l'étendue de ses installations; c'est l'appareil d'une longue richesse accumulée que les privilèges ont largement fait fleurir et qui lui permet de prospérer au milieu des tourmentes les plus cruelles. De grandes cours spacieuses, des bâtiments imposants, une succession de vastes salles, des escaliers monumentaux donnent l'idée d'un palais de prélat luxueusement logé au milieu des aises de la vie. On sent qu'un maître souverain règne ici sur la pierre et l'intelligence, également asservies à sa volonté; et en effet le recteur a conservé la pleine juridiction sur tous les membres de l'université.

La bibliothèque est l'arsenal de cette grande institution. Fondée au dix-septième siècle par le chanoine Beyerlinck et continuée par Corneille Jansenius, Pierre Stockmans et Jacques Boonen, archevêque de Malines, elle s'est accrue d'un afflux ininterrompu de legs, d'achats et de donations ; aujourd'hui plus de cent mille volumes s'alignent sur ses rayons; elle possède mille manuscrits, une riche collection d'incunables, un trésor de livres d'une rareté avérée.

A de certaines heures l'endroit a une solennité particulière : des ombres en longues robes noires circulent avec des ondulations lentes entre les rangées des armoires; il semble qu'elles aient peur de réveiller le temps sous le linceul des vieux parchemins; le seul bruit qu'on perçoive est le grincement d'une clef dans une serrure, le chuchotement d'une voix dans la profondeur, ou le soyeux froissement du papier tourné d'une main lente.

Le recueillement qui règne dans les églises n'est lui-même (pie la continuation de cette paix quasi monacale de l'étude. Saint-Pierre et ses prêtres agenouillés devant l'autel incarnent dans une réalité visible le grand mystère catholique qui est la base de

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